Affrontement aux sommets sur la frontière sino-indienne, autour du lac Pangong Tso dans l'Himalaya

Depuis le mois de juillet 2020 les médias se sont emparés des affrontements « sur le toit du monde » entre l’Inde et Chine dans la région de l’Himalaya. Pourtant ces différents, sont à la fois anciens, car l’origine de ces tensions remonte à plus d’une cinquantaine d’années, et révèlent en même temps la volonté de puissance des leaders chinois et indiens qui instrumentalisent une région périphérique au service du nationalisme.

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Cette image de la frontière entre l'Inde et la chine a été prise par le satellite Sentinel-2B le 28 juin 2020.  Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

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Repères géographiques

Une frontière en haute altitude dans la chaîne de l’Himalaya

Nous sommes ici entre l’Inde et la Chine dans la chaîne du Karakoram, qui s’étend sur plus de 500 kilomètres depuis le Pakistan et sépare la Chine de l’Inde. L'Himalaya au sens strict se situe plus à l’est. L’ensemble désigné par le terme par « Aire Hindu Kush-Himalaya » (HKH), comprend les chaînes du Karakoram, de l'Hindou Kouch et du Pamir.

La chaîne du Karakoram comprend le K2 (8611 mètres à la frontière sino-pakistanaise). Le Kangju Kangri, un des plus hauts sommets de cette chaîne, qui s’elève à 6275 mètres est visible au centre de l’image, au sud du lac. De cette chaîne de montagne dépendent de nombreuses ressources hydrographiques, utilisées pour l’agriculture des plaines du nord de l’Inde.

Nous sommes précisément dans le Pangong Range et le lac de Pangong tso, en forme de boomerang se découpe précisément sur l’image. Il est situé à 4250 mètres d’altitude, il est long de 134 kilomètres et s’étend entre  l’Inde et le Tibet, cette partie couvrant 60 % du lac. Bien que ce soit une eau salée, il gèle complètement en hiver.

Cet espace correspond à la région du Ladakh pour sa partie ouest. C’est une province indienne majoritaire bouddhiste. Elle compte 275 000 habitants sur 59 000 kilomètres carré.
Une route part de Leh, la capitale du Ladakh pour atteindre le lac en près de 6 heures, alors que Leh se situe à moins d’une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau.

Dans la partie est nous sommes en Chine, qui n’a jamais reconnu le Ladakh comme faisant partie de l’Union indienne. Elle correspond à la région de l’Aksai Chin, stratégique pour la Chine car elle permet de relier le Xinjiang au Tibet.

La frontière entre les deux pays n’est actuellement pas délimitée de manière officielle, c’est une limite mouvante appelée la L.A.C (Line of Actual Control - ligne de contrôle actuel). A l’inverse la frontière entre l’Inde et le Pakistan (L.O.C) est définie officiellement depuis 1972.
Le lac Pangong est un cas unique où la ligne de démarcation entre l’Inde et la Chine, passe au milieu de l’eau.  La ligne de démarcation, contestée par les deux pays est longue de 826 kilomètres dans le Ladakh.

Si le lac n’a pas d’importance stratégique en tant que tel, il est situé sur l’un des principaux passages d’une possible offensive chinoise, la vallée de Chushul. En 1962 c’est là que la Chine avait lancé son offensive principale.

Ce lac connaît toutefois une forme de tourisme. Il a en effet servi de décor à l’une des principales scènes d’un film à succès indien « 3 idiots », sorti en 2009, entraînant une affluence de touristes dans la zone. Dans la partie ouest du lac un point de vue est spécialement fléché ainsi qu’un café porte ce nom.  En raison de sa situation particulière sur la ligne de démarcation entre la Chine et l’Inde, un permis est nécessaire dans la partie indienne pour y accéder.

