Syrie - Tartous : une ville littorale et portuaire méditerranéenne accueillant la première base navale russe hors de Russie

Depuis le début de la guerre civile syrienne, la ville de Tartous est devenue célèbre pour accueillir la première base navale russe à l’extérieure du pays (à l’exception de celles de Crimée). Chef-lieu d’une province syrienne, deuxième port de Syrie après Lattaquié et destination balnéaire pour les touristes syriens, Tartous était une petite ville endormie dont l’activité principale malgré ses aménités restait l’administration jusqu’au début des années 2000. Mais l’accélération de la libéralisation économique a métamorphosé la ville. Depuis, la guerre civile l’ayant épargné, elle est devenue un havre de paix pour de nombreux syriens qui sont venus s’y installer, stimulant en retour le marché immobilier.

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Légende de l’image satellite

Cette image de Tartous,  ville côtière de Syrie, a été prise par un satellite Sentinel-2, le 18 septembre 2019. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution à 10m.

Contient des informations © COPERNICUS SENTINEL 2019, tous droits réservés.

Présentation de l’image globale

Tartous : dynamiques et mutations urbaines,
une base navale russe à faible influence sur la ville

Le développement d’une ville champignon : le poids de la géohistoire puis de la guerre civile

 

Comme le montre l’image, la ville de Tartous s’étend dans une petite plaine littorale dominée à l’est par le début des collines. Relativement compacte, elle s’inscrit dans une bande littorale organisée par de grands axes de transports nord/sud.

Au début du Mandat Français, Tartous ne comptait que 4.600 habitants, un siècle plus tard sa population atteint les 200.000 habitants. La population était repliée dans l’ancienne enceinte de la ville médiévale. La cathédrale fortifiée témoignait de son glorieux passé, mais depuis la reprise des Etats francs du Levant par les musulmans la ville était rentrée en sommeil. Le site ne permettait pas l’accostage des bateaux de commerce et la ville de Tripoli, proche d’une trentaine de kilomètres plus au sud, écrasait complètement Tartous.


Doc 1 : l’extension urbaine de Tartous (1932/2017)

Trois facteurs contribuèrent à relever Tartous.

Premièrement, le tracé de la frontière syro-libanaise avec le Mandat français permis à Tartous d’émerger comme pôle administratif et commercial en réduisant l’influence de Tripoli sur cette région de Syrie dans le cadre de la définition d’un Etat des Alaouites.

Deuxièmement, sa promotion au rang de chef-lieu de province en 1967 par l’Etat syrien lui apporta de nombreux services publics et les milliers d’emplois publics qui les accompagnent. La population de Tartous passa de 15.000 à 115.000 entre 1960 et 2004.

Troisièmement, enfin, la construction d’un port en eau profonde apporta à Tartous la diversité économique et le développement d’une classe d’entrepreneurs qui manquait à cette cité terrienne habituée à vivre pendant des siècles de la rente terrienne puis des emplois administratifs.

Doc 2 : l’Etat des Alaouites

Le développement de la ville s’est fait selon un plan d’urbanisme qui a anticipé cette croissance démographique (cf. doc 1). La ville s’est tout d’abord étendue le long du littoral, puis vers l’est au détriment des oliveraies qui entouraient Tartous. La voie de chemin de fer marquait la limite du plan d’expansion urbaine jusqu’en 2000. Le nouveau plan a intégré une surface équivalente à l’est de la voie ferrée pour le développement urbain.

La guerre civile n’a pas ralenti le processus bien au contraire. Car de nombreuses personnes sont venues de toute la Syrie se réfugier à Tartous. Alors que les activités liées au port commercial se sont effondrées du fait de la crise de son hinterland, les entrepreneurs se sont lancés dans l’immobilier et des dizaines de nouveaux immeubles sont sortis de terre depuis 2011, comme en témoignent les extensions urbaines intervenues depuis 2000 (cf. doc. 1)

