Alaska - Le Mont Denali : glaciers, parc national, wilderness et changement climatique

Organisé autour du massif du Dénali-Mont McKinley (6.193 m), qui constitue le point culminant des Etats-Unis et de l’Amérique du Nord, le Parc National du Denali a été créé en 1917. Tous juste un an après la création du Service des Parcs Nationaux (NPS), une agence du Ministère de l'intérieur chargée de la gestion des parcs nationaux américains. L’objectif des parcs nationaux américains est de conserver les paysages, les objets naturels et historiques et la faune qui s'y trouvent pour les générations futures. Le Denali Nat. Parc couvre donc la majeure partie de la chaîne de d’Alaska, qui symbolise par excellence la wilderness – la « grande nature sauvage » nord-américaine. Si la région et ses paysages exceptionnels ne cessent de fasciner les artistes et les alpinistes, elle est aussi devenue ces dernières décennies un laboratoire d’étude par les scientifiques des effets du changement climatique.

em_s2b_msil1c_20190811t231439_mckinley.jpg

Légende de l'image générale

Cette image du Denali, plus haut mont d'Amérique du Nord (Alaska),  a été prise par le satellite Sentinel 2B le 11 août 2019. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

Accéder à l'image sans annotation

Contient des informations © COPERNICUS SENTINEL 2019, tous droits réservés


Reopères géographiques

Présentation générale

Alaska. Le Mont Denali-McKinley et le Parc National du Denali :
un des haux lieux de la wilderness étasunienne

Le massif du Denali-Mont McKinley : le point culminant de l’Alaska, des Etats-Unis et de l’Amérique du Nord

L’image satellite couvre une partie de l’Alaska Range, la très haute chaîne de montagne qui organise tout le sud de l’Etat fédéré de Alaska, qui est situé à l’extrémité nord-ouest de l’Amérique du Nord. Nous sommes là en effet dans les hautes latitudes froides, à 63°04 de Latitude Nord. D’une superficie de 1,5 millions de km², l’Alaska est entouré au Nord par l’océan glacial Arctique, à l’Ouest par la mer et le détroit de Béring et au Sud par l’océan Pacifique. Les richesses de cette terre ont été successivement exploitées par le commerce de fourrure, d’or, de cuivre et aujourd’hui encore de pétrole et de gaz naturel. Ainsi s’y pose la question de la préservation des espaces naturels. C’est dans cette lignée que le Parc National du Denali a été créé en 1917. Il est situé entre la ville de Fairbanks, à 1500 kilomètres au nord, et celle d’Anchorage, à 200 kilomètres au sud. Il s’étend sur environ 24.500 km². Le nom du parc, Denali, signifie « celui qui est haut » en langue athapascane.

L’image satellite couvre une partie du Parc national. Elle est centrée sur le massif du Denali-Mont McKinley. Il convient de souligner que depuis 2015 ce mont a pris le nom de Denali, William McKinley (1843-1901) ayant été Président des Etats-Unis de 1897 à 1901, son nom avait été donné au sommet en 1896. Pour autant, le nom de McKinley demeure pour l’instant encore très largement usité, y compris sur les documents mis en ligne par le Parc national. Atteignant 6193 m, ce sommet est le plus élevé des Etats-Unis et de l’Amérique du Nord ; il demeure donc un géosymbole de premier plan dont la dénomination est bien sur un enjeu majeur de combats mémoriels et de revendications géopolitiques, tout particulièrement pour les Peuples premiers. Si le terme de Denali est accepté par l’Etat fédéré d’Alaska et son Alaska Board of Geographic Names dès le milieu des années 1970 puis par l’Alaska National Interest Lands Conservation Act en 1980, l’évolution est sensiblement différente à l’échelle fédérale. L’US Board on Geographic Names fédéral milite pour sa part pour le maintient du terme McKinley pour le sommet. Il faudra donc attendre 2015 - soit 25 ans - et la présidence de Barack Obama pour que la Maison blanche signe le décret officialisant le terme de Denali.    

