Manhattan Sud : entre mondial et local, les mutations d'un espace urbain plurifonctionnel.

Entre le fleuve Hudson (à l'Ouest) et l'East River (à l'Est), le sud de l'île de Manhattan est le coeur historique la ville de New York, véritable ville mondiale, au coeur de la mégalopole américaine. Autant associée à la monotonie ou la froideur qu'à l'abondance et à la luxuriance, New York est une ville de contrastes, qui se fait et se défait sans cesse. Habité, occupé, tout en étant intriqué dans des logiques mondiales (concurrence économique avec les autres villes mondiales, montée du risque écologique), cet espace se trouve donc à la convergence d'échelles et de logiques mondiales, métropolitaines et locales. Dans ce contexte, il s'adapte et se transforme en fonction de ces enjeux, tout en résistant à l'uniformisation.

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Cette image a été prise par un satellite Pléiades le 25/06/2013. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m.

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 Manhattan Sud : entre échelles mondiales et locales, les mutations d'un espace urbain plurifonctionnel.


Un site littoral et une morphologie urbaine singulière

"City of hurried and sparkling waters! City of spires and masts! City nested in bays! My city!". Ville aux eaux vives et scintillantes ! Villes de flèches et de mats ! Ville nichée dans les baies ! Ma Ville ! ». Les dernières lignes du poème Manhatta de Walt Whitman décrivent bien le site du Sud de Manhattan : "une île aux collines" (traduction de l'indien Manhatta), nichées dans les baies de New York (Lower et Upper Bays) séparées par les Narrows. Elles disent aussi sa situation, à l'interface de l'océan (sparkling waters) et du fleuve Hudson (hurried waters), et sa fonction portuaire (City of spires and masts).

Solidement appuyé à un socle métamorphique de période précambrienne, le Lower de Manhattan se caractérise sur l’image satellite par une très forte minéralité et une grande artificialisation, tant de son sol que de son trait de côte. Si bien qu'il incarne l'idéal type de l'urbanité, de LA ville, tant par les fonctions qui s'y rassemblent que par les images et les représentations qu’elle suscite et contribuent à la renouveler. 

Depuis l’installation d’un comptoir commercial (Nouvelle Amsterdam) par les Hollandais, la ville se situe sur un passage névralgique pour les marchands qui souhaitent commercer avec le Nord du continent américain, qu’il s’agisse du commerce de peaux de castor au 17ème siècle, puis de tabac et même des esclaves. Mais c’est surtout la construction du canal Érié (1825) et la régulation du fleuve Hudson (à l’Ouest) qui va donner à la ville un hinterland digne ce nom (les grandes plaines du Midwest) et en faire le plus grand port du monde jusqu’au milieu du XXème siècle.

En 1818, ne tenant plus dans le lacis de ruelles étroites et de maisons basses qu’est alors la ville, il est décidé d’organiser son extension par un plan en damier d’avenues méridiennes et de rues parallèles. L’expansion urbaine est fulgurante et gagne même les rives voisines de Brooklyn (après la construction du pont, le 1er de la ville en 1869), de Staten Island et du New Jersey (liaisons par ferry) où, aux pittoresques pavillons fermiers, succèdent vite l’urbanisme horizontal des suburbs. Le développement est tel qu’en 1898, la commune de Brooklyn et l'île de Staten Island sont jointe aux autres boroughs (Queens, Bronx et Manhattan) dans la nouvelle métropole de New York City, qui devient aussitôt la 2e ville du monde (après Londres) avec 3,5 millions d’habitants.

Un espace polymorphe répondant à des logiques fonctionnelles distinctes

Aujourd'hui, on distingue assez schématiquement plusieurs quartiers aux fonctions bien distinctes.

Au Sud, le Central Business District de Financial District, qui correspond au noyau urbain originel de Wall Street, comprend l'Hôtel de ville et les bâtiments administratifs municipaux et le World Trade Center en reconstruction après les attentats du 11 septembre 2011. Ce quartier à vocation financière mondiale se remarque à l'urbanisme vertical qui le caractérise : la skyline.

Au Nord-Ouest, on remarque des bâtiments moins hauts, mais avec une forte empreinte au sol. Ce sont les quartiers de Tribeca et de Soho, ancienne zone industrielle, rénovée dans les années 1990.

