Le Qatar : un Emirat du Golfe persique entre isolement régional, géopolitique frontalière et ouverture mondiale

Indépendant depuis le 3 septembre 1971, le Qatar a la particularité d’être le deuxième plus petit Etat de la péninsule arabique (11.586 km2), mais aussi le plus riche du monde si l’on prend en compte son PIB par habitant (113.000 dollars) grâce à ses gisements d’hydrocarbures (cf. gaz offshore). Ce jeune et richissime Etat occupe une place singulière dans cet espace régional, en particulier depuis le 5 juin 2017, date de la mise en place d’un blocus terrestre, aérien et maritime par les trois pays frontaliers qui le ceinturent côté péninsule. Isolé à l’échelle régionale par une partie de ses voisins, le Qatar reste paradoxalement ouvert et connecté sur le monde, tout en accueillant la plus grande base militaire des Etats-Unis au Proche et Moyen-Orient.

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Légende de l’image satellite

Cette image du Qatar,  pays de la péninsule arabique été prise le 12 septembre 2018 par un satellite Sentinel 2. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution à 10m.

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L'image ci-contre indique quelques repères géographiques de ce pays composé d'un désert aride et d'un long littoral avec plages et dunes au bord du golfe Persique (Arabique)


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Le Qatar : une péninsule au cœur du golfe Persique aux enjeux frontaliers renouvelés

Le Qatar : une péninsule au cœur du golfe Persique,
à la structure territoriale dissymétrique

Une petite péninsule aride s’avançant dans le golfe Persique

Cette image permet de visualiser la situation géographique du Qatar. Le pays est une péninsule d’un côté accrochée à l’Arabie saoudite, de l’autre bordée par les eaux du golfe Persique dans lesquelles elle s’avance sensiblement. Sa superficie de 11.586 km2 est légèrement inférieure à celle d’une région française comme l’Île de France. Entre le point le plus septentrional, situé près du village aujourd’hui en partie abandonné d’Al Mafjar, et le point le plus au sud, le pays s’étend sur près de 160 km de long quand sa largeur varie entre 60 et 80 km.

Le relief est peu élevé dans l’ensemble du pays, le point culminant, le Qurayn Abu al Bawl, étant une colline dont l’altitude atteint 103 mètres. Ancré à la péninsule arabique, le Qatar présente un climat aride et très chaud. A Doha, la capitale, la température annuelle moyenne est de 28°C, mais monte à 39°C aux mois de juillet et d’août, alors que les précipitations sont très faibles (91 mm par an), et totalement absentes de juin à septembre, période estivale durant laquelle le taux d’humidité dépasse en moyenne les 85 %.

Des enjeux majeurs : aridité, eau, dessalement de l’eau de mer et climatisation

La croissance démographique et urbaine ainsi que le développement économique du Qatar depuis l’indépendance ont entraîné une hausse des besoins en eau dans un pays où les précipitations sont très faibles. A l’heure actuelle un habitant consomme en moyenne 450 litres d’eau par jour.

Face à l’aridité et pour éviter le stress hydrique, les autorités qataries ont construit une usine de dessalement d’eau de mer à Ras Abu Fontas, entre Doha et Wakrah. Inaugurée en 1977, elle est en cours d’agrandissement depuis avril 2017 pour accroître la production et répondre aux besoins d’environ un million d’habitants. Afin de stocker les réserves et de doubler l’autonomie en eau, un autre projet d’envergure a été lancé en 2014, le Water Security Reservoirs Project.

La gestion et la distribution de l’eau est assurée par une entreprise publique, Kahramaa (littéralement électricité et eau en arabe), créée en 2000 pour mettre en œuvre les plans gouvernementaux tant pour assurer l’approvisionnement en eau qu’en électricité. Quatre centrales à gaz situées à Ras Laffan, Ras Abu Fontas, Messaied et Sailiyah assurent une production électrique qui couvre une consommation parmi les plus importantes au monde per capita, puisqu’en moyenne un habitant consomme près de 15.000 kw/h par an  au Qatar. Près de la moitié de la production électrique est absorbée par  la climatisation, qui équipe tous les foyers et bâtiments dans un pays où le niveau de vie moyen est très élevé.