Une fonction portuaire récente

Tartous possède une tradition maritime ancienne, mais son port au faible tirant d’eau a rapidement été marginalisé à l’époque moderne. L’activité maritime était plus soutenue à Arouad, une île de marins et d’armateurs bien visible au sud-ouest de l’image. Cette ile circulaire de forme très ronde et densément urbanisée est bordée par une série de falaises tombant dans la mer à l’ouest et au sud. Par contre, au nord-ouest, deux digues protègent deux ports séparés par une jetée.  Les bateaux à l’ancre y sont en nombre considérable alors que plusieurs gros navires sont en attente au large.  Ce sont d’ailleurs les Araoudais qui détiennent l’essentiel de l’activité de transport maritime de Tartous. Leurs bateaux mouillent autour de l’île lorsqu’ils sont au repos.

Entre 1968 et 1972, la Syrie décida de créer un port en eau profonde à Tartous pour le trafic des marchandises en vrac. La zone commerciale portuaire est bien visible sur l’image. Gagnés pour partie sur la mer, les darses et quais sont protégés par deux digues qui ferment l’ensemble et les protège du large. Tartous devint alors le port d’exportation des phosphates syriens et le réceptacle du bois, du fer, du sucre et autres produits importés.

Avec la fermeture de port de Beyrouth entre 1975 et 1992 durant la guerre civile libanaise, toute une activité de transit régional bascula vers les ports syriens de Tartous et de Lattaquié (plus au nord, hors image). Rapidement, Lattaquié fut saturé et le port de Tartous se dota d’un terminal de conteneurs. La zone franche située au nord de la ville s’étendit rapidement pour accueillir des entrepôts (cf. zone franche portuaire). Plus moderne que Lattaquié et situé à égale distance d’Alep et de Damas grâce aux autoroutes, le port de Tartous connu un développement soutenu au cours des années 1990 et 2000 avec un trafic équivalent à celui de son rival.

Cependant, il n’a pas réussi à devenir un port de transit international en raison de la fermeture de la frontière irakienne, du retour de Beyrouth et d’une bureaucratie tatillonne. En mai 2019, le parlement syrien a voté la cession de la gestion du port commercial de Tartous pour 49 ans à une société russe, tandis que Lattaquié passe sous contrôle iranien pour 99 ans. Cela risque de contribuer au report d’une partie du trafic syrien vers Tartous, car les compagnies maritimes ne veulent pas se retrouver sous sanction pour avoir traité avec une société iranienne.

Le retour de la Russie à Tartous : des facilités militaires à une base navale

L’Union Soviétique a déjà utilisé le port de Tartous dans le passé. Après les accords Syro-soviétiques de 1971, la 5ème flotte russe accostait régulièrement à Tartous jusqu’à la dissolution de l’URSS. Il ne s’agissait pas d’une base navale à proprement parler mais de facilités militaires.

Mais en 2008, la Russie et la Syrie ont signé un nouvel accord permettant à la marine de guerre russe d’utiliser le port de Tartous, plus particulièrement le quai situé au nord du port. A partir de juin 2012, les navires russes utilisèrent Tartous pour fournir en arme l’armée syrienne et au besoin se déployer en Méditerranée pour dissuader toute attaque des pays de l’OTAN, comme ce fut le cas au printemps 2013.

La Russie a obtenu en 2015 la souveraineté sur la partie nord du port pour une durée de 49 ans à titre gracieux. Cela faisait partie des conditions imposées à Bachar al-Assad par Vladimir Poutine pour que la Russie intervienne militairement en Syrie. La Russie s’installe dans la durée en Syrie et Tartous lui permet d’avoir un pied en Méditerranée orientale.

Un havre de paix dans une Syrie en guerre

Tartous a été épargnée par la guerre. Elle est devenue un havre de paix pour des dizaines de milliers de réfugiés qui sont venus de toute la Syrie. Sunnites, alaouites et chrétiens vivent en bonne intelligence à Tartous.

L’arrivée d’entrepreneurs de Homs, Damas et Alep dynamise la ville car ils apportent avec eux un capital et un savoir-faire qui manquait à la population locale plus habituée à vivre de la fonction publique et du commerce avec l’arrière-pays.

