Russie - Les îles Kouriles : un archipel frontalier très disputé du fait d’enjeux géopolitiques et géostratégiques majeurs

Situées au large du continent eurasiatique et au nord du Japon, l’ile Sakhaline et les îles Kouriles ont été une région frontalière maritime et insulaire particulièrement disputée entre le Japon et la Russie. Depuis le milieu du XIXème siècle, on y assiste à un processus permanent de dilatation/rétraction de l’aire territoriale d’une des deux puissances impériales face à l’autre. Depuis 1945, le Japon réclame à Moscou la rétrocession des Kouriles du Sud – les « Territoires du Nord » - et bloque toute signature d’un traité de paix. Pourtant, ces îles ne couvrent que 5.000 km², soit l’équivalent de 1,2 % du territoire du Japon et 0,03% de celui de la Russie. Ce conflit de souveraineté frontalière s’intègre de fait dans des enjeux géopolitiques et géostratégiques continentaux et mondiaux, pour partie maritimes. Au total, alors que Sakhaline connaît un réel dégel grâce à la rente pétrolière et à son insertion dans la mondialisation, en face les Kouriles du Sud demeurent le symbole de la survivance d’une mini-Guerre froide.

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Cette image des XXXXXXXXXXXX a été prise par le satellite Sentinel 2A le XXX 2020. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

Ci-contre, la même image satelitte issue de Sentinel-2, présente quelques repères géographiques de la région.


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Présentation de l’image globale

Les Kouriles : un archipel frontalier très disputé
aux enjeux géopolitiques et géostratégiques majeurs



Un ensemble insulaire au large de l’immense masse continentale de l’Eurasie

Cette image, qui s’étend sur 1400 km, est une prouesse technique puisque cette journée du 10 septembre 2019 est quasiment sans couverture nuageuse au dehors du nord-ouest de l’île d’Hokkaido. Un phénomène assez rare, car nous somme ici sur la façade maritime de l’Asie orientale dans des régions à la fois maritimes et froides.

Au nord-ouest de l’image se trouve d’ailleurs la façade orientale de l’immense continent eurasiatique. Nous sommes là dans l’Extrême-Orient de la Russie, à quelques centaines de kilomètres au nord de la grande ville portuaire de Vladivostok, mais à plus de 10 500 km de Moscou.

Pour des raisons géologiques et tectoniques, cette immense façade orientale eurasiatique est bordée sur des dizaines de milliers de kilomètres par le plus important système insulaire et péninsulaire de la planète dont nous avons ici la terminaison septentrionale. En ce sens, archipel japonais au sud avec Hokkaido, île Sakhaline au nord-ouest et guirlandes des iles Kouriles au nord-est appartiennent au même système, comme en témoigne par exemple l’importance du volcanisme, bien visible dans les Kouriles.

Ce sont bien les sociétés humaines et leurs constructions politiques, économiques et étatiques qui vont, en s’appropriant les espaces terrestres et maritimes de manière plus ou moins conflictuelle, construire des territoires bornés par des frontières. En haut de l’image, trois territoires différents apparaissent à l’ouest, au nord et à l’est : ils appartiennent à la Russie. Au centre-sud se trouve l’ile japonaise d’Hokkaido. Nous sommes donc ici dans une région maritime et insulaire partagée entre deux grands Etats, le Japon et la Russie, qu’opposent un conflit frontalier.
       
L’image est ici volontairement centrée sur Hokkaido au centre-sud de l’image. On reconnaît bien la forme très spécifique de grand quadrilatère de cette grande ile de 83.546 km2 et peuplée de 5,4 millions d’habitants (65 hab./km2). On peut relever en particulier l’organisation des reliefs forestiers face à l’extension des grands bassins agricoles. Le tout est organisé et dominé par la capitale régionale Sapporo, située au sud-ouest, qui polarise 40 % de la population et une part considérable de l’économie régionale. L’île se réduit au sud en une fine péninsule qui la rattache à la grande île principale d’Honshu par le détroit de Tsugaru (hors image).
Au nord-ouest d’Hokkaido se trouve le Cap Soya, le point le plus septentrional du Japon. Juste à proximité mais en position d’abri de trouve la ville de Wakkanai, peuplée de 34.000 habitants. Dans ce lointain front pionnier, elle fut fondée en 1879 et accéda au statut de ville seulement en 1901. Nous sommes déjà très au nord : c’est la ville la moins ensoleillée et la plus ventée du pays. Son climat subarctique explique qu’elle présente la température moyenne la plus basse du Japon (6,5°C). Des précipitations abondantes (1 000 mm/an), liées à la dépression des Aléoutiennes, s’y conjuguent pour donner 5,5 m. de neige par an.   

