Normandie. Lyons-la-Forêt et son environnement : entre Rouen et Paris, un espace rural sous emprise forestière

La forêt de Lyons-la-Forêt marque profondément de sa présence ce territoire à l’est de la Normandie, à cheval sur les départements de l’Eure et de la Seine-Maritime. Protégée par son statut de forêt domaniale, elle est pour certains un conservatoire d’espèces sauvages, cristallisant les représentations d’un espace dit « naturel » fortement idéalisé en ces temps de préoccupation environnementale. Pour les travailleurs de la forêt, elle est un espace productif. Pour d’autres, elle est un espace récréatif, un reposoir ou un défouloir. Pour l’agriculteur, elle peut être une contrainte. Pour le géographe, elle est une emprise territoriale dont l’impact sur l’espace qui l’environne mérite d’être questionné. Entre périurbanité et ruralité, entre Rouen et l’Ile-de-France, la forêt de Lyons contribue à façonner un territoire original.

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Légende de l’image satellite

Située dans le département de l'Eure, en région Normandie, cette image  de Lyons-la-Forêt a été réalisée par le satellite SPOT 6  le 5 décembre 2019. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution à 1,5 m.

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SPOT 6/7 © Airbus DS 2019, tous droits réservés. Usage commercial interdit.


Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Lyons-la-Forêt : un espace spécifique sous emprise forestière

La forêt domaniale

D’emblée, l’image est celle d’une ruralité fortement marquée par l’empreinte forestière. Le massif de Lyons-la-Forêt occupe une superficie de 10.700 hectares environ. C’est la plus grande forêt de Normandie. Son emprise vient rappeler l’importance en France des forêts domaniales comme enjeu spatial, foncier, économique, touristique, culturel et identitaire.

Une allure singulière

L’une des premières caractéristiques de cette forêt est d’être un ensemble morcelé, particulièrement échancrée. La forêt de Lyons n’a, de ce point de vue, rien à voir avec les grandes forêts constituées d’un seul bloc qui se trouvent dans sa proximité (forêt de Bord-Louviers, forêt de Brotonne, autres forêts domaniales), ou plus éloignées (massifs de Compiègne ou Fontainebleau). Elle produit l’effet d’un puzzle auquel manquerait de nombreuses pièces. Délimitée au nord-ouest par la vallée de l’Andelle, que l’on devine à gauche de l’image, en arc de cercle, la forêt domaniale connaît un prolongement avec d’autres étendues boisées, forêts privées cette fois-ci, sur le versant et le plateau opposés. Au nord-est, la limite du massif forestier est marquée par la ligne de côte (cuesta), que l’on devine aux pentes boisées qui dessinent une fine diagonale. Au sud, la forêt laisse la place au plateau agricole du Vexin normand et à son paysage ouvert d’openfield. Cette physionomie si singulière étend par définition l’espace occupé par les 10.700 ha de forêt, ce qui multiplie les interactions entre la forêt et son environnement.

Cette forêt n’est pas une masse impénétrable, ce qu’elle n’a jamais été d’ailleurs, sauf dans un imaginaire romantique et fantasmagorique. De nombreux axes circulent à travers bois.  Dans la partie nord du massif, la route nationale N31 (Rouen-Beauvais, via la Feuillie sur l’image), qui a connu des aménagements récents (contournement de Croisy-sur-Andelle, notamment, élargissement de la voie…), est l’axe le plus fréquenté. D’autres routes, départementales ou communales, traversent la forêt. Les routes dites « forestières » sont sous la responsabilité de l’Office National des Forêts (ONF). A ces réseaux, carrossables, s’ajoutent les chemins de randonnées (plusieurs GR, et quantités d’autres « chemins noirs » ou layons plus étroits, parfois difficilement praticables en hiver) peu visibles sur l’image. Une telle situation renforce les interactions entre l’humain et la forêt, mais aussi certains risques : arbres ou branches tombés sur la route après une tempête, ou sous le poids de la neige, routes recouvertes de feuilles mortes en automne, ce qui réduit l’adhérence, traversée de gros gibiers, etc.
  
Sur cette image, prise en décembre, la canopée se colore d’une teinte sombre, sans être uniformément brune. C’est surtout une forêt de feuillus. Les feuilles mortes sont tombées pour la plupart. Certaines parcelles ont été replantées, ce qui se devine aux alignements très réguliers. L’image permet d’entrevoir la variété des paysages forestiers là où une carte ne lui rend pas cette justice. La futaie (futaie cathédrale), visible par l’ombre projetée sur certaines bordures, voisine avec des taillis, des plantations… Certaines portions restent vertes, la chute des feuilles laissant sans doute entrevoir la végétation des sous-bois (herbes hautes, ronces, houes…). Le hêtre reste l'essence principale (58 %), mais l'implantation du Chêne sessile et d'autres feuillus (Châtaignier, Merisier) est favorisée pour accroître la biodiversité et rendre la forêt moins vulnérable au changement climatique ou aux grands coups de vent. Sur cette image, on identifie enfin quelques rares zones de résineux au vert prononcé (3 % environ).

Une forêt productive

La forêt a de tout temps été exploitée pour sa matière première. Aux usages bien connus (bois de chauffage, construction, mobilier…), s’est ajoutée ici une tradition de production de bois pour la fabrication du verre dès le Moyen Âge - plusieurs fours verriers, dès les XIVe-XVe siècles, livrant les manoirs, châteaux et églises en fenêtres croisées ou verrières - et jusqu’au XIXe siècle. Le XIXe siècle s’est caractérisé par l’apogée de l’industrie de transformation locale (saboterie, fabrication de pelle, seau, tamis, traverses).

L’image laisse apparaître des portions de forêt moins épaisses que d’autres, clairsemées, en témoigne l’effet moucheté de quelques parcelles. On a procédé ici à d’importantes coupes. Cette exploitation s’inscrit dans le cadre d’un projet d’aménagement forestier défini pour une période de 20 ans.

Tous les ans, l’ONF réalise ainsi un travail de marquage et de commercialisation du bois sur une superficie de 1.000 à 1.200 hectares. Les ventes se partagent entre lots en vente publique, le plus souvent en ligne (sur Internet), ou en vente directe à des scieries locales (Fleury-la-Forêt, à proximité) puis au-delà, hors image, aux « Grandes Ventes » en Seine-Maritime ou à Crèvecœur dans l’Oise. La coupe est réalisée dans l’année qui suit la vente par des entreprises de travaux forestiers, prestataires pour l’ONF ou pour le compte des acheteurs, entreprises locales exclusivement. Ce sont ainsi 80 à 90.000 m3 de bois qui sont prélevés chaque année, occasionnant une circulation importante puique un camion transporte 25 m3.

La structure des parties boisées est un héritage des aménagements réalisés au XIXe siècle. Une politique volontaire de peuplement en hêtre a été menée à partir de 1856. Le principe de gestion longtemps retenu fut celui de blocs homogènes, des « séries » (on en comptait 15), chacune de ces séries étaient divisées en 6 parties (des divisions). Tous les 25 ans une division était coupée. Sur l’image, on observe une certaine unité par bloc encore bien visible, ce qui traduit l’héritage de ce mode de gestion. Les coupes rases ne sont plus la règle aujourd’hui afin de préserver les sols, excepté lorsqu’une plantation est planifiée. Les coupes progressives – c’est-à-dire assurées par des prélèvements sur plusieurs années - sont aujourd’hui préférées. 

Outre cette mission de production, l’ONF a pour mission de préserver l’environnement et d’accueillir le public. Un Comité de massif réunit les acteurs concernés autour de l’ONF : élus, associations, chasseurs, exploitants, riverains, autres personnels ressources… Il s’agit de mieux prendre en compte les acteurs locaux qui interagissent avec la forêt, de prévenir des conflits d’usage, par exemple, et de favoriser la concertation sur certains projets, tels le projet de vélo-route qui fait le lien entre plusieurs communes à travers la forêt,  dont l’objectif est de relier la voie verte « Paris-Londres » à « La Seine à vélo » en passant par Gisors, Étrépagny et Lyons-la-Forêt.

La question du devenir de la forêt face aux changements climatiques

Quelle sera l’image de cette forêt dans 50 ans et au-delà ? La question de l’avenir de cette forêt semble à première vue déplacée. Protégée par son statut, sanctuarisée dans son périmètre, l’ensemble de la forêt domaniale se trouve dans la catégorie ZNIEFF de type 1, une portion dans le type 2. Certaines parcelles connaissent un degré de protection supplémentaire : 787 ha sont ainsi classés en zone natura 2000 (hêtraie à Jacinthes et hêtraie à houes, pour l’essentiel).

Toutefois, le changement climatique pose la question des essences actuelles et de leur adaptation aux conditions nouvelles : les épisodes de sécheresse, les épisodes caniculaires, rendent la hêtraie plus fragile, l’arbre étant grand consommateur d’eau. Se pose la question de son devenir. L’ONF, dans sa mission de production de bois, mène des réflexions sur les choix d’essence qu’il s’agira de substituer - ou pas - au hêtre. Question qui se trouve à la jonction d’enjeux environnementaux et économiques, patrimoniaux et productifs. Le couvert forestier et ses paysages, la végétation des sous-bois connaitraient, en fonction de ces décisions, de profondes transformations.

Un pays de lisières et de clairières

Une ruralité mixte, forestière et agricole

L’image est bien celle d’une ruralité mixte, à la fois forestière et agricole. Les deux types d’espace s’interpénètrent. Paysage palimpseste sur lequel se lisent les héritages des défrichements du Moyen Âge et des époques ultérieures.  Cette juxtaposition d’espaces boisés et de champs - certains sont complètement ceinturés de parcelles forestières - multiplie les interfaces entre milieux ouverts (champs) et milieux forestiers. 300 km de lisières sont autant de contacts entre un massif qui abrite encore de nombreuses espèces sauvages, dont les dégâts sur les terres agricoles sont en partie limités par la pratique de la chasse (chasse à courre du chevreuil et du cerf, chasse au sanglier en battue). Autre exemple d’interaction : au niveau des lisières, où l’ensoleillement est réduit par l’ombre des arbres (certains arbres dépassent les 30-40 m de hauteur), les cultures sont plus difficiles. Ces terres sont moins rentables. Ces espaces agricoles sont souvent exploités en prairie selon leur orientation. Ces lisières demandent en outre une intervention régulière pour ne pas progresser au détriment des terres agricoles.

Longtemps réputées pauvres, difficilement labourables, les terres agricoles comprises entre les parties boisées ont été autrefois cultivées en blé noir, en avoine, ou cultures fourragères pour les troupeaux de moutons. La forte présence du toponyme « landes », ses dérivés et variantes (« Les Landeaux », « Les Basses Landes », « La Belle Lande », « Les Genêts », autour de Morgny) attestent de terres souvent impropres à la grande culture. La modernisation agricole a rendu possible une mise en valeur de ces territoires.

Plusieurs vallées, dont la vallée de la Lieure, bien visible, qui passe au niveau de Lyons-la-Forêt et se jette dans l’Andelle au niveau de Charleval, apporte à ce paysage de la diversité, ainsi que des points de vue pittoresque qui font l’identité et son un atout de ce territoire. Les cultures ou les prairies occupent le fond des vallées et les coteaux, dominés par les massifs forestiers.

Les espaces agricoles : un espace de transition, entre l’openfield et le bocage

Ces espaces agricoles sont largement influencées par les caractéristiques des territoires agricoles voisins. L’image laisse bien apparaître une continuité entre les grandes cultures du Vexin normand au sud, pays d’openfield dont on voit bien la marqueterie qui se prolonge et vient s’insérer entre les parcelles forestières. A l’échelle des parcelles agricoles, les lignes régulières indiquent le passage d’engins pour le labour, signe d’une agriculture mécanisée. Celle-ci est spécialisée dans quelques cultures : blé, colza, maïs et lin. L’image prise en décembre saisit cette campagne dans le repos végétatif et au vif d’une période de forte pluviométrie, ce qui est remarquable en différents lieux. Les champs y paraissent détrempés ou l’objet d’une érosion hydrique. Celle-ci est la conséquence d’une agriculture intensive. Un couvert végétal limité voire nul après labour, l’absence de système racinaire pour fixer la terre, notamment sur les pentes, entraîne un phénomène de ruissellement. Erosion qui renforce l’utilisation d’intrants pour compenser les effets de cet appauvrissement. Certaines parcelles, moins touchées, révèlent des pratiques culturales différentes, en semis direct (agriculture sans labour).

Au nord, les terres consacrées aux prairies sont plus nombreuses. On les distingue autour de La Feuillie, au-delà de la route nationale, par la présence d’arbres au milieu des parcelles, caractéristique des herbages. 40 % des terres sont consacrées dans cette clairière de La Feuillie aux prairies, se rapprochant des taux observables en Pays de Bray. On a donc à faire à un espace de transition, entre l’openfield et le bocage.  La haie est la principale caractéristique paysagère de la boutonnière du Pays de Bray, qui commence au pied de la côte perceptible sur l’image. Au sommet de celle-ci, avant la plongée dans la boutonnière, une ligne d’éoliennes est visible sur les parties hautes, bien exposées (autour de 225 m d’altitude).

Cette juxtaposition d’espaces agricoles et forestiers est aussi une juxtaposition des temporalités sur le plan de la gestion de ces espaces productifs : temps long de la sylviculture et temps saisonnier des travaux agricoles.

Contrastes dans le périurbain et le rurbain sous influence de Rouen

Ce territoire est marqué par des contrastes dans le peuplement et le bâti. Le principal se joue entre la vallée de l’Andelle à l’ouest et les communes autour de Lyons-la-Forêt, comprises entre les parcelles forestières. 

La bordure occidentale de la forêt : la vallée de l’Andelle

Historiquement industrielle et ouvrière, la vallée de l’Andelle est aujourd’hui un espace périurbain dans l’aire d’influence de Rouen. Ces communes voient leur population croitre, les lotissements s’y construisent à la périphérie des bourgs, on en distingue plusieurs, à partir de Perriers-sur-Andelle vers l’aval, au sud. S’y développent des équipements plus importants (nouveau collège à Fleury-sur-Andelle, trois supermarchés de Fleury à Perriers). Cela témoigne à la fois des effets de la proximité de l’agglomération rouennaise, d’une politique destinée à maintenir des activités et des habitants, et de choix qui peuvent paraître à certains plus discutables sur le plan de la préservation de l’environnement (étalement urbain et artificialisation des sols au détriment des terres agricoles) ou de la protection du commerce de proximité.

Une zone d’activité, la Vente Cartier, entre Perriers-sur-Andelle et Fleury-sur-Andelle, occupe un coteau aménagé, ou les ronds-points et les axes de circulation traduisent la récente mise en valeur. A Fleury-sur-Andelle, l’occupation des ronds-points y connut un paroxysme lors du mouvement des Gilets jaunes (automne 2018) exprimant les frustrations de cette France qui se ressent comme « périphérique ». Une partie des habitants de la vallée partageaient ces appréhensions et ces colères. C’est l’axe reliant Rouen à Paris qui a été bloqué durablement (ancienne route nationale) et non l’axe suivant le cours de l’Andelle, ce qui en dit beaucoup sur la cible du mouvement. 

La zone d’activité accueille le siège de la Communauté de Commune Lyons-Andelle, créée en 2017, suite à la loi NOTRe (fusionnant les communautés de communes de l’Andelle et du canton de Lyons la Forêt), rapprochement imposé entre deux mondes très différents.

Les villages du massif forestier : protection du cadre et qualité de vie

La forêt oppose un barrage contre l’étalement urbain rouennais. Par son épaisseur, elle crée une discontinuité et forme un glacis qui accroit la distance avec Rouen. A la périurbanisation de la vallée succède une périurbanisation plus discrète et cossue. Les décisions politiques des élus des communes de la forêt et le souhait des habitants vont également dans le sens de la protection du cadre de vie.

L’image de la forêt est au service de l’attractivité de ce territoire. Aux marges de l’agglomération rouennaise d’un côté, de l’Ile-de-France de l’autre, ce territoire est un imagier pittoresque, celui d’une campagne vallonnée, agricole mais surtout forestière où il fait bon vivre. La forêt renforce les aménités du territoire, d’autant plus que sa forme la rend proche pour de nombreux villages ou hameaux. La vogue d’ouvrages à succès sur les arbres, ainsi qu’un discours relayé dans les médias - pas toujours scientifique - sur leur bienfait sur la santé, ajoutent à ce tropisme sylvestre. La forêt c’est aussi du rural sans pesticide, argument précieux pour les pourfendeurs d’une agriculture polluante et adeptes d’une nature préservée, ou pour des citadins qui souhaitent fuir les pollutions urbaines et les risques industriels (l’incendie sur le site de Lubrizol à Rouen, en septembre 2019, a réactivé ces craintes).

Au-delà de l’imaginaire qu’elle nourrit, la forêt est un espace multi-fréquenté aux usages parfois difficiles à concilier : le promeneur ou sportif doit être vigilant pendant les périodes de chasse et attentif aux inscriptions sur les chantiers d’abattage forestier pour éviter les accidents. Les loisirs en forêt rendent bien compte des contrastes sociologiques décrits plus haut : le quad, le paintball, le VTT, les randonnées, l’équitation sont des loisirs connotés sociologiquement. Enfin, autre argument qui touche à l’image de cette forêt, sa distance avec les grandes agglomérations n’en fait pas ou peu le lieu des rendez-vous interlopes ayant pour objet la drague, le sexe tarifé ou la drogue, comme on le voit dans d’autres massifs en périphérie proche des métropoles.

La forêt, un écrin pour des villages soignés

Plusieurs villages mettent ainsi en avant les aménités liées au cadre de vie. A Vascoeuil, porte d’entrée dans la forêt, via la N31, le château accueille dès le printemps, des expositions d’artistes contemporains et une collection de sculptures dans ses jardins, dans un cadre élégant. Au cœur de la forêt qui porte son nom, le village de Lyons-la-Forêt a obtenu le label « les plus beaux villages de France », les façades des maisons à colombage, sa place dominée par une halle ancienne en font un décor particulièrement prisé (utilisé pour le cinéma). La commune affiche « Quatre Fleurs » au label des villes et villages fleuris (« fleur d’or » en 2018). Le changement de destination de ses commerces (boutique de décoration, galerie d’art, produits locaux estampillés terroir, agence immobilière…), la capacité d’accueil (hôtels de luxe, restaurant, gîtes, chambre d’hôtes) traduisent une montée en gamme et une forme de gentrification rurale, même si celle-ci est déjà ancienne (un électeur sur trois habite en résidence secondaire).

Entre Rouen et Paris (Lyons est à moins de 90 km de Paris), ce territoire joue la carte de l’espace récréatif (week-end ou courts séjours). Lyons et les villages alentours sont ainsi le lieu d’un tourisme vert qui additionne les atouts d’un patrimoine naturel et paysager, historique (abbaye de Mortemer, châteaux), les activités sportives et de loisirs (équitation avec plusieurs centres équestre et haras, randonnées à pieds ou à vélo, projet vélo route et voie verte) ainsi que l’accueil de groupes et séminaires (châteaux de Rosay, de Fleury-la-Forêt).

Quelles évolutions à venir ?

Plusieurs événements pourraient modifier le regard sur ce type de territoire. Le premier est la répétition d’épisodes caniculaires, en 2018 et en 2019. Cet espace a l’avantage de favoriser le rafraichissement de l’air et son humidité. Les écarts de température avec la ville, notamment la nuit, sont particulièrement élevés. La vision de villes fournaises valorise celle de campagnes, plus encore de cette ruralité mixte. Le second événement, la crise sanitaire, pourrait aussi avoir un impact qu’il faudra appréhender dans la durée. Lors de la première phase du « déconfinement », quand les déplacements étaient limités à 100 km, les Parisiens ont pu profiter de cette forêt et de ses chemins. Par ailleurs, les réflexions renouvelées sur le télétravail, ajoutées au sentiment d’enfermement ressenti en ville, expliquent une valorisation très nette de l’image de cette ruralité.

En juin 2020, juste après l’épisode de confinement, le département de l’Eure a connu un boom de recherche immobilière, Fleury-sur-Andelle et Lyons-la-Forêt figurant parmi les premières requêtes. Cet enthousiasme risque cependant de se confronter à d’autres réalités : des services spécialisés distants, des transports en commun peu nombreux vers les grandes villes (une ligne de bus assure deux départs de Lyons vers Rouen dans la journée). Les gares les plus proches sont à Rouen à 35 km, Gaillon à 32 km ou Gisors à 28 km (vers Saint-Lazare). Enfin, les écoles maintiennent difficilement leurs effectifs, surtout dans les communes au cœur du massif forestier, dans des classes multiniveaux, assez éloignées de ce qu’est l’école en ville.

Omniprésente sur ce territoire, la forêt est à la fois une marge inhabitée, un paysage, un patrimoine, un à-côté, cadre d’une nature perçue comme sauvage, où s’égare volontairement ou pas le promeneur, comme fuyait le monde le moine d’autrefois. C’est une nature à la fois préservée, exploitée, transformée, qui est l’objet d’une attention soutenue dans ces périodes de vigilance climatique. A l’échelle locale, c’est aussi un pivot au sein de cet espace et un rempart vert entre Rouen et l’Ile-de-France. Réalité juridique, marqueur environnemental fort, support pour l’attractivité du territoire, la forêt est un poste d’observation inédit pour observer la ruralité environnante et ses contrastes. 



Zooms d'étude

Le village de Lyons-la-Forêt

L’image laisse apparaître sur la partie gauche du document un corridor vert, la vallée de la Lieure, qui traverse le village de Lyons-la-Forêt. Celui-ci est constitué de deux parties, une partie groupée autour de l’ancienne motte féodale, son château aujourd’hui disparu et ses remparts, dont il reste cependant le dessin circulaire des rues au centre. Une seconde partie suit la rue qui mène vers l’église et son cimetière quelques centaines de mètres plus bas.  De part et d’autre de ce corridor, la forêt occupe les parties les plus élevées. Au-delà, on retrouve une juxtaposition d’espaces agricoles et forestiers.

Le village et son château ont joué un rôle important dans l’histoire de la forêt. Celle-ci s’est vraisemblablement constituée à la fin de l’antiquité, au cours des périodes de déprise humaine. Au maximum de sa superficie, cette forêt pouvait atteindre 45.000 hectares, contre aujourd’hui 10.700. Les ducs de Normandie, puis les rois de France en ont fait un de leurs séjours préférés, notamment pour pratiquer la chasse. Ainsi, Philippe le Bel a séjourné 48 fois dans les différents châteaux, logis et manoirs de ce massif, ce qui représente un an et quart de présence selon l’historien Bruno Nardeux, sur un règne de 29 ans. C’est sans doute à ce loisir royal que l’on doit les premières mesures de protection, ici comme ailleurs, des plus grandes forêts du pays.

L’image laisse deviner ce que fut l’ensemble de l’occupation forestière avant les conquêtes agricoles et les défrichements. Isolé au creux du vallon du Fouillebroc, qui forme un sillon bien visible en bas de l’image, la présence de l’abbaye de Mortemer, première abbaye cistercienne de Normandie, fondée en 1134, traduit bien également les contradictions des moines blancs : fuite du monde dans ces solitudes boisées et mise en valeur agricole, terres défrichées et construction de granges à proximité (Beauficel, La Lande, Bosquentin...). Entre le monde de la chasse et le monde des exploitants, on identifie un conflit d’usage particulièrement ancien.  

On a ici comme ailleurs l’image d’un paysage produit par l’histoire. Les parcelles agricoles sont plus grandes aujourd’hui (la comparaison avec les images passées en témoigne), signe d’un remembrement et d’une modernisation de l’agriculture dont il a été question dans le développement plus haut. La forêt, figée dans ses limites, ne l’est aucunement dans sa gestion : sur certaines parcelles la moindre densité d’arbres indique que des coupes sont intervenues. 



Zoom d'étude 1

La vallée de l’Andelle, bordure occidentale
de la forêt de Lyons

La vallée de l’Andelle limite à l’ouest l’étendue de la forêt domaniale. Territoire encore marqué par son histoire industrielle et par la désindustrialisation. Une friche industrielle est ici présente, entre le sud du village et la forêt : l’ancienne usine Epeda (matelas), fermée depuis 2016. D’autres usines se maintiennent, dans un contexte de concurrence mondiale et de délocalisation, c’est le cas de l’usine Sealynx spécialisée dans la fabrication de joints d'étanchéité pour l'automobile, en bas de l’image.

Les effets de la crise sont cependant compensés par la dynamique démographique. Perriers-sur-Andelle est à une vingtaine de kilomètres de Rouen. La comparaison avec des images plus anciennes montre une nette augmentation du bâti, notamment sur la rive droite de l’Andelle, à l’ouest. La rive gauche est moins artificialisée vu le risque d’inondation. La rive droite a connu autour du noyau plus ancien et de la route qui suit l’Andelle, des transformations importantes. Ainsi, près de l’axe qui relie Perriers à Rouen, un lotissement est bien identifiable à son périmètre rectangulaire. En face, au sud, un parking et un supermarché complètent ce mouvement d’artificialisation, au détriment d’espaces agricoles. La proximité de l’agglomération favorise les migrations pendulaires. Les communes de la vallée offrent des perspectives de réalisation d’un rêve pavillonnaire, le prix de l’immobilier étant moins élevé que sur les plateaux est de Rouen, très prisés. La vallée offre par ailleurs un espace encore préservé, vallonné, atout qui compense un éloignement supérieur.

L’image montre l’effet de barrage produit par la forêt domaniale, qui créé une nette discontinuité, avec les autres espaces bâtis à l’est. La périurbanisation se confronte au statut de la forêt domaniale, protégée. Les communes situées entre les parties forestières ne suivent pas le modèle des communes de la vallée : les constructions nouvelles y sont plus discrètes (rénovation de bâtis anciens, nouvelles constructions de type pavillon dans les dents creuses, ou à l’extérieur), sur des surfaces plus réduites (absence de lotissement) et se veulent plus respectueuses du cadre de vie. L’argument environnemental vient désormais en appui de cette volonté.


Zoom d'étude 2

Documents complémentaires


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Les images en documents complémentaires présentent un extrait de l'image générale réalisée par le satellite Spot 6 :
- Document 1 : Photographie aérienne : Geoportail (https://www.geoportail.gouv.fr/)
- Document 2 : Photographie aérienne : Geoportail, période 1950-1965 (https://remonterletemps.ign.fr/)
- Document 3 : Carte IGN, Forêt de Lyons, détail redimensionné, extrait du site Geoportail


Document 1


Document 2


Carte IGN

Références ou compléments bibliographiques

Le site de l’Office National des Forêts : http://www.onf.fr/

Atlas des paysages de Haute-Normandie : http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/le_pays_de_ly...

« La forêt domaniale de Lyons (Coup d’œil rétrospectif) », article de G. Lesage, Revue Forestière Française, 1952, 7-8, 489.

Philippe Michel, « Chantier ou atelier : aspects de la verrerie normande aux XIVe et XVe siècles », dans Annales de Normandie, n°3, 1992, pp. 239-257.

Bruno Nardeux, Une ”forêt” royale au Moyen Age : Le pays de Lyons, en Normandie (vers 1100 - vers1450). Normandie Université, 2017. En ligne : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02875989/document

Contributeur

Thierry Puigventos, Inspecteur d'académie - inspecteur pédagogique régional (IA-IPR) histoire-géographie, académie de Normandie.
Remerciements à : Emmanuel Boivin, Responsable d’unité territoriale, ONF, Lyons-la-Forêt.

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