Le Havre : le port du Grand Paris, un port de la Nothern Range européenne

SituĂ© sur la rive droite de l’extrĂ©mitĂ© de l’estuaire de la Seine, la ville du Havre se confond depuis sa crĂ©ation par François 1er avec son port. Second port français pour le trafic global derriĂšre Marseille, Le Havre est le premier port pour le trafic des conteneurs (2,9 millions de boites en 2017) et le 6° de la Nothern Range du Nord-Ouest europĂ©en qui se dĂ©ploie du Havre Ă  Hambourg. CompĂ©titivitĂ© portuaire et recomposition d’un espace essentiellement industrialo-portuaire en sont donc les dĂ©fis majeurs.
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Le Havre : la ville-port de l’estuaire de la Seine

A la pointe du Pays de Caux oĂč la Seine se jette dans la Manche, la ville du Havre prĂ©sente une trame urbaine profondĂ©ment marquĂ©e par son site et l’histoire de la ville

Des contraintes naturelles trÚs présentes

La coupure topographique opposant la ville haute et la ville basse est un fait majeur d’autant que l’extension de la ville est bloquĂ©e Ă  l’Ouest par la mer et au Sud par la Seine. Le talus appelĂ© « cĂŽte » localement court sur 7 km avec un dĂ©nivelĂ© important dans sa partie supĂ©rieure (identifiable sur l’image par le liserĂ© de vĂ©gĂ©tation ouest-est au centre de l’image). La croissance spatiale de la ville ne peut que se faire au nord et Ă  l’est Ă  l’assaut du plateau ou Ă  l’est, le long de la vallĂ©e de la LĂ©zarde, qui coule du nord pour se jeter dans la Seine au niveau d’Harfleur.

Une ville liée à son port

C’est d’ailleurs pour faire face Ă  l’envasement du port d’Harfleur que François 1er souhaite construire un grand port sur la Manche. Les premiers bassins du Havre s’imbriquent donc dans la citĂ© et sont encore aujourd’hui au cƓur de la ville. Progressivement les nouveaux bassins de plus en plus grands se dĂ©veloppent plus au sud et s’éloignent de la ville ; un cap est franchi avec la construction d’une Ă©cluse en 1971 qui rend accessible la zone industrielle aux navires de 250 000 tonnes.

ParallĂšlement se dĂ©veloppe une vaste zone industrialo-portuaire (ZIP) le long de deux canaux fruit de la politique d’amĂ©nagement du territoire qui comme Ă  Dunkerque et Marseille lie le port et l’usine. Enfin une nouvelle digue de 3,5 kilomĂštres agrandit l’espace portuaire (opĂ©ration Port 2000) au dĂ©triment de l’estuaire pour accueillir les porte-conteneurs gĂ©ants Ă  partir de 2006.

De forts contrastes socio-spatiaux

L’imbrication de la ville et de son port est trĂšs marquante au sud de la ville oĂč le document permet d’identifier des espaces d’habitat mĂȘlĂ©s Ă  l’activitĂ© industrialo-portuaire au sud de la voie ferrĂ©e qui apparaĂźt comme une importante discontinuitĂ© du tissu urbain. Certains quartiers y forment mĂȘme des enclaves.

Au delĂ , le centre-ville est nettement identifiable par son aspect gĂ©omĂ©trique dominĂ© par l’HĂŽtel de Ville et ouvert sur de larges perspectives dans une alternance d’immeubles collectifs issus de la reconstruction d’aprĂšs-guerre due Ă  l’architecte Auguste Perret et inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 2005. Le reste de la ville basse forme un habitat pĂ©ricentral ancien en cours de mutation.

La ville haute est une alternance de quartiers d’habitat pavillonnaire et de trois quartiers de grands ensembles, le plus important se situant Ă  l’est avec 10 000 logements (Caucriauville). A noter l’existence de deux coupures vertes rĂ©crĂ©atives de 250 et 150 hectares.  Outre le centre-ville, les espaces les plus rĂ©sidentiels se situent prĂšs du littoral Ă  l’ouest (Sainte-Adresse) et en haut de la cĂŽte bĂ©nĂ©ficiant d’une large vue sur la mer ou sur l’estuaire.