Au centre-nord de l’image se trouve l’île Sakhaline bien identifiable à sa grande baie tournée vers le sud, la baie d’Aniva. Cette vaste pince inversée est dotée de deux caps bien visibles, dont le Cap Aniva à l’est. Longue d’environ 650 km, cette très longue île rejoint presque au nord le continent. Enfin, vers le nord-est, se trouve le groupe des Kouriles du Sud, constitué des îles Habomai, Shikotan, Kunashiri et Etorofu. Cet axe des iles Kouriles rejoint vers le nord la très vaste presqu’île du Kamtchatka.     

Les bassins maritimes des hautes mers froides de l’Asie orientale

A l’échelle continentale, ce système tectonique péninsulaire et insulaire aux marges du continent eurasiatique se traduit par la juxtaposition de bassins maritimes plus ou moins enclavés. Deux d’entre eux sont présents sur l’image.

Premièrement, à l’ouest de l’image se déploie une mer relativement enclavée : le Bassin du Japon. Il constitue la partie septentrionale de la Mer du Japon, selon la terminologie japonaise ou Mer de l’Est selon la terminologie coréenne, qui isole l’Archipel du continent eurasiatique. Ce bassin du Japon se continue vers le nord de l’image par le détroit de Tatarie, qui est en fait un véritable entonnoir. En effet, sur l’image, sa partie méridionale est large d’environ 250 km, mais il va devenir de plus en plus étroit vers le nord pour ne plus mesurer que quelques dizaines de km au nord de Sakhaline    

Deuxièmement au nord-est de l’image se déploie le bassin des Kouriles. Il correspond à la terminaison méridionale de la mer d’Okhotsk, dont les côtes furent cartographiées pour le compte du Tsar par Vitus Béring entre 1733 e 1743 lors de son second voyage. Ressemblant à un vaste rectangle de 1,5 million km², cette mer est relativement peu profonde avec - 777 m. en moyenne. Les apports importants d’eaux douces du fleuve Amour, sa longue pente du nord (- 50 à - 200 m) vers le sud (fosses de – 3.300 m) et son enclavement continental entre la Sibérie orientale/Sakhaline à l’ouest et la péninsule du Kamtchatka à l’est explique qu’elle soit prise par les glaces une partie de l’année. Au delà de l’extension des ZEE russes à partir de chaque rive, la surface maritime est telle qu’il existe dans sa zone centrale une enclave au statut de haute mer. Mais Moscou en revendique le contrôle auprès de la Commission des limites du plateau continental depuis 2001 en souhaitant porter au delà des 200 miles les limites de ses ZEE.

Car cette mer est en définitive presque totalement contrôlée par la Russie, bien que des navires étrangers y disposent du droit de passage en transit dans les détroits des îles Kouriles. Le contact avec la haute mer passe en effet obligatoirement par l’arc des îles Kouriles au sud-est, qui verrouille donc l’accès de la Mer d’Okhotsk à la haute mer. Il représente donc pour les Russes un enjeu géostratégique majeur.
D’autant que selon certaines sources, la mer d’Okhotsk fut utilisée comme zone d’essai pour des missiles sous-marins pendant le Guerre froide, vit s’y déployer plusieurs opérations clandestines étatsuniennes et semble toujours servir de bassin maritime d’accueil pour les patrouilles des sous-marins nucléaires stratégiques russes basés à Petropavlovsk.

La question des détroits : La Pérouse et Nemuro

Au total, ces bassins maritimes intracontinentaux correspondent entre eux et avec la haute mer - ici l’océan pacifique Nord qui se trouve au sud-est de l’image - par une succession de détroits, tel le Détroit de Corée entre la Corée du Sud et le sud de l’île Honshu ou le Détroit de Tsugaru entre l’île d’Honshu et le sud d’Hokkaido.

