Jiuquan : un centre spatial chinois en Mongolie intérieure dans le désert de Gobi

Ouvert en 1958, le centre spatial de Jiuquan est la première et demeure la plus importante base spatiale chinoise. Située en Mongolie intérieure dans le désert de Gobi, cette localisation répond alors à des enjeux géostratégiques et géopolitiques majeurs : être à l’abri dans l’immensité du continent d’une frappe ennemie, doter en pleine Guerre froide la Chine populaire maoïste de missiles balistiques vecteurs de l’arme atomique. Aujourd’hui, son activité est portée par le développement des activités civiles en plein boom. Avec les trois autres centres spatiaux de Taiyuan (1968), Xichang (1994) et Wenchang (2016), il s’inscrit dans une politique spatiale de plus en plus ambitieuse dont l’objectif est de contribuer à l’affirmation de la Chine comme puissance géostratégique, géopolitique et géoéconomique de rang mondial.
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Une localisation isolée à la frontière mongole dans le désert de Gobi 

Un complexe spatial dans le désert de Gobi

Comme le montre l’image, un cadre montagnard au nord-ouest domine une vaste dépression drainée du nord au sud par une rivière, la Ruo Shui. On est frappé par l’absence de végétation naturelle et l’importance des étendues désertiques, de pierres ou de matériaux détritiques fins. 

Nous sommes ici dans le sud-est du désert de Gobi, un des plus grands déserts continentaux froids de la planète qui est à cheval entre la Mongolie et la Chine. Il couvre 1,3 million de km2 et s’étend sur 800 km nord-sud et 1 500 km ouest-est. Le climat y est hypercontinental, avec des hivers très froids (- 20 à - 30 °c) et des étés assez chauds (17°C). La température annuelle moyenne n’y est cependant que de 8,7 °C, et la région est soumise à de très fortes variations des températures diurnes et nocturnes. Par contre, la durée de l’ensoleillement – entre 260 et 300 jours par an - est favorable aux lancements spatiaux du fait d’un ciel souvent bien dégagé. 

La carte est traversée du nord au sud par la rivière Ruo Shui. D’une longueur de 630 km, elle draine un bassin de 78 600 km2. Le lit de la rivière est peu encaissé topographiquement et largement anastomosé, c’est-à-dire composé de multiples bras plus ou moins pérennes séparés par de nombreuses îles. La rivière divague dans son lit majeur lorsque des crues, rares mais dévastatrices, surviennent de temps à autre. Les eaux emportent alors une importante charge solide faite de pierres et de sable qu’elles déposent un peu plus loin.  

Placée au cœur du continent en position d’abri, la région connaît en  effet de faibles précipitations (0 à 100 mm/an) dans ce domaine hyper-aride. La question de la gestion de l’eau est un enjeu majeur comme en témoigne le barrage de retenue, qui apparait à 8 km. de la ville au sud-ouest de l’image. Il est destiné à alimenter le complexe spatial. Du fait de ces très fortes contraintes environnementales, le site est localisé dans une région désertique qui est sous-peuplée, voire quasi-vide (0,28 hab./km2). L’essentiel de la population se concentre dans quelques vallées, dans des villages ou des villes entourés de périmètres irrigués. 

Une marge ultrapériphérique frontalière de la Mongolie

Il faut maintenant changer d’échelle d’analyse et réinscrire ce site spatial dans un cadre bien plus large. Il se trouve en effet dans une région ultrapériphérique du nord de la Chine qui est frontalière de la république de Mongolie, 200 km. plus au nord. Dans cette sous-région administrative de l’Alxa Ligue, la population han est majoritaire (72 % pop.), mais la population mongole reste importante (23 %), devant d’autres minorités nationales comme les Hui (5 %). Le site spatial fonctionne en fait comme une enclave urbaine et technique han dans un environnement très largement mongol.

Cette région se situe en effet à l’extrême ouest de la région autonome de Mongolie intérieure, dont la plus grande ville Baotou se trouve à 800 km à l’est du site. Pékin est loin, à plus de à 1 400 km vers l’est. Vers le nord de l’image et en remontant vers sa source, la vallée du Ruo Shui est un cul-de-sac vers la république de Mongolie.

En position très septentrionale, cette enclave spatiale est en fait reliée par un unique cordon logistique vers le sud. La voie routière et la voie ferrée, qui jouent un rôle essentiel dans les approvisionnements matériels et techniques, sont bien identifiables lorsqu’elles passent a l’ouest du document au dessus du lac de barrage (grands traits gris).

En effet, ce très large plateau de piémont - de 1 000 à 1 600 m. d’altitude, et plus ou moins accidenté (cf. reliefs au nord-ouest) - descend de la chaine de l’Altaï mongol qui culmine à 3 600 m bien plus au nord, en Mongolie. Au sud de l’image, il rejoint la gouttière topographique et tectonique du Gansu, elle même dominée par la puissante chaine du Quillian Shan, qui culmine à 5 500 m.