Dans ce contexte, la zone industrielle, au sud de la ville, a ainsi connu un surprenant développement. Dans le futur, Tartous espère beaucoup bénéficier de la reconstruction de la Syrie et du développement des relations avec l’Irak. Il faudra pour cela que la paix s’installe et que la mainmise de la Russie sur le port ne conduise pas à sa sclérose.

Le pôle portuaire et la base navale russe

La construction d’un port en eau profonde est bien visible sur l’image. Le trait de côte très rectiligne est coupé par un important  ensemble portuaire qui en rompt la ligne droite. Au nord de l’image, les hauts fonds sont bien visibles du fait de la transparence de l’eau. La création du port a nécessité d’importants travaux de terrassement : à la fois pour creuser des bassins en eau profonde au large, et pour créer des terre-pleins empiétant sur le domaine maritime.

Le système portuaire est constitué de deux digues imposantes, au nord et surtout au sud, qui protègent les installations portuaires des vents, houles et vagues venant du large. La passe d’entrée est relativement fermée. Le système portuaire proprement dit est composé de quatre terre-pleins, dont trois très larges accueillant de nombreuses installations et entrepôts bien visibles sur l’image.

 Ce vaste bassin est lui même composé de deux sous-ensembles bien identifiables. Au nord, le port militaire russe est bien repérable du fait du cordon de protection qui en barre l’accès et protège les deux darses septentrionales de toute intrusion. Au sud se déploient les installations portuaires civiles syriennes.

Enfin, en lien direct avec le port, se trouve en arrière, vers l’est, une vaste zone d’entrepôts. Elle est  bien repérable du fait de sa forme ovale ; elle est en effet entourée à l’est par un axe routier et au nord et à l’ouest par un glacis de terrains verts. Tout cet espace correspond à la zone franche portuaire.

Un tourisme balnéaire domestique

Au sud du port se déploie un vaste espace rectiligne le long du bord de mer, longé par un important axe routier. Il est aménagé par une succession de petites criques circulaires au  nord et au sud qui servent de marinas et est composé dans sa partie centrale de petites plages protégées par des digues et des avancées transversales bien visibles sur l’image.  

Là encore, Tartous rivalise désormais avec Lattaquié. Des hôtels de luxe se sont multipliés sur le front de mer, dont le plus important, l’Antrados, est accolé au port. Cependant, ces investissements sont arrivés un peu tard et la guerre civile ne leur a pas vraiment permis d’être rentables.

Tartous n’attire qu’un tourisme domestique, les gens du Golfe persique préféraient Lattaquié et, surtout, les stations d’estivage de la montagne. La municipalité a tenté de rentre attractive la ville en aménageant le front de mer, mais on n’a plus l’impression d’être sur le littoral roumain à l’époque de Ceaucescu que sur la Croisette.

Le mobilier urbain est déjà très dégradé et les pelouses, submergées par les vagues l’hiver, ont laissé la place à des sols nus. Néanmoins, Tartous est prisée  par les touristes syriens qui y respirent un parfum de liberté. La population de la ville est en grande majorité alaouite, par conséquent les plages sont mixtes, les femmes y sont en bikini et la bière coule à flot.

Développement économique et dynamisme de la zone industrielle sud

Au sud de l’image, l’espace est organisé par deux importants axes, autoroutier et routier, d’orientation nord/sud. A l’ouest, l’ancien espace rural est progressivement grignoté par le développement urbain résidentiel. A l’est, une importante zone industrielle de forme quadrangulaire se déploie le long de la voie rapide. On y reconnaît facilement les surfaces occupées par les ateliers, usines et entrepôts.

Image complémentaire

La ville de Tartous et sa région

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Ci-contre quelques repères géographiques de la région




Bibliographie

Balanche, Fabrice, La région alaouite et le pouvoir syrien, Paris, Karthala 2006

Ter Minassian, Taline. « La Russie et le Moyen-Orient : permanences et mutations d’une diplomatie multilatérale », Relations internationales, vol. 171, no. 3, 2017, pp. 109-124.

Contributeur

Fabrice Balanche, Maître de conférences en géographie, Université Lyon 2

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