Comme le montre bien l’image, le contact topographique et tectonique est très brutal entre le plateau qui s’étend au nord-ouest de l’image d’une altitude moyenne de 700 à 1.000 m. (Chitsia Mountain : 1.117 m.) et ce massif très élevé qui comprend de très hauts sommets comme  le Foraker (5 304 m.), le South Buttress (4 842 m.), l’East Buttress (4 490 m.), le Hunter (4 442 m.), le Browne Tower (4 429 m.), l’Huntington (3 731 m.), le Moose’s Tooth (3 150 m.) et le Mont Dickey (2 909 m.). Ce puissant contraste altitudinal, très sensible visuellement lorsqu’on est dans la région, participe de l’identité spécifique du massif. Cette chaîne fait partie du système de la ceinture de feu du Pacifique et résulte de la rencontre des plaques pacifique et nord-américaine par phénomène. Ce phénomène de « subduction » provoque chaque année de nombreux séismes, pour l’essentiel de faible magnitude mais qui peuvent dépasser les 6 ou 7 sur l’échelle de Richter.
 
Prise à la mi-août 2019, en plein été donc, cette image est exceptionnelle par sa qualité, sa clarté et l’absence totale du nuage ou de brouillards. Elle témoigne en tout cas de l’importance de l’englacement de la partie sommitale du massif. Cette barrière de haute latitude bénéficie en effet d’un atout important : sa relative proximité avec l’océan Pacifique dont les masses d’air chaudes et humides provoquent de très importantes chutes de neige, en particulier sur le versant méridional. Elles alimentent d’autant la formation de glaciers extrêmement importants comme le Peters sur le versant nord-ouest, le Muldrow au nord-est, le Traleika sur le versant oriental, le Ruth au sud-est et le Kahiltna au sud-ouest. L’hiver les effets cumulés de la haute latitude et de la haute altitude y expliquent des hivers souvent très froids (- 40°), avec des exceptionnelles (-70°C). Aujourd’hui, le massif est un des lieux privilégiés d’étude des effets du changement climatique. Mais les conditions de travail et d’étude y demeurent très sévères et les chercheurs manquent pour l’instant de séries un peu longues pour affiner leurs modèles. Il faut en effet attendre 1990 puis 2002 pour que des stations météorologiques sont installées près des sommets.    

Création, accessibilité et mise en valeur du Parc national : le rôle du chemin de fer

Anciens territoires de pêche et de chasse (caribous, orignaux, moutons, ours, pêche, cueillette de baies) des Athabaskans, cet espace est bouleversé à partir de 1917 par la création sur 24 485 km² – soit un peu moins que la superficie de la région Auvergne (26 013 Km²) - du Mount McKinley National Park dont une des principales fonctions est de « mettre sous cloche » une large partie de ces espaces de wilderness.

La première condition du développement du parc est de résoudre autant que faire ce peut les immenses contraintes d’accessibilité qui se pose dans cette marge de la mage alaskaïenne.  A la suite de la faillite de la petite Alaska Central Railway Compagny (1903-1907), le Congrès décide en 1914 de financer la construction d’un réseau ferroviaire de 1.600 km digne de ce nom afin d’accélérer la mise en valeur minière de l’Alaska. Le tracé central Seward-Anchorage-Fairbanks, qui passe l’est du massif, est validé et ce tronçon principal de 850 km est ouvert en 1923. Cette révolution du chemin de fer favorise grandement la construction de la route du parc et l’arrivée du premier campement en 1923, puis du premier hôtel en 1939. La route du parc, longue de 92 miles, achevée en 1938, constitue le principal accès au parc (cf. zoom 1). Le campement, « Savage Camp », donnait directement sur le Mont Denali. Il était composé de grandes tentes en toile avec deux lits. Les touristes accédaient à différents équipements et services (chevaux de transports, eau fraiche, thé chaud, feux de camps) et services (courtes randonnées, survols en avion). L’utilisation du campement a pris fin lors de la construction de l’hôtel. Après un incendie dans les années 1970, l’hôtel fut reconstruit temporairement avant de devenir le centre d’accueil des visiteurs en 2001.

