Djibouti : un Etat stratégique de la Corne de l’Afrique au débouché de la Mer rouge et du détroit de Bab-el-Mandeb

Djibouti est un Etat modeste par sa taille. Il s’étend sur une surface de 23.200 km² (soit deux fois la surface de la région Ile de France) et accueille 940.000 habitants. C’est la situation géographique du pays qui lui confère un statut particulier et sans équivalent dans le monde. En effet, la République de Djibouti est située au débouché de la Mer Rouge, à proximité immédiate du détroit de Bad-el-Mandeb. C’est un point de passage obligé sur la route maritime entre l’Europe et l’Asie et un point de jonction entre la Péninsule Arabique et l’Afrique de l’est. Ces facteurs y expliquent la présence de nombreuses bases militaires étrangères (France, Etats-Unis, Chine, Japon, Italie, Espagne) et l’importance croissante des intérêts chinois dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie.

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Légende de l’image

Situé sur la côte ouest de la mer Rouge, cette image de Djibouti a été prise par un satellite Pléiades le 23/05/2018. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m .

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Présentation de l'image globale

Djibouti : dans un site exceptionnel,
une agglomération aux mutations profondes

Cette image permet de visualiser le cloisonnement des espaces géographiques au sein de l’agglomération de Djibouti. Les zones urbanisées occupent le centre de la photo. Les deux principales - Balbala et la presqu’ile - sont séparées l’une de l’autre à la fois par un corridor vert, formés de l’estuaire et du cours de l’Oued Ambouli, et par les axes ferroviaires qui se dirigent vers l’Ethiopie. Les espaces périphériques sont dédiés aux activités logistiques et militaires. Les installations de transport et les bases militaires occupant ainsi respectivement pas moins de 7,5% et 4,5 % de l’espace dans la ville soit autant que l’espace urbain (environ 11 %). Les habitants de Djibouti sont ainsi confrontés quotidiennement à la vocation commerciale et militaire de leur pays.

Renforcement du hub logistique, zone franche et diversification économique

Cette image va connaitre deux évolutions majeures dans les années à venir qui vont renforcer davantage encore l’image d’une ville à la démographie dynamique et dont la vocation est de constituer un hub logistique.

Sur les zones actuellement recouvertes de végétation à l’est de la commune de Balbala vont émerger de nouveaux espaces dédiés à la logistique dans le cadre de la création de la zone franche de Djibouti, la Djibouti International Free Trade Zone (DIFTZ). Ainsi, c’est 7 % (4 500 ha.) supplémentaire du territoire de la ville qui sera dédié d’ici 2028 aux activités logistiques.

Ces investissements sont essentiels au pays, dans la mesure où le secteur des transports est le poumon économique du pays puisque plus de 27 % du PIB résulte des activités dans ce secteur économique. Cette dépendance à l’égard d’une activité aussi soumise aux turbulences de la mondialisation a incité les autorités à envisager une diversification de l’économie et en particulier de développer le tourisme - le plan vision Vision Djibouti 2035 envisage ainsi l’accueil de dix fois plus de touristes d’ici 2035, la pêche et l’industrialisation (offshoring).

L’agglomération de Djibouti : désertification, boom démographique et habitats précaires

L’agglomération de la ville de Djibouti qui concentre déjà 570.000 habitants constitue un pôle d’attraction pour les populations du pays. La seconde ville du pays, Ali Sabieh, vient loin derrière avec seulement 25.000 habitants. La démographie de la ville de Djibouti est très dynamique. En effet, la ville accueille environ 15.000 à 20.000 nouveaux habitants chaque année.

Cet afflux de population se traduit par le développement d’habitations précaires dans les quartiers de bidonvilles, comme en témoigne le quartier de Balbala (au centre de l’image). Afin d’absorber ces flux de nouveaux arrivants dans la ville, au sud du quartier de Balbala, les zones urbanisées vont s’étendre.

Cette explosion démographique dans la capitale du pays est provoquée par le dépeuplement de l’intérieur du pays, en raison en particulier des difficultés d’accès à l’eau souterraine - il n’existe pas de cours d’eau pérennes dans le pays - et des sécheresses récurrentes qui provoquent un processus de désertification accéléré


Image régionale

Cette image capturée par la mission Copernicus Sentinel-2B le 6 janvier 2019 a une résolution native de 10m.
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Un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Asie : dynamique portuaire et câbles sous-marins

30.000 navires transitent chaque année par le port de Djibouti, comme l’illustre les nombreux bateaux stationnant au large en attente d’accostage. Le trafic en provenance du continent asiatique est évalué à 59 % du trafic total. Les flux maritimes en provenance d’Europe ne représentant seulement que 21 % du trafic total.

Djibouti est aussi le point d’entrée de sept câbles sous-marins. D’autres câbles vont aussi aboutir dans le pays. Djibouti est ainsi un hub régional en matière de numérique. C’est ainsi que des liaisons en fibres optiques ont été installées en direction de l’Ethiopie. Le pays, et en particulier la capitale, profite aussi largement de cette situation, puisqu’en 2018, le réseau 4G+ a été installé.

