Syrie - Raqqa : une bataille aux multiples enjeux stratégiques, militaires, géopolitiques et urbains

Au nord-est de la Syrie sur le grand axe fluvial de l’Euphrate, Raqqa était une importante ville de 300.000 habitants. En mars 2013, elle fut la première capitale de province syrienne à tomber entre les mains de la rébellion. Devenue le fief de Daech, Raqqa va devenir sa capitale informelle en Syrie et il va y établir son administration alors que les candidats au Jihad affluent du monde entier. La bataille pour sa libération, qui s’est étendue du 2 juin au 20 octobre 2017, a détruit ou endommagé 80 % des logements. Cette bataille présentait de multiples enjeux stratégiques, militaires, géopolitiques et urbains. Depuis la ville tente de penser ses plaies dans un contexte géopolitique local, national et continental qui demeure confus et mouvant. Elle est emblématique de nouveaux types de conflits et d’affrontement, en particulier en zones urbaines, et des difficultés de sortie de crise et de reconstruction.

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Légende de l’image satellite


Cette image de Raqqa, ville au centre de la Syrie,  a été prise par le satellite Pléiades 1A le a août 2017. Il s’agit d’une image en couleur naturelle, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m.

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Raqqa : les enjeux stratégiques, militaires géopolitiques et urbains

L’image satellite de Raqqa montre une ville pulvérisée par les bombardements. Pour reprendre la ville à Daesh, la coalition internationale et les Forces Démocratiques Syriennes, une alliance de milices kurdes et arabes, a dû encercler la ville et ensuite avancer immeuble par immeuble. La bataille s’est étendue du 2 juin au 20 octobre 2017 et a détruit ou endommagé 80 % des logements. En novembre 2017, la ville a été désertée par la quasi-totalité de ses 300.000 habitants. Pourtant, deux ans plus tard, malgré l’absence d’une politique de reconstruction, la ville a retrouvé les deux tiers de ses habitants.

Daesh soumet Raqqa par le fer et la Sharia

En mars 2013, Raqqa est la première capitale de province syrienne a tomber entre les mains de la rébellion. Une coalition hétéroclite composée d’Islamistes locaux (Ahrar al-Sham), de Jihadistes internationalistes (Le Front al-Nosra) et de quelques séculiers (Armée Syrienne Libre) se partage le contrôle de Raqqa.

Au fil des mois, une faction jihadiste prend de plus en plus d’importance au sein du Front al-Nosra, la branche d’al-Qaïda en Syrie, et à Raqqa en particulier : Daesh. Ce dernier est dirigé par un irakien, Mohamed al-Bagdadi, qui s’appuie notamment sur les combattants étrangers. La guerre éclate entre Daesh d’un côté et la partie syrienne du Front al-Nosra et les autres groupes rebelles durant l’hiver 2014. Daesh est chassé de l’ouest de la Syrie, mais il devient hégémonique à l’est d’Alep, et notamment à Raqqa où il règne en maitre.

Raqqa va devenir sa capitale informelle en Syrie. Il impose la Sharia et établit son administration. Les candidats au Jihad affluent du monde entier. Raqqa est une destination de choix pour les jihadistes français qui transitent en toute facilité par la Turquie voisine. C’est à partir de cette ville que sont organisés les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

Raqqa devint célèbre pour les exécutions publiques retransmises en directe depuis le rond-point Al-Naïm (« paradis » en arabe) qui avait été rebaptisé « rond-point de l’enfer » par les habitants. [Photo 1] La ville est « purifiée » des non-musulmans et des koufar (hérétiques). Le mausolée chiite de Uwais al-Qarni construit par l’Iran dans les années 1990 est entièrement détruit. La petite communauté chrétienne est lourdement taxée pour sa protection (« dhimmi »), le culte interdit et la croix de son église détruite. Les quelques alaouites qui se trouvaient en ville sont décapités. Les Kurdes sont chassés de la ville car suspectés d’athéisme.