Une situation historique émaillée de conflits

Lorsque l’Inde devient indépendante du Royaume-Uni, le Cachemire est dirigé par un maharadjah hindou qui décide de ne pas rejoindre le Pakistan.
A l’issue du conflit entre l’Inde et le Pakistan, entamé en 1947, le 1er janvier 1949 une ligne de cessez le feu s’installe entre les deux pays.  Le Jammu-et-Cachemire et le Ladakh deviennent alors deux états de la fédération indienne.

En 1962 le conflit sino-indien porte sur le contrôle des territoires himalayens et provoque l’annexion d’une partie du Ladakh par la Chine qui est renommé en Aksai Chin.

En 1996, l’Inde et la Chine signent un accord précisant qu’aucune des parties ne doit ouvrir le feu à moins de 2 kilomètres du L.A.C pour «empêcher les activités militaires dangereuses». Ce qui explique les conflits actuels à coup de pierre ou de bâtons.

En 1998 l’Inde devient une puissance nucléaire, rajoutant de la tension à toute escalade entre les deux pays.

La question des infrastructures constitue une cause première de conflit dans cette zone.
En 2017 un face à face tendu entre l’Inde et la Chine se produit dans la zone proche du Bhoutan, à propos de la construction d’une route par la Chine. De même dans la région du lac de Pangong, les soldats des deux pays s’étaient déjà jetés des pierres (les armes étant interdites).

Une mise sous contrôle du Cachemire indien et du Ladakh

Depuis le 05 août 2019 le Premier ministre Narendra Modi a décidé de changer le statut du le Jammu-et-Cachemire et du Ladakh. Disposant auparavant d’une assemblée régionale, ces territoires sont passés directement sous le contrôle de New Delhi. En parallèle les réseaux de téléphonie portable et internet ont été coupés.

Le 02 novembre 2019 l’Inde a procédé a une offensive cartographique en publiant une carte du Cachemire qui inclut des territoires sous contrôle pakistanais et chinois.

Par ailleurs l’Inde a entamé des constructions de route et d’infrastructure dans le but officiel de développer la région, mais également pour asseoir sa position stratégique dans la région.
Une compagnie australienne aurait reçu,  l’accord du gouvernement indien pour construire trois larges tunnels à double voie dans cette région.

Côté chinois, la China National Highway 219, qui s’étend du Xinjinag au Bhoutan passe un peu à l’est du lac Pangong Tso. En 1999 la Chine a construit 5 kilomètres de route le long des rives du lac.

Les griefs essentiels de la Chine contre l’Inde portent précisément sur la construction d’infrastructures, tandis que l’Inde reproche à la Chine le renforcement des troupes dans la région. Ces tensions combinées à une définition peu précise de la frontière, concourent à une escalade de la violence.

Une escalade de la violence

Le 5 mai 2020, 250 soldats chinois et indiens se sont affrontés dans la région du Ladakh, faisant une centaine de blessés, à coups de pierre et de bâtons selon quelques rares témoignages, sans qu’aucun chiffre officiel ne soit avancé.

Les tensions se cristallisent en quatre points de la ligne de démarcation :le village de Daulat Beg Oldie au nord, la vallée de la rivière Galwan plus au sud, le lac Pangong Tso, visible sur cette image et enfin le village de Demchok plus au sud.

Les affrontements se font le long de la rive nord du lac, le long de plusieurs éperons baptisés « doigts » et numérotés de 1 à 8. Les tensions se sont produites au doigt 5.
Les deux pays revendiquent la partie entre les doigts 4 et 8. Jusqu’en mai les deux armées patrouillaient dans cette zone. Les troupes chinoises, supérieures numériquement, empêchent désormais les indiens de patrouiller entre les doigts 4 et 8. Le camp indien se situant entre les doigts 3 et 4, il devient vulnérable. Pour compenser, les soldats indiens ont établi un camp à 5256 mètres, au dessus des positions chinoises.

Début juin 2020, des négociations ont lieu entre les deux pays et un compromis est trouvé pour apaiser les tensions.

Mais le 15 juin la première confrontation meurtrière a eu lieu en faisant 20 morts côté indien, dans la vallée de Galwan, le nombre étant inconnu côté chinois, certains sources avançant le nombre de 5 à 35 morts.