La vue générale permet de développer en géographie un moyen mnémotechnique efficace, en classe notamment, pour réaliser des schémas, localiser et situer les principales villes du territoire qatari puisque la forme du territoire peut être comparée à une main posée au sol avec le nord comme extrémité supérieure.

Une population très inégalement répartie : la dichotomie Est/Ouest

Peuplée par 2,7 millions d’habitants, la péninsule atteint une densité de 233 habitants au km2.  Sur l’image, on peut constater son inégale répartition et un réel contraste entre l’est et l’ouest du pays.  Les espaces bâtis sont très largement concentrés sur la côte Est du pays, qui tend de plus en plus à ressembler à une vaste conurbation littorale. On y trouve en effet du nord au sud les villes de Ras Laffan, Al Khor, Doha, la capitale, Wakrah et Messaied, qui sont reliées par des axes autoroutiers. De grands aménagements sont aujourd’hui en cours de réalisation pour doter le pays d’infrastructures de transport ferroviaire qui devraient desservir toutes ces villes en 2026. 

Le reste du territoire qatari est en revanche peu densément peuplé et dominé par de vastes étendues désertiques, notamment au sud et au centre. A l’ouest du pays, seul Dukhan est un centre urbain d’importance qui s’est développé autour de l’exploitation du pétrole.

Ce contraste entre le littoral Est et le reste du pays est une composante majeure et ancienne au Qatar. Le centre et le sud du pays ont principalement été occupés depuis plusieurs siècles par différentes tribus bédouines vivant de l’élevage alors que le littoral Est concentrait quelques villages de pêcheurs sédentaires.

La côte Est : occupation ancienne, développement récent lié aux hydrocarbures

La présence humaine sur ce littoral est ancienne comme l’attestent les découvertes archéologiques depuis 1957. Au total, une dizaine de sites de gravures rupestres ont été mis à jour. La plus importante date du néolithique et se trouve au nord du pays, à Al Jassasiya à proximité de Ras Laffan.

Historiquement, les principaux centres de peuplement du Qatar sont apparus sur ce littoral Est : bordé par de longues plaines côtières arides, il est cependant plus propice à une installation humaine pérenne que les dunes du sud. Plusieurs récifs coralliens abritaient une faune marine qui a fourni pendant plusieurs siècles aux Qataris des ressources halieutiques, notamment des perles, seul produit lucratif et exportable du pays jusqu’au milieu du XXème siècle et à l’essor de l’exploitation des hydrocarbures.

Le premier gisement de pétrole sur le territoire qatari a été découvert en 1937 près de l’actuelle ville de Dukhan sur la côte Ouest. Sous influence britannique à cette époque, le pétrole qatari commence à être réellement exploité par la Qatar Petroleum Company, filiale de l’Anglo-Persian Oil Company (APOC) au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais d’autres champs pétroliers et gaziers offshore sont découverts dans les années 1960 et au début des années 1970 au large de la côte Est. La production et l’exportation d’hydrocarbures connaissent depuis une croissance continue qui favorise le développement d’un pays devenu indépendant depuis 1971.

Les quelques villages de la côte Est connaissent depuis de profondes mutations pour accueillir l’afflux d’entreprises et de main d’œuvre étrangère. Des tours de bureaux et des quartiers résidentiels sont bâtis dans la capitale Doha. Des infrastructures dédiées à l’extraction, au transport et à la transformation des hydrocarbures voient elles le jour à Ras Laffan, Al Khor et Messaied. La côte Est du pays, déjà ouverte aux courants d’échanges maritimes dans le Golfe Persique, s’ouvre depuis sur le monde.

Le territoire qatari et ses frontières terrestres, maritimes et aériennes

Le Qatar partage des frontières avec quatre Etats : une frontière terrestre avec l’Arabie saoudite, des frontières maritimes avec la Bahreïn, les Emirats arabes unis et l’Iran. Le blocus décrété par les trois premiers en juin 2017 a entraîné la fermeture de celles-ci et la mise en place d’un pont aérien via l’espace aérien iranien.

Un espace aérien vital depuis le 5 juin 2017

Les frontières aériennes sont aussi au cœur de l’actualité depuis la mise en place du blocus en juin 2017. En plus de l’Arabie saoudite, le Qatar partage des frontières aériennes avec Bahreïn à l’ouest et les Emirats arabes unis à l’est. L’ouverture de ces espaces aériens est donc essentielle pour permettre au Qatar d’échanger avec l’extérieur. Le blocus dépasse le seul cadre terrestre puisqu’il prévoit d’interdire l’accès aux espaces aériens des pays limitrophes de la péninsule qatarie aux avions de la compagnie nationale, Qatar Airways, ce qui équivaut presque à empêcher tous ses avions de décoller. 

Membre de l’International Air Services Transit Agreement (IASTA), le Bahreïn a cependant ouvert un couloir aérien aux avions de Qatar Airways qui peuvent donc rejoindre l’espace aérien iranien pour poursuivre leur trajet. La fermeture des espaces aériens frontaliers a impacté la compagnie nationale qatarienne qui a modifié ses itinéraires, notamment vers l’Europe et l’Afrique, provoquant un allongement de la durée des vols et mécaniquement une importante augmentation de ses coûts d’exploitation.

Au-delà de la guerre commerciale que se livraient les compagnies Emirates et Qatar Airways, qui dominent le trafic aérien régional depuis le milieu des années 2000, les espaces aériens entre le Qatar et les Emirats arabes unis sont devenus des zones de tension depuis l’instauration du blocus. Les incidents opposants des appareils qataris et émiratis se sont multipliés, entraînant des accusations réciproques de leurs dirigeants respectifs.  Plusieurs plaintes ont  d’ailleurs été  déposées  par le Qatar auprès de l’ONU en janvier puis en mars 2018 pour dénoncer les violations répétées de son espace aérien par des avions militaires émiratis, l’Etat qatarien considérant  ces incidents comme « de graves violation du droit international » dans un contexte belligène.

Le Qatar, une péninsule entre deux géants régionaux

De par sa position géographique, le Qatar entretient une relation assez singulière avec l’Iran depuis plusieurs décennies. Les deux Etats se partagent conjointement l’exploitation du troisième plus gros gisement de gaz naturel offshore au monde, le North Field pour les Qataris. Situé au large des côtes nord-est du pays, ses réserves sont estimées à plus de 24.900 milliards de m3, soit 13 % des réserves mondiales. Il constitue la principale ressource du pays  et, de par son caractère transfrontalier, lie plus ou moins directement économiquement le Qatar à l’Iran.

Le contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz explique aussi en partie la relation singulière qu’entretient le Qatar avec l’Iran. Ce petit bras de mer large de 40 km dans sa partie la plus étroite est la principale porte de sortie pour les méthaniers qui viennent s’approvisionner au Qatar, qui reste le 2ème exportateur mondial de GNL (gaz naturel liquéfié) en 2019, le gaz  représentant 71 % des exportations du Qatar.

Par conséquent, sur le plan politique les prises de position des dirigeants qataris diffèrent sensiblement de celle des monarchies sunnites saoudienne et émiratie. Si la fracture religieuse multiséculaire reste d’actualité, la rivalité de ces deux Etats avec l’Iran est aussi et surtout d’ordre géopolitique, diplomatique et économique. Depuis leur indépendance, les Emirats Arabes Unis  revendiquent des territoires, les îles de Grand Tomb, Petite Tomn et Abou Moussa, qui sont sous contrôle iranien. Le non-alignement qatari sur les positions émiratie et saoudienne a ainsi été un des facteurs débouchant sur l’isolement du pays en juin 2017.