Orientée d’est en ouest, cette importante gouttière constitue la colonne vertébrale de la province chinoise du Gansu, qui prend ainsi la forme d’un doigt de gant. Elle correspond à un très vieil axe de civilisation millénaire au rôle géostratégique majeur. Il relie en effet le cœur de la Chine des Hans et Pékin à l’est à la dépression du Tarim, au Xinjiang et aux Républiques d’Asie centrale l’ouest. Ce très vieil axe de la « route de la soie » fut protégé par la « grande muraille », un vaste système de constructions emboitées, dont il reste encore quelques vestiges au nord de la ville de Jiuquan. C’est en effet cette ville méridionale située à plus de 260 km au sud du site qui donne son nom au complexe spatial.

Comme pour le centre spatial de Baïkonour au Kazakhstan, ce sont des facteurs géographiques très particuliers – isolement, espace désertique, périphérie et marginalité – qui ont déterminé les autorités chinoises à y implanter en 1958 leur premier centre spatial. De très répulsive, la région devenait soudainement très attractive du fait du basculement de perspective liés à des besoins géopolitiques et géostratégiques spécifiques. 

La mise à l’abri du centre spatial dans l’immensité continentale lui assure sécurité (hors d’atteinte des portées des missiles d’alors) et secret et s’articule bien à la logique autarcique du régime maoïste. Cet exemple illustre concrètement le fait que les notions d’atouts, de contraintes, de handicaps, d’attractivité ou de répulsivité - si utilisées par les géographes - sont toujours relatives, à la fois dans le temps et dans l’espace.    

Le centre spatial de Jiuquan et la cité de l’espace Dongfeng

La cité de l’espace Dongfeng : une ville-support

Bien visible au centre du document, un petit îlot urbain est installé en rive droite de la rivière Ruo Shui, sur une haute terrasse à l’abri des crues. C’est la cité de l’espace Dongfeng. Elle a été créée ex-nihilo pour servir de support aux activités spatiales du centre qui emploient environ 20 000 personnes. Entourée par un axe routier, la ville est organisée autour de deux noyaux aux fonctions bien différenciées.

A l’est de l’axe nord/sud - qui coupe la ville en deux et rejoint le pont traversant la rivière – y distingue facilement les fonctions résidentielles.  On y trouve les logements d’habitation pour les personnels civils et militaires, les commerces (banques, poste, alimentation…) et les services de base (école, santé, culture…) à la population résidente. Contrairement à Baïkonour qui a beaucoup souffert lors de l’effondrement de l’U.R.S.S puis de la présidence de Boris Eltsine (1991-1999), le cité de Dongfeng est globalement bien plus soignée et bien plus riante, à l’image de l’essor de la puissance chinoise des dernières décennies. 

Le système viaire est composé de routes se croisant à angle droit et isolant des ilots urbains aux formes carrées ou rectangulaires, car cet urbanisme est organisé et planifié. Souvent bien reconnaissables par leurs toits rouges, les bâtiments d’habitation sont souvent collectifs, de trois à quatre étages. La ville est largement arborée grâce à des rideaux d’arbres les long des axes qui apportent un peu de verdures dans un milieu très minéral afin d’y rendre la vie plus agréable.

 A l’est se trouvent des bâtiments techniques. La ville est aussi dotée d’une centrale électrique et d’une station d’alimentation en eau qui assure son autonomie dans un espace désertique. 

Jiuquan : le plus important site spatial de Chine, du militaire au civil

Comme le montre l’image, le centre spatial de Jiuquan est important. Il s’étend au total sur 2 800 km2, la taille du département français du Rhône.

Il est composé de deux ensembles bien différents. La cité de l’espace Dongfeng abrite les quartiers administratifs et décisionnels du centre spatial et le centre principal de contrôle des vols. A l’extérieur se trouvent, pour des raisons évidentes de sécurité, les installations techniques que l’on distingue bien en bordure nord du document et à l’est. Cet ensemble est complété plus au sud en descendant vers le Gansu (hors cadre) par une puissante station radar puis par l’aéroport de Dingin.
 
Tout comme l’U.R.S.S., les Etats-Unis ou la France, la stratégie spatiale de la Chine est historiquement fondée sur l’acquisition de la puissance nucléaire stratégique. Elle développe pour cela des technologies spatiales balistiques qui ont un rôle nodal dans l’utilisation de l’arme nucléaire. L’objectif est de se doter d’un appareil de dissuasion crédible assurant l’ « équilibre de la terreur », grâce à des vecteurs, c’est-à-dire des fusées, et à des charges, c’est-à-dire des ogives à tête simple ou multiples.

