Kenya - Le Lac Naivasha et la Rift valley : jeux d’héritages, rosiculture et gestion de la grande faune sauvage

Dans la Rift valley, un des hauts lieux emblématiques des hautes terres d’Afrique de l’Est, les gradients montagnes-plateaux-cuvettes jouent un rôle majeur dans l’organisation des territoires. De nombreuses nuances topographiques, pédologiques et bioclimatiques forment une fine mosaïque de territoires bien différenciés sur de courtes distances. Leurs trajectoires contrastées sont le fruit des modalités de la colonisation puis de la décolonisation des White Highlands. S’y superposent enfin les nouvelles dynamiques d’insertion dans la mondialisation telles la construction d’un des premiers clusters rosicoles au monde d’un côté, la création d’aires protégées, de statuts variés, transformées en grands parcs animaliers attirant un important tourisme national et international de l’autre. La mise en place d’un véritable marché de la faune sauvage aboutit à une fragmentation croissante de la wilderness en produisant des espaces de plus en plus spécialisé et zonés au risque d’un appauvrissement génétique de la faune obligeant à des transferts forcés de mammifères (zèbres, gazelles, antilopes, buffles, rhinocéros, félins, éléphants...).
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Légende de l’image

Cette image du lac Naivasha, dans la vallée du Grand Rift au Kenya, a été prise par le satellite Sentinel-2A le 27 février 2021. Il s'agit d'une image en couleur naturelle et la résolution est de 10m  

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Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Le lac Naivasha et la Rift valley : un système régional d’exception

Les hautes terres d’Afrique de l’Est : la partie sommitale du dôme kenyan

Centrée sur le lac Naivasha qui fait 139 km2, l’image présente une section de la Rift Valley kenyane - également appelé Rift Gregory, orientée Nord-Sud. Le fond de la vallée à 1.880 m. d’altitude au lac Naivasha et à 1.790 m. au lac Eleimentaita est ici prise entre, à l’est le sud du massif des Aberdares, qui culmine à 4.000 m., et, à l’ouest le Mau Escarpement, qui culmine à 3.000 m..

De part et d’autre, les versants de la vallée correspondent à de gigantesques gradins aux regards convergents. Ces gradins sont parfois en touche de piano, c’est-à-dire basculés soit vers le nord, soit vers le sud. Ainsi au sud-est le plateau intermédiaire entre le Mau escarpement et la zone du lac Naivasha est-il incliné du nord au sud. Entre le massif de Aberdares et le fond de la vallée du Rift - occupée par les lacs de Naivasha et Elementeita - le plateau du Kinangop occupe une altitude intermédiaire entre 2.200 m. au Nord et 2.600 m. au Sud.

Le point le plus bas de la région ici présentée est situé à l’extrême nord-ouest de la scène dans les deltas des rivières qui se jettent dans le lac Nakuru (juste hors image) à 1.770 m. Il s’agit donc de la partie sommitale du dôme kenyan. Plus au nord (hors image), le lac Turkana et plus au sud le lac Magadi ne sont en effet respectivement qu’à 500 et 600 m d’altitude.

Tectonique des plaques africaine et somalienne : la Rift Valley

Cette région est une fraction de l’immense Rift Valley qui, de la vallée du Jourdain au nord au Malawi au sud, depuis 65 millions d’années, correspond à une zone de divergence entre les deux plaques continentales, africaine et arabique. Dès l’éocène, sous l’effet de la montée d’asthénosphère chaude, la formation d’un immense dôme a soulevé l’ensemble de la région.  Au miocène, il y a 20 millions d’années, puis surtout au pliocène, au-dessus de ce dôme, la croûte continentale s’étirant, s’est faillée. Taillés par des failles majeures, les escarpements regardent donc un gigantesque fossé d’effondrement. Ici, la divergence sépare la plaque africaine à l’ouest de la plaque somalienne à l’est.

Ces épisodes tectoniques se sont accompagnés d’immenses épanchements de laves comme aux Aberdares - il y a 5 millions d’années et ce pendant 3 millions d’années - qui constituent un épaulement au sommet du rebord oriental de la Rift Valley. Plus récemment, au pléistocène et à l’holocène, c’est le fond de la Rift Valley qui a été piquetée de volcans.

