La frontière Etats-Unis-Mexique à Mexicali/Calexico : mur, villes-jumelles, maquiladoras, cartels et drogue

S’étendant sur 3 200 km, la frontière américano-mexicaine est l’une des plus longues du monde. Loin de disparaître avec l’Alena, elle n’a cessé ces dernières années de s’indurer et de se renforcer en devenant un enjeu géopolitique majeur entre Washington et Mexico. Dans ce cadre, la région de Mexicali/Calexico est à la fois un symbole et un laboratoire des réalités frontalières et transfrontalières : mur exemplaire et sas d’ouverture, villes-jumelles, survalorisation agricole et nouveaux enjeux hydrogéopolitiques, industries des maquiladoras, violence des cartels et trafic de drogue.

em_mexicali20190121_s2a_msil2a_ml.jpg

Légende de l’image satellite

Cette image la ville de Mexicali, située à la frontière américaine, a été prise 21 janvier 2019 par un satellite Sentinel 2. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

Accéder à l'image générale
Contient des informations © COPERNICUS SENTINEL 2019, tous droits réservés.


Présentation de l’image globale

La frontière Etats-Unis-Mexique à Mexicali/Calexico

Un bassin encaissé en milieu désertique : la dépression de Salton

Comme le montre l’image, nous sommes ici dans une vaste dépression encaissée. Elle est dominée de chaque côté par des sommets assez élevés (nord-est ; cf. Orocopia puis Chocolate Montains). A l’ouest, le littoral – hors image - se trouve à moins de 200 km avec le grand port de San Diego et la grande métropole de Los Angeles se trouve à 370 km au nord-ouest.

Cette analyse de la topographie et des reliefs est essentielle puisqu’ils conditionnent l’organisation du réseau hydrographique. Nous sommes ici dans le sud-est de l’Etat de Californie, dans la dépression de Salton qui accueille la Salton Sea, cette vaste étendue d’eau saumâtre bien visible dans le coin en haut à gauche (nord-est).

Cette dépression se situe dans un vaste bassin d’effondrement et présente une nette particularité : la Salton Sea se trouve à -72 m., sous le niveau de la mer. C’est un système endoréïque, c’est-à-dire fermé sur lui même et sans accès à la mer. On retrouve dans l’ouest de la Californie de telles structures, dont la fameuse Death Valley - ou Vallée de la Mort – à – 86 m. En prolongement de la grande faille de San Andréa qui courre de San Francisco à Los Angeles, cette région connaît régulièrement de puissants séismes (1940, 1956, 1979, 2010…). 

Une oasis en plein désert : l’Imperial Valley

Comme l’illustre l’absence ou la grande rareté du couvert végétal dans la cuvette ou sur les monts environnants, nous sommes ici dans un milieu désertique très chaud et particulièrement aride du fait de la présence de hautes pressions chaudes permanentes. Les étés y sont torrides avec des moyennes mensuelles de 30 à 34°C durant les quatre mois estivaux, les hivers doux (13°C en janvier). Ceci donne une température annuelle moyenne élevée (23°C), masquant parfois de forts extrêmes (52°C). Surtout, les précipitations sont très rares. S’il pleut 16 jours en moyenne en décembre, il ne pleut qu’environ un jour par mois pendant huit mois de l’année. Au total, les volumes annuels de précipitation sont très faibles (71 mm/an), face à une évapotranspiration considérable liée bien sur aux très fortes chaleurs.   
 
Et pourtant, malgré ces très fortes contraintes, l’image présente un vaste ensemble de terres agricoles particulièrement verdoyantes et de villes. Nous avons devant nous une véritable oasis créée ex-nihilo. L’eau qui traverse et irrigue la région vient en fait de l’extérieur. Elle arrive par le sud–est de l’image via l’All American Canal (AAC), construit en 1942, qui longe la frontière mexicaine jusqu’à Calexico. Elle est ensuite redistribuée par deux grands canaux orientés vers le nord. Le AAC est complété par un autre canal sud/nord qui courre au pied des Chocolates Mountains (trait fin sur l’image), le Canal Coachella qui remonte vers le nord pour desservir en particulier l’agglomération de Palm Springs qui se trouve au nord de la Salton Sea.