Cette image est un zoom de la vue précédente capturée par le satellite Sentinel-2B le 6 janvier 2019.


Djibouti

Une porte d’entrée des flux commerciaux à destination du continent africain, tout particulièrement de l’Ethiopie

L’activité du port de Djibouti est largement consacrée aux échanges vers l’Ethiopie. 70 % du trafic du port de Djibouti est en effet, à destination ou provient de ce pays voisin. Achevée en 2016, la rénovation de la ligne de chemin de fer entre Addis Abeba et le port de Djibouti, d’une longueur de 752 kilomètres et financée par des capitaux chinois, permet de rapprocher ces deux capitales qui sont désormais à douze heures de temps l’une de l’autre.

Ainsi, le port de Djibouti est l’unique point d’entrée et de sortie des flux commerciaux de la ville d’Addis Abeba. Toutefois, cette position privilégiée est aussi dépendante des relations entre l’Erythrée et l’Ethiopie, dont le réchauffement en cours depuis 2018 peut modifier à terme l’activité du port de Djibouti. De même, l’extension du port de Berbera au Somaliland voisin - une fois qu’elle sera achevée - devrait aussi détourner une partie du trafic logistique au détriment du port de Djibouti.

Une importante porte d’entrée et de sortie des migrants dans un espace régional conflictuel

Djibouti est une terre d’accueil, dans la mesure ou si le pays n’offre pas des conditions de vie plus favorables que dans les pays voisins, il constitue un havre de paix recherché. La présence d’importantes bases militaires étrangères favorise cette situation. Ainsi, en janvier 2019, près de 30.000 réfugiés sont installés dans le pays. Ils proviennent principalement des deux pays voisins qui sont en situation de conflits : le Yémen et la Somalie.

Les migrants africains, quasi exclusivement des Ethiopiens, transitent par Djibouti afin de rejoindre la péninsule arabique, principalement l’Arabie Saoudite, dans le but de trouver des conditions de vie meilleure. Leur nombre est très significatif. C’est environ 200.000 migrants - donc, quasi exclusivement des Ethiopiens – qui chaque année affluent à Djibouti dans le but de rejoindre la péninsule Arabique. 150.000 d’entre eux réussissent à atteindre les ports du Yémen. Toutefois, cette traversée est particulièrement dangereuse. 700 migrants ont ainsi trouvé la mort entre 2014 et fin 2018 en essayant de traverser le Golfe d’Aden.

La ville de Djibouti est donc un pôle d’attraction des populations rurales et étrangères. Les nouveaux arrivants rejoignent la commune de Balbala dont les quartiers précaires accumulent des retards de développement majeurs. Les deux derniers zooms témoignent de la nature particulière de Djibouti dont le poids politique et économique dépend de présence de ces bases militaires.  

Zooms d'étude


La vielle ville de Djibouti

Sur cette pointe rocheuse, le cap Ras Bir, se déploie la vieille ville de Djibouti d’origine coloniale étroitement associée à la colonisation française initiée en 1862, effective en 1884. Celle-ci débouche en effet sur la création de cette ville-port en 1888, port qui devient port franc en 1949, et la construction du premier chemin de fer à voie unique vers l’Ethiopie entre 1897 et 1917. De 17 000 habitants en 1947, la population passe à 40 000 habitants en 1960.

On trouve dans cette partie de la ville les lieux du pouvoir (palais présidentiel, assemblée, quelques ambassades…), des fonctions résidentielles (maisons privées, hôtels…), commerciales (supermarchés…) et de loisir (cafés, restaurants, clubs, casino…). L’expansion contemporaine se continue vers le sud, enserrant le cimetière d’Ambouli d’un côté, une grande zone commerciale et les nouveaux quartiers chics coté est (ambassade des Etats-Unis, consulat général des EAU, Saudi School…). Le tout s’achève sur la zone de l’aéroport international au sud.   


La commune de Balbala : une large enclave urbaine marginalisée

L’image présente une aire urbaine d’habitations resserrées, aux fortes densités (jusqu’à 600 habitants/ha.) et étendue qui constitue la commune de Balbala. La commune de Balbala regroupe au total la moitié de la ville de Djibouti. Elle est entrain de s’agrandir. Elle est composée principalement de quartiers précaires. Ceux-ci constituent autant de zones pour les exclus. En effet, c’est dans ces quartiers que les populations étrangères qui fuient les guerres et les famines en Ethiopie et en Somalie ont trouvé refuge.

L’exclusion est aussi d’ordre économique, dans la mesure où, selon les statistiques nationales de 2018, 46 % de la population de la commune de Balbala est au chômage. Cette exclusion se manifeste aussi dans les difficultés de l’accès de la population aux services de base. Ainsi, c’est au détriment de ces quartiers de Balbala que les délestages de courant électrique sont pratiqués afin d’alimenter les quartiers aisés de la ville de Djibouti où les habitants sont en mesure de régler leurs factures. De même, 65 % des habitants n’ont pas un accès direct à l’eau. Alors que la ville connaît un climat aride ou désertique avec une moyenne annuelle des températures de 29,5°C, et une moyenne mensuelle en juillet de 35°C.