Dans le cadre du  blocus, le Qatar s’est rapproché de l’Iran dans plusieurs domaines. Des produits frais iraniens ont ainsi rapidement remplacé dans les centres commerciaux les produits saoudiens qui ne pouvaient plus être exportés vers le Qatar. Mais surtout l’Iran est devenue un partenaire privilégié sur le plan « aéropolitique ». L’espace aérien iranien est en effet devenu depuis la mise en place du blocus en juin 2017 la principale voie d’accès de l’étranger au territoire qatari. Après avoir emprunté un couloir de l’espace aérien bahreïni, les vols de la compagnie nationale qatarie,  Qatar Airways, empruntent l’espace aérien iranien. Un véritable pont aérien a été mis en place par l’Etat qatarien via ce couloir pour contourner le blocus et approvisionner son marché en produits de première nécessité en provenance de pays qui le soutiennent comme la Turquie.

Une des plus grandes bases militaires des Etats-Unis dans le monde

Dans ce délicat jeu d’équilibre géopolitique entre puissances continentales rivales, le petit Qatar survalorise sa position géostratégique de péninsule avançant dans le Golfe persique en nouant un partenariat géostratégique spécifique avec les Etats-Unis en accueillant la principale base militaire des Etats-Unis au Proche et Moyen-Orient.

Située à Al Udeid,  à 30 km au sud-ouest de Doha, elle a été construite en 1996 dans le cadre d’un accord de défense avec Washington. Mais elle a surtout été renforcée entre 2003 et  2005 par l’arrivée des troupes nord-américaines qui stationnaient depuis les attentats du 11 septembre 2001 en Arabie saoudite et qui ont dû quitter le royaume à la demande de Riyad. Cette base aérienne accueille aujourd’hui quelques 600 hommes permanents et plus d’une centaine d’avions, mais a pu monter jusqu’à 10 000 hommes. Alors qu’en juin 2017 le Pentagone affirme que la rupture des relations diplomatiques entre le Qatar et ses voisins n’aura pas d’impact sur le fonctionnement de la base, un projet d’extension est en cours de réalisation depuis 2018.

La base d’Al Udeid a une double fonction. C’est d’abord une très grande base aérienne de l’US Air Force qui dispose là d’un point d’appui et de capacités de projection exceptionnelles (surveillance, écoute, espionnage, bombardements…) dans tout le Proche et Moyen-Orient et l’Asie centrale. Ces derniers mois, les tensions avec l’Iran ont conduit les Etats-Unis à y renforcer leur force de frappe. Suite à la destruction d’un drone américain, l’US Air Force a déployé sur la base plusieurs avions de chasse  F-22 et multiplié les exercices aériens.

C’est ensuite - et sans doute surtout - un des sept très grands postes de commandement de rang continental de l’armée étasunienne qui quadrillent le monde. On y trouve en effet l’USCENTOM, ou l’United States Central Command, qui couvre tout le Proche et Moyen-Orient, l’Iran, l’Afghanistan et toute l’Asie centrale, autant dire un des pôles les plus chauds et les plus conflictuels du monde.

Si du fait de l’instabilité de la région le quartier général de l’USCENTCOM se trouve sur la base aérienne de Mac Dill, près de Tampa en Floride,  la base d’Al Udeid lui sert de base régionale avancée. Elle joue ainsi un rôle majeur dans les derniers conflits (Afghanistan, Irak, Syrie) et accueille par exemple, le centre de commandement américain de la coalition luttant contre le groupe djihadiste Etat islamique. Elle est en lien direct avec les bases étasuniennes implantées ces dernières années au Koweït, à Bahreïn, aux Emirats arabes unis, à Oman, en Afghanistan, au Pakistan, en Djibouti ou en Asie centrale. La base accueille aussi des troupes alliées des forces armées américaines, notamment une délégation militaire française.

Zooms d’étude


La frontière qataro-saoudienne, un espace sous haute tension


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Lorsqu’on observe l’image de l’ensemble du territoire qatari, on peut distinguer deux axes de circulation majeurs. La Shamal road, littéralement la « route du nord » en arabe,  relie Doha à Al Ruwais au nord. L’autre axe majeur, Salwa road,  relie la capitale au sud-ouest du pays, jusqu’à sa seule frontière terrestre du pays, celle avec l’Arabie Saoudite près du poste frontalier d’Abou Samra.

La Salwa road, un axe stratégique  étroitement contrôlé

Cet axe est stratégique à plus d’un titre puisqu’il constitue la seule connexion terrestre au reste de la péninsule arabique. Sur le plan commercial tout d’abord, puisque jusqu’à l’ouverture du principal port qatari en eaux profondes à Umm Al Houl dans la municipalité de Wakrah  en septembre 2017, la majeure partie des importations qataries de produits agricoles et industriels transitaient par cette frontière.

Dans le cadre de la politique d’intégration régionale définie par le Conseil de Coopération du Golfe (GCC en anglais), le marché commun entré en vigueur en 2008  entre les Etats membres a favorisé les échanges et dynamisé cet axe emprunté par des camions en provenance du port de Jebel Ali à Dubaï ou des unités de production agro-alimentaires saoudiennes.  

Pour le Qatar, cet axe est aussi la seule voie d’accès terrestre le reliant à son voisin saoudien avec qui les relations diplomatiques sont assez mouvementées depuis 1995, date de l’accession au pouvoir du Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani. La partie la plus occidentale de Salwa road est étroitement surveillée par les autorités qataries notamment depuis l’échec d’une tentative de coup d’Etat en 1996 qui prévoyait  une invasion  terrestre saoudienne.

La zone frontalière terrestre sous tension

La zone frontalière - qui débute au débouché de cette route et s’étend vers l’est jusqu’à la « mer intérieure », Khor Al Udeid  visible en bas à droite de l’image- est sous haute tension  depuis le 5 juin 2017. La  frontière terrestre entre le Qatar et l’Arabie saoudite est en effet fermée depuis cette date, suite à la mise en place du blocus décrété par le quartet regroupant l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte.

Cette zone frontalière a connu un réel coup de projecteur en avril 2018, suite à la révélation sur le site saoudien Sabq d’un projet visant à creuser un canal le long de la frontière saoudo-qatarie pour  transformer le Qatar en île. Les déclarations de Saud Al Qahtani, un des porte-paroles du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane,  le 31 août 2018 ont confirmé  pour la première fois publiquement l’hypothétique réalisation de ce canal de 200 mètres de large et profond d’une trentaine de mètres. Près d’un an après cette annonce d’un officiel et l’ouverture d’un appel d’offre, ce projet pharaonique apparaît davantage avoir été un moyen de pression  qu’un plan concret pour faire céder le rival qatari dans la « guerre froide » menée par l’Etat saoudien.

Un système frontalier fermé, très contrôlé et parallèle

Cette zone désertique et sans ressources naturelles majeures est très largement organisée par ses fonctions frontalières comme le montre bien l’image. Rarement en fait un espace aussi contraint et répulsif est équipé de routes, d’installations et de postes militaires.

Vers l’ouest,  le poste frontalier d’Abu Samra est équipé d’un puissant système de contrôle routier, qui témoigne de l’importance des flux transfrontaliers avant la rupture et qui est aujourd’hui fermé. Il est complété du côté du Qatar par une base militaire qui verrouille la frontière et la Salwa Road qui conduit à Doha.     

A partir du port de Salwa, côté saoudien, part vers l’Ouest /Sud-Ouest la route nationale 5 pour rejoindre la base de la péninsule de Ras Abu Gamys, sous souveraineté saoudienne, pour glisser vers l’angle sud-est de l’image où se trouve l’important poste frontière d’Al Ghuwaifat entre l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis. Sur une vaste portion de l’image, la ligne frontalière officielle bornée entre les deux Etats est encadrée symétriquement de chaque côté par une large route qui en suit le tracé. On peut parfois distinguer de temps à autre les installations de postes de surveillance.

Enfin, vers l’est, la frontière internationale est délimitée par le bras de mer qui alimente la mer intérieure et qui isole la presqu’île de Ras Abu Gamys, qui est sous souveraineté saoudienne.  


Des frontières maritimes au cœur d’enjeux régionaux et mondiaux


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Le territoire qatari est aussi frontalier de plusieurs espaces maritimes voisins puisque ses eaux territoriales jouxtent celles de l’Arabie saoudite au sud-ouest, du Bahreïn au nord-ouest, de l’Iran au nord et des Emirats arabes unis à l’est. La présence avérée ou supposée de gisements offshore génère donc des tensions dans la région pour la délimitation des frontières maritimes respectives, où la possession d’un îlot permet  d’élargir sa zone de souveraineté maritime.

Tracés frontaliers et héritages coloniaux

Historiquement, le Qatar était considéré comme une simple dépendance de Bahreïn par les Britanniques qui dominent la région dans la seconde moitié du XIXè siècle. Mais à l’issue d’un conflit entre Qataris et Bahreïnis, Londres reconnait le Qatar comme une entité politique distincte dans un accord conclu en 1868. Une frontière maritime est alors définie par les Britanniques dans le golfe de Bahreïn qui baigne les deux entités. Ce traité inclut l’archipel des îles Hawar, un ensemble de 36 îles et îlots représentant 50,6 km2 et culminant à 22 m d’altitude, situé seulement à quelques miles nautiques de la côte ouest qatarie.

Dans ce contexte, le découpage frontalier est contesté puisque dans les années 1930 le Qatar revendique ces îles. De son côté Bahreïn réclame des terres situées au nord-ouest du territoire qatari que la tribu bahreïni des Al Khalifa a longtemps occupé aux alentours de la ville de Zubarah dont les ruines sont identifiables au centre tout en haut de l’image satellite.  

Indépendances et arbitrage international

Après leurs indépendances respectives obtenues en 1971, le Qatar et Bahreïn s’opposent et leur différend territorial s’envenime en 1986, les Saoudiens intervenant en tant que médiateur. Les rivalités entre Bahreïn et le Qatar  impactent alors  le fonctionnement du Conseil de Coopération du Golfe, dominant parfois les réunions entre Etats membres.   

L’affaire est portée devant la Cour de Justice Internationale en 1994 par le Qatar, puis par Bahreïn. Après sept ans de procédure, un jugement est rendu le 16 mars 2001 pour mettre fin à ce conflit territorial, dont le règlement est facilité par l’arrivée au pouvoir dans les années 1990 de nouveaux chefs d’Etat à la tête des deux pays.  Les îles Hawar restent bahreïnis et ces derniers renoncent à leurs revendications sur Zubarah. Ce contentieux territorial a impacté durablement les relations entre les deux Etats et leur politique.

Le « pont de l’amitié » : un grand projet d’aménagement transfrontalier avorté

Le règlement de ce conflit  en 2001 les a poussé à lancer un projet d’aménagement  à la fois symbolique et stratégique : la construction d’un pont de 45 kilomètres de long reliant directement les deux Etats. Cette infrastructure permettait un sensible rapprochement puisque le trajet par voie terrestre via l’Arabie saoudite dure près de 5 heures.

Approuvé en 2008, le projet de construction de ce « pont de l’amitié »  présenté comme le plus long pont du monde à l’époque, avait été confié à la firme française Vinci. Suspendu depuis 10 ans, la réalisation de ce projet majeur est aujourd’hui inenvisageable en raison du blocus et de la montée des tensions régionales.

La surveillance des eaux territoriales : sécurité et souveraineté

Si la frontière maritime à l’ouest a longtemps été marquée par ce conflit territorial avec Bahreïn distant de 40 km seulement,  la surveillance de l’ensemble des 563 km de côtes  a poussé le Qatar à se doter d’une base navale militaire qui s’étend sur une superficie de 640.000 m²  et est équipée de technologies de dernière génération. La base d’Al Daayen est située au nord-est du pays à Simaisma, à 30 km au nord de Doha  et vient compléter une autre importante base située à Port-Hamad, à 20 km au sud de Doha en plein cœur du grand pôle industrialo-portuaire.    

La base d’Al Daayen a été inaugurée le 14 juillet 2019, dans un contexte dominé par les tensions entre les Etats-Unis et l’Iran et émaillé d’incidents impliquant des pétroliers de différentes nationalités dans le détroit d’Ormuz ou le Golfe persique.

Le Qatar entend donc avec cette installation militaire envoyer un double message : à ses voisins pour rappeler sa détermination à défendre sa souveraineté sur ses eaux territoriales, à ses alliés occidentaux pour témoigner de son engagement à préserver la liberté de navigation et la sécurité des navires marchands dans la région.


Un territoire ouvert sur le monde 


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Un hub aéroportuaire : Hamad International Airport


Bien que soumis à un blocus multiforme lancé par ses voisins du Golfe, le Qatar reste un territoire ouvert sur le monde. Il est vital pour le pays de rester connecté aux grandes routes aériennes pour accueillir des touristes de plus en plus nombreux, une main d’œuvre nécessaire au fonctionnement de l’économie du pays et des marchandises de toutes sortes.

Sur l’image on peut identifier la principale voie d’accès pour les voyageurs au territoire qatari depuis juin 2017 : l’aéroport international Hamad, opérationnel depuis avril 2014 au prix de 17 milliards de dollars d’investissements. Il a été conçu pour remplacer son vieillissant prédécesseur, situé 10 km plus à l’ouest et  visible sur l’image.  Il a été bâti sur des terre-pleins à l’extrémité sud de la corniche, qui constitue le cœur historique de la capitale Doha.

Hub de la compagnie national Qatar Airways, l’aéroport international Hamad a vu sa fréquentation augmenter de façon exponentielle pour atteindre 37,5 millions de voyageurs en 2018, en débarquement ou en transit. C’est le second aéroport le plus fréquenté du Moyen-Orient, après celui de Dubaï. Son ambition est d’être « une porte ouverte sur le monde » comme l’indique le slogan de la compagnie nationale pour présenter l’aéroport Hamad sur son site web alors que le Qatar veut rester un des principaux carrefours aériens  entre l’Europe et l’Asie alors que le trafic aérien devrait poursuivre sa croissance fulgurante durant les vingt prochaines années.

Dans cet aéroport qui plus est la principale voie d’accès au Qatar pour les voyageurs, tout a été mis en œuvre pour  impressionner ceux qui débarquent ou transitent par Doha. L’architecture, les œuvres exposées et les services proposés visent à répondre aux besoins des clients, mais tout autant à servir le « soft power qatari ».

Les ports au service « du hard et du soft power » qatari

Tout comme pour les routes aériennes, les routes maritimes sont aussi vitales pour l’économie qatarie. C’est par voie maritime que le pays exporte son gaz (77 % des exportations qataries) vers l’Asie, les cinq principaux clients étant la Chine, la Corée du Sud, l’Inde, le Japon et Taïwan.

Sur l’image, on peut en identifier deux grands ensembles portuaires, l’un  situé au nord-ouest de l’aéroport et le second au  sud de celui. Le premier, sur la corniche, est en plein réaménagement. Autrefois principale porte d’entrée des marchandises au Qatar, ce port se spécialise aujourd’hui dans le nautisme de plaisance. Il accueille des navires de croisière qui débarquent régulièrement des touristes qui viennent passer quelques heures ou quelques jours dans la ville. La grande majorité de la flotte de ce port est constituée de dhows (appelés aussi  boutres), bateaux traditionnels du Golfe persique qui servaient autrefois à la pêche des perles notamment. Ils sont désormais une attraction destinée aux touristes ou aux habitants qui souhaitent prendre le large.

Au bas de l’image on peut identifier le nouveau port en eau profonde du pays : Port Hamad, situé à 41 km au sud de Doha. Les travaux de construction ont débuté en 2010 et  il constituait, au même titre que son homonyme aéroportuaire, un des principaux chantiers lancés par l’émir cheikh Hamad Al  Thani qui dirigea le pays de 1995 à 2013.  Inauguré symboliquement le 5 septembre 2017 alors que les premières opérations avaient débuté en décembre 2016, soit deux mois jour pour jour après le déclenchement du blocus,  ce port revêt une importance stratégique. Il  contribue  à l’accessibilité du territoire qatari ainsi qu’à son indépendance puisque les marchandises à destination du pays transitaient jusqu’alors essentiellement par le port de Dubaï et l’Arabie saoudite.

Le premier des trois terminaux à conteneurs est opérationnel depuis près de trois ans  et le trafic y est constante croissante. Des aménagements sont encore en cours et la seconde phase des travaux devrait s’achever en 2020. Avec cette infrastructure portuaire ultra-moderne représentant plus de 7,4 milliards de $ de travaux et dotée du bassin portuaire artificiel le plus profond du monde, le Qatar souhaite répondre bien sûr à ces besoins, mais surtout faire de ce port un hub régional pour le trafic de conteneurs, afin de concurrencer d’ici 2021 le leader du Moyen-Orient qu’est le port de Dubaï.

Les médias au service de l’image du pays à l’international

Si ses frontières « physiques » sont fermées,  le Qatar mise aussi sur son image et ses médias pour contourner l’isolement diplomatique imposé par ses voisins, profitant des nouveaux espaces créés par le numérique.   

Les quatre pays à l’origine du blocus ont reproché  au  Qatar de soutenir des groupes terroristes et l’Iran, ce notamment via sa chaîne d’information Al Jazeera. Parmi les conditions fixées par le quartet pour mettre fin au blocus, plusieurs requêtes visaient à en limiter sa diffusion.  Créée en 1996, elle dispose d’une réelle audience puisqu’elle est la chaîne d’information la plus  suivie dans le monde arabe. Depuis son siège situé à proximité de la corniche de Doha, elle a continué à émettre malgré le  blocus et permis au pays de poursuivre la « guerre à l’image » lancée par ses voisins. Le Qatar exploite  ces nouveaux espaces créés par le numérique et les médias pour  rester visible et diffuser l’image d’un pays qui résiste et  poursuit ses ambitieux projets malgré son isolement régional.

La stratégie sportive  du pays notamment  n’a pas été affectée par le blocus puisque de nombreuses compétitions ont eu lieu à Doha depuis juin 2017, notamment les championnats du monde de gymnastique en 2018, ceux d’athlétisme ainsi que les premiers jeux mondiaux de plage qui se déroulent en octobre  2019. La filiale sportive d’Al Jazeera , Be In Sport, participe à la visibilité du pays à l’international.

Documents complémentaires

Sitographie
Sites institutionnels :
Le site du Bureau de la communication  de l’Etat du Qatar
 
Le site du Planning and statistics authority of Qatar

Rapport publié sur le secteur des hydrocarbures par Julie Heuguet et Pauline Quinebeche en avril 2019, service économique de l’Ambassade de France au Qatar

Site complémentaire :
Article de Mehdi Lazar, membre du Cercle des Chercheurs du Moyen-Orient : «  Qatar 2008-2014 du soft au smart power » , 25 mars 2014.

Contributeur

Mehdi Giguel, professeur d’histoire-géographie-EMC, Lycée Voltaire, Doha.


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