Cette création est réalisée dans un contexte de course aux armements durant la Guerre froide face aux Etats-Unis, puis aussi face à l’U.R.S.S, de plus en plus pensée comme une rivale par le pouvoir maoïste, malgré les transferts technologiques initiaux qui permirent sont décollage. 

C’est pourquoi le centre spatial de Jiuquan est fondé en 1958. Son objectif est de tester les missiles balistiques de moyenne et longue portée développés dans les années 1960/1970. Le premier missile de portée intermédiaire porteur d’une tête nucléaire est ainsi lancé dès 1964. Comme à Baïkonour, cet héritage a laissé de nombreuses traces comme ces anciens pas de tir de missiles balistiques des années 1960/1970 aujourd’hui désactivé et abandonné mais encore bien visible (nord de l’image).

Pour autant, à partir des années 1970, le centre spatial est - aussi et de plus en plus - porté par le développement des activités civiles.  C’est ici que sont réalisés le premier lancement d’un satellite civil  (1970), puis le premier vol habité chinois (2003). Jiuquan demeure avec 5 à 10 tirs par an le centre spatial le plus important du pays, en étant dédié aux lancements des vols spatiaux habités et des satellites en orbites basses.

Les installations et deux pas de tir du complexe sud

Le complexe dispose de deux grands systèmes techniques de lancement, le Centre Nord (en haut, en limite du cadre de l’image) et le Centre Sud, bien visible à l’est de la ville de Dongfeng. Ils sont spécialisés dans les missions des programmes spatiaux habités et dans le lancement en orbite des satellites de reconnaissance et d’observation de la terre.

Le Centre Sud apparaît comme un grand rectangle délimité par des barrières et relié par la route et la voie ferrée au complexe. Cet ensemble présente deux pas de tir bien visibles sur le document. Celui de gauche est doté une très haute tour de tir toute proche d’un bâtiment au toit rouge : il est utilisé pour les puissants lanceurs Longue Marche 2 qui lancent en particulier les vaisseaux Shenzhou du programme spatial habité et leurs équipages. Le pas de tir de droite dispose d’une tour de lancement plus petite et d’un système alentour moins dense et moins haut. Il est utilisé pour les lanceurs de la série CZ chargés de mettre en orbite des satellites de reconnaissance ou d’observation.

La nette affirmation de la Chine comme nouvelle puissance spatiale

La création de trois nouveaux centres spatiaux

Pour autant, comme les Etats-Unis et l’U.R.S.S./Russie, la Chine a progressivement renforcé sensiblement son système spatial. Ces dernières décennies, elle se dote de trois nouveaux sites de lancement et ouvre en 1998 le très vaste Complexe Spatial de Pékin, qui s’étend sur 2,3 km2 et assure le pilotage stratégique de sa politique spatiale nationale. L’Agence spatiale chinoise emploierait environ 110 000 salariés.

Pour chaque site de lancement, les choix de localisation sont la résultante d’arbitrages faisant intervenir une combinaison de facteurs d’ordres différents mais complémentaires. 

Ouvert en 1968, le centre spatial de Taiyuan – situé dans la province du Shanxi, à l’ouest de Pékin - est initialement spécialisé dans les tests de missiles balistiques terrestre et sous-marins. En effet, du fait de l’accroissement des portées de tir, le site de Jiuquan est progressivement déclassé puisqu’il ne permet de tester que des portées inférieures à 1 800 km, le missile lors des essais devant bien sur retomber en territoire chinois. Ce déplacement vers l’est du centre de gravité géographique de la base de lancement permet d’accroitre d’autant la nouvelle portée des tirs. Aujourd’hui, le centre de Taiyuan est aussi orienté vers les équipements civils destinés aux orbites basses héliosynchrones. 

Ouvert en 1984, le centre spatial de Xichang - situé dans la province du Sichuan, au sud-ouest du pays - est dédié aux lanceurs les plus puissants (télécommunication, système Baïdou, sondes spatiales). Cette base à l’intérêt géographique d’être plus proche de l’équateur que les sites de Jiuquan ou Taiyuan ; elle est donc spécialisée dans le lancement des satellites en orbite géostationnaire. Mais une partie de ses activités civiles est progressivement transférée vers le nouveau site de Wenchang, encore plus au sud. 

Ouvert en juin 2016, le centre spatial de  Wenchang est en effet situé au nord-est de l’île de Hainan, tout au sud de la Chine. Sa faible latitude et sa proximité avec l’équateur permettent d’augmenter sensiblement les charges utiles à placer en orbite géostationnaire.  Il est appelé dorénavant à jouer un rôle majeur dans le développement des programmes spatiaux chinois.