Enfin, au Nord-Est, les quartiers de Chinatown, de Little Italy et du Lower East Side, présentent des bâtiments plus petits. Ils répondent à une fonction résidentielle, ce sont les fameux tenements construits au milieu du XIXème siècle pour accueillir les vagues successives d'immigration et qui connaissent aujourd'hui un processus de gentrification.

Le centre d’une ville de rang mondiale : un condensé de lieux de pouvoirs

Le Lower-Manhattan ici présenté constitue un abrégé, un précipité, de la ville mondiale qu’est la métropole new yorkaise. Il concentre une pluralité de fonctions de commandement qui interagissent tant à l’échelle locale que mondiale. L’image satellite permet de discerner le NYSE (Wall Street) qui compose, au cœur du Financial district, la plus grande place financière qui oriente l’ensemble des bourses mondiales. On devine aussi sur la rive Sud, la fameuse skyline, véritable paysage identitaire de la ville et qui en reflète la puissance économique, abritant les sièges sociaux de grandes firmes américaines (AIG, American Express, …), présentes dans le monde entier.

A peine plus au Nord, le Civic Center, à proximité du City Hall, rassemble les immeubles administratifs de la commune. Sur un plan politique notons aussi que le Federal Hall, sur Wall Street, fit office de capitale provisoire du pays de 1785 à 1789, et que George Washington y fut élu premier président des États-Unis. Enfin le Lower Manhattan est un lieu de connaissance et de production de savoirs autour du campus de Pace University mais aussi un des hauts lieux du tourisme new yorkais.

Un quartier connecté, au cœur du réseau décisionnel international

Cette image fait aussi apparaître la grande diversité des moyens de communication qui irriguent la ville et participe à son hyper-spatialité : ferry qui relient les 5 boroughs, ponts (de Brooklyn et de Manhattan), rocade routière, tunnels, gare (Transportation Hub dessiné par l’architecte Calatrava), héliports, lignes de métro.

Plus largement New York et sa baie sont un lieu où se concentrent flux aériens et maritimes (1er port de la façade atlantique des États-Unis), contribuant à connecter la ville au reste du monde. On u trouve aussi le plus important réseau de données informatiques au monde, permettant à la ville de piloter le réseau financier mondial et le développement des fonctions technopolitaines d’une économie high tech.

Zooms d’étude


Wall Street

"Elle était debout leur ville, absolument droite. New York c'est une ville debout." s'étonne Ferdinand Bardamu, le héros du Voyage au Bout de la Nuit de Louis Ferdinand Céline arrivant en bateau dans la baie de New York.  En effet, ce zoom du quartier de Wall Street, au Sud de l'île de Manhattan, présente des buildings, nombreux, impressionnants par leur gigantisme, leur hauteur, leur modernité et donnent une impression de vertige et de force. Leur architecture est assez hétérogène, laissant supposer un chantier constant et un renouvellement régulier. L'image fait aussi apparaître un lacis de rues au tracé non régulier, dont l'étroitesse est renforcée par la hauteur et la massivité des bâtiments attenants, ainsi que par l'absence de soleil. Par endroits, on note quelques parcs, espaces verts, cimetières, ou places. Partie du parc de Bowling Green au Sud, Broadway traverse l'image du Sud au Nord.

Une longue histoire largement associée à la montée de la puissance étatsunienne dans le monde

Nous sommes au coeur du New York primitif, fondé par les anglais, en 1664, sur la Nouvelle Amsterdam hollandaise. La ville n'est alors qu'un modeste comptoir commercial à l'aspect champêtre comme en témoigne la toponymie (Cedar St., Pine St.), protégée par une palissade qui en marque les limites (Wall St.) et où se pratique le commerce du castor (Beaver St.) avec les tribus indiennes. Les églises, comme Trinity Church (au centre en haut en gauche de l'image), bordée au Nord et au Sud d'un cimetière à l'anglaise, ainsi que le Federal Hall (1703) témoignent de cette époque.