Par la suite, l’administration Nixon accélère le retrait de l’Etat fédéral et transfère l’ACRC à l’Etat fédéré d’Alaska au début des années 1970. En 1996, la modernisation du réseau régional se traduit par la création d’un nouvel arrêt ferroviaire desservant le Denali National Park. Aujourd’hui, 25 % des visiteurs du parc arrivent encore par voie ferrée. Il est vrai que quatre trains - Denali Star, Grandview Cruise Train, Coastal Classic et Glacier Discovery – jouent un rôle important dans le plan de charge annuel de la compagnie ferroviaire alaskienne. 

Avec la Seconde Guerre mondiale, l’Alaska devient un enjeu géostratégique. L’Alaska Highway es achevée en 1942, puis la route reliant Fairbanks au reste des Etats-Unis via le Canada et la haute vallée du Yukon en 1958 et, enfin, la route Anchorage-Fairbanks en 1971. Depuis 1972, la traversée du parc en véhicule privé a été largement réglementée et remplacée par un système de transport public. 

Un lieu protégé et étudié : la « mise sous cloche de la nature »

Devant la « destruction » de ce territoire, Charles Sheldon, un des premiers défenseurs de l’environnement en Amérique au XIXem siècle, fait pression auprès du Congrès pour que soit créé un parc national (loi de 1916 créé le NPS, une agence du ministère de l'intérieur). L’objectif des parcs nationaux américains est de conserver plus « intacte » possible les paysages, les objets naturels et historiques et la faune qui s'y trouvent pour les générations futures, tout en autorisant certaines activités. Tandis que les réserves nationales américaine sont en mesure d’interdire totalement les activités humaines si elles mettent en danger les ressources naturelles du parc.

Le parc est géré par le Service des parcs nationaux (NPS) américains. Harry Karstens, le guide, et musher de chien de traîneau de Charles Sheldon, ont ainsi été embauchés comme premier garde forestier du parc. Harry Karstens est d’ailleurs l’un des premiers à avoir fait l’ascension du Denali. Les gardes forestiers engagés les années suivantes se voyaient attribuer sept chiens chacun ainsi qu’une zone du parc à surveiller. Les chiens aidaient les gardes forestiers à surveiller le parc, à transporter des provisions ou même le bois nécessaire à construire les cabanes. Ces chiens sont rapidement devenus une attraction touristique, tout comme les cabanes qui aujourd’hui encore accueillent des touristes l’été.

Le parc a ensuite été classé « réserve biosphère » par l’Unesco en 1976. Le but de cette classification était de concilier utilisation des ressources naturelles, conservation et recherche. Le parc est donc organisé en trois zones : l’ « aire centrale » protégée par la législation nationale, la « zone tampon » et l’ « aire de transition ». Les activités sportives, de chasse, de piégeage, d’exploitation minière y sont donc maintenues sous certaines portions sous certaines conditions. 

La loi sur la conservation des terres d'intérêt national de l'Alaska (ANILCA) en 1980 a triplé la taille du parc et a beaucoup encouragée l’utilisation des chiens de traineaux dans le parc. La zone initiale du parc a été désignée « zone de nature sauvage ». Cette zone définit selon cette loi « une zone où la terre et sa communauté de vie ne sont pas entravées par l'homme, où l'homme lui-même est un visiteur qui ne reste pas », ainsi sont interdits l'utilisation d'équipements motorisés et de transports mécanisés, alors que les déplacements en chiens de traîneau sont autorisés. Aujourd’hui les gardes forestiers continuent d’utiliser des chiens de traineau lors de leurs déplacements hivernaux. Ils sont également utilisés tous les étés par environ 50.000 touristes. Cette loi ANILCA réglemente également les exploitations minières, seules les exploitations jugées nécessaires à la sécurité nationale et à la santé économique globale des États-Unis, sont autorisées.