Daesh tenta de magnifier le passé islamique de Raqqa, éphémère capitale du Khalifat Abasside d’Haroun al Rachid entre 796 et 809. Le tissu urbain conserve encore la trace de sa fondation par le Khalife al-Mansour en 772 : un fer à cheval que l’on distingue au centre du tissu urbain. Il matérialise un boulevard périphérique autour des vestiges de l’ancienne muraille en terre cuite. De cette époque glorieuse, il ne reste que quelques traces archéologiques comme la porte de Bagdad [photo 2], car la ville fut entièrement détruite par les Mongols en 1258 et fut ensuite pratiquement abandonnée pendant des siècles.

Au début du XXème siècle, elle ne comptait qu’un millier d’habitants d’origine bédouine qui s’étaient installés autour du centre administratif ottoman. Raqqa correspond donc bien à l’idéologie de Daesh qui souhaite ramener la société aux premiers siècles de l’Islam, à cet âge d’or mystifié. Il n’aura réussi en fait qu’à ramener Raqqa à l’époque de sa destruction par Houlégou le Mongol.

Une bataille urbaine sanglante

En novembre 2016, la Coalition internationale anti-Daesh a lancé l’offensive contre Raqqa. La stratégie consistait dans un premier temps à encercler la ville pour couper les lignes logistiques de Daesh. Il fallut aux SDF sept mois pour parvenir à ce but et arriver aux portes de la ville. Daesh comptait résister jusqu’au dernier homme en s’abritant derrière les 150.000 civils qui demeuraient dans la ville. Mais la moitié de la population s’ést échappé à l’approche des FDS, malgré l’interdiction qui lui avait été faite de quitter Raqqa par Daesh.

Les jihadistes avaient érigé une muraille de terre avec une tranchée autour de Raqqa. Cette ceinture archaïque ne fut guère d’utilité, mais sur le plan symbolique il s’agissait d’une reproduction du fossé qui avait protégé l’armée de Mahomet à Médine de l’attaque des Qoraïchites de la Mecque. Les champs de mines qui ceinturaient Raqqa se montrèrent plus efficaces pour retarder l’avancée des FDS. Leur première tâche fut d’ouvrir des corridors humanitaires au sud-ouest et au sud-est de la ville pour faciliter la fuite des habitants. Ainsi, alors que les jihadistes s’attendaient à une attaque par le nord, les FDS progressèrent depuis l’Est et l’Ouest. Ils s’emparèrent le 2 juin des quartiers de Mechlab et de al-Qadissya. Cela explique pourquoi ces deux zones furent épargnées par les destructions.

Raqqa est une ville champignon. Elle comptait seulement 15,000 en 1960. Sa promotion au rang de chef-lieu de province en 1962 et les travaux de construction du barrage de l’Euphrate dynamisèrent son économique. Elle devint le réceptacle de l’exode rural d’une région à la plus forte croissance démographique de Syrie. Les deux tiers de la ville sont des zones informelles, constituées de maisons de plein pied édifiées en parpaing. La progression des FDS fut donc très rapide dans ces zones périphériques.

Cela fut compliqué dans la ville légale où les immeubles de six étages étaient des postes stratégiques pour les snipers de l’EI. Il fallut à l’aviation systématiquement les détruire. Cependant, les avenues sont larges et les gravats ne bloquaient pas ensuite la progression des véhicules blindés. La zone la plus difficile à reprendre fut la vieille ville [photos 3 et 4], heureusement d’une superficie limitée, car la densité des immeubles et l’étroitesse des rues entravaient la progression des troupes au sol. Elle fut la plus touchée par les bombardements aériens.

Les jihadistes de Daesh se sont ensuite retranchés dans le nord de la ville, transformant les imposants silos de céréales et le stade en forteresses. Il fallut négocier leur départ pour obtenir la libération de civils pris en otage et hâter la fin d’une bataille qui n’avait que trop durée. Les pertes étaient élevées du côté des FDS : 650 morts, elles l’étaient davantage du côté des jihadistes : 1.200 tués, mais vu la disproportion des moyens militaires le ratio n’est pas satisfaisant. Quant aux victimes civiles, elles seraient au nombre de 1.600 selon Amnesty International.

Raqqa année zéro

Découvrir Raqqa en janvier 2018, c’est imaginer ce que pouvait être Dresde ou Hambourg en 1945 après les bombardements massifs anglo-américains. La ville n’a plus d’infrastructures. Les ponts sur l’Euphrate sont détruits, le réseau d’électricité est à terre, de toute façon, la production locale est insuffisante. Les conduites d’eau et les égouts sont éventrés par les bombes. Dès que la nuit tombe il est préférable de ne pas sortir de chez soi. Des bandes armées et des pillards infestent les ruines. L’aide humanitaire se réduit à quelques dispensaires pour traiter les cas d’urgence, notamment les dizaines de personnes qui chaque jour sont blessées par des engins explosifs. Les habitants veulent retourner chez eux, ils ont peur que leur logement soit pillé et ensuite squatté ; par conséquent ils prennent des risques inconsidérés.

En juin 2019, la population de Raqqa serait de 200.000 habitants, ce qui signifie que les 2/3 de la population d’avant-guerre sont revenus. Les rues commerçantes ont retrouvé leur activité, mais les étages supérieurs des immeubles n’ont pas été reconstruits. La population manque de moyens financiers. Il se pose aussi un problème juridique dans les immeubles collectifs, beaucoup de propriétaires étant absents ou morts. Par conséquent, on ne peut entreprendre des travaux globaux sans leur aval et surtout sans leur contribution financière. La nouvelle municipalité qui dépend de l’Administration Locale kurde n’a pas de plan de reconstruction, elle se contente de parer au plus pressé.

Il n’est pas possible d’organiser une conférence internationale sous l’égide de l’ONU pour la reconstruction de Raqqa comme ce fut le cas pour Mossoul, car le territoire appartient officiellement au gouvernement syrien, mais il est sous le contrôle des Forces Démocratiques Syriennes soutenues par les Etats-Unis. Or, l’ONU ne reconnait que le gouvernement de Damas, l’Administration Locale ne possède aucune reconnaissance internationale. Difficile d’imaginer comment cela pourrait évoluer puisque la Russie soutient Damas et s’oppose à l’ONU à toute résolution contraignante contre le régime de Bachar el Assad.  

Le Nord-Est de la Syrie, indépendant de facto, reçoit donc de l’aide humanitaire mais aucune aide structurelle, en particulier pour des opérations de reconstruction. Or, il faudrait des milliards d’euros pour reconstruire correctement Raqqa selon un plan d’aménagement urbain qui n’existe même pas. En juin 2019, les  seuls investissements notoires depuis la libération de la ville furent la réparation d’un pont sur l’Euphrate par l’armée américaine pour faciliter le contrôle de la rive sud, et la réhabilitation de l’hôpital de Raqqa.

Raqqa : un avenir incertain

L’avenir est incertain à Raqqa [photo 5], les tensions entre la population locale et les milices kurdes (YPG) qui contrôlent la ville se multiplient. Daesh profite du mécontentement pour commettre des attentats. L’armée syrienne attend patiemment sur la rive sud de l’Euphrate que la situation se dégrade. L’absence de reconstruction suffit à entretenir le mécontentement. Car la population est plus en colère à l’égard de l’Occident, qu’elle accuse d’avoir détruit Raqqa pour éliminer la menace de Daesh contre lui, que contre le groupe terroriste lui-même.


1. Rond-point de l'enfer


2. Entrée de la vieille ville


3. Vieille ville


4. Place de l'horloge


5. Centre ville

Documents complémentaires

Sur le site Géoimage du CNES

Syrie - Tartous : une ville littorale et portuaire méditerranéenne accueillant la première base russe hors de Russie.

Bibliographie

ABABSA, Myriam. Raqqa, territoires et pratiques sociales d'une ville syrienne.  Nouvelle édition [en ligne]. Damas : Presses de l’Ifpo, 2009,

BALANCHE, Fabrice, Sectarianism in Syria's Civil War, Washington : Washington Institute, 2018,

BALANCHE, Fabrice, “The Campaign to Retake Raqqa Is Accelerating”, Washignton : Washington Institute, 2017.

Contributeur

Fabrice Ballanche, Maître de conférences en géographie, Université Lyon 2

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