C'est l'invention de l'ascenseur (en 1857 à New York) conjuguée à celle du gratte ciel à Chicago en 1881, qui va transformer le sud de la ville en un perpétuel chantier, où les immeubles de bureaux rivalisent de hauteur, et d'avant gardisme, pour au final former la skyline. Symbole de puissance à laquelle la ville est associée, elle servira de modèle aux quartiers d'affaires du monde entier. Car si le Federal Building de Wall Street, rappelle que la ville fut l'éphémère capitale politique du pays (1784-1790), c'est autour des activités financières que la ville construit son dynamisme : prêts aux corsaires anglais lors de la Guerre de 7 ans pour la possession du Canada (1756-63), financement de la traite négrière pour la culture du tabac et la main d'oeuvre locale (à la fin du XVIIe siècle Wall Street compte une dizaine de marchés aux esclaves), grands projets urbanistes du début du XIXe (construction du grid, plan en damier), financement du canal sur l'Erié qui prolonge l'hinterland de la ville jusqu'aux grands lacs) ...

Un rôle central dans les activités financières

Restée un quartier cosmopolite, à l'éthique protestante marquée (voir les églises, elles même de grands propriétaires foncier, sur l'image), le Financial District concentre la Banque Fédérale de l'Etat de New York (depuis 1924, sur Liberty Street), de grandes banques privées (Chase, Morgan, HSBC, Deutsch Bank), des courtiers, des bureaux de change, de grandes entreprises (Standard Oil dans le passé, Condé Nast, AOL, Spotify aujourd'hui) ainsi que le New York Stock Exchange (bourse de Wall Street), le tout fonctionnant en réseaux. Toutefois, si elle reste la plus grande bourse du monde, en valeur, Wall Street, est aujourd'hui largement une coquille vide : la déréglementation des activités financières dans les années 1980 a amené à dématérialiser la plupart des activités (dans les salles de marchés) ce qui nécessite des plateaux plus vastes et amène à leur relocalisations (Midtown vers Times Square ou dans la banlieue plus lointaine : Connecticut, New Jersey). A cela s'ajoute aussi la concurrence des autres métropoles mondiale, si bien que le Central Business District du Lower Manhattan n'est plus aujourd'hui que le 4ème du pays.

Tourisme, symboles et contre-lieu

Si il a perdu de sa superbe sur un plan économique, le Financial District reste un lieu porteur d'un imaginaire urbain collectif très fort, associé à un événement (la crise de 1929) ou à un archétype (la puissance, le pouvoir de l'argent, symbolisé par le taureau de Bowling Green) que les touristes viennent rechercher dans une expérience partagée : faisant la queue pour faire une même photo (du taureau ou de la façade de Wall Street), assistant aux grandes parades sur le Canyon of Heroes au Sud de Broadway.

A contrario, ce même quartier a pu aussi être une contre-lieu, ou un alter-lieu, approprié par des individus pour contester un ordre mondialisé (mouvement Occupy Wall Street), la politique nationale (manifestations à Battery Park) ou des valeurs jugées archaïques (à l’image de la statue de la fillette sans peur installée depuis 2017 face au fameux taureau et dénonçant la place des femmes dans l’entreprise et la société en général).


World Trade Center et Battery Park

Ce zoom sur l'extrême Sud-Ouest de la Manhattan fait ressortir deux espaces distincts, le World Trade Center à droite et Battery Park City à gauche, séparés par une triple voie (West Street, elle même doublée d'une piste cyclable).

Le World Trade Center, des attentats du11 septembre 2001 à la reconstruction  

Les attentats du 11 septembre 2001 et la destruction des tours jumelles du World Trade Center ont transformé le paysage urbain du sud Manhattan. Ils ont aussi fait du Wall Trade Center un « lieu événement », incarnant une nouvelle forme de terrorisme, associé pour les New Yorkais à une expérience traumatisante et pour le monde entier à une émotion sans précédent.

L'image satellite fait ressortir sur la droite un quartier en chantier, qui cicatrise ses plaies. Une tour toute moderne, la Liberty Tower, particulièrement haute puisque c’est en 2018 la plus haute des Etats-Unis, marque ce renouveau et un orgueil national intact : symboliquement, elle est haute de 1 776 m., comme la date d'indépendance des Etats-Unis. A côté, deux chantiers annoncent la construction de deux autres tours. A l'emplacement des tours détruites, un mémorial, conservant leurs fondations, rappelle leur destruction par une présence-absence. Enfin, une nouvelle gare - l'Oculus blanc construit par l'architecte Calatravas - qui fait aussi office de centre commercial et un musée ont été adjoints.   