Au delĂ  de cet espace dĂ©limitĂ© par les axes routiers bien visibles de la zone (Ă©changeurs Ă  l’entrĂ©e de ville Ă  l’est et le contournement Nord), le tissu urbain s’étend largement Ă  l’est formant une banlieue, d’Harfleur Ă  Montivilliers, et plus modestement au Nord oĂč l’on passe trĂšs rapidement Ă  un espace rĂ©sidentiel dans un cadre de paysage de parcellaire ouvert Ă  dominante rurale.

Des recompositions qui creusent le fossé ville basse/ville haute

Si trois grands centres commerciaux sont identifiables en pĂ©riphĂ©rie (au Nord, dans la vallĂ©e de la LĂ©zarde et Ă  l’extrĂ©mitĂ© est), l’essentiel des activitĂ©s de services se concentre dans la ville basse : activitĂ©s administratives, culturelles, rĂ©crĂ©atives.

Plusieurs chantiers urbains se sont succĂ©dĂ© utilisant les friches ferroviaires, industrielles et portuaires donc touchant la ville basse : universitĂ© et conservatoire de musique (au Nord de la gare), rĂ©novation des Docks (toitures couleur brique) le long des bassins du XIXĂšme siĂšcle qui abritent une antenne universitaire, une salle de sport, un complexe aquatique du Ă  Jean Nouvel, un centre de spectacles et congrĂšs, un centre commercial, restructuration de l’entrĂ©e de ville au niveau de la gare (building de la CCI identifiable au niveau du bassin nord-est) et plus loin la silhouette Ă  la toiture bleutĂ©e du stade multifonction OcĂ©ane inaugurĂ© en 2012.

Le front de mer a Ă©tĂ© rĂ©amĂ©nagĂ© (pelouses et structures dĂ©montables abritant des restaurants visibles le long de la plage) permettant Ă  la ville d’obtenir le label de station balnĂ©aire.

Zooms d’étude


Un pays de hautes falaises

A l’extrĂ©mitĂ© de la plage du Havre commencent les falaises crayeuses, rebord occidental du plateau du Pays de Caux. Cette muraille calcaire, haute en moyenne de 80 Ă  100 m qui tombe brutalement dans la mer se dĂ©veloppe du Havre vers le nord sur 140 km et constitue les plus longues falaises de France. On passe sans transition de l’espace continental Ă  l’espace maritime et la vie littorale n’a pu se dĂ©velopper que dans les Ă©chancrures exploitĂ©es par de petits fleuves cĂŽtiers plus au Nord de l’image. De fait, sur le plateau est installĂ© l’aĂ©roport de la ville identifiable par sa longue piste (2 300 m) permettant d’accueillir des avions gros porteurs.

L’axe routier principal qui monte de la ville vers le Nord (identifiable par ses ronds-points successifs) sĂ©pare la commune rĂ©sidentielle de Saint-Adresse sur sa gauche du Havre sur sa droite. La premiĂšre voit des rues sinueuses et un habitat individuel qui s’adapte aux pentes et bĂ©nĂ©ficie pour une part d’une vue sur la mer. La seconde voit voisiner l’habitat pavillonnaire et une zone d’immeubles collectifs. Cette zone mixte associe habitats, activitĂ©s industrielles (grande toiture blanche de l’usine des CafĂ©s Legal, tĂ©moigne du passĂ© cafĂ©ier de la ville) et de services Ă  la population (terrains de sports, structures de santĂ©, caserne de pompiers
). Le front d’urbanisation progresse vers le Nord jusqu’à l’aĂ©roport oĂč arrive l’axe routier du contournement nord de la ville : le chantier de l’éco-quartier du Grand Hameau en construction y est visible.


Un centre-ville à forte identité

La ville d‘Auguste Perret
 
Le centre-ville est nettement identifiable par son aspect gĂ©omĂ©trique et ses immeubles trĂšs homogĂšnes, alignĂ©s et issus de la reconstruction aprĂšs la Seconde Guerre mondiale qui l’avait rĂ©duit Ă  un champ de ruines. EntiĂšrement rebĂąti en bĂ©ton armĂ©, le centre a Ă©tĂ© l’objet, sous la direction de l’architecte Auguste Perret, d’une reconstruction unique en son genre par son Ă©tendue, sa cohĂ©rence constructive et les techniques de prĂ©fabrication. Bel exemple de perception et de reprĂ©sentation spatiales : longtemps dĂ©nigrĂ© pour sa grisaille, sa tristesse et ses larges ouvertures oĂč s’engouffre le vent, il est dĂ©sormais cĂ©lĂ©brĂ© depuis son classement au Patrimoine mondial de l’Unesco.

L’ensemble a Ă©tĂ© complĂ©tĂ© par deux autres Ă©lĂ©ments majeurs. PremiĂšrement, en 1961, le MumA, musĂ©e d'art moderne AndrĂ©-Malraux (reconstruction du musĂ©e des Beaux-Arts dĂ©truit pendant la guerre) situĂ© Ă  l'entrĂ©e du port (toit blanc) et qui possĂšde la plus riche collection impressionniste de province. DeuxiĂšmement, en 1982 le Volcan, Ɠuvre de l’architecte brĂ©silien Oscar Neimeyer qui abrite une mĂ©diathĂšque et une scĂšne artistique pluridisciplinaire dans le prolongement du vieux bassin du commerce (1820).  

Le Havre, porte océane de Paris

La carte de la maritimitĂ© contribue aussi en effet Ă  cette attractivitĂ© : les vieux bassins, Ă  l’interface ville-port sont dĂ©sormais valorisĂ©s : base nautique pour le bassin du commerce, port de plaisance de 200 places dans le bassin Vauban qui complĂšte les 1 150 places en eau profonde du port principal situĂ© dans la partie nord de l’avant port.

Au sud-est ont identifie un bassin abritant quelques bateaux de pĂȘcheurs et le Terminal de Grande-Bretagne oĂč un navire de Brittany Ferries, bien visible sur l’image, assure une liaison quotidienne avec Portsmouth. Mais surtout un des deux quais de la Pointe de Floride, qui est le terminal croisiĂšre du Port offrant 1 500 m de linĂ©aire de quais. Cette activitĂ© de croisiĂšre est en plein essor : presque 400 000 passagers en 2017 pour 129 escales de paquebots.


Le Havre, second port de France

Le poids des hydrocarbures

Le zoom porte d’abord sur les principaux bassins de marĂ©e (ThĂ©ophile Ducrocq et RenĂ© Coty) du port du Havre. Sur les quais nord se trouve le complexe agro-alimentaire avec d’importantes installations de rĂ©frigĂ©ration, Le Havre est en outre le premier port mondial pour les vins et spiritueux et au premier rang français pour le cafĂ© (150 000 tonnes/an). On identifie ensuite une forme de radoub, bassin qui permet la mise Ă  sec de navires pour l’entretien et les rĂ©parations. Suit le terminal minĂ©ralier avec une partie publique et une partie stockant le charbon pour la centrale thermique EDF dont les deux cheminĂ©es dominent la zone portuaire.

Mais l’essentiel du trafic (40 millions de tonnes sur 73 en 2017) est constituĂ© par les vracs liquides, en majoritĂ© le pĂ©trole brut. Les installations de la CIM – Compagnie Industrielle Maritime occupent tous les quais sud, permettant rĂ©ception, stockage et transfert de 2,4 millions de mÂł de brut et 1,7 million de mÂł de produits raffinĂ©s. Le Havre est ainsi la pointe terminale d’un vaste complexe pĂ©trochimique rĂ©unissant plusieurs raffineries et qui s’étend vers l’amont sur la Seine.

Port 2000 et conteneurs : la volonté de rester un « main port » de la Nothern Range

Au fond de ces bassins se trouve l’écluse François 1er, , sas vers la ZIP et les quatre terminaux conteneurs. Ils formaient deux sous-ensembles de part et d’autre de l’écluse avant la crĂ©ation de Port 2000 (deux ne sont plus utilisĂ©s). L’image permet de comprendre la nĂ©cessitĂ© de l’opĂ©ration Port 2000 : quais trop dissĂ©minĂ©s, de longueur et de profondeur insuffisantes. Les bassins Ă  flot - qui assurent un niveau d’eau constant face aux jeux des marĂ©es - prĂ©sentent le handicap du passage de l’écluse, soit une contrainte de 2h30 Ă  3 heures d’éclusage par passage. De mĂȘme, les bassins de marĂ©e nĂ©cessitent des transferts entre terminaux et de navire principal Ă  feeders, coĂ»teux en termes de « brouettage » et autres opĂ©rations de manutention.