Un « Miracle » dorénavant confronté aux enjeux d’un développement plus durable et aux conflits hydrogéopolitiques

Ce « miracle » en plein désert qui débouche sur la création du grand périmètre irrigué de l’Imperial Valley est né dans le cadre de très grands travaux hydrauliques et d’aménagement portés par l’Etat fédéral. L’eau est pompée plus à l’est dans le fleuve Colorado, qui fait la frontière entre la Californie et l’Arizona, à partir du grand barrage de l’Imperial Dam construit entre 1935 et 1938. Au-delà de l’Imperial Valley, le Colorado fournit au total un quart des besoins en eau de tout le sud de la Californie, en particulier aux agglomération de Los Angeles/ Long Beach et San Diego.

Mais ce fleuve est surexploité. Les énormes ponctions réalisées par l’agriculture - qui absorbe à elle seule 95,5 % des volumes – pour produire 365 jours par an sont donc de plus en plus remises en cause. Depuis plusieurs décennies, l’accent est mis sur la relative rareté de la ressource, la montée des concurrences (agriculture, besoins sociaux, industriels et urbains croissants), la forte irrégularité interannuelle des précipitations et les effets croissants du réchauffement climatique dans la région.

Ceci débouche sur la montée des conflits hydrogéopolitiques pour la gestion, le partage et l’usage de l’eau au sein des collectivités étatsuniennes (Etats fédérés, collectivités, acteurs…) et entre les Etats-Unis et le Mexique. Ce dernier - situé à l’aval – connaît des situations de stress hydrique de plus en plus tendues malgré des accords de partage transfrontaliers, cependant pas toujours respectés et qui de toute façon le désavantage de manière structurelle.   

La frontière Etats-Unis/Mexique : deux villes, deux Etats et deux systèmes

Dans la partie méridionale de l’image, un vaste trait sombre apparaît dans le désert à l’est. Il se continue dans la région irriguée où deux tâches grises de tailles très différentes sont bien identifiables : ce sont les villes de Mexicali au sud (Mexique) et de Calexico (Etats-Unis) au nord, littéralement collées l’un à l’autre via la frontière. Puis ce trait, bien que moins visible, se continue vers l’ouest. Il est en partie masqué par un tout petit nuage dont on voit bien l’ombre au sol et qui se distingue lui même comme une tâche blanche très lumineuse.

De forme très linéaire, ce trait noir correspond au mur édifié par les Etats-Unis le long de la frontière avec le Mexique. Sur l’image, un seul passage existe entre le nord et le sud de l’image : c’est le poste frontalier entre Mexicali et Calexico bien visible sur le zoom. Environ 40 000 véhicules ou piétons le traversent chaque jour pour entrer aux Etats-Unis.

Délimitée par traité international en 1848 puis démarquée (bornes…), la frontière est ici très clairement dans un processus de renforcement (édification de barrières physiques, voire de murs, moyens de surveillance et de contrôle…). La frontière terrestre entre les Etats-Unis et le Mexique est avec ses 3 200 km l’une des dyades – terme désignant une portion de frontière entre deux Etats - les plus longues au monde. 

Cette frontière internationale est fixée par le Traité de Guadalupe de 1848 qui met fin à la guerre entre les deux Etats. Vaincus, le Mexique est contraint de céder un territoire de 1,3 million de km2 qui correspond aux actuels Etats fédérés de Californie, du Nevada et de l’Utah, à une partie de l’Arizona, du Colorado, du Nouveau Mexique et du Wyoming. A ceci s’ajoute le Texas.

Cette frontière met en contact direct deux Etats et deux systèmes économiques et sociaux très différenciés. Au nord se trouvent les Etats-Unis, un pays riche, attractif et première puissance mondiale ; au sud se trouve le Mexique un pays moyennement développé, relativement pauvre, en forte croissance démographique et en graves difficultés. A l’échelle mondiale, dans aucun autre espace la césure Nord/Sud n’apparaît avec une telle évidence et une telle violence dans un contact terrestre direct. 

