Les îles de Tiran et Sanafir

Les îles de Tiran et Sanafir, deux îles stratégiques en mer Rouge et symboles de la nouvelle puissance saoudienne

Malgré l’opposition d’une partie de son peuple et la saisie de la Haute Cour constitutionnelle qui aura retardé l’exécution de son décret de quelques mois, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi est parvenu au printemps dernier à valider le transfert à l’Arabie saoudite, annoncé en juin 2017, des îles de Tiran et Sanafir en mer Rouge. Ce sont des territoires inhabités, arides, de petite dimension (80 km² pour la première, 33km² pour la seconde) mais à forts enjeux stratégiques et résonances historiques.

lls sont situés à l’entrée du golfe d’Aqaba (du nom du seul port jordanien), à quelques encablures de la station touristique égyptienne de Charm el-Cheikh au sud du Sinaï et, côté saoudien, de la future zone économique NEOM. Cette dernière est un vaste projet grand comme deux fois le Liban qui doit devenir un espace ultra-connecté, écologique, estimé à près de 500 milliards de dollars. Il est soutenu par le jeune prince héritier MBS, Mohamed Ben Salmane. Transfrontalier avec Israël, l’Égypte et la Jordanie, le projet doit aussi assurer un développement du nord-ouest, peu peuplé hormis la ville portuaire plus au sud de Douba.

Officiellement, cette affaire a été présentée comme une rétrocession par le pouvoir égyptien, expliquant que ces deux îles avaient été mises sous la « protection » du Caire à la demande de Riyad en 1950, dans un contexte de tensions fortes avec Israël (prise de la pointe sud du Néguev en mars 1949), et qu’il était désormais légitime qu’elles reviennent au royaume saoudien. Dans les coulisses, ce transfert a été accompagné d’importantes promesses d’aides économiques à destination d’un pays en situation délicate sur le plan social depuis le Printemps 2011 et en proie à des troubles politiques violents dans le Sinaï, renforcés par la destitution du président Morsi, chef de file des Frères musulmans, une organisation islamiste désormais interdite et réprimée par le pouvoir en place. Crucial pour la population et l’économie, le secteur touristique peine encore à se relever. Le soutien de Riyad paraît d’autant plus déterminant lorsque celui des États-Unis de Donald Trump est soumis à pression, à la fois sur la question des droits de l’homme en Égypte et le statut de Jérusalem.

Du point de vue saoudien, c’est une étape décisive pour la consolidation de son leadership régional dans un contexte de tensions dangereuses avec l’Iran chiite, de crise avec le Qatar et avec la guerre au Yémen. C’est aussi un symbole marquant de passation d’autorité parmi les pays arabes du Moyen-Orient. En effet, l’Égypte n’a plus les moyens de sa puissance et la Syrie de Bachar el-Assad peine encore à sortir de la guerre civile et à éliminer les derniers groupes terroristes affiliés à l’organisation État islamique. Pour la rue égyptienne en colère, cet abandon de souveraineté est vécu comme une perte de prestige national et pour certains une trahison.

Ce passage maritime a marqué les mémoires et les relations internationales de la seconde moitié du XXe siècle. Les deux îles « contrôlent » l’entrée du détroit de Tiran terminé au nord par le port israélien d’Eilat. C’est à la suite de son blocus par les forces égyptiennes qu’Israël a déclenché ses attaques contre ses voisins arabes connues sous le nom de la « Guerre des Six Jours » en 1967. Depuis 1982, c’est la FMO (Force Multinationale d'Observateurs au Sinaï) qui assure la liberté de navigation dans cette zone maritime.

Un accord a été conclu entre l’Arabie saoudite et l’Égypte pour relier les deux péninsules par un pont passant par l’île de Tiran. Le pèlerinage vers La Mecque et l’économie touristique, en particulier avec la plongée sous-marine dans les eaux du détroit et le site archéologique d’al-Hijr (Madain Saleh), devraient en bénéficier si l’infrastructure était mise en œuvre. La station de Charm el-Cheikh est toute proche. Le pont serait alors un des éléments phares, avec NEOM, de la politique d’ouverture et de modernité prônée par le prince MBS dans son projet « Vision 2030 » même si les deux îles seront peut-être interdites au public, au moins dans un premier temps, comme actuellement, au nom des intérêts sécuritaires du pays et des pressions conservatrices de certains milieux religieux.

Contributeur

Mourad Haddak :