On trouve ainsi au sud le Longonot – à 3 000 m. - dont la caldeira et la coulée basaltique de la dernière éruption à partir d’un petit cône adventice sur le versant nord se voient très nettement sur l’image. Tout comme le complexe d’Ol Karia dans le parc d’Hell’s Gate (pumices volcaniques), le massif d’Eburru à 2.800 m., les petits cônes au sud du lac Eleimenteita ou les cratères acides à l’ouest du lac Naivasha. Tous sont des volcans quaternaires. Au niveau de Hells’ Gate et du massif d’Eburu, des geysers et fumerolles indiquent la proximité relative du matériel magmatique. De nombreux espaces portent la marque d’effusions volcaniques très récentes - pumices, coulées, tuffs - qui rendent les sols peu épais et parfois quasi-stériles, et de faisceaux de failles encore actives qui compartimentent l’espace.

Le massif d’Eburru à 2800 m qui domine au nord la cuvette du lac Naivasha

Ainsi, tectonique des plaques et modelés volcaniques se combinent pour dessiner la topographie, la compliquer aussi en compartimentant la Rift Valley en blocs séparés les uns des autres. Ces blocs ont des niveaux de base correspondant à autant de lacs endoréiques comme celui d’Elementaita et de Naïvasha, mais aussi ceux de Nakuru, Bogoria, Baringo, Turkana (hors image au nord) ou Magadi (hors image au sud). A l’extrême ouest, les cours d’eau qui coulent vers l’ouest alimentent l’Ewaso Ngiro, rivière qui se déverse dans le lac Natron (hors image à 300 km au Sud, en Tanzanie) lui aussi endoréique.

L’alignement nord-sud de ces lacs endoréiques indique la direction générale du Rift Gregory. Le niveau de ces lacs a varié et varie encore de manière difficile à expliquer autrement que par le jeu combiné des paléoclimats ou de vidanges hydrogéologiques encore incomprises. Aussi les lacs Elementeita et Naivasha ont-ils à un moment de leur histoire occupé un espace beaucoup plus vaste et leur retrait a laissé de vastes nappages d’alluvions très pulvérulentes.

Ci-dessous :
Doc. 1 : Coupe schématique du Rift est-africain (Source : Davies, in Hirsch B. & Roussel B. dirs. p. 34)
Doc. 2 : Evolution du niveau du lac Naivasha depuis 1 650 ans


Massif Uburru


Repères géographiques



Une fine mosaïque de nuances pédologiques et bioclimatiques

Les nuances des couleurs de l’image générale et des images des zooms rendent partiellement compte des nombreuses nuances écologiques qui dessinent au total une véritable mosaïque. En effet, le vert foncé à l’est, le vert plus clair à l’est, le brun/ocre au centre révèlent ces nuances pédologiques et bioclimatiques. Les hauteurs sont plus fraiches et plus arrosées, surtout à l’est ; le fond de la vallée, en situation d’abri est plus chaud et plus sec.

La pédogenèse et la végétation enregistrent la diversité qui résulte de l’interaction de l’altitude, de l’exposition, de l’étagement et de la nature des sols et de la roche mère. Forêts et praires d’altitude, savane - voire steppe, sols récents alluvionnaires ou volcaniques dénudés du fond de la vallée nuancent les couleurs de l’image selon une direction principalement est-ouest, perpendiculaire à l’axe principal de la vallée.


Doc. 3. Les milieux de la Rift Valley (Source : à venir )

Un condensé des contrastes humains des hautes terres kenyanes : le poids de l’histoire coloniale et des White Highlands

Au-delà de son intérêt géophysique, l’image présente un condensé des contrastes humains des hautes terres kenyanes, produits de l’histoire coloniale et post-coloniale du pays. L’une des surprises de l’image réside dans la netteté avec lesquelles certaines limites foncières apparaissent tant elles sont soulignées par des nuances de mises en valeur.

Couvertes de forêts tropicales d’altitude, les hauteurs - Mau Forest, Eburu, Kipipirini, Aberdares - ont été mises très tôt en défens et protégées par les colonisateurs. Au sud-est, les basses pentes de ces massifs forestiers portent des plantations de résineux plantées sur les interfluves et séparées par des pâturages et des champs sur les versants et les fonds de vallée donnant ce laniérage singulier. Le système d’exploitation relève du shamba system.