Alena, intégration continentale et Division Internationale du Travail

Contrairement aux deux autres grandes régions transfrontalières très intégrées que sont les régions de Seattle/ Vancouver au nord-ouest et les Grands Lacs au nord-est, la construction frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis apparaît comme juxtaposant deux espaces proches et solidaires mais seulement associés du fait en particulier de l’existence de ce long mur.

Le Mexique optant pour une ouverture internationale croissante (adhésion au GATT en 1986, Alena en janvier 1994…), ce choix se traduit par une insertion dans une division internationale du travail à base continentale qui le transforme en annexe productif des Etats-Unis dont le symbole le plus éclatant est ces dernières décennies le développement de l’industrie maquiladoras. Le Mexique est ainsi devenu avec la Chine puis le Canada un des principaux fournisseurs des Etats-Unis.

Cette intégration dominée a des répercutions directes sur la frontière. Elles sont très directement et facilement lisibles dans les structures spatiales et territoriales : mur de séparation d’une grande étanchéité, Twin-Cities juxtaposées mais aux fonctions bien différenciées et hiérarchisées, industrie des maquiladoras dominée…  
 
Coopérations transfrontalières et gestions communes

Malgré les tensions, les stratégies de coopération transfrontalière se sont multipliées aux échelles locales et régionales avec la création de l’International Boundary and Water Commission, de huits Border Environmental Health Initiative Régions, de quatre Border Regional Workgroups qui organisent sur une bande transfrontalière de 200 km de large les coopérations. Aux échelles métropolitaines, un certain nombre de coopérations tente de gérer aux mieux les relations d’échange et de transit à la frontière (infrastructures de transport, énergie, eau, environnement et sécurité). Ainsi, un programme de coopération entre la Californie et la Basse Californie a été mis en place qui réunit agences fédérales, services des Etats fédérés et des collectivités locales, agents économiques et institutions publiques et privées

Pour autant, la fonctionnalité de cet espace, son organisation géographique, ses dynamiques géopolitiques et géoéconomiques, les questions migratoires et de sécurité demeurent surdéterminés par des enjeux interétatiques d’échelle continentale qui en freine largement les potentialités et en expliquent le caractère ambivalent d’attraction/ répulsion. 


Zooms d'étude


Les surfaces irriguées de l’Imperial Valley 

L’exemple d’un des grands périmètres irrigués du désert étatsunien

Cette image de l’Imperial Valley met en lumière le contraste saisissant entre le vaste périmètre irrigué, qui s’étend sur plusieurs kilomètres, et les zones désertiques. A l’est, un vaste canal d’irrigation est bien repérable. Au centre, deux rivières coulent vers le nord pour se jeter dans la dépression du Salton. Ce lac intérieur est aujourd’hui en voie de régression et ses eaux saturées d’agents chimiques ; ce qui pose des problèmes de santé publique à la population résidente. Face au développement des vents de sables, un certain nombre d’opérations de restauration des berges ont été lancées ces dernières décennies. On distingue bien enfin une petite ville (El Centro) et deux ou trois villages.

Mais le plus marquant est le quadrillage géométrique très régulier des parcelles agricoles aux Etats-Unis : ce paysage en damiers très réguliers s’explique par une opération de mise en valeur historiquement relativement récente et donc les aménagements sont pensés et très organisés. Les réseaux d’irrigation et les fossés de drainage jouent un rôle majeur dans le découpage du parcellaire. Les différences de couleurs s’expliquent par la nature et l’état d’évolution des cultures que porte chaque parcelle. On y trouve essentiellement de la luzerne, qui sert de fourrage pour les troupeaux, des laitues, des céréales, des betteraves à sucre et des élevages en stabulation.

Si on retrouve les mêmes logiques d’organisation au Mexique, au sud de la frontière, puisque ce furent les capitaux, les technologies et les ingénieurs étasuniens qui en furent aussi à l’origine, le modèle n’a pas pris la même ampleur ni tout à fait les mêmes structures régulières.

Une grande opération volontariste d’aménagement créant un grenier agricole en plein désert

Cet espace est aujourd’hui mis en valeur et géré par l’Imperial Irrigation Distric (IID), une agence publique - créée en 1911 à l’origine - qui a pour mission de fournir de l’eau potable à prix abordables et de l’énergie aux communautés locales. Si son périmètre d’action est beaucoup plus large que celui de l’image, l’Imperial Valley constitue le joyau de son champ d’action.
 