Sur l’image, deux détroits jouent un rôle stratégique. Le Détroit de La Pérouse - du nom du célèbre explorateur français – entre Sakhaline et Hokkaido qui mesure 43 km de large. Le détroit de Nemuro, entre Hokkaido et les Kouriles du Sud, présente lui un tracé beaucoup plus complexe du fait de l’imbrication des iles alors qu’il est large de seulement 10 km par endroit. Dans les deux cas, le tracé frontalier suit à peu prés la ligne d’égale distance entre les deux rives.

Dans ces vastes parages, la question de la libre circulation des flottes et du libre transit des détroits constitue un enjeu géostratégique et géopolitique majeur. Aux jeux classiques des flottes russe, japonaise ou étatsunienne est venu s’ajouter un nouvel acteur : la Chine populaire. Le passage de navires de guerre chinois dans le Détroit de la Pérouse a marqué les esprits et changé en partie la donne géostratégique.     

Des marges impériales maritimes et insulaire disputées selon des rapports de forces géopolitiques d’échelles continentales et mondiales

Très loin des centres d’impulsion, peu accessibles, sans ressources déterminantes et aux fortes contraintes, cette région fonctionne comme une marge des marges. Dans ce contexte, son contrôle et sa possession dépendent historiquement des rapports de forces et/ou des marchandages géopolitiques établis aux échelles continentales et mondiales entre les deux pôles impériaux qui s’en disputent le partage. Au plan géohistorique, cette zone frontalière – aux caractères maritimes et insulaires déterminants - se caractérise depuis le milieu du XIXème siècle par un processus permanent de dilatation/ rétraction de l’aire territoriale d’une des deux puissances impériales par rapport à l’autre.  

Ces vastes espaces insulaires et péninsulaires ne rentrent en effet que très progressivement aux XVIIIème et, surtout, au XIXème siècle dans les constructions étatiques impériales russe ou japonaise. Dans l’archipel, le Japon n’intègre que progressivement et assez tardivement son Finistère septentrional et Hokkaido à sa construction nationale ; la révolution Meiji de 1868 jouant un rôle central dans l’unification, la modernisation et l’ouverture du pays. Après avoir découvert le Détroit de Béring en 1728 et fait des incursions dans les îles Kouriles et à Hokkaido à partir des années 1740, les Russes fondent Vladivostok en 1860 et lancent la construction du chemin de fer transsibérien en 1891. En 1898, ils obtiennent à bail les ports chinois de Port Arthur /Lüshun et Dalnniy/Dalian, libres de glace toute l’année. Dans sa marche à l’est, Moscou cherche donc des points d’appui maritimes dans le Pacifique du Nord-Ouest afin de protéger ses voies de communication.

Le Traité de Shimoda de 1855. Du fait des rapides avancées russes vers la Sibérie puis l’Extrême-Orient, la question de la délimitation des frontières entre la Russie et le Japon se pose historiquement assez vite. En 1855, un premier traité bilatéral – le Traité de Shimoda - passe un compromis : il divise les Kouriles entre le Japon, qui récupère les Kouriles du Sud, et la Russie, qui récupère les Kouriles du Centre et du Nord.  Alors que pour l’île de Sakhaline, il ne détermine pas d’appartenance claire et aboutit à une possession commune et une gestion conjointe.

Le Traité de Saint-Pétersbourg de 1875. Mais le nouveau Traité de Saint-Pétersbourg rebat profondément les cartes tout en clarifiant la situation géostratégique : Moscou cède l’ensemble de l’archipel des Kouriles à Tokyo, donc la chaîne des îles externes. En échange de l’abandon des prétentions japonaises à s’emparer de l’île de Sakhaline, bien plus proche de ses côtes. Celle-ci est aussitôt transformée en colonie pénale afin d’en assurer un réel peuplement, et donc un contrôle minimal. A la suite d’un voyage réalisé durant l’été 1890, Anton Tchekhov en dénonce d’ailleurs les conditions de vie indignes dans ses notes de voyage « L’Ile de Sakhaline ».     