Comme l'a montré la géographe Catherine Pouzoulet, la reconstruction du site a relevé de nombreux enjeux, tant en termes de politique urbaine que de symboles. Le projet mis en oeuvre vise à conserver à ce lieu un caractère sacré, une logique de mémoire, une dimension durable ; chacune chère aux new-yorkais et incarnée par la préservation des murs de fondation, l’esplanade, et par le jardin. Mais aussi une dimension culturelle, artistique et ludique à destination des touristes (Musée du 11 septembre, œuvres d’arts, architecture moderniste de la gare), et une logique économique de fonctionnalité et de rentabilité enfin : retrouver une forte densité, une verticalité du bâti, une forte connexion vers les banlieues du New Jersey grâce à la gare dans une logique marchande (le centre commercial).

S’incarnent donc pleinement sur le Ground zéro, la dialectique de mise en tension d’un lieu, entre le local (désir de "sanctuarisation") et le mondial (renforcer le C.B.D. ou quartier d’affaires de New York) qui pour Michel Lussault constitue l'essence même d'un « hyper lieux ».

Battery Park City : recompositions urbaines et fonctionnelles et gestion des risques de submersion

Battery Park City, à gauche de l'image, est un comme un espace artificialisé, un terre-plein aménagé, gagné sur l'Hudson River. Le quartier apparaît comme une ville modèle où se mêlent immeubles résidentiels, malls, cinéma, espaces verts et jardins (en haut à gauche), petit port de plaisance (à l'extrême gauche), terrain de baseball… Il invite aussi les touristes à déambuler sur le port, à s'installer en terrasse, prendre en photo un échantillon du Mur de Berlin.

Ce quartier résidentiel se situe à l'emplacement des anciens quais et docks du Lower Manhattan. Le changement climatique, la montée du niveau des océans et la multiplication des ouragans (tels Sandy en 2012) font peser des risques nouveaux : submersion, destruction des routes, inondation des tunnels… Ils rendent le quartier particulièrement vulnérable. Pour prévenir ces risques, la ville a donc entrepris une politique de réappropriation des rives de Battery Park, rendues piétonnes par l’aménagement d’une promenade et d'un parc, permettant ainsi de diminuer la vulnérabilité du quartier. Dans le même temps, des normes « vertes » sont appliquées aux nouveaux immeubles, des toits végétalisés sont installés (comme l'immeuble The Solair, en haut à gauche de l'image) pour lutter contre le changement climatique.


Pointe sud vers la Statue de la Liberté et Staten Island

A la pointe sud de l'île, Battery Park et son quartier sont un espace chargé d'histoire qui a toujours joué un rôle d'interface entre la baie de New York (et au delà l'Atlantique et le monde entier) et la ville (et au delà le continent américain). Paul Morand écrivait du parc de Bowling Green - le plus vieux de la ville et situé à l'extrême Nord de l'image -  qu'il était la "matrice" de la ville d'où sort, "comme un bulbe", Broadway, véritable axone d'un complexe synaptique composé ici de trois espaces.

Trois types d’espaces, trois fonctions complémentaires

A l'Ouest, un parc entoure un bâtiment à la forme arrondie. Il s'agit de Battery Park, où était construite depuis le XVIIè siècle une Batterie d'artillerie dont il ne reste qu'une annexe, bâtie après la guerre d'Indépendance, Fort Clinton. Le parc est composé de bosquets, de petites pelouses, terrasses de cafés, mais aussi d'un potager ainsi que de petites places. Les nombreux chemins piétons et la piste cyclable qui le sillonnent trahissent un usage avant tout récréatif, au contraire de la grande autoroute qui passent au dessous et ressort au Nord (coin Nord Ouest). Sur le rivage se trouvent des bateaux. Un clipper notamment rappelle l'héritage colonial et les liens avec l'Europe. Au sud du parc, le bâtiment au toit blanc est celui des gardes-côtes, qui jouent un rôle important dans la sécurité de l’agglomération.