S’agissant de l’accès à l’alimentation de base, la situation est complexe dans l’ensemble du pays, dans la mesure où Djibouti est dépendant des approvisionnements extérieurs, et donc des cours des aliments sur les marchés mondiaux. Le pays a en effet très peu de production agricole, même si le secteur de la pêche est en voie de relance. Compte tenu de la pauvreté des populations dans la commune de Balbala, à peine 42 % des ménages parviennent à s’alimenter normalement. Les habitants des quartiers précaires sont les premières victimes des désastres naturels qui sont fréquents (tremblements de terre, inondations).

La commune de Balbala constitue ainsi un défi essentiel pour l’évolution du pays dans son ensemble. En effet, les réussites et les ambitions du pays ne peuvent occulter l’expansion de cette large enclave urbaine marginalisée.


Les infrastructures maritimes nord de la ville : une tête de pont civile et militaire de la Chine en Afrique de l’Est

En 2017, la Chine a implanté à Djibouti sa première base militaire à l’étranger. Louée pour dix ans, pour un montant de 17 millions de dollars, elle accueille 400 militaires. Sa fonction officielle est de servir de point d’appui à l’évacuation éventuelle de ses ressortissants qui sont environ un million en Afrique. Cette implantation militaire permet à l’armée chinoise de s’accoutumer à mener des opérations dans des conditions climatiques exigeantes. Par ailleurs, la base chinoise de Djibouti s’intègre à un dispositif plus vaste, puisque la Chine dispose déjà de facilités portuaires pour ses navires de guerre aux Maldives et aux Seychelles.

L’ambition de la Chine semble bien être de s’emparer du contrôle de vastes espaces maritimes et terrestres afin de garantir la pérennité de ses activités commerciales et de ses approvisionnements. Dans ce cadre, Djibouti devrait constituer la future porte de sortie, à destination de la Chine, à la fois des productions industrielles fabriquées dans les nouvelles manufactures chinoises en Ethiopie et aussi des hydrocarbures extraits dans la région.

La société chinoise Poly-GCL a en effet découvert des réserves de gaz et de pétrole dans l’Ogaden. Un gazoduc de plus de 700 kilomètres est déjà en cours de construction par les Chinois. Un oléoduc qui relierait les puits de pétrole du Sud Soudan à Djibouti est aussi envisagé. Tous ces projets s’inscrivent dans la stratégie de la Nouvelle Route de la Soie. Ils vont faire de Djibouti un maillon essentiel de la stratégie extérieure de la Chine.


La zone de l’aéroport international d’Ambouli concentre les principales bases militaires occidentales

La rente qui provient des bases militaires équivaut à 3 % du PNB. Elle est supérieure au revenu des exportations du pays qui s’élèvent à peine à 104 millions d’euros par an. Les principales bases militaires sont localisées en bordure de l’aéroport international d’Ambouli. Elles accompagnent la destinée du pays.

Depuis son indépendance en 1977, la France dispose d’une présence militaire, qui est aujourd’hui évaluée à 1 450 hommes. Depuis 2003, Djibouti accueille aussi la plus grande base militaire américaine sur le continent africain. Les Etats-Unis déploient près de 3 200 militaires à Djibouti. Le Japon dispose pour sa part d’une présence militaire réduite (180 hommes équipés de blindés légers dans une base de 20 hectares).

L’Espagne maintient aussi un contingent modeste (50 hommes) localisé sur la base française. Il est en particulier chargé de mettre en œuvre des avions de surveillance maritime dans le cadre de l’opération européenne Atalanta. Cette mission de l’Union européenne a pour objet de protéger les bateaux humanitaires au large des côtes somaliennes et de renforcer les capacités des Etats de la région en matière de sécurité maritime. Depuis 2014, l’Italie dispose aussi d’une petite base de soutien aux missions européennes dans la région (EUNAVFOR Atalanta, EUTM Somalia, EUCAP Somalia) et à la mission bilatérale de formation de la police Djiboutienne, qui s’est achevée fin 2017.

Un nouvel aéroport dédié uniquement aux activités civiles est en cours de construction à 25 kilomètres au sud de la ville. Un deuxième est en construction à Obock. Il s’agit pour le pays, de renforcer son positionnement de hub logistique et de diversifier son économie vers le secteur touristique. En effet, le pays accueille pour l’instant à peine 140.000 touristes par an.

D’autres ressources

Jean Luc Martineau : « Djibouti et le « commerce » des bases militaires : un jeu dangereux ? », Revue en ligne L’Espace politique, n°34, 1/2018.  

Contributeur

Jean Luc Martineau, chargé d’enseignement, Université de Lorraine.