Le classement du parc en tant que réserve de biosphère favorise les activités de recherche. Adolph Murie a été le premier chercheur en écologie avec son frère Olaus, ils ont étudié l’équilibre naturel découlant des relations proies/prédateurs. Ils ont publié de nombreux ouvrages sur le parc du Denali : Wolves of Mount McKinley, Grizzlies of Mount McKinley et Mammals of Denali. Depuis les recherches en écologie, en géologie et en climatologie se poursuivent, comme par exemple celles concernant l’activité sismique depuis l’Alaska Earthquake Information Center. Des sismographes ont été installés dans le parc. Une station météorologique installée à une altitude de 5 710 mètres par un club alpin japonais en 1990, appartient depuis 1998 au Centre de recherche international arctique à l'Université d'Alaska Fairbanks. Une station climatologique a également été installée en 2002 à 5 790 mètres d’altitude. Cette station est l’une des deux seules stations du monde situées au-dessus de 5 500 mètres. 

La grande base d’alerte et de détection des missiles balistiques de Clear

Pour autant restons réalistes.  A quelques dizaines de kilomètres plus au nord-est de l’image – donc hors image bien sur - en direction de Faibanks sur l’Alaska Railroad ce trouve à 6 km à l’intérieur des terres le long de la George Parks Highw la Clear Air Force Station (CAFS). Qu’est-ce que la CAFS ? Tout simplement une station radar de détection de missiles balistiques construite en 1958 et appartenant à l’US Air Force.

Elle appartient toujours au réseau des trois grandes bases rénovées du NORAD qui couvre tout le Grand Nord des Etats-Unis (Clear), du Canada et du Groenland (Thulé) et de l’Europe Nord Atlantique (Fylingsdalees, R. Uni). Elles sont complétées à l’ouest sur l’océan Pacifique par la base de Beale et sur l’océan Atlantique par la base de Cape Cod, la fameuse presqu’ile voisine de Boston.

Ce réseau de cinq bases de rang mondial vise à alerter en cas d’attaque nucléaire stratégique par missiles balistiques sol/sol, air/sol ou mer/sol sur les Etats-Unis, sans aucun doute venant de Russie. La base de Clear est d’une très grande importance géostratégique puisqu’elle couvre tout le nord de l’Alaska, du Canada, du Groenland et toute la partie orientale de l’océan glacial arctique. Mais aussi toute la Sibérie orientale, la péninsule du Kamchatka, la mer d’Okhotsk, les iles Sakhaline et Kouriles.    

Ceci nous rappelle que ces grands espaces, aussi glacés et sauvages soient-ils, s’inscrivent aussi du fait de leur marginalité septentrionale même dans des espaces de contacts frontaliers et des rapports de puissance de niveau mondial.   

Zooms d'étude


Le Lac Wonder : la partie Nord du parc, de la fascination artistique à la conservation de la nature


Accéder à l'image satellite sans repère

Un espace naturel très organisé

Cette image du versant nord du massif, le seul réellement humanisé, permet de saisir la démesure des distances et la présence marginale des hommes et de leurs aménagements dans ces espaces désertiques aux extrêmes limites de l’oekoumène. L’image peut être organisée en quatre plans successifs quasi parallèles.  

Au sud se déploie l’immense glacier Muldrow qui est formé par la coalescence, c’est- à-dire la rencontre et la fusion, entre trois glaciers, dont les glaciers Brooks et Traleika. Il est dominé par des sommets culminants à 3 500/3 600 m comme les Mount Mather et Brooks. Comme le souligne l’importance des dépôts qui couvrent le glacier (moraine de surface), les processus d’érosion, de transport puis d’accumulation sont particulièrement importants. A l’avant se trouve un vaste piémont bien reconnaissable car en vert. Il constitue une auréole périphérique incisée par de nombreuses rivières, qui descend vers le nord-ouest et est colonisé à mi-pente par un début de végétation.  