Pendant la colonisation britannique (1900-1964), la région - surnommée par les colons la Happy valley à cause des festivités qui s’y déroulaient - correspondait au cœur social des White Highlands, zone de colonisation agraire appropriée aux dépens des occupants précoloniaux - ici principalement les pasteurs Masai - par des agriculteurs blancs, britanniques pour la plupart, souvent des nobles et des officiers de l’armée impériale.

Représentant 20 % de la superficie de la colonie, ces « Hautes Terres Blanches » – situées à une altitude de plus de 1600 m., limite supérieure du paludisme avant la Première Guerre mondiale - étaient théoriquement interdites aux Africains qui ne détenaient pas de permis de travail, toujours temporaire. La population noire avait été repoussée dans des Natives Reserves.

Pour la région représentée par l’image, durant la colonisation, seul l’extrême sud-ouest, aujourd’hui dans le district de Narok, était autorisée aux noirs, en l’occurrence des pasteurs masaï dont certaines prairies d’altitude relictuelles apparaissent. Certes, les domaines avaient besoin de main d’œuvre, mais celle-ci n’avait qu’un droit temporaire de résidence.

Doc. 4 : Les « Hautes Terres blanches » coloniales (Source : Morgan W. T. W. p. 307)

L’orientation productive des exploitations coloniales dépendait de l’altitude. Le fond de la Rift Valley - plus sèche, plus chaude - était principalement occupé par des ranchs d’élevage extensif. Alors que le plateau du Kinangop, entre le fond de la Rift Valley et les Aberdares, offrait des conditions plus favorables à des exploitations mixtes, parfois consacrées au pyrèthre, une plante hérbacée cultivée pour ses fleurs dont on tirait une poudre insecticide.

L’indépendance : le démantèlement des White Highlands

La ségrégation raciale a pris fin à l’Indépendance et les White Highlands ont été démantelées. A l’initiative du gouvernement et avec l’aide des Institutions internationales (Banque mondiale, BIRD, FMI, Coopération britannique), à partir des années 1960, des lotissements paysans y ont alors été ouverts. On en voit sur le plateau du Kinangop. Là, le One million acres scheme a attribué une multitude de petites exploitations à des petits agriculteurs, pour la plupart venus du pays kikuyu sur le versant est du massif des Aberdares.

Sur le plateau, la mise en valeur par ces petites exploitations polyculturales, séparées par des haies vives d’arbres fourragers, produit un bocage relativement homogène que seuls perturbent le tracé sinueux des ruisseaux descendus des Aberdares soulignés par une végétation ripuaire et les tâches claires des petits centres commerciaux qui desservent cette campagne très peuplée.

D’autres opérations de lotissements ont eu lieu ultérieurement sur les gradins inférieurs du versant occidental de la Rift valley et parfois au fond de la vallée. Mais les exploitations créées y ont une superficie moyenne plus grande que sur le Kinangop ou sur le gradin supérieur occidental du Mau Escarpment pour être adaptées aux conditions climatiques locales, plus sèches et plus chaudes, moins productives. Certains de ces lotissements, notamment sur les gradins occidentaux des versants de la Rift ont eu lieu non plus à l’initiative des autorités mais à l’initiative de propriétaires privés ou de coopératives foncières et les parcelles y sont donc plus grandes ou plus irrégulières.

Le maintien de grands domaines agricoles

Cependant, tous les grands domaines blancs coloniaux n’ont pas été lotis et un certain nombre de grands, voire très grands, particulièrement au fond de la vallée, ont été conservés, soit par les héritiers des colons, soit par la bourgeoisie noire née de l’indépendance.

Si les lotissements paysans ont surtout eu lieu entre 2 600 et 2 100 m. d’altitude, les grands domaines ont surtout été conservés dans la Rift même. Donc à des altitudes plus basses, dans des conditions climatiques plus sèches, moins favorables aux petits agriculteurs pratiquant une agriculture intensive sans beaucoup d’intrants, mais aussi plus près de la voie ferrée et de la route qui forment la colonne vertébrale de l’organisation nationale.

Ainsi l’un des intérêts de l’image satellite est-il de montrer la persistance de ces propriétés foncières dessinées au cordeau au tout début de la colonisation. A l’ouest du lac Elemanteita, au nord du lac Naivasha dans les deltas de la Malewa et de la Gilgil rivers, à l’ouest du lac Naivasha, sur le versant nord du Mont Logonot, d’immenses domaines apparaissent clairement, trahis par leurs limites rectilignes, la taille des parcelles homogènes.