De nouveau dans la nuit du 29 au 30 août 2020 l’armée chinoise a effectué des manœuvres provocatrices selon les autorités indiennes, cette fois-ci sur la rive sud. L’armée indienne, aidée de forces spéciales les 7 VIKAS qui appartiennent aux S.F.F (Special Frontier Force), a pris les hauteurs de la rive Sud. Créées après la défaite indienne de 1962, ces forces sont plus spécialement chargées de la guérilla en zone ennemie et sont composées principalement de Tibétains. Deux soldats de cette division sont morts lors de cette opération.
Ce serait la première fois que des coups de feu sont tirés dans cette zone depuis 1975. Chacune des parties parle de coups de semonce.

Depuis plusieurs années une course à l’armement est engagée autour de ce lac. En 2009 la Chine a installé 22 bateaux de patrouille pouvant contenir 5 à 7 soldats et en 2012 l’Inde a renouvelé sa flotte avec des bateaux achetés aux États-Unis, les Tempest 35-SPC, protégés des balles.
En 2018, la Chine a annoncé le déploiement de radars de surveillance. L’Inde prévoit d’installer des péniches de débarquement dans le lac pour faciliter la mobilité des troupes indiennes.

Par ailleurs, des chars indiens ont été déployés dans les plaines près de Chusuhl tandis que des véhicules blindés chinois seraient déployés près de Kala top.

Enfin, un affrontement par la propagande a lieu dans une certaine mesure autour de ce lac. Lors des escarmouches maritimes, les bateaux brandissent souvent des banderoles clamant la propriété des eaux.

Le camp militaire dans la partie indienne à l’ouest, affiche également des panneaux belliqueux.
Ci-contre un exemple de propagande visible sur le camp de l’armée indienne.

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Panneau sur la base indienne de Pangong Lake – Ladakh – licence Creative Commons
https://www.flickr.com/photos/axelrd/10789318205/

Un territoire symbole d’enjeux géopolitiques majeurs

Pour les deux pays, cette rivalité s’inscrit dans le cadre d’une manifestation de puissance sur l’échiquier géopolitique mondial. Toutefois certaines spécificités propres à chacune des puissances peuvent être mises en avant.
Pour la Chine, cette politique s’inscrit dans un schéma de contrôle des périphéries. L’imposition de la loi sur la sécurité nationale à Hong-Kong, les manœuvres militaires autour de Taïwan, la marginalisation des minorités au Xinjiang et au Tibet sont autant d’indicateurs d’une volonté d’affirmation du gouvernement chinois sur ces espaces périphériques.

En Inde, l’arrivée au pouvoir des nationalistes en 2014, et la réélection du premier ministre  Narendra Modi ont conforté l’affirmation de ces idées. Les nationalistes hindous revendiquent en effet la reconquête des territoires du Cachemire, sous contrôle pakistanais,  pour répondre au concept « d’Inde intégrale ».

D’autre part, les États-Unis et la France soutiennent l’Inde dans une résurgence de la stratégie d’endiguement contre la Chine, par une politique de vente d’armes à l’Inde par exemple ou d’entraînement des forces spéciales. Ainsi le 10 septembre 2020, la ministre des armées française, s’est déplacée en Inde pour la livraison de 5 rafales.

Des enjeux liés au numérique sont également présents, à la suite des décisions américaines, l’Inde a interdit 118 applications chinoises dont Tik Tok. Elle  a également gelé la participation d’entreprises chinoises à la construction des infrastructures 5G.

Ainsi une région frontalière périphérique en haute altitude devient une zone centrale dans le jeu des puissances asiatiques. Elle fait  naître un risque d’escalade réelle, car au-delà des affrontements rhétoriques dans les discours officiels, la ligne rouge peut facilement, transformant une incertitude frontalière en conflit réel.


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Contributeur

Fabien Vergez, inspecteur d'académie - inspecteur pédagogique régional histoire-géographie, académie de Toulouse.

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