Au Nord et à l'Est, de hauts bâtiments annoncent la partie méridionale du quartier de Wall Street. Ils témoignent de la transition avec les fonctions commerciales et le développement de la place financière ; à l'image du Cunard Building - immeubles de bureau de la fameuse compagnie de navigation britannique - racheté par la célèbre agence de services financiers Standard and Poors. En haut au centre de l'image, il subsiste le bâtiment des douanes, à la forme de U inversé, qui était chargé de prélever l'impôt sur les marchandises transportées.

Enfin au Sud, les terminaux, les bateaux et la mer constituent un espace à part entière dans la mesure où "la mer à New York est aussi habitée que la terre" (Paul Morand). Le terminal de gauche, plus grand et plus moderne, joue un rôle majeur du fait de son usage intensif : 70 000 personnes l'empruntent par jour depuis Staten Island pour venir travailler dans le Sud Manhattan. Sans compter les dizaines de milliers de marathonien qui y gagne chaque année le lieu de départ d’un des plus célèbres marathons du monde. Le terminal de droite est le Battery Maritime Building (BMB). Plus modeste et plus ancien (il semble constitué d'une armature d'acier), il a longtemps constitué une friche industrielle aujourd’hui reconvertie.

Un symbole de la symbiose entre la ville et la mer

Tout dans cette image symbolise la relation symbiotique existant entre la ville et la mer : de l'aquarium situé au centre du parc au mémorial des marins de la marine marchande situé à l'extrême gauche, de l'ancienne douane au centre aux immeubles de compagnies maritimes, des clippers au ferry de Staten Island en passant par les navettes touristiques pour la visite de la Statue de la Liberté. Cette image traduit le commerce, l'échange, la circulation.

Après la guerre d'indépendance, la ville sort en effet peu à peu de ses murs et désinvestit son complexe militaire défensif en passant d'une logique de fermeture à une logique d'ouverture. Ouverture économique avec le développement des activités commerciales portuaires qui sont depuis transférées dans le New Jersey, de l'autre côté de la baie, et qui sont bien visibles de Battery park car elles font toujours de la ville le principal port sur l'Atlantique du pays. Ouverture migratoire avec l’accueil des migrants et des exilés du monde entier sous les yeux de la Statue de la Liberté (1886), à Clinton Castle d’abord de 1855 à 1890 puis ensuite à Ellis Island, jusqu'en 1954.

Interactions et échanges multimodaux avec les autres boroughs de la ville : tunnel routier vers Brooklyn, ferry vers Staten Island, métro et train. Ils accompagnent l'étalement urbain (urban sprawl), le déplacement du port et une spécialisation fonctionnelle croissante et renouvelée des quartiers.

Evocation aussi de la thalassocratie américaine, de son implication dans les conflits mondiaux contemporains avec les mémoriaux aux victimes de la Deuxième Guerre mondiale dans l'Atlantique dans Battery park, et aux vétérans de la guerre du Vietnam en bas à droite. Intérêt stratégique enfin que constitue toujours son littoral atlantique comme en témoigne la présence d'une unité des gardes-côtes (rectangle blanc au Sud de Battery Park), qui constituent à part entière une des grandes armes du vaste système militaire étatsunien aux côtés de l’US Navy, de l’US Air Force, du corps des Marines et de l’Armée de Terre.

Aujourd'hui cette pointe sud de Manhattan est avant tout tournée vers le tourisme et a fait l'objet d'une politique de reconquête urbaine et de réappropriation de son front d'eau. Une ferme urbaine a été aménagée dans Battery park (identifiable aux rayures horizontales). Sur les quais, l'ancien BMB a retrouvé son faste et a été réaménagé. Il transporte désormais par ferry vers l'île voisine de Governor Island (non visible sur le cliché), touristes et locaux sur cet ancien fort, accessible depuis 2003 seulement, où a été entrepris une vaste opération de réaménagement (construction de voies cyclables, food trucks, visites de musées, fermes urbaines, festival de musique …).


Chinatown et Little Italy

“Peut-on connaitre l’univers ? Mon dieu, il est déjà assez difficile de trouver son chemin dans Chinatown” (Woody Allen, Getting Even, 1971). Dans l’une de ses citations les plus connues, le cinéaste newyorkais Woody Allen laisse imaginer l’atmosphère remuante et confuse de ce qui a été longtemps l’un des quartiers les plus foisonnants et industrieux de Manhattan.