Au total, cet ensemble constitue le 4em plus important périmètre irrigué des Etats-Unis. Il compte 5 477 exploitations agricoles. En trente ans, les surfaces irriguées ont doublé en passant de 200 000 à 432 000 ha. La gestion de l’eau mobilise 2 240 km de canaux d’irrigation et 1 800 km de canaux de drainage. Il participe du fait que la Californie est le 1er Etat agricole des Etats-Unis par la valeur de sa production. Cette agriculture très moderne et intensive bénéficie très largement de la main d’œuvre journalière mexicaine ou latino-américaine, d’autant parfois plus mal payée et surexploitée qu’elle est dans une situation illégale.



Les villes jumelles – ou Twin Cities - de Mexicali/ Calexico

Le système des villes-jumelles transfrontalières  

Symbole de l’osmose frontalière, le terme même de Mexicali inventé au début du XXem siècle juxtapose les termes Mexique/Californie alors que celui de Calexico juxtapose les termes Californie/Mexico. Ce système de « villes-jumelles » (twin-cities) se développant de chaque côté de la frontière n’est pas propre à l’Amérique du Nord ; il est même assez général dans le monde (cf. Strasbourg/Kehl en Alsace sur le Rhin) du fait à la fois de la rupture introduite (arrêt aux postes frontaliers…) et des liens d’interaction existants entre les deux espaces. Mais ce phénomène prend sur cette dyade frontalière une importance considérable, voire quasi-systèmatique. Il y débouche même parfois sur l’existence de véritables conurbations transfrontalières de grande ampleur urbaine, démographique et économique : Tijuana/San Diego, Nogales/Heroica Nogales, El Paso/ Ciudad Juares, Laredo/ Nuevo Laredo, Brownsville/ Matamoros.

Du côté des Etats-Unis, Calexico est une ville pionnière des marges frontalières portée par le développement agricole et les échanges frontaliers. Créee en 1899 par l’Imperial Land Compagny, elle compte 800 habitants en 1910, 5 400 hab. en 1940 et 18 000 hab. en 1990. Ces trente dernières années, elle connaît un boom encore plus considérable en passant à 40 000 habitants aujourd’hui (+ 22 000 hab., + 121 %). Pour autant, comme le montre l’image elle paraît bien petite par rapport à sa voisine méridionale. Cela est largement du au fait que la ville principale de la région est située quelques kilomètres plus au nord : c’est El Centro qui sert de pôle urbain, administratif et productif dominant à l’Impérial Valley. Dans la ville frontière de Calexico même, une très large partie de la population est d’origine latino-américaine (97 %). C’est un des taux les plus élevés des Etats-Unis. Il est vrai que 40 % des habitants de Californie sont d’origine latino-américaine et que cet Etat fédéré polarise un quart de la population latino des Etats-Unis.  

Du coté mexicain, Mexicali - fondée en 1903 - est à la fois la principal pôle urbain, économique, agricole et industriel du bassin de l’Imperial Valley et la capitale administrative de l’Etat fédéré mexicain de Basse Californie, au territoire largement désertique et sous-peuplé. Cette agglomération est peuplée d’1,1 million d’habitants, soit 27,5 fois plus que Calexico. On y retrouve le même parcellaire très régulier, rectiligne et géométrique qu’au nord ; avec cependant aux marges ouest, sud-ouest et sud le développement de quartiers d’habitat informel assez bien visibles par leurs microstructures.

Séparation frontalière et intégration économique : l’agrobusiness

Paradoxalement, alors que les deux villes et les deux territoires régionaux sont séparés par un long mur frontalier largement hermétique, leurs économies sont interdépendantes.

Dans la région de Mexicali, le boom du coton des années 1950/1960 a fait place à une large réorientation des productions agricoles vers les légumes (asperges, brocoli, carottes, oignions, laitues, poivrons, tomates…). Soleil, chaleur, eau, technologies modernes et main d’œuvre salariale à bas coût permettent d’y produire d’importantes quantités de légumes. Une très large partie est exportée vers le marché étatsunien voisin, en particulier via les commandes des grandes centrales d’achat des géants mondiaux de la grande distribution et de l’agroindustrie. On retrouve ce modèle de spécialisation extraverti dans d’autres régions du monde, comme dans le sud de l’Andalousie par exemple.  
 
Division continentale et internationale du travail et industrie maquiladoras

En regardant de près l’image, on aperçoit nettement le long de l’axe qui coupe l’agglomération de Mexicali en deux jusqu’au poste frontière et vers le sud-est de grands blocs blancs. Ils correspondent aux toits des usines et des entrepôts, souvent organisés en zones industrielles.

Ces usines sont des industries maquiladoras dont la présence est directement liée aux accords passés entre les Etats-Unis et le Mexique dans le cadre d’une division intra-continentale du travail. L’industrie des maquiladoras est devenue un des facteurs structurels des transformations économiques, sociales et territoriales du Mexique en représentant 56 % de la base industrielle.

Ces activités importent sous douane, des Etats-Unis ou du monde entier, et sans droit des composants et des pièces détachées. Ceux-ci sont ensuite montés dans ces usines qui produisent donc des sous-ensembles ou des produits finis qui sont ensuite réexportés aux Etats-Unis. Au total, le rôle économique, industriel et social des industries maquiladoras est très important avec 66 500 salariés à Mexicali.

Dans la DIT, Mexicali capte les segments terminaux (montage banal de masse à la chaîne) des processus productifs d’activités très taylorisées (faibles salaires et qualifications) et géographiquement très mobiles (automobile, électronique…) organisées par les grandes firmes transnationales. Les firmes américaines dominent l’organisation du système productif : la répartition des tâches entre les deux pays se concrétise par la construction d’usines–jumelles (twin-plants) à cheval sur la frontière, la partie étasunienne assurant les fonctions de gestion, de recherche/innovation et d’encadrement, la partie mexicaine les fonctions de productions banales.

Important 80 % de leurs consommations intermédiaires, ces usines ont des effets d’entraînement assez faibles. Loin de se diversifier fonctionnellement et de monter en gamme, les niveaux de qualification demeurent faibles : face à une masse ouvrière peu qualifiée, les techniciens de production et les postes administratifs ne représentent en général que 20 % de la main d’œuvre.

Par rapport aux autres pôles frontaliers, Mexicali présente cependant une spécificité. Il s’est spécialisé progressivement avec l’arrivée de Rockwell Collins dès 1966 dans les activités aéronautiques. Ceci se traduit par la présence de nombreux groupes comme Honeywell, GKN Aerospace, Gulfstream ou UTC Aerospace. Mais on y trouve aussi des firmes transnationales dans l’électronique, l’énergie, l’équipement automobile ou l’agro-alimentaire comme SunPower, LG Electronics, Sony, Mitsubishi, Nestlé, Coca-Cola ou Bosch.  


Le mur frontalier entre les Etats-Unis et le Mexique

Le Mur : le vieux fantasme d’un système totalement hermétique

Si dans les zones les plus urbanisées ou les plus denses la matérialisation de la frontière américano-mexicaine à l’aide d’une séparation physique est déjà bien ancienne (1978), on a assisté ces dernières décennies à une course au renforcement de celle-ci par les autorités fédérales (cf. passage d’un simple grillage relativement franchissable à un véritable mur en béton). Ainsi, le président républicain George Walter Bush a durant ces deux mandats (2001-2009) fait ériger sur 1 300 km le véritable mur que l’on voit sur l’image.

Symbolisant et matérialisant la frontière, il est constitué d’un puissant mur de plusieurs mètres de hauteur doublé de chaque côté d’une route ou d’une piste en parallèle qu’utilisent du côté Etats-Unis les patrouilles des forces de sécurités frontalières (United States Border Patrol), une force de 20 000 agents déployés pour l’essentiel à la frontière mexicaine. Au delà de la limite frontalière elle même, c’est toute la zone frontalière qui est étroitement surveillée (patrouilles, capteurs, avions, drones, satellites…).