Au centre de l’image apparaît nettement la McKinley River qui rassemble les eaux de fonte du Muldrow Glacier et ses affluents. Coulant dans une vaste dépression marécageuse où les lacs de surcreusement glaciaire sont nombreux, elle se caractérise par un lit très large et plat qui souligne l’importance des crues lors de la fonte des neiges à la fin du printemps.   

Enfin, au nord, apparaît un petit lac d’orientation nord/sud : c’est lac Wonder qui occupe une dépression de surcreusement glaciaire. Il est longé par une route, la seule de l’image, qui est bien visible au nord de la dépression et parallèle à la McKinley River avant de monter dans les collines vers le nord-est.

Ainsi le parc s’inscrit dans une marge arctique très contrainte. Le parc est lui-même partiellement traverser par un seul axe accès au nord-est qui va jusqu’au lac Wonder. L’entrée du parc est aujourd’hui très contrôlée : toutes les entrées et sorties sont enregistrées pour des raisons de sécurité. Six campings ont été mis en place et le camping sauvage est autorisé, mais dans les deux cas il faut demander un permis pour des raisons là encore de sécurité. Si un touriste n’est pas revenu à la date limite de son permis, les gardes forestiers sont envoyés à sa recherche. L’entrée est payante, contribuant ainsi à la diversification de l’économie de l’Alaska basée essentiellement sur l’extraction de pétrole et de gaz.  

Si le très haut massif englacé est peu favorable à une vie pérenne, la biodiversité dans la zone d’altitude moyenne et sur le plateau lacustre y est variée. Il est possible d’y rencontrer trente-neuf espèces de mammifères dont des grizzlys, des ours noirs, des caribous, des mouflons, des élans, des loups mais aussi une grande variété de poissons (saumons, truites) et d’oiseaux comme des lagopèdes alpins, des aigles royaux, des jaseurs d’Amérique, des durbecs des pins. La végétation, elle, est caractéristique de la toundra (plus de mille espèces de fougères, des lichens, des herbes rases et des mousses, principalement) ou de la forêt boréal (taïga) lorsqu’elle peut s’implanter.

Un pôle touristique ancien

Dès les années 1920-1930, alors que le lac était situé en dehors des limites du parc, le NPS, le service de gestion du parc, a suggéré la construction d’un hôtel à cet endroit afin de développer le potentiel touristique du site. Le lac a été donc inclus dans le périmètre du parc par le Congrès des États-Unis en 1932. Par la suite une cabane pour les gardes forestiers y a été construite. Cette cabane était équipée d’un générateur fournissant l’électricité et d’un système de plomberie pour l’eau et l’égout. Comme elle était très exposée au vent, le système de chauffage s’est avéré inefficace : l’eau de l’évier et le système d’égout gelaient et les fondations se fissuraient. De 1943 à 1964, la cabine ne fut plus utilisée l’hiver mais seulement l’été par les gardes forestiers comme bureau de gestion de cette zone du parc et du terrain de camping et comme point de contact avec les visiteurs. Les plans en faveur d’un hôtel se sont succédés pour finalement être remplacés par un camping en 1954. Les mouvements de défense de l’environnement des années 1960, notamment ceux du Sierra Club et de la Wilderness Society, ont mis fin de façon définitive à tout projet d’hôtel au sein du parc du Denali.