De Little Italy à Chinatown : évolution croisée des migrations internationales

Le quartier représenté est celui de l’Ouest Chinatown, qui inclut, en plus du quartier chinois, le sud de Little Italy, à l’extrême Nord de l’image, et l’ancien quartier historique de Five Points, au sud de l’image. Il regroupe encore 100 000 habitants de nationalité chinoise, soit près de 80 % de la population du quartier, et représente l’une des plus fortes concentrations de la diaspora chinoise hors d’Asie alors que l’ancien quartier italien - Little Italy - n’abrite plus qu’une minorité de descendants d’immigrants italiens. Au travers de cette évolution croisée se sédimentent sur ce territoire réduit près de deux siècles d’histoire et de politique migratoires new-yorkaise et étasunienne.

Le sud de Canal Street sur l’image, à l’ouest du pont de Manhattan, se présente comme un ilot de forme oblongue aux rues irrégulières, incurvées, étroites et sombres qui s’intègre fort mal au Grid, ce maillage très régulier et orthogonal de rues et d’avenues mis en place à partir 1811. Nous sommes en effet ici sur l’ancien quartier historique de Five Points. Là, au tout début du XIXè siècle, sur une zone marécageuse infestée de moustiques et polluée par les déchets des usines locales s’était développé un vaste bidonville. Ses habitants étaient les migrants les plus pauvres, en particulier les Irlandais arrivés après la Grande Famine (1845-1852) et qui vivaient dans une grande précarité (chômage, maladies, forte mortalité infantile, violence) comme l’a peint Martin Scorcèse dans son film Gangs Of New York (2002).

Pourtant, loin d’être une enclave purement réduite à sa violence, Five Point a aussi été un des premiers melting-pot des États-Unis où cultures africaine, anglaise, irlandaise, puis juive et italienne, se sont côtoyées et mélangées dans des lieux, des pratiques culturelles et des engagements politiques communs. Dans les années 1880, la ville entreprend de raser le bidonville au nom de théories hygiénistes (assèchement des marécages, création de parcs) et afin d’assurer un contrôle social de ces classes « dangereuses » : construction de bâtiments administratifs modernes, en particulier des tribunaux (Court Suprême et sa forme panoptique au bas de l’image) et des prisons (ouest de l’ancien quartier).

Les tènements, immeubles de rapports collectifs, emblématiques de New York

Le Nord de Canal Street fait apparaitre un urbanisme plus régulier. Il est constitué de tenements (ou tenement houses), immeubles de rapports, collectifs, emblématiques de New York. Décris par le photographe Jacob Riis à la fin du XIXè siècle dans son livre How The Other Half Lives (1890) pour alerter l’opinion publique sur les problèmes de misère et surpopulation, ces immeubles répondent à une nécessité : accueillir un nombre croissant de migrants. En effet, les années 1880 constituent l’apogée de l’immigration européenne aux États-Unis. Au début du XXè siècles, cette immigration est dominée par les Italiens, qui s’installent de part et d’autre de Canal Street, c’est-à-dire sur la totalité de l’espace couvert par ce zoom, et par les populations d’Europe centrale et orientale, juives en particulier qui s’installent plus à l’Est, dans le Lower East Side.

Cet afflux massif s’accompagne alors de logiques complexes de ségrégation ethno- raciale résultant, comme l’analyse par exemple la géographe Sonia Lehman-Frich,  à la fois d’actes intentionnels de discrimination, de forces économiques structurelles et de la somme de décisions individuelles. A son apogée, en 1910, le quartier compte 10 000 italiens. Ils ont recréé en Amérique une communauté à dominante napolitaine avec sa langue, ses habitudes, ses restaurants, ses institutions culturelles, financières, religieuses (églises) et culturelles (fête de San Gennaro, le saint patron de Naples) et aussi une branche active de la mafia.

L’immigration chinoise est plus récente. Longtemps restreinte par des lois racistes (Chinese Exclusion Act de 1882), il faut attendre l’Immigration and Nationality Act de 1965 - promulgué par le Président Johnson dans le contexte du mouvement des droits civiques - pour qu’elle se développe. Elle concerne alors surtout des Cantonnais fuyant la dictature maoïste, ainsi que des Hongkongais. Cette population s’implante autant dans Little Italy que dans Lower East Side, qui sont des quartiers alors délaissés par des populations résidentes en mobilité sociale ascendante. Comme les italiens avant eux, les migrants chinois recréent des associations politiques et communautaires (les Tongs), des lieux de culture et de sociabilité.