Le Traité de Portsmouth de 1905. Puis en 1905, les rivalités inter-impérialistes en Asie de l’Est - Chine, Mandchourie, Corée, archipels septentrionaux - entre les deux puissances deviennent telles que l’affrontement armé éclate. A la surprise générale, la Russie est battue. La flotte russe du Pacifique est détruite par une attaque japonaise surprise, la place de Port-Arthur est assiégée et prise, puis la flotte de la Baltique est écrasée à la bataille de Tsushima le 28 mai 1905. Il est vrai qu’elle arriva épuisée, après être passée par le cap de Bonne Espérance - et donc le sud de l’Afrique - du fait du refus de l’Empire britannique - alors allié du Japon - de lui accorder le passage par le Canal de Suez. Alors qu’éclate à la suite de cette défaite la 1er Révolution russe, celle de 1905, le Traité de Portsmouth - arbitré par les Etats-Unis – sanctionne la victoire japonaise : la Corée passe définitivement dans la sphère d’influence japonaise en devenant même une colonie en 1910, le Japon récupère les intérêts russes dans la péninsule chinoise du Liadong et, enfin, tout le sud de Sakhaline revient aussi à Tokyo. Au total, entre 1875 et 1905, tout l’espace insulaire présent sur l’image devient japonais.

Le Traité nippo-soviétique de 1925. Puis le Japon, aux côtés des puissances occidentales, intervint directement dans la guerre civile russe qui fait suite à la révolution bolchevique de 1917. En particulier bien sur en Sibérie où les japonais durant cette « guerre de Sibérie » s’emparent de Vladivostok et cherchent à créer un État satellite à leur solde, qui sera cependant balayer par les forces soviétiques. Le Traité nippo-soviétique de 1925 confirme les accords de 1907 et 1916 qui partageaient l’Asie du Nord-Est en zones d’influences respectives. Sur l’image, il met fin à l’occupation japonaise - de 1918 à 1925 - du nord de Sakhaline, tout en y reconnaissant un certain nombre d’intérêts pétroliers au Japon.  
   
La conférence de Yalta de 1945. En août 1945, la défaite du Japon impérial – allié à l’Allemagne nazie et à l’Italie fasciste pour imposer un nouveau partage du monde – est l’occasion pour l’URSS de Staline de restaurer sa puissance tout en renforçant sa sécurité par des annexions jugées stratégiques. L’URSS reprend les territoires abandonnés au Japon en 1905, soit le sud de Sakhaline. Mais - surtout – s’empare de l’ensemble des îles Kouriles début septembre 1945, en annexant en particulier les Kouriles du Sud qui n’avaient jamais été sous souveraineté russe jusqu’ici, avec l’accord du Président étasunien Roosevelt obtenu lors de la Conférence de Yalta en févier 1945. Les troupes soviétiques en expulsent immédiatement les 17.000 Japonais qui y vivaient.  

Loin d’être anodine, cette prise de possession répond à un enjeu géostratégique important à l’échelle sous-continentale : pour les Russes, elle permet de verrouiller - et donc de sécuriser - l’accès à la Mer d’Okhotsk, qui devient ainsi une quasi-mer intérieure russe au flanc oriental du continent eurasiatique. Et donc de mieux protéger une vaste partie du littoral oriental de la Sibérie et du littoral occidental de la Péninsule du Kamchatka.  

Le Traité de San Francisco du 8 septembre 1951. Si ce traité n’entre pas dans les relations bilatérales directes entre les deux pays comme les précédents, Tokyo y abdique toute revendication définitive sur les îles Kouriles et Sakhaline, Taïwan et ses anciens archipels du Pacifique. A ceci prêt, que le jeu sur les terminologies permet - du point de vue japonais - de soustraire les Kouriles du Sud du Traité. D’autant qu’en 1956, en pleine Guerre froide, Washington fait directement pression sur Tokyo pour refuser tout arrangement possible avec Moscou sur les Kouriles du Sud (cession possible sous condition de Chikotan et Habomai).
    
Les Kouriles du Sud : un conflit de souveraineté frontalière entre le Japon et la Russie

Depuis les années 1950, alors que Moscou se considère dans son droit, Tokyo réclame la rétrocession des Kouriles du Sud. Pour entretenir la fiction administrative, les Kouriles du Sud demeurent même encore aujourd’hui rattachées à la sous-préfecture de Nemuro, située dans le nord-est d’Hokkaido face aux Kouriles, et qui couvre 8500 km² et est peuplée de 78 500 habitants (9 hab./km²).