Cette très longue bande frontalière est découpée en sections par les USBP afin d’en faciliter la gestion : nous sommes ici dans celle d’El Centro. Ce mur semble assez efficace puisqu’entre 2000 et 2016 le nombre annuel de migrants clandestins interceptés dans cette section est tombé de 240 000 à 19 500. De fait, alors que la pression migratoire de l’Amérique centrale vers les Etats-Unis ne cesse d’augmenter, le renforcement des contrôles dans cette portion frontalière se traduit par un report géographique des tentatives de passage plus à l’est, vers le centre désertique de l’Arizona et du Nouveau Mexique.     

Car ce système de mur frontalier est loin d’être complet, en particulier vers le centre (Nouveau Mexique, Arizona) et l’est (Texas) de la dyade. Pour des raisons à la fois matérielles et financières, car son érection puis son entretien et sa surveillance couterait des milliards de dollars. Au centre-ouest, la traversée du désert est particulièrement redoutable et constitue souvent un piège mortel ; c’est en Arizona dans le quadrilatère Phoenix/Tucson – San Luis/Nogales que le piège est le plus redoutable aujourd’hui. Au centre-est et à l’est, la situation est un peu différente. Car la frontière entre El Paso et le Golfe du Mexique est fixée sur le fleuve Rio Grande (Rio Bravo del Norte au Mexique) dont la vallée est plus facile à surveiller et le franchissement est souvent malaisé. Pour autant, lors de la campagne présidentielle de 2016, Donald Trump reprend cette proposition d’érection d’un mur - enfin complet et hermétique - le long de la frontière pour lutter contre l’immigration latino-américaine aux Etats-Unis.

Ce mur n’est que le dispositif le plus voyant et le plus symbolique d’une stratégie de lutte contre l’immigration clandestine. Le personnel de contrôle est très largement renforcé et soutenu par l’armée, les arrestations et expulsions de clandestins s’accélèrent … Sur 12 millions de mexicains vivant aux Etats-Unis, près de la moitié est entrée sans titre légal. On estime que chaque année entre 200 000 et 500 000 Mexicains franchissent la frontière pour s’installer aux Etats-Unis. A ceci s’ajoutent des millions de migrants originaires d’Amérique centrale qui fuient, eux aussi, misère, mal-développement et violences sociales, politiques ou criminelles. Ils fournissent à de nombreux secteurs (industrie de main d’œuvre, bâtiment travaux public, services déqualifiées, restauration…) une vaste main d’œuvre corvéable et surexploitée.

La lutte contre les trafics illégaux dont la drogue

Dans le nord du Mexique, la ville de Mexicali a meilleure réputation (bonne gestion, calme relatif, bonnes écoles de formation supérieure…) que d’autres pôles frontaliers comme Tijuana ou Juarez. Il faut cependant se garder de toute illusion. La Basse Californie est une des principales portes d’entrée de la drogue latino-américaine aux Etats-Unis, et Mexicali est l’un des premiers postes frontaliers pour les saisies de cocaïnes selon l’U.S Customs and Border Protection.  

Ces dernières années, les forces de police ou l’armée mexicaines ont en effet multiplié les découvertes entre Calexico et Mexicali de « narco-tunnels » de plusieurs centaines de mètres de long entre des maisons. Les cartels les ont creusés pour passer clandestinement la drogue en contrebande.  On estime ces découvertes le long des 3 200 km de frontières à 80 tunnels entre 2010 et 2017.  

Ces trafics divers - (vol, attaques à main armée, enlèvements et rançons, chantage et extorsion de fonds, trafic de migrants…), dans lesquels la drogue joue cependant un rôle déterminant - concernent des enjeux financiers absolument considérables. Au point qu’une partie non négligeable des plus hautes autorités politiques, militaires, policières, judiciaires ou économiques et bancaires de certains Etats d’Amérique centrale est étroitement liées aux cartels par des pactes de corruption. Tout en étant intéressée aux blanchiments des capitaux issus des trafics.     