Un processus de gentrification et mobilités des Chinatown newyorkais

Aujourd’hui le quartier de Little Italy a perdu de son lustre. Les restaurants et boutiques ne sont qu’un verni assez superficiel et le quartier ne compte plus par exemple qu’une très faible population italienne. Le quartier chinois de Manhattan est encore animé et trépidant, la population d’origine chinoise nombreuse. Mais jusqu’à quand ?

En effet, le quartier subit peu à peu un processus de gentrification. Au nord-ouest, le quartier branché de Soho tend à s’étendre en même temps que des immeubles de luxe sont construits. Au sud-est, à proximité du pont, on constate aussi que se développent de nouveaux projets immobiliers sur d’anciens immeubles insalubres détruits. Cette gentrification se traduit par un processus de diversification économique et culturelle. Mais dans un quartier populaire principalement composé d’anciens tènements, elle pousse aussi de plus en plus les populations asiatiques vers d’autres Chinatown satellites, moins centraux, celui du Queens en particulier.


Les lieux du pouvoir : l’Hôtel de Ville et les tribunaux de justice

L'Hôtel de ville de New York (City Hall) se présente comme un pavillon blanc, de style georgien, coiffé d'une rotonde au milieu d'un parc (City Hall Park). Il s'agit encore aujourd'hui de la plus vieille mairie des Etats-Unis encore en activité. Le maire y dispose de ses bureaux et y célèbre des mariages. Les fonctions administratives municipales se trouvent elles dans le Manhattan Municipal Building, un imposant gratte-ciel à la forme arquée, sur la droite de l'image. En haut de l'image, un bâtiment massif, à l'architecture moderniste, domine une place : c’est le Federal Plaza. Il regroupe plusieurs agences fédérales, notamment le FBI, le service d'immigration, la sécurité intérieure… Plus au nord, au coin droit de l'image, se trouvent plusieurs tribunaux de justices (affaires civiles, affaires familiales…).

 Ce Civic center apparaît donc comme un lieu de pouvoir, où se sont toujours côtoyés les administrations locales et fédérales, mais aussi les médias et de nombreux groupes de presse. Cette puissance est rendue par la dimension polarisante de ce lieu. C’est un important hub ferroviaire, où se trouve la première station de métro du réseau new yorkais (ligne City Hall-Kingsbridge, 1907). Il est encore bordé par les rocades, bretelles et échangeurs routiers, hérités des principes urbanistes de Robert Moses qui redessine New York sous le mandat de La Guardia (à partir des années 1930) autour de conceptions sociales et progressistes, s'incarnant dans un urbanisme fonctionnaliste, au détriment de l'esthétique et de la qualité de vie.

Ce quartier a ainsi pu être considéré comme l'incarnation parfaite de la ville et de ses excès, de la Metropolis moderne, à la fois corrompue (par la relation étroite entre urbanisme, justice et politique qui s'y joue) et aliénante pour l'humanité (par la place du métro, de la voiture, par les prisons qui la bordent, par l'absence de nature). Il a été par exemple une source d'inspiration pour la Gotham City de Batman.

Pourtant, cet espace ratissé, transformé, uniformisé a aussi donné lieu à des découvertes inattendues, à d'étranges retours de l'histoire locale, métropolitaine et nationale. Ainsi, au début des années 1990, on y exhume les restes de 400 esclaves africains dans le cimetière qui leur était dévolu à l'extérieur de Wall Street, rappelant le passé esclavagiste et ségrégationniste de la ville. On le distingue sur l'image par la petite tache verte entre City Hall et Federal Plaza, qui atteste que le lieu sous la pression populaire fut non seulement préservé, mais classé comme monument national et doté d'un Mémorial : l'African Burial Ground.


Brooklyn : un quartier en profonde refonte urbaine

Cette photo satellite couvre une portion du quartier de Brooklyn. Nous sommes a Brooklyn Heights au Sud-Est de Manhattan, par-delà l'East River, sur l'ile de Long Island. Deux espaces apparaissent distinctement, séparés par des voies rapides : au nord et à l'ouest, un littoral dont on devine à son trait de côte artificialisé l'ancienne vocation industrielle, au centre un quartier résidentiel, où se mêlent habitat et espaces verts, soit une suburb.

