Kourou : le Centre spatial guyanais, le port spatial européen

Depuis 1964 et la décision du gouvernement de Georges Pompidou d’installer une base spatiale sur une portion littorale comprise entre Kourou et Sinnamary, la Guyane est devenue un lieu emblématique de la conquête spatiale mondiale. Ce port spatial est le garant de la place privilégiée de la France et de l’Europe dans l’accès à l’espace. Si le CSG (Centre spatial guyanais) permet un accès vers l’infiniment grand, il est également en prise localement avec un petit territoire ultra-marin périphérique avec lequel il entretient une relation forte en matière de développement.

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Cette image est une mosaique réalisée à partir d'images satellitaires SPOT 6  et SPOT 7 entre 2015 et 2016. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles.

SPOT 6/7 © Airbus DS
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Un choix historique, un enjeu géopolitique, des défis pour l’avenir

La décision d’installer le CSG en Guyane et d’en faire la base de lancement française remonte à 1964. En effet, après l’accession à l’indépendance de l’Algérie, la base d’Hammaguir - qui constituait le premier centre de l’aventure spatiale de la France - ne pouvait plus accueillir de lancements spatiaux après 1967. Dans un contexte international de course à l’espace et du fait de la volonté du pouvoir gaulliste de promouvoir l’indépendance et la grandeur nationales, la construction d’une nouvelle base s’imposait.  Le choix du gouvernement Pompidou se porte alors sur le littoral guyanais, dans une portion littorale comprise entre Sinnamary au nord et Kourou au sud.

Depuis 50 ans, les technologies liées à l’espace sont en perpétuelle évolution et de nombreux évènements géopolitiques et facteurs géostratégiques sont venus bouleverser la donne. Ainsi, de nouvelles puissances - telles que l’Inde, la Chine - sont venues intégrer les rangs des pays pionniers en la matière (Etats-Unis, URSS/Russie, France). A cette concurrence internationale s’est ajoutée plus récemment l’arrivée d’opérateurs privés dans un secteur jusque-là largement dominé par les grands institutionnels liés à la puissance publique. La taille de plus en plus réduite des satellites explique en partie l’émergence de nouveaux acteurs puisque leur mise à poste réclame des lanceurs moins grands. Le projet Ariane 6 prévu à horizon 2020 doit permettre à l’Europe du spatial de garder sa place de choix dans ce secteur et doit confirmer la position de Kourou dans la hiérarchie des centres spatiaux mondiaux.

En 2017, la géographie des lancements dans le monde témoigne de l’hyper-concurrence existant entre les différents pays et les différents opérateurs. En ce qui concerne les grandes zones de lancement, les Etats-Unis assurent 34 % des lancements mondiaux, devant la Russie (20 %), la Chine (17,5 %) et l’Europe (12,5 %). Pour ce qui est des lanceurs, l’américain SpaceX, un opérateur privé, a assuré 20 % des lancements avec son Falcon 9, suivi du chinois Longue Marche (15 %) et du russe Soyouz (13,8 %). Les lancements européens se montent à 12,6 % des lancements mondiaux, dont 6,3 % pour Ariane 5. Enfin, sur la même année 2017, trois grandes bases mondiales s’affirment en nombre de lancements : Cap Canaveral en Floride (18), Baïkonour au Kazakhstan (11) et Kourou donc en Guyane (10).


Situation géographique et site : des avantages multiples

Les raisons qui ont conduit au choix de ce territoire comme base spatiale sont nombreuses et elles en font une des bases les plus efficaces et polyvalentes au monde. En effet, en raison de sa latitude très équatoriale (5.3° de latitude nord), elle offre une vitesse additionnelle liée à la rotation de la terre lors du lancement. Cet élément permet de réduire les coûts liés à une charge supérieure en carburant et, de ce fait, permet d'augmenter la charge utile (satellite(s) par exemple) du lanceur. Par rapport à la position de ses principales concurrentes dans l’accès à l’espace que sont Cap Canaveral et Baïkonour, Kourou dispose de rendements supérieurs respectivement du quart et de la moitié (27 % par rapport à Cap Canaveral, 55 % par rapport à Baïkonour).