C’est à cet endroit que le photographe Ansel Adams se rendit en juillet 1947. Il était membre du groupe de photographes « f/64 ». Ce groupe se revendiquait « anti-pictorialiste » et promouvait une photographie « pure » et « réaliste ». C’est depuis le lac Wonder qu’Ansel Adams, artiste militant, a photographié le Mont Denali. Sa notoriété a rendu cette photographie légendaire. Après avoir reçu la bourse Guggenheim, Ansel Adams a décidé de documenter les parcs nationaux de l’Alaska pour, selon son autobiographie, « être proche de la perfection en matière de nature sauvage que je recherchais continuellement ». Il est arrivé au parc du Denali avec son fils Michael par le chemin de fer qui reliait Fairbanks à Anchorage puis ils se sont rendus au lac en voiture avec les gardes forestiers. Ils séjournèrent une semaine à la cabane près du lac, à quarante-huit kilomètres du Mont Denali. La photographie a été difficile à prendre du fait des conditions climatiques. Durant ce mois d’été 1947 les journées nuageuses et brumeuses se succédaient et un vent fort soufflait contre la frontale de l’appareil photographique. Il y avait également autour du lac de nombreux moustiques, surnommés « Alaska's State Bird », caractéristiques des étés arctiques. Ansel Adams utilisait un appareil de 8 x 10 inches avec un objectif grand angle de 35 millimètres. Il a pris ce cliché lors d’une des rares journées sans nuages, à 1h30 du matin alors que le soleil s’était couché deux heures auparavant. Il précise à ce sujet : « Vers 1h30 du matin, le sommet de la montagne est devenu rose. Puis progressivement, le ciel entier est devenu doré et la montagne a reçu plus de lumière du soleil. ». Il a enchaîné sur deux autres photographies dans la demi-heure qui a suivi mais déjà des nuages avaient recouvert le sommet du Denali. Des moustiques se sont interposés entre l’objectif et la plaque sensiblee et lorsque les clichés ont été développés, ils sont apparus sur le négatif. Lors du retour la caisse contenant les films est tombée à l’eau, Ansel Adams raconte avoir sauté du bateau pour la récupérer avant que l’eau n’endommage trop les négatifs. Ce n’est qu’à son retour à San Francisco dans sa chambre noire qu’il a pu développer et tirer le fruit de son travail.

Ansel Adams était déjà engagé en faveur de l’environnement : il était photographe du Sierra Club (le centre de conservation de Yosemite) et militait pour la mise en place du parc de Kings Canyon. L’expérience photographique de son séjour en Alaska l’a fortement marqué et a renforcé son militantisme. Il écrit à ce sujet : « Je suis convaincu que l'Alaska est l'un des plus impressionnants réservoirs de beauté et de nature sauvage - une ressource inépuisable pour l'interprétation inventive. La scène alaskienne n'a été que très peu explorée par les artistes. […] J'ai vu plus clairement la valeur de la vraie nature sauvage et le danger de diluer ses plus belles zones […] J’ai décidé d'y consacrer autant de temps et d'énergie que je le pouvais ».

Il a été président des Trustees for Conservation, créés en 1954 pour mener des activités de lobbying et vice-président du Sierra Natural Resources Council. Il a monté l’exposition de photographies « This Is the American Earth » portant sur les espaces naturels américains. Il a milité contre de nombreux chantiers de construction de routes, de raffineries de pétrole, de centrales électriques, etc., portant atteinte aux paysages « naturels ». Il a été récompensé de plusieurs médailles pour ses activités, notamment le Conservation Service Award en 1968 pour ses activités de photographe et ses actions en faveur de la conservation des ressources naturelles ainsi que la Médaille présidentielle de la liberté en 1980 pour ses efforts en faveur de la préservation des espaces sauvages. Le but de ses photographies était à ses yeux de faire partager son goût pour la beauté de ces espaces et de mettre en lumière l’importance de leur préservation. Dans les années 1970 alors qu’il était chargé de prendre des photographies à la Maison Blanche, il en profita pour plaider auprès des membres du Congrès en faveur de la conservation des espaces naturels de l’Alaska. L’année suivante, en 1980, l'Alaska National Interest Lands Conservation Act (loi de conservation des espaces naturels sauvages de l’Alaska) était adopté.