La recherche d’une autonomie stratégique et d’une affirmation de puissance

L’ouverture des centres spatiaux de Xichang en 1984 puis de Wenchang en 2016 témoigne de l’accélération des programmes spatiaux chinois, civils et militaires, et de l’accélération consécutive des lancements (2017 : 30).

Celle-ci s’inscrit dans un contexte où le contrôle de l’espace circumterrestre est jugé de plus en plus essentiel par Pékin. Afin de défendre et promouvoir sa souveraineté et son indépendance dans les domaines politiques, diplomatiques et militaires. Afin d’affirmer et promouvoir sa nouvelle puissance géopolitique, géoéconomique, scientifique et technologique (par. ex. nouveau Livre blanc sur la stratégie spatiale chinoise de déc. 2017). Ceci est d’autant plus important que dans le cadre de la montée des rivalités sino-étatsunienne, la Chine est soumise par Washington au règlement ITAR. Celui-ci lui interdit d’intégrer des équipements électroniques ou informatiques d’origine étatsunienne à bord de ses équipements spatiaux, l’obligeant à se doter en retour d’une filière de composants assurant sa souveraineté.

Plus globalement, au delà de la nécessaire maîtrise des technologies spatiales par son système productif et sa base technico-industrielle, la consolidation de son autonomie géostratégique passe par le développement de ses propres équipements spatiaux. Comme nouvelle puissance mondiale, elle doit pouvoir en effet assurer la mise en orbite de ses propres satellites de télécommunication, d’observation de la terre, de reconnaissance militaire, météorologiques et de navigation.

Cette dernière décennie, la Chine a réalisé une série d’opérations spectaculaires témoignant d’un véritable saut qualitatif dans sa maîtrise de l’espace. Le laboratoire spatial Tiangong 2, en orbite à 393 km d’altitude, accueille régulièrement des séjours de longue durée d’astronautes chinois. Après l’atterrissage d’un rover sur la Lune en 2016, l’envoi d’une sonde spatiale sur la face cachée de la Lune - un vrai défi - est prévu en 2018 et l’envoi d’une sonde sur Mars programmé en 2020.

La Chine : un nouvel acteur dans un marché international et concurrenciel

Ce nouveau potentiel et ces orientations font de la Chine un nouvel acteur dans un marché spatial mondial de plus en plus concurrentiel mais en plein boom. Actuellement, le club des Etats disposant de leur propre lanceur demeure assez fermé puisqu’on y trouve seulement douze pays : Etats-Unis, Russie, France, Japon, Chine, R. Uni, Inde, Israël, Iran, Corée du Nord, Corée du Sud et l’ESA (Agence spatiale européenne).  

Face à des besoins croissants afin de répondre à l’explosion des usages, la Chine s’affirme de plus en plus comme un nouvel acteur sur le marché mondial des lanceurs spatiaux et des mises en orbite de satellites. Son offre commerciale s’adresse en particulier à de nouveaux Etats des Suds (Brésil, Pakistan, Turquie, Nigeria, Venezuela, Argentine…), en cherchant à briser le monopole des pays hautement développés dans ce segment.

La Chine : un nouvel entrant dans le club très fermé des GNSS (Global Navigation Satellite Systems)

Dans le même ordre d’idée, seulement quatre puissances mondiales disposent aujourd’hui des moyens de développer un GNSS (Global Navigation Satellite Systems), un système d’échelle continentale ou mondiale à vocation militaire et civile représentant un enjeu géostratégique. On trouve les Etats-Unis avec le fameux GPS (US Global Positionning System), Galiléo pour l’Union européenne et Glonass (Global navigation Satellite System) pour la Russie. 

Sur ce segment d’avenir, la Chine accélère le développement de son système Baïdou, qui repose – comme tous les GNSS – sur une flotte en orbite de satellites de positionnement. En 2018, plus de dix satellites Baïdou sont placés en orbite. Son ambition est de construire un système de navigation par satellite couvrant tous les Etats participant au projet de Route de la Soie, lancé en 2013 et regroupant 65 pays. A terme, d’ici 2020, elle veut étendre ce système à l’ensemble de la planète.

Ainsi réinséré dans des jeux d’échelles mondiales, continentales et nationales, et dans des enjeux de rivalités de puissance d’ordre géostratégique, géopolitique et géoéconomique, l’étude du centre spatial de Jiuquan prend tout son sens. Ce petit pôle de Mongolie intérieure dans le désert de Gobi est directement connecté à la mondialisation contemporaine et à la conquête de l’espace circumterrestre.

Image complémentaire : vue régionale

La station de Jiuquan dans son environnement régional. Vers la Mongolie au nord, la gouttière topographique et tectonique du Gansu, elle même dominée par la puissante chaine du Quillian Shan, qui culmine à 5 500 m.

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