Autre point majeur, la position littorale de la base autorise des lancements vers l’Atlantique, à la fois vers le Nord et vers l’Est, sans que des régions habitées ne soient survolées par le lanceur : le risque pour les populations locales est donc réduit. Techniquement, cette large ouverture vers le Nord et l’Est permet surtout la mise à poste de satellites aux orbites différentes : les orbites géostationnaires (dites GEO), à quelques 36 000 km d’altitude qui se situent dans le plan de l’équateur (lancement en direction de l’Est) ; les orbites basses polaires (dites LEO pour Low Earth Orbite), entre 500 et 1 000 km d’altitude qui ont une trajectoire rejoignant globalement les pôles (lancement vers le Nord).

La base de Kourou offre également des conditions climatiques et géologiques favorables à l’installation d’une base spatiale : la région est située à l’écart des trajectoires cycloniques et son appartenance à l’Amérique cratonique, constituée de boucliers appartenant au socle ancien, réduit de manière considérable les problèmes d’origine sismique.

Dernier point, la topographie de la zone est favorable à l’installation d’une base spatiale puisque la région dispose de collines sur lesquelles l’installation d’outils de mesure ou d’antennes nécessaires à un lancement est possible.

Toutes ces raisons expliquent le choix français de Kourou. Après quatre années de travaux, le premier lancement d’une fusée (Véronique) à partir de Kourou a lieu le 9 avril 1968. Il faudra attendre le 24 décembre 1979 pour voir décoller de la base une fusée Ariane, dont l’extraordinaire aventure se poursuit encore avec le projet Ariane 6. C’est pour cela que la zone de tir de ce nouveau lanceur (ELA4), bien visible sur l’image, repose sur des infrastructures conséquentes : une superficie de 170 ha, une excavation pour les fondations de la zone de lancement de quelques 182 000 m3, une structure d’intégration du lanceur à l’horizontale et les fondations pour accueillir le futur portique d’Ariane 6 haut de 90m et pesant 7 000 tonnes. Ce projet marque la confirmation de la place du CSG dans la grande aventure spatiale.

Un mode de gestion particulier, entre échelles nationale, européenne et mondiale

Lors de la mise en chantier de la base spatiale, l’Etat français transfère au CNES - Centre National d’Etudes Spatiales - la propriété foncière sur l’ensemble de la base (1100 km² à l’époque contre 700 km² aujourd’hui après une large rétrocession des terres aux collectivités locales) ainsi que la charge d’être le maître d’œuvre sur la base. A cette portion du territoire continental, il faut aussi signaler que le CNES est propriétaire des Îles du Salut voisines (15 km dans l’Océan à l’Est) (voir la fiche sur les Îles du Salut) dont la notoriété avait été construite sur le rôle du bagne, en particulier à l’Île du Diable.

Si la propriété foncière de la base a été donnée au CNES, la gestion du CSG est complexe et témoigne des enjeux de la coopération internationale dans le domaine du spatial. L’Agence Spatiale Européenne (ESA) est responsable des programmes de développement des lancements et propriétaire de la plupart des infrastructures de fabrication et de lancement des fusées. Le CNES est en charge de la sécurité à l’intérieur du site ainsi que du maintien en conditions opérationnelles de la base : météorologie, télémesure et localisation, approvisionnements des grands réseaux (électricité, eau, télécommunications…), moyens d’accueil et de préparation des charges utiles… Enfin, ArianeGroup est le maitre d’œuvre des lanceurs : il réalise leur intégration dans les bâtiments, l’intégration des satellites sur le lanceur,  les opérations de chronologie finale et le lancement. Arianespace, filiale d’ArianeGroup, est le maître d’ouvrage de l’exploitation des lanceurs : il supervise leur intégration, coordonne la préparation des satellites et toutes les opérations jusqu’au lancement ; il est l’interlocuteur du client avec lequel il a signé le contrat de lancement.  Trois industriels exploitent les établissements de production des ergols (Regulus, Europropulsion et Air liquide spatial Guyane. A tous ces acteurs viennent s’ajouter des sous-traitants, sélectionnés après des procédures d’appels d’offre et de mise en concurrence et qui sont regroupés au sein de l’UEBS (Union des Employeurs de la Base Spatiale).

Chaque lanceur disposant d’installations propres, le CSG accueille ainsi trois grands ensembles de lancement : un pour les fusées Ariane 5 (lancements de satellites lourds), un pour Soyouz (lanceur d’origine russe) et un pour Vega (lanceur européen pour les charges utiles plus légères). En juillet 2016, ont commencé les travaux pour les installations de la nouvelle fusée Ariane 6, dont le lancement inaugural est annoncé pour 2020. Cette gamme de lanceurs offre au CSG une place de choix dans ce secteur concurrentiel dans la mesure où il peut répondre à la demande de différents opérateurs en fonction de la taille et de la masse de leur satellite, ainsi que des orbites visées.


Un lien avec la Guyane, l’insertion de la haute technologie dans un territoire périphérique

C’est un paradoxe de l’entité territoriale guyanaise que d’offrir un contraste majeur entre un centre spatial de premier ordre, fleuron de l’industrie et du développement technologique mondial, et un espace guyanais largement périphérique et souffrant de problèmes de mise en connexion avec le monde et la métropole. Peu de territoires offrent une telle différenciation et les paroles prononcées par le président François Mitterrand lors d’un lancement d’Ariane 3 en 1985 résonnent encore : « Comment pouvons-nous continuer à lancer des fusées sur fond de bidonvilles ? ».

C’est donc un défi à la fois social et territorial qui doit être au cœur des relations entre la Guyane et le CSG. Le CNES joue un rôle majeur dans le devenir de ce territoire ultra-marin français. Plus de 4 600 emplois (directs, indirects et induits) et une contribution de l’ordre de 15 % au PIB guyanais suffisent à faire comprendre l’importance de la filière spatiale dans les dynamiques socio-économiques et territoriales locales. La construction du pas de tir de la fusée Ariane 6 devrait générer quelques 1 200 emplois pour le BTP en Guyane.

Pour autant, les défis sont majeurs et divers afin d’optimiser la complémentarité entre la base et son territoire d’accueil : créer une synergie entre le développement local et une activité de pointe aux enjeux internationaux, associer les populations guyanaises à des emplois hautement qualifiés, gérer les impératifs écologiques et environnementaux en relation avec l’exploitation de la base… Autant d’enjeux territoriaux auxquels les différents acteurs sont confrontés.

Ainsi depuis 2000, le CNES a créé la « Mission Guyane » afin d’aider à la diversification des piliers économiques du territoire. Les axes de ce projet témoignent de la prise en compte de ces enjeux : l’aide au développement économique à travers un partenariat CNES/Etat/CTG, un accompagnement des communes dans la mise en œuvre d’actions de proximité, le soutien à l’éducation et l’enseignement supérieur (l’IUT de Kourou développe des formations dans les télécommunications et les systèmes électriques, le CNES octroie des bourses d’excellences aux jeunes guyanais), la conservation et la réhabilitation du patrimoine. Autre point de cette mission, mettre au service du citoyen les technologies liées à l’espace : la surveillance de l’orpaillage illégal par outil satellitaire, la télémédecine ou le téléenseignement pour les localités les plus enclavées du territoire sont des exemples de mise à disposition des technologies spatiales pour les populations. Depuis sa création, la mission Guyane a injecté près de 100 millions d’euros dans l’économie guyanaise, a soutenu pour 300 millions d’euros des projets économiques. Les retombées ont été de 3 500 emplois créés ou sauvegardés, en particulier dans le secteur des Très Petites Entreprises (70 % des projets soutenus dans des domaines aussi divers que le bois, la pêche ou le tourisme).

Dans le domaine environnemental et de gestion des retombées écologiques des lancements, chaque décollage s’accompagne de 600 mesures règlementaires afin de déterminer les retombées sur la qualité de l’air, sur l’eau, sur la faune et la flore… Par son caractère fermé et protégé, sans qu’aucun prélèvement ne soit possible, le périmètre du CSG est également une réserve faunistique et floristique préservée sur près de 69 000 ha.

La gestion du risque industriel respecte la règlementation des installations classées SEVESO III Seuil haut, au regard des produits utilisés dans certains sites du CSG. Il s’agit par exemple d’encadrer la fabrication du propergol, un mélange entre comburants et combustibles, nécessaire à la propulsion des accélérateurs de la fusée Ariane 5. Cette prise en compte du risque est visible sur l’image et explique l’éloignement des bâtiments entre eux afin d’éviter la propagation d’un problème d’un site d’exploitation à l’autre.


Références ou compléments

Site du Centre spatial guyanais

Site de l’INSEE Guyane 

Contributeur

Vincent Doumerc, professeur agrégé de géographie, Lycées Saint-Sernin et Fermat (Toulouse)