Certains appartiennent toujours aux descendants directs des colons : ainsi celui qui est cultivé grâce à une irrigation sur pivot très lisible possède une orientation maraîchère, appartient à Lord Delamare. Ainsi Loldia Farm (2500 ha) est-elle restée dans la famille Hopcraft depuis plus de 100 ans. Ces Kenyans blancs - appelés les « KC » (Kenyan Cow Boys) - ont une influence politique et sociale qui surpasse très nettement leur très petit nombre. D’autres domaines appartiennent à des familles d’hommes politiques noirs. Bloc d’assimilation réciproque.

Reconversion, intensification et irrigation : la culture des roses

Beaucoup de ces domaines se sont reconvertis. Assez tôt, certains propriétaires ont mis en place des stratégies d’intensification au moyen d’une irrigation sur pivot à vocation maraîchère très lisible sur l’image juste en amont du delta de papyrus de la Malewa. D’autres, surtout près des rives du lac Naivasha - qui est un lac d’eau douce au contraire d’Eleimentaita - ont loué une partie de leurs terres à des horticulteurs qui y ont construit d’immenses serres à orientation rosicole.

Le développement de l’irrigation sur pivot à vocation maraîchère en amont du delta de la Malewa


Ces serres ont été implantées à partir de 1983 d’abord à l’initiative de producteurs hollandais qui souhaitaient profiter des conditions naturelles des montagnes équatoriales favorables à la production de masse : lumière zénithale, températures équatoriales atténuées par l’altitude (17° - 30°) très favorables aux rosiers, disponibilité en eau douce. Le lac Naivasha est en effet l’un des deux lacs de la Rift valley kenyane avec de l’eau douce. De plus, Naivasha bénéficie d’un climat d’abri relativement sec bénéfique aux roses qui craignent les saisons humides.

En outre, le Kenya offrait l’avantage d’un environnement politique stable et favorable aux investissements et aux entrepreneurs capitalistes. La main d’œuvre y était peu chère mais localement elle manquait puisque les Africains avaient été interdits de séjour pendant 60 ans dans la région de Naivasha. Aussi attirés par les nouveaux emplois, les ouvriers des fermes sont-ils venus des régions de fortes densités du pays : le pays kikuyu, le pays kalenjin, le pays luya, le pays luo ; et l’industrie rosicole autour de Naivasha est-elle un des lieux de cohabitation multiethnique du pays.

Ces migrations ont provoqué un accroissement substantiel de la population et un une augmentation de la taille des villes et villages. Les alentours du lac Naivasha sont donc un espace au bilan migratoire très positif et les processus d’urbanisation liées aux effets induits des salaires des serres et à un processus cumulatif de clusterisation. (Calas, 2013) y sont intenses. Enfin, la proximité du hub aérien efficace de l’aéroport de Nairobi, qui se trouve dans l’angle sud-est de l’image générale, constituait une dernière aménité attractive pour des entrepreneurs. Construit à la fin des années 1970, JKIA a rapidement été bien relié à l’Europe grâce à des vols cargo de nuit nombreux.


Irrigation pivot Naisasha NEst


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Indice NDMI

Image du satellite Sentinel-2 présentant un traitement, l'indice  d'humidité par différence normalisée (NDMI). Celui-ci est utilisé pour déterminer la teneur en eau des sols et surveiller les sécheresses. Les valeurs négatives du NDMI correspondent à un sol stérile (teintes rouges). Les valeurs autour de zéro (-0,2 à 0,4) correspondent généralement à un stress hydrique. Les valeurs élevées (teintes bleues) correspondent à un couvert végétal ne présentant pas de stress hydrique (environ 0,4 à 1).

 

Le développement des immenses serres à orientation rosicole : l’exemple du sud-est du lac Naivasha


Lac Naivasha SEst Rosiculture


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Élevage, tourisme animalier et aires protégées privées fermées

D’autres, enfin, combinent l’orientation d’élevage avec le tourisme animalier et deviennent des aires protégées privées ayant statut de conservancies. Ainsi de Soysambu conservancy couvant 48 000 ha. et appartenant aux descendants de Lord Delamere au nord du Lac Eleimentaita. Aussi certaines des limites les plus nettes correspondent-elles aux limites de ces aires protégées et leur netteté révèle l’efficacité du processus d’enclosure.