A Mexicali, environ 60 homicides sont associés pour l’année 2018 aux conflits entre le cartel de Sinaloa et les gangs régionaux en compétition pour le contrôle de ces rentes frontalières. Le cartel de Sinaloa - du nom de sa ville d’origine - est en effet une des plus puissantes et des plus sanglantes organisations criminelles du Mexique et d’Amérique centrale. Il a profité ces dernières années des coups portés aux cartels de Tijuana et de Juarez ou à Los Zetas pour étendre ses territoires d’influence. Présent dans une vingtaine d’Etats fédérés mexicains, il est particulièrement bien implanté en Basse Californie, dans le Durango, le Sonora et le Chihuahua ; et aux Etats-Unis en Californie, en Arizona, au Texas, dans l’Illinois et à New York. Il joue un rôle majeur dans le trafic de drogue (cocaïne colombienne, héroïne, méthamphétamine, marijuana, MDMA…) à destination des Etats-Unis. Cette guerre des cartels explique une explosion des violences quotidiennes qui provoquent plus de 25 000 homicides au Mexique en 2017, plus de 200 000 morts depuis janvier 2007.  

La drogue, un enjeu de sécurité nationale et une question géostratégique majeure pour les Etats-Unis

La question des drogues est devenue aux Etats-Unis, dans le Grand Bassin Caraïbe, dans l’isthme et au Mexique une question brûlante. Elle s’inscrit dans des interactions continentales à grand rayon d’action qui relient le 1er marché mondial de consommation, les Etats-Unis, aux zones de production méridionales. Celles-ci connaissent une extension des zones de culture des différentes drogues des pays andins (Bolivie et Pérou) vers le nord (Colombie), les pays de l’isthme (Nicaragua, Guatemala), le Mexique (plus de trois millions de paysans concernés), le cône Sud (Brésil, Paraguay) et la Caraïbe (Jamaïque).

Loin d’occupée une place marginale dans des zones de non-droit périphériques, les énormes profits issus du trafic de drogue irriguent tout le tissu économique d’une large partie du continent latino-américain, en particulier mexicain. Toute cette économie de transformation, de transit et de blanchiment débouche sur la création de poches de narco-développement.

Dans ce contexte continental, le Mexique se retrouve en position centrale du fait de sa localisation géographique : le Département d’Etat étatsunien estime ainsi que 95 % de la cocaïne consommée aux Etats-Unis passe par le Mexique du fait de la porosité de la frontière et du rôle des cartels qui se dotent de véritable armées privées. A la fin des années 1990, les justices étatsunienne et suisse mettent en lumière les vastes opérations de blanchiment réalisées en Suisse par Raul Salinas, le propre frère de l’ancien Président du Mexique. Au total, l’argent de la drogue blanchi annuellement au Mexique représenterait entre 3 et 8 % du PIB. Ce cancer ronge une part croissante de l’économie (blanchiment dans le système bancaire, le bâtiment, l’immobilier, le tourisme…), de la société et du pouvoir d’Etat et constitue un danger manifeste pour une démocratie sociale et politique très fragile.

Dans ce contexte très dégradé, Washington a décidé depuis plusieurs décennies d’un élargissement vers le sud de ses impératifs de sécurité nationale. Le Mexique est intégré depuis 2002 avec le Canada dans un nouveau concept de « périmètre de sécurité nord-américain » qui unifie questions économiques (Alena) et stratégiques (défense aux frontières externes). Ce processus explique la large remilitarisation de la frontière américano-mexicaine au nom d’un triple impératif de la lutte contre les migrations clandestines, les cartels et organisations criminelles et le terrorisme. Mais ce traitement purement sécuritaire ne s’attaque pas aux racines de la crise. La seule réponse viable à long terme est de répondre enfin aux défis posés par la pauvreté, les inégalités et le mal-développement qui constituent un terreau favorable.   

Documents complémentaires

Gérard Dorel : Atlas de la Californie, Autrement, 2008.

Gérard Dorel : Atlas de l’empire américain, Autrement, 2006.

Laurent Carroué et Didier Collet : Les Amériques, Bréal, 2015.

Bruno Tertrais et Delphine Papin : Atlas des frontières : murs, conflits, migrations, Editions Les Arênes, 2016. 

Sur le site Géoconfluences :
Construire un mur à la frontière États-Unis–Mexique : derrière le slogan politique, des faits tenaces, brève de Géoconfluences, janvier 2019
La frontière États-Unis–Mexique, entre réalité et représentations, brève de Géoconfluences, décembre 2017

Contributeur

Laurent Carroué, Inspecteur général de l’Education nationale