Au total, si ce conflit concerne une région frontalière, il n’y a pas de désaccord interétatique entre la Russie, qui succède juridiquement à l’URSS, et le Japon sur la définition du tracé exact de la frontière, quelle soit terrestre ou maritime. Le contentieux est fondamentalement territorial. Dans ce cadre précis, on peut donc parler d’un conflit de souveraineté frontalière. En effet, ces quatre îles – du sud au nord, Shikotan, îles Habomai, Kunashiti et Etorofu – sont depuis dénommées « Territoires du Nord » par Tokyo qui en réclame la restitution alors qu’aucun accord de paix n’a été signé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale entre l’URSS et le Japon.

Ce conflit frontalier avec la Russie sur les Kouriles rappelle que le Japon est aussi en conflit frontalier avec ses autres Etats voisins : la Corée du Sud à propos de l’île Dokdo, la Chine populaire et Taiwan à propos des îles Senkaku. Ce conflit frontalier rappelle aussi que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon - contrairement à l’Allemagne – n’a effectué aucun travail critique de fond sur ses errements impériaux et impérialistes et s’est pensé en victime à la suite des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.       


Zooms d’étude

La partie méridionale de l’ile de Sakhaline : rente pétrolière, grand dégel et insertion dans la mondialisation 


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Ioujno-Sakhalinsk : la capitale politique et économique d’un oblast périphérique

L’image zoom couvre le sud de Sakhaline, de Détroit de la Pérouse et le Cap Soya situé au nord-ouest d’Hokkaido. L’ile est organisée selon trois ensembles parallèles mais bien distincts. A l’ouest domine une vaste chaine de montagne de moyenne altitude qui devient la chaine principale de l’ile dans sa partie médiane et septentrionale. Elle s’achève par un long cap sur le Détroit de La Pérouse. A l’est se déploie une autre chaine de montagne qui s’achève au sud par le Cap Aniva.
Face à ces deux blocs montagnards froids, forestiers et vides qui retombent brutalement chaque côté sur la mer se déploie au centre une vaste dépression tectonique et topographique. La région est bien arrosée (856 mm/an) et présente des hivers froids (janvier : - 13,5° C) et des étés moyens (aout : + 16,7°C). Mais tout est relatif ; car par rapport aux fortes contraintes du Nord de Sakhaline, elle fait presque figure de Côte d’Azur locale.

Ce bassin accueille la principale ville - Ioujno-Sakhalinsk - qui est la capitale politique et économique de l’ile Sakhaline, mais aussi de tout l’oblast. Cette région administrative regroupe d’ailleurs dans un même ensemble à la fois l’île de Sakhaline et tout l’archipel des Kouriles. Couvrant 87 100 km², il est peuplé de 487 000 habitants et présente donc une densité de 53,6 hab./km². Mais, à l’image de nombreuses régions russes, l’oblast se dépeuple en perdant 11 % de sa population ces vingt dernières années.

Située en retrait à 20 km de la baie d’Aniva, au fond de la cuvette en position d’abri dans le seul petit bassin agricole de l’ile, le site de Ioujno-Sakhalinsk est à l’origine un campement de bagnards ouvert en 1882 débouchant sur une création urbaine en 1888 dans le cadre de la conquête tsariste de ce front pionnier marginal. Nous sommes du côté russe à environ 600 km de Khabarovsk, 950 km de Vladivostok et 6.650 km de Moscou, mais seulement à 450 km de Sapporo.

Boom des hydrocarbures, rente pétrolière et nouvelle ouverture mondiale

Avec 190.200 habitants, soit 40 % de la population de la région, Ioujno-Sakhalinsk initie un sensible mouvement régional de métropolisation en polarisant les activités, fonctions et qualifications les plus rares. Mais à l’échelle urbaine, la ville de Yuzhno-Sakhalinsk est à l’image de la situation russe, très duale. L’opposition est nette entre les quartiers populaires, souvent sous-équipés, et les quartiers huppés qui se sont développés au pied de la station de ski et qui sont dotés grâce à l’agent tiré de la rente pétrolière des meilleurs logements et équipements (centres commerciaux, parcs d’attraction, hôtels de luxe…). La ville sert aussi de base arrière pour les salariés du pétrole exploité 500 à 600 km plus au nord.   

Le boom actuel est lié à un double phénomène géoéconomique et géopolitique. Avec l’effondrement de l’URSS, cette région d’Extrême-Orient jusqu’alors ancienne colonie pénitentiaire et territoire militaire interdit aux étrangers s’ouvre à l’extérieur en 1990. Ceci s’accompagne progressivement de l’accélération de la mise en valeur des champs d’hydrocarbures off-shore du plateau continental du Nord Sakhaline qui bouleverse toute l’économie régionale. Si Gazprom est le principal opérateur, les intérêts géoéconomiques des firmes japonaises comme Mitsui, Sodeco et Mitsubishi sont importants, en particulier dans le projet Sakhaline 2, aux côtés des russes Rosneft et Gazprom.  

L’impact sur l’espace couvert par l’image est important. Aujourd’hui, un gazoduc et un oléoduc partent des champs septentrionaux traversent toute l’ile pour aboutir à Yuzhno-Sakhalinsk puis Korsakov et enfin les rivages de la baie d’Aniva. A quelques kilomètres de la petite ville littorale de Korsakov a été construit à Prigorodnoye un terminal pétrolier et un terminal de GNL – gaz naturel liquéfié. Ils assurent l’exportation des hydrocarbures russes vers l’Asie : Chine, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Philippines, Malaisie.

Les Kouriles du Sud : gel et point d’affrontement entre la Russie et le Japon


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La terminaison méridionale de l’archipel des îles Kouriles

Nous sommes ici dans la terminaison méridionale de l’archipel des îles Kouriles. Il s’étend sur 1.200 km nord-sud, du nord d’Hokkaido, le Cap Shiretoko, au sud de la très grande péninsule du Kamtchatka, le Cap Lopatka. Appartenant à la Ceinture de Feu du Pacifique, cet arc d’îles volcaniques est d’origine tectonique et lié à la subduction, ou descente, de la plaque océanique pacifique sous la plaque Okhotsk. Le contact est brutal avec au large la grande fosse océanique des Kouriles et du Kamtchatka, qui ne fait elle même que continuer les fosses du Japon, d’Izu-Ogasawa et enfin des Mariannes, qui atteint les – 9 635 m de profondeur vers l’île de Guam.  

Cet archipel est soumis à de très fortes contraintes : éloignement, émiettement, climat et dureté des conditions de vie… Baignées par le courant marin froid de l’Oya Shivo, les Kouriles du Sud ont 122 jours de neige par an et une température annuelle moyenne de seulement 2,6°C. En particulier, l’association de l’humidité et du froid rend l’ambiance souvent difficile. Dans ces conditions, cet archipel d’une quarantaine d’îles, couvrant 10.355 km2 et culminant à 2.300 m, n’est peuplé que de 19.000 habitants, soit une faible densité de 1,8 hab./km2. Du fait de son importance stratégique, il bénéficie largement des investissements militaires et des programmes fédéraux soutenant l’économie régionale et locale et les infrastructures.

Les Kouriles du Sud : quelques iles de 5000 km²

Comme le montre bien l’image, l’Ile de Kounachir  - ou Kunashiri en japonais – est la plus méridionale, elle n’est située qu’à seulement sept kilomètres d’Hokkaido dans le Détroit de Nemuro. Elle est très longue (123 km) et sa largeur varie de 4 à 30 km du sud au nord. C’est de loin la plus grande ile des Kouriles du Sud puisqu’elle couvre au total 1.500 km2. Elle est formée par une succession de quatre principaux volcans. Bien séparé de la chaîne insulaire, de forme conique et à la forme sommitale est bien relevée par le couvert neigeux, le Tyatya culmine à 1.800 m. L’île est peuplée d’environ 8.000 habitants, soit une densité de 5 hab./km2, grâce en particulier à la présence de la petite bourgade de Yuzno-Kurilsk située au centre du littoral méridional.

Dans le même axe que l’Ile de Kounachir se trouve l’ile d’Itouroup, ou d’Etorofu en japonais, dont on ne voit qu’une toute petite partie sur l’image-zoom. Culminant à 1.600 m d’altitude au volcan Stokap et couvrant 3.139 km2, c’est de loin la plus grande des Kouriles du Sud. Elle sert de base principale aux garnisons militaires russes déployées dans l’archipel.   

Le Détroit de Yekateriny qui se trouve entre les îles Kounachir et Itouroup a pour grande caractéristique de ne pas geler l’hiver. Il permet donc aux navires des bases navales de Vladivostok de rentrer dans l’océan Pacifique et d’assurer la liaison navale entres les deux grands ports militaires russes d’Extrême-Orient que sont Vladivostok et Petropavlovsk.  

Face à ces deux grandes iles septentrionales, la partie sud des Kouriles du Sud est composée de deux autres ensembles. Face à la presqu’île de Menuro, les dix petites iles et nombreux rochers qui composent les Iles Habomai ne couvrent qu’environ 96 km2 et sont inhabités. Par contre plus en retrait face au Japon, plus large et imposante (182 km2) et culminant à 412 m, l’ile de Chikotan est peuplée d’environ 1.500 habitants.

Une région maritime frontalière entre tensions et coopérations

Les Kouriles du Sud et le Détroit de Nemuro, long de 74 km et large de 24 km entre l’île de Kounachir et la péninsule de Shiretoko, sont au cœur d’une région maritime frontalière sous fortes tensions. Selon le contexte et les circonstances, les incidents frontaliers entre bateaux de pêches japonais et gardes-côtes russes ne sont pas rares par exemple.

En 2010, Tokyo rappela son ambassadeur à Moscou pour protester contre la visite emblématique du Président russe Dimitri Medvedev sur l’Ile de Kounachir. En 2016, dans le cadre de la modernisation du système de défense littoral et maritime de l’Extrême-Orient russe, l’armée russe a installé dans les îles Kounachir et Itouroup de nouveaux systèmes de missiles côtiers.  

Pour autant, malgré les poussées de fièvres nationalistes, tant à Tokyo qu’à Moscou, qui instrumentalisent souvent la situation locale, de nombreux acteurs locaux ou régionaux cherchent à promouvoir des projets de coopérations économiques transfrontalières (pêche, tourisme…). Certains même rêvent de la création d’une zone de libre-circulation sans visa entre Sakhaline, les Kouriles et Hokkaido.

Cartes complémentaires

Carte 1. Les quatre îles des Kouriles du Sud, objet du contentieux Japon/Russie
(Source : Jin-Mieug Li, Revue Hérodote, n°141, 2/2011, en téléchargement libre et gratuit). 

Carte 2. Le conflit des Kouriles au sein des conflits frontaliers du Japon avec ses voisins
(Source : Jin-Mieug Li, Revue Hérodote, n°141, 2/2011, en téléchargement libre et gratuit). 


Image complémentaire


Prise le 20 mars 2020, cette image couvre le sud du Bassin des Kouriles au nord de la grande île japonaise d’Hokkaïdo et au nord-ouest des Kouriles du Sud. Du fait du froid, la banquise est, comme dans la mer d’Okhotsk, présente une large partie de l’hiver. Les glaces de surface sont ici modelées et remodelées par les courants marins et atmosphériques et dessinent vue de l’espace des arabesques spectaculaires.

Ressources et bibliographie

Sur le site Géoimage :

Laurent Carroué : Russie – Petropavlovsk : la base navale du Kamtchatka au rôle géostratégique dans l’Océan Nord-Pacifique.

Camille Escudé : Russie - Vladivostock : une des plus grandes bases militaires navales sur l’Océan pacifique

Bibliographie

Jin-Mieug Li : « La question territoriale dans les relations internationales en Asie du Nord-Est », N° Spécial : Géopolitique de la péninsule coréenne, Revue Hérodote, n°141, 2/2011.
 
Pelletier P. : « Frictions frontalières en Japonésie»,  L’Information géographique, n°75, 3/2011.

Pelletier P. : « Le Japon et la mer, grandeurs et limites »,  N° spécial Mers et océans, numéro thématique, Revue Hérodote, n°163, 4/2016

Giblin B. (ss direct) : « Mers et océans », numéro thématique, Revue Hérodote, n°163, 4/2016.

Laurent Carroué : Atlas de la mondialisation. Une seule terre, des mondes. Coll. Atlas, Autrement, Paris, 2020.  

Pierre Grosser : L’histoire du monde se fait en Asie. Une autre vision du XXem siècle, Odile Jacob, Paris, 2017.

Contributeur

Laurent Carroué, Inspecteur générale de l’Education nationale


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