Le Mont Denali : un massif de très hautes montagnes englacées, de la fascination sportive aux risques d’y perdre la vie


Accéder à l'image satellite sans repère

Ansel Adams a bien conscience des limites de la photographie : rendre compte de la beauté de ces paysages, c’est prendre le risque de les rendre publics et de favoriser une augmentation du flux touristique et la dégradation de ces sites. De nombreux touristes affluent chaque année ainsi que des sportifs de haut niveau. Le Mont Denali fait partie des « fourteeners » ces sommets indépendants de plus de 4 000 mètres. Cette classification fait de lui un sommet prisé par les alpinistes et les amateurs d’ascensions rapides.

Les ascensions du Mont Denali ont commencé entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle. Frédérick Albert Cook a fait une tentative en 1906 sans atteindre le sommet. Ce furent Hudson Stuck, Harry Karstens, Robert Tatum, leur équipe composée d’autochtones dont Walter Harper, un Amérindien d’Alaska, et leurs trois équipes de chiens, qui le gravirent officiellement en 1913. Ils empruntèrent la voie Muldrow ouverte précédemment et plantèrent un mât au sommet pour authentifier leur exploit. Harry Karstens devint par la suite le premier directeur du parc. La seconde ascension a été effectuée en 1932 par Alfred Linley, Harry Liek, Grant Pearson et Erling Strom. En 1947 le sommet est atteint pour la première fois par une femme, Barbara Washburn. De nombreuses voies nouvelles ont commencé à être ouvertes dans les années 1950-1960 et depuis des milliers d’alpinistes tentent chaque année l’ascension. Certains tentent de battre des records de vitesse d’ascension. Naomi Uemura réussira la première ascension solitaire en 1970, mais mourra en 1984 lors de sa première ascension solitaire hivernale. La première femme à réussir un solitaire fut Norma Jean Saunders en 1990.

Nombre d’alpinistes sont morts en raison des conditions climatiques difficiles. Respirer est compliqué : il faut haleter fortement pour faire rentrer suffisamment d’oxygène dans les poumons. Il faut pour atteindre le sommet avoir déjà grimpé à des altitudes supérieures à 4 500 mètres (par exemple le Mont Blanc ou le Kilimandjaro), savoir construire un ancrage pour la neige, savoir construire un camp et se creuser un abri de fortune, être capable de camper dans des conditions hivernales avec des températures proches de zéro, sortir de sa tente après une tempête de neige, être capable de porter des charges lourdes et de tirer un traîneau d’expédition etc.

En 2019 sur les 1 230 alpinistes ayant obtenu un permis d’ascension enregistrés par le parc, seuls 793 sont arrivés au sommet, soit un taux de réussite de 65 % alors qu’en 2018 ce taux s’élevait à 45 %. Comme on peut le constater, ces sommets demeurent réservés à une toute petite élite.


Le sud du massif : le Kahilna Glacier, un des plus longs glaciers du monde


Accéder à l'image satellite sans repère

Cette image couvre le versant sud du massif et son piémont méridional. En comparant le Mt Russel (3 557 m) à la Heart Mountain (1 981 m) ou au Mont Kliston (1 200 m), on relève la baisse très rapide des altitudes. Comme sur le versant nord, on peut distinguer les zones d’accumulation de la neige et de la glace et les zones d’ablation où le bilan devient négatif. Cette limite varie dans le temps et dans l’espace.   

On est en particulier frappé par l’importance et la puissance des appareils glaciaires comme le Dall Glacier, le Laguna Glacier ou le Yentna Glacier. Mais c’est bien sur le Kahiltna Glacier qui par sa longueur retient le plus l’attention à droite de l’image. Long de 71 km et couvant 500 km², c’est le plus long glacier de l’Alaska Range et un des plus longs des Etats-Unis et de l’Amérique du Nord. Par son importance, sa structure – de 6100 m à 270 m d’altitude - et son accessibilité, c’est un des laboratoires depuis les années 1990 pour étudier aujourd’hui les effets du changement climatique en Alaska.      