Entrepôts, friches et reconquête urbaine

Au Nord du pont de Brooklyn se devinent encore les traces d’anciens entrepôts. Ils étaient accolés tout le long du littoral et servaient de lieu de stockage pour le sucre, le thé, le café, l’alcool, … Ces marchandises y étaient déposées des bateaux, avant d’être redistribuées à Manhattan par la ligne de Ferry. Ces magasins étaient complétés, un peu en retrait, par des usines de transformation (torréfaction, boites en carton…). Elles formaient une forteresse industrielle de briques et ciment, parcourue de routes pavées traversées par des rails.

Dans les années 1950, l’évolution du commerce maritime mondial amène de profondes transformations fonctionnelles et urbaines. Au Sud du pont Brooklyn, le littoral va être modernisé avec l’érection de terre-pleins afin d’attirer, sans grand succès, des bateaux de tonnages plus gros. Le Nord, trop proche du pont, est laissé en friche industrielle avant de connaitre dans les années 1980 un redressement spectaculaire. Renommé DUMBO par un habile marketing urbain, il attire alors dans des usines réhabilitées devenues à la mode des galeries d’art, des théâtres mais aussi des starts up. Ce n’est que plus récemment que littoral à l’ouest de la photo a été réaménagé par des espaces verts et des lieux de loisirs aménagés sur les terre-pleins.

L’intégration du marge : un des laboratoires de la suburbs nord-américaine  

En retrait du littoral se trouve le quartier de Brooklyn Heights. Il doit son développement autant à la construction en 1814 d’un ferry à vapeur entre Manhattan et le village de Brooklyn, qui en favorise l’urbanisation, qu’aux investissements du promoteur et planificateur Henry Pierrepont, qui imagine ici ce qui est peut-être la première banlieue dortoir de l’histoire. De quelques dizaines de maisons au début du XIXèm siècle, le lotissement passe à 600 unités en 1860 avant de couvrir tout l’espace en 1890, peu après l’inauguration du pont de Brooklyn. Avant la guerre de Sécession (1861-1865), c’est un haut lieu du mouvement abolitionniste, autour de l’Église de Plymouth qui est la plaque tournante de l’Underground Railroad et qui accueille les esclaves Noirs fuyant le Sud et les aide à gagner le Canada. Le quartier est élégant et joue le rôle d’un centre culturel, qui attire artistes et écrivains comme W.E.B Du Bois, Walt Whitman et plus tard Arthur Miller ou Truman Capote.

Un temps menacé par la construction de tours que l’on voit à droite de l’image,, Brooklyn Heights est aujourd’hui préservé et conserve sous ses promenades arborées son charme bucolique. Il reste l’incarnation de ce qu’a été la banlieue américaine - la suburbs - pensée comme un lieu d’harmonie sociale qui, dans un idéal post-jeffersonien dépasserait « la traditionnelle dichotomie ville-campagne » pour incarner la quintessence des valeurs spirituelles, morales, religieuses et sociales qui fondent les Etats-Unis.


New-York City, la plus grande ville des États-Unis vue par le satellite Sentinel 2, le 17/07/2015. Cette image a une définition de 10m au sol

On distingue sur cette image les cinq arrondissement  : l'île de Manhattan au centre, les quartiers de Brooklyn et du Queens à droite, le Bronx en haut à droite et Staten Island en bas à gauche

contains modified Copernicus Sentinel data (2015), processed by ESA, CC BY-SA 3.0 IGO

D’autres ressources

- Le Goix Renaud : New York, collection Atlas Mégalopoles, Autrement, Paris, 2009.

- Lussault Michel, Hyper-lieux, Paris, Seuil, 2017

- Pouzoulet Catherine, Enjeu culturel et nouvelles politiques urbaines: l’exemple de New York, de Time Square à Ground Zero, Villes en Parallèle, 2004

- Whitman Walt, Leave of Grass, Penguin Classics, 1961


Contributeur

Jean-Louis Bonnaure et Arthur Plaza, Lycée Francais de New York