L’opĂ©ration Port 2000 est le nom de la grande opĂ©ration d’amĂ©nagement et de dĂ©veloppement portuaire qui se dĂ©ploie entre 2001 et 2006. Les nouvelles installations ont nĂ©cessitĂ© une nouvelle digue, un second chenal et des quais Ă  l’extĂ©rieur de l’enceinte traditionnelle du port. Dix des douze postes prĂ©vus sont en fonctionnement avec des atouts dĂ©cisifs par rapport aux  autres terminaux. Ils prĂ©sentent des quais rectilignes trĂšs long optimisant son utilisation et celle des outillages, des terre-pleins d’au moins 500-600 mĂštres de profondeur pour permettre une gestion efficace des parcs, des hauteur d’eau minimale de 16 mĂštres pour accueillir les plus gros navires (plus de 20 000 boites depuis 2017) dans toutes les conditions de marĂ©e.

Ce nouveau dispositif assure une bien meilleure fluiditĂ© d’accĂšs au port et de navigation Ă  l’intĂ©rieur du port (pas d’écluse, manƓuvres aisĂ©es et sures – largeur de 350 mĂštres pour manƓuvre de croisement, cercle d’évitage de 600 mĂštres , minimisation des risques de temps d’attente).
De fait, Le Havre demeure le 5° port du Northern Range pour le trafic conteneur (2,9M d’EVP ou boites reprĂ©sentant plus de 28 Mt).

Des faiblesses terrestres face à la concurrence européenne

Pour autant, se pose une question essentielle pour la compĂ©titivitĂ© du port : les acheminements et les dessertes. Or les terres-pleins des postes de Port 2000 ne sont pas reliĂ©s Ă  une ligne de voie ferrĂ©e et/ou Ă  la desserte fluviale. La rĂ©alisation d’une chatiĂšre - qui consiste Ă  crĂ©er un chenal protĂ©gĂ© par une digue en ouvrant la digue sud du port historique et la digue nord de Port 2000 - a enfin Ă©tĂ© actĂ©e en 2018, mais sera une rĂ©alitĂ© au plus tĂŽt en 2023.

Dans l’immĂ©diat, existe un terminal multimodal plus Ă©loignĂ© le long du canal du Havre dans la ZIP donc nĂ©cessitant une rupture de charge, qui n’a traitĂ© que 145 000 boites en 2017. 86 % des conteneurs utilisent la route, 10 % le fleuve et seulement 4 % le rail alors qu’à Anvers la route ne compte que pour 52 %, le rail 8 % et le fleuve 37 %.

Si la situation gĂ©ographique du port du Havre est un atout Ă  l’entrĂ©e de la Manche (premier touchĂ© pour les importations, dernier pour les exportations), le potentiel dĂ©mographique et Ă©conomique de son arriĂšre-pays, ou hinterland, est plus faible que celui de ses concurrents plus centraux et mieux desservis en infrastructures terrestres, en particulier Rotterdam et Anvers sur le delta du Rhin et desservant une large partie de l’Allemagne.


Une ZIP accolée au port

L’écluse François 1er donne accĂšs Ă  la ZIP, un vaste espace de 6 000 hectares compris entre le Canal du Havre Ă  Tancarville au nord (qui permet d’éviter la navigation dans l’estuaire pour les navires remontant la Seine) et l’estuaire au sud dĂ©veloppĂ© Ă  partir de la fin des annĂ©es 1960. Un second canal la parcourt partiellement au sud (Grand canal du Havre)

L’extrĂ©mitĂ© occidentale visible ici renvoie Ă  la vocation initiale industrielle de la zone qui est d’abord une plate-forme pĂ©troliĂšre et chimique. Trois entreprises de stockage d’hydrocarbures et produits chimiques et deux entreprises chimiques sont identifiables par leurs sphĂšres alors qu’à l’est de l’image se profile la raffinerie et l’usine pĂ©trochimique du groupe Total. Le seul « intrus » au nord-ouest de la zone est l’usine Aircelle, filiale du groupe aĂ©ronautique Safran qui construit des nacelles, terme qui dĂ©finit capots qui entourent et protĂšgent les moteurs d’avions.

Ce n’est que plus en amont au voisinage des ponts de Normandie et de Tancarville et des autoroutes A29 et A13 que s’égrĂšnent les parcs logistiques alors que les usines Renault (montage automobile) et Lafarge (ciment) tĂ©moignent de la fonction initiale de la ZIP et que la rĂ©serve naturelle nationale de l’estuaire rappelle l’importance des enjeux environnementaux. Ainsi le projet de prolongement du Grand Canal du Havre jusqu’à Tancarville pour rejoindre la Seine a Ă©tĂ© abandonnĂ©.

Contributeur

Jean-Francois Joly, Professeur émérite en CPGE, Le Havre