Le grand axe Sud/Nord du National Highway System


Accéder à l'image satellite sans repère

Cette image couvre toute la partie orientale du massif. Elle est organisée par une très vase vallée de pente nord/sud – la Chulitna River - qui draine les eaux de fonte de toute cette région. Cette vallée coule dans une vaste gouttière topographique qui joue un rôle fondamental dans l’organisation régionale de l’Alaska. Cet axe relie les villes d’Anchorage, au sud, et de Fairbanks, au nord, ville secondaire qui occupe la dépression centrale de la vallée du Yukon, d’orientation est/ouest.

Comme le souligne une étude détaillée de l’image, cette dépression périphérique est un axe logistique stratégique. On y trouve en effet le grand axe principal du NHS – National Highway System, le réseau autoroutier – et de l’Alaska Railroad Corporation pour la voie ferrée. C’est grâce à ces deux axes que le massif est accessible aux touristes, randonneurs et alpinistes. On y trouve de nombreuses haltes aménagées (places de camping, centres d’information, stations-service…). Du fait de son importance vitale pour l’Alaska, les autorités cherchent à le maintenir ouvert et praticable toute l’année, même lors des grandes tempêtes hivernales.

Documents complémentaires

Evaluer le recul du glacier Kahiltna

Long de 71 km le glacier Kahiltna se situe dans le borough de Denali et dans le borough de Matanuska-Susitna.

La comparaison entre la carte topographie au 1/200 000 de 1951 de Talkeetna et l’image  satellite permet de constater un net recul de la langue terminale (A), et de la largeur et de l’épaisseur du corps inférieur (B).

NB : sur la carte, les hauteurs ne sont pas en mètre mais pieds (fott, fett) un US foot : 0,304 m. (hauteur de 4.276 f = 1.299 m)

Ressources complémentaires

Sur le site Géoimage du CNES sur l’Alaska et le Grand Nord Canadien

Canada (Yukon) - Whitehorse : un nœud névralgique du Grand Nord canadien et alaskaïen
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/yukon-whitehorse-un-noeud-nevralgiq...

Etats-Unis - Alaska - Anchorage : la métropole du Grand Nord entre mer et terre, à la croisée entre Amérique du Nord, Russie et Asie de l’Est
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/alaska-6-anchorage-la-metropole-du-...

Etats-Unis - Alaska - Le glacier littoral Malaspina et la chaîne transfrontalière des Monts St-Elias confrontés au changement climatique
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/alaska-le-glacier-littoral-malaspin...

Bibliographie

Adams Ansel, 1983, Ansel Adams: An Autobiography, Ed. Little, Brown and Co., 360 p.

Brown William E., 1991, A History of the Denali - Mount McKinley, Region, Alaska Historic Resource Study of Denali National Park and Preserve, United States Department of the Interior National Park Service Southwest Regional Office Santa Fe, New Mexico

Bryant Jane, 2011, Snapshots from the Past: A Roadside History of Denali National Park and Preserve, Ed. Center for Resources, Science & Learning, Denali National Park, En ligne URL : https://archive.org/details/snapshotsfrompas00brya/page/4/mode/2up

Heritier Stéphane, Laslaz Lionel, 2008, Les parcs nationaux dans le monde, Ed. Ellipses, 312 p.

Norris Frank, 2006, Crown Jewel of the North: An Administrative History of Denali National Park and Preserve, Ed. Alaska : Alaska Regional Office, National Park Service, U.S. Department of the Interior

Matthieu Schorung : L’Alaska Railroad Corporation : un modèle ferroviaire original aux confines des Etat-Unis entre diversification commerciale et stratégie touristiqueintégrée, revue en ligne EEchoGéo, n°38/2016.
https://journals.openedition.org/echogeo/14807

Effects of Changing Climate on the Kahiltna Glacier
https://www.nps.gov/articles/aps-v12-i2-c5.htm

Sitographie

https://www.philamuseum.org/collections/permanent/123314.html

Contributeur

Andréa Poiret, Étudiante, master Géographie et master Patrimoine et musées - Paris I Panthéon-Sorbonne

Publié dans : 
Cible/Demande de publication: