Royaume-Uni. Tristan Da Cunha : héritage impérial, environnement et protection de la biodiversité marine dans l’Atlantique Sud

Au sud de l’Atlantique Sud vers les 40e Rugissants, Tristan da Cunha est une minuscule île volcanique de 98 km2 contrôlant une Zone Économique Exclusive de 757 650 km² d’une exceptionnelle richesse. A 2800 km du Cap, 3200 km du Brésil et 3600 km de Sainte-Hélène, cet archipel peuplé de 250 habitants est le plus isolé du monde. Étant un des nombreux U.K Overseas Territories, ce territoire de la Couronne appartient à « Saint Hélène et dépendances ». Ce territoire joue la carte de la gestion durable des milieux océaniques en créant une aire marine protégée d’une superficie trois fois supérieure à la superficie du Royaume-Uni. Comme autour d’Ascension, de la Géorgie du Sud et des Iles Sandwich du Sud, la protection de la biodiversité marine devient dans l’Atlantique Sud un argument géopolitique pour réassurer et redynamiser les vieux héritages impériaux.
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Légende de l’image

Cette image de l'île de tristan da Cunha, dans l'atlantique sud a été prise par le satellite Sentinel-2B le 8 écembre 2019. Il s'agit d'une image en couleur naturelle et la résolution est de 10m.  

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Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Tristan De Cunha : l’archipel de plus isolé du monde en plein Atlantique Sud 

Un petit archipel volcanique en plein océan Atlantique Sud

Cette image est exceptionnelle car presque sans nuage : elle couvre en effet l’île de Tristan Da Cunha. Nous sommes ici en plein l’Atlantique Sud, à 37°06 Sud. Soit tout près de la zone dite des 40e Rugissants, ce puissant système s’étendant entre le 40e et le 50e parallèles de l’hémisphère Sud qui balaye tout l’hémisphère austral et est bien connu des férus des Tours du Monde à la voile. 

Nous sommes là devant l’archipel habité le plus isolé au monde. Nous nous trouvons en effet plus au sud que l’Afrique du Sud et à la longitude de la station argentine de Pinamar. Mais nous sommes aussi en plein océan Atlantique Sud, à 12°16 de latitude. Le Cap, en Afrique du Sud, se trouve à 2800 km au nord-est, les côtes brésiliennes au nord-ouest à 3200 km. A titre de comparaison, le continent antarctique est à seulement 3600 km plein sud. La terre la plus proche est l’île de Sainte-Hélène à 2420 km au nord-est. 


Tristan Da Cunha est en fait l’île principale et la seule habitée d’un petit archipel regroupant trois autres îles. Deux sont proches. A 40 km au sud-ouest, Inaccessible Island - qui doit son nom à ses falaises particulièrement abruptes qui en interdisent l’accès - couvre 14 km² et culmine à 561 m au Swales Fell. A 38 km au sud, Nightingale Island fait 4 km² et culmine à 400 m d’altitude, ses deux annexes sont Stoltenhoff et Middle Islands. Par contre, l’île de Gough - qui mesure 65 km² et culmine à 910 m. au Edinburgh Peak- est beaucoup plus éloignée puisqu’elle se trouve à 350 km au sud-est. De fait de son altitude, de sa topographie et de sa position, l’île de Gough reçoit 2,54 mètres de précipitations par an. L'Afrique du Sud y entretient une station météorologique. Cet archipel en plein Atlantique Sud correspond aux sommets émergés de volcans nés de la dorsale médio-atltantique, la grande chaîne sous-marine liée à la tectonique des plaques. 

Comme certains îlots isolés de l’océan Pacifique, la région a servi durant la Guerre froide de laboratoire à la course aux armements nucléaires. Il fallut attendre mai 2006 pour que les autorités britanniques reconnaissent enfin la réalité de trois essais nucléaires réalisés dans l’atmosphère au-dessus des zones maritimes proches de l’archipel. Conduite dans le plus grand secret en 1958 par le Département de la Défense des États-Unis, l’opération Argus mobilisa neuf navires, 4500 militaires et fit exploser des ogives de 1,7 kt entre 200 et 540 km d’altitude. 


Doc 1. Place archipel dans océan Atlantique Sud


Doc 2. Tristant da Cunha Valorisation des eaux marines

Tristan Da Cunha : un haut sommet volcanique aux fortes contraintes 

L’île de Tristan Da Cunha couvre 96 km² et mesure 11 km du nord au sud. L’image satellite montre bien l’étagement de la végétation en plusieurs bandes parallèles de la mer au sommet qui culmine à 2062 m au Queen Mary’s Peak, suivi par le Mount Olav à 1969 m juste au sud. Du fait de sa position, le sommet est couvert de neige l’hiver. Le cône de lave de cet immense strato-volcan de 5800 m de hauteur depuis le fond océanique sur lequel il est posé est presque parfais. Les coulées atteignent partout la mer, formant des falaises abruptes hautes de dizaines ou de centaines de mètres. Au nord, en haut du petit nuage blanc, la zone grise ou brune au bord de la mer correspond à l’éruption de 1961/1962 qui obligea toute la population à évacuer l’île pour l’Afrique du Sud puis le Royaume-Uni durant deux ans. Un véritable traumatisme pour celle-ci. Ces coulées n’ont pas encore été recolonisées par la végétation.  

Ces versants volcaniques sont entaillés du fait des fortes pentes et de précipitations abondantes par d’importantes ravines très profondes, les « gulch », telles à l’est celles de Big Gulch et Depp Gulch dont la toponymie indiquent bien l’importance. Cumulée à l’absence de petite plaine circulaire littorale, ces facteurs expliquent l’absence de routes ou même de pistes en dehors de la plaine littorale située au nord-est. En fait les activités humaines s’accrochent à un tout petit espace se déployant au nord-ouest de l’île. The Plain, est en effet le seul endroit plat de l’île : elle mesure seulement 5,5 km de long et 1,3 km de large dans son maximum et est dominée par une gigantesque falaise bien visible à l’est. Au nord, en position d’abri se trouve le petit village d’Edimbourg et son minuscule petit havre accueillant quelques bateaux. En allant vers le sud à mi-chemin d’Anchorstock Point se trouvent les espaces agricoles cultivés - les « patches », petites parcelles entourées de blocs de basaltes - destinés pour l’essentiel à la pomme de terre. Le tout est complété par un pelouse rase accueillant un peu d’élevage, vaches et moutons au nombre limité afin de ne pas épuiser une ressource fragile.   

Les 242 habitants de l’île, soit une densité de seulement 2,7 hab./km², se regroupent donc dans le seul village d’Edimbourg des Sept Mers, le « Settlement », la « colonie ». Tout le reste de l’île est vide. Il convient de signaler qu’en l’absence de port en eau profonde, les cargos qui ravitaillent l’île sont contraints de mouiller à 200 m de la côte et que les opérations de chargement/déchargement s’effectuent à l’aide de deux barges. Cette rupture de charge est une vraie contrainte technique, le navire-ravitailleur étant par gros temps parfois obligé d’attendre à l’abri dans les parages d’Inaccessible Island que les tempêtes se calment.   

Du fait de sa position, l’archipel bénéficie d’un climat océanique qui s’y caractérise par une température moyenne de 15°C, des périodes de gel inconnues sous 500 m. d’altitude et des variations saisonnières ou journalières faibles. Les précipitations y sont par contre abondantes avec 1680 mm et marquées avec 251 jours par an. 

Un isolat insulaire britannique tourné vers l’Afrique du Sud

L’histoire de cet archipel est étroitement associée à la route des Indes via le Cap de Bonne Espérance puis au XIXe siècle à la pêche à la baleine pour laquelle il sert occasionnellement de point de ravitaillement en eau et gibiers. S’il est en effet signalé par le navigateur portugais Tristão da Cunha, qui lui donne son nom, en 1506, il faut attendre 1643 pour que les premiers marins - de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales - y débarquent officiellement. Mais c’est bien sur la Couronne britanniques qui s’en empare en août 1816 et y laisse une petite garnison, tout en rattachant l’archipel à la Colonie du Cap. Mais les ouvertures successives du Canal de Suez en 1869 puis du Canal de Panama en 1904 réorganisent totalement les grandes routes maritimes mondiales en marginalisant les routes du Cap de Bonne Espérance et du Cap Horn, donc l’Atlantique Sud. L’archipel perd alors le peu d’attrait dont il disposait. 

Administrativement, l’archipel fait partie de l’« U.K Overseas Territory of Saint Helena, Ascension Island and Tristan da Cunha ». C’est juridiquement un territoire direct de la Couronne britannique, les fameux « Crown dependancies », comme Jersey et Guernesey dans la Manche, l’île de Man, les Bermudes, ou les Falkland/Malouines par exemple. Depuis le 1er septembre 2009, le nom officiel de l’ensemble de l’Atlantique Sud est « Saint Hélène et dépendances » en lien avec l’adoption d’une nouvelle constitution qui place les trois territoires - Ascension, Saint-Helena et Tristan Da Cunha - sur un pied d’égalité. 

Mais dans le cadre du BOT of St-Helena, les liens fonctionnels avec l’île de Saint-Hélène, qui se trouve 2420 km plus au nord - sont des plus ténus, même si cette dernière est la « capitale » administrative de l’ensemble. Les neufs navires qui accostent l’île chaque année pour la ravitailler après sept jours de mer viennent du port du Cap ; ils apportent toutes les marchandises et les équipements nécessaires à la vie comme par exemple le fuel pour faire tourner les quatre générateurs fournissant l’électricité. Au total donc, l’île est largement tournée vers l’Afrique du Sud. Elle demeure cependant un véritable isolat : accéder à l’île demeure un privilège tant les places sur les navires sont restreintes et d’abord réservées aux îliens en l’absence de piste aérienne. L’accès à internet par satellite n’est possible que depuis 2006.  

Zone Économique Exclusive, grande pêche, gestion durable de la ressource et protection en Atlantique Sud

Totalement perdue dans l’immensité du Pacifique Sud, le minuscule archipel de Tristan da Cunha dispose cependant d’un atout intéressant : il offre à lui seul au Royaume-Uni une Zone Économique Exclusive de 757 650 km², du fait bien sûr de son caractère d’archipel, contre 441 658 km² pour l’île d’Ascension et 444 916 km² pour St Hélène. Alors qu’ils sont dans le même système juridique et administratif, il est intéressant de relever que du fait de leur position géographique sensiblement différente dans l’Atlantique Sud, les iles d’Ascension et de Tristan da Cunha présentent des trajectoires géostratégiques et géoéconomiques bien différenciées. Au nord, sous l’équateur, la carte géostratégique l’emporte ; au sud, sous les 40e Rugissants, c’est la carte de la gestion durable des milieux océaniques.   

Ces eaux sont très riches du fait de la rencontre et du brassage exceptionnel de trois grands systèmes marins qui se superposent en bandes parallèles du nord au sud : les eaux chaudes de l’Atlantique liées au South Central Atlantic Gyre, terme qui l’immense tourbillon de courants maritimes qui brasse les eaux de l’Atlantique Sud, les eaux froides du Sud liées à la convergence subtropicale et, enfin, les eaux froides du Sud liées cette fois aux courants subantarctiques. Cette forte productivité explique que la pêche à la langouste et aux homards soit la principale richesse économique et la principale source de revenus de l’île. On doit distinguer d’une part une pêche locale circonscrite à l’archipel et menée par les îliens pour leurs besoins propres ou l’exportation sous forme de produits congelés, d’autre part la vente de droit dans les eaux de haute mer.  La société sud-africaine de pêche Ovenstone Agencies y joue un rôle important. 

Cette activité fait l’objet de contrôles stricts et d’une gestion rigoureuse de la ressource. Dans ce cadre, l’étude des dynamiques qui affectent les eaux océaniques de Tristan da Cunha est intéressante. Du fait de l’isolement de l’archipel, il n’y a aucun conflit de souveraineté avec un autre État riverain sur la délimitation des eaux territoriales et de la ZEE. La question de l’appropriation, de la protection et de la liberté de circulation y est posée en termes de protection des milieux marins. Comme l’illustrent les documents annexes, à partir d’une étude fine de la géographie physiques des milieux marins (profondeur...), les autorités aboutissent à la création d’espaces maritimes aux statuts différents et aux limites bien établies : zones de pêche côtière, zones de pêche des monts sous-marins, ZEE, zone tampon à éviter par les navires de transport de marchandises.      

En novembre 2020, les autorités de l’archipel classent en « aire marine protégée » la presque totalité de leur ZEE, soit 687 000 km², qui correspond à plus de trois fois la superficie du Royaume-Uni. Cette mesure vise à y interdire à l’avenir les activités d'extraction industrielle - hydrocarbures, minerais... - afin d’y protéger une biodiversité marine exceptionnelle. 

Des systèmes similaires de protection ont été adoptés dans l’océan Atlantique Sud pour les espaces maritimes entourant les possessions britanniques : l’île d’Ascension, la Géorgie du Sud et les Iles Sandwich du Sud. En y ajoutant les Iles Pitcairn dans l’océan Pacifique Sud, ce sont plus de trois millions de km² d’eaux sous souveraineté britannique, soit 42 % de sa superficie maritime totale, qui sont ainsi classées et protégées. 

Ces décisions sont pour l’heure hautement symboliques, mais s’inscrivent dans un processus de réflexion sur un gestion durable des espaces océaniques alors que les océans deviennent une « nouvelle frontière » du XXIe siècle avec l’essor des activités off-shore profondes. Pour autant à l’heure actuelle, le principal enjeu posé à ces espaces maritimes, comme à ceux d’ailleurs sous souveraineté française, ressort à la lutte contre la grande pêche illégale qui pille ces grands fonds marins très riches et très isolés, donc peu contrôlés. 

Plus généralement, la mobilisation de ces U.K Overseas Territories comme levier permettant d’introduire une gestion durable des milieux océaniques dans l’Atlantique Sud peut sans doute aussi être analysée comme un argument géopolitique de réassurance de vieux héritages impériaux dont certains pourraient être contestés telle la Géorgie du Sud revendiquée par l’Argentine.


Image complémentaire

L'archipel Tristan Da Cunha dans un contexte régional dans l'Atlantique Sud

Sources et bibliographie 

La carte de la colonie de Saint-Hélène en 1978 dans l’Atlantique Sud
https://maps.lib.utexas.edu/maps/islands_oceans_poles/southatlanticislands.jpg

Tristan da Cunha Marine Management Plan 2021 - 2016 (carte)
 https://www.tristandc.com/wildlife/TdC-MMP-web.pdf

Site de la collectivité de Tristan da Cunha 
https://www.tristandc.com/index.php

Site sur l’établissement d’une aire marine protégée autour de Tristan da Cunha (carte)
https://www.pewtrusts.org/fr/about/news-room/press-releases-and-statements/2020/11/12/new-tristan-da-cunha-marine-protections-cover-area-nearly-3-times-larger-than-uk-mainland

Sur le site Géoimage du CNES : 

Laurent Carroué : Royaume-Uni : Ascension : un confetti insulaire anglo-saxon géostratégique dans l’Atlantique Sud. 
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/royaume-uni-ascension-un-confetti-insulaire-anglo-saxon-geostrategique-dans-latlantique-sud

Bibliographie de l’auteur

Laurent Carroué : Géographie de la mondialisation. Crises et basculements du monde, coll. U, Armand Colin. 2019. 

Laurent Carroué : Atlas de la mondialisation. Une seule terre, des mondes. Coll. Atlas, Autrement, Paris, 2020.   

Contributeur

Proposition : Laurent Carroué, Inspecteur général de l’Éducation nationale, du sport et de la recherche, directeur de recherche à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII)

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