En effet, de manière paradoxale alors même que la proportion du territoire national dévolue à la protection et à la conservation de la nature augmente, ces aires protégées sont de plus en plus fermées et encloses par des barbelés ou des fils électriques qui maintiennent la faune à l’intérieur et l’empêche de fréquenter - voire dévaster - le reste du territoire, le plus souvent mis en culture. Ainsi le massif des Aberdares est-il enclos dans une barrière électrique financée par les fonds levés à l’occasion d’un événement sportivo-mondain très célèbre au Kenya : Rhino Ark.

Les emprises du Soysambu conservancy au nord du Lac Eleimentaita

Territoire des hommes et territoires des animaux deviennent ainsi de plus en plus séparés, l’espace de plus en plus spécialisé, zoné. Ce processus répond au besoin d’éviter les conflits hommes/nature mais aussi de rentabiliser la protection et la conservation en faisant payer l’accès à ces aires protégées closes. Cependant, il aboutit à une fragmentation croissante de la wilderness et au risque d’appauvrissement génétique de la faune.

C’est pourquoi les responsables de ces aires protégées tentent d’organiser le renouvellement du patrimoine génétique de ces isolats animaliers en procédant à ces transferts forcés de mammifères. Zèbres, gazelles, antilopes, buffles, rhinocéros, plus rarement félins et autres carnivores voyagent désormais en avion - voire en hélicoptères - entre ces aires encloses et fermées. Ainsi, le parc national de Meru (hors image) a-t-il été repeuplé grâce à des herbivores venus pour certains de la conservancy de Soysambu (Voir le film « Genesis »).

Un véritable marché de la faune sauvage s’est mis en place, au grand bénéfice des propriétaires privés, qui explique en partie la résilience de la propriété foncière post-coloniale. Le défi majeur concerne les éléphants qu’il est coûteux de transporter mais dont la survie dépend de migrations sur de grandes distances, le long de corridors. Ici, ils ne migrent plus qu’entre les Aberdares et le massif de Kipirini (est de l’image) grâce au corridor maintenu et même reconstitué entre les deux.


Soysambu conservanc


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Le corridor de migration entre les Aberdares et le massif de Kipirini à travers le plateau de Kinangop

Une des stratégies adoptées par les grands propriétaires fonciers pour à la fois rentabiliser et sanctuariser leur bien est donc de le transformer en aires protégées, privées. Cette stratégie est particulièrement nette pour ceux d’entre eux dont le domaine jouxte une aire protégée publique. En effet, la coalescence entre aires protégées publiques et aires protégées privées permet aux gestionnaires d’étendre la continuité protégée et permet d’augmenter la base génétique du patrimoine animalier. Ainsi en est-il de l’ensemble Parc National de Nakuru/ Soysambu au nord-ouest ou de l’ensemble parcs nationaux du Longonot, Hells Gate et conservancies d’Oserian et de Longonot Lodge.


Kipipirini Leger


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Convention Ramsar, lobbying des propriétaires fonciers et grandes ONG conservationnistes

Une autre stratégie pour sanctuariser la faune autant que la propriété foncière a été d’avoir recours à des dispositifs globaux pour bénéficier d’une certaine protection par rapport aux appétits supposés des petits paysans et des politiques kenyans. Les environs du lac ont assez tôt été protégé par la convention Ramsar. Combiné à la concentration de la faune et à l’intérêt ornithologique majeur des lacs de la Rift valley, le lobbying efficace des propriétaires relayés par les grandes ONG conservationnistes globales a permis de monter efficacement le dossier d’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

« Le Réseau des lacs du Kenya dans la vallée du Grand Rift comprend trois lacs … peu profonds (Lac Bogoria, lac Nakuru et Lac Elementaita)… Sa superficie est de 32 034 hectares. Le bien héberge 13 espèces d'oiseaux menacées au plan mondial et la diversité des espèces d'oiseaux est une des plus élevées au monde. C'est le plus important site de nourrissage de la planète pour les flamants nains et un important site de nidification et de nourrissage pour les pélicans blancs. On y trouve aussi des populations de bonne taille de mammifères, dont le rhinocéros noir, la girafe de Rothschild, le grand koudou, le lion, le guépard et le lycaon. Le site se prête particulièrement bien à des études sur des processus écologiques particulièrement importants ».

Le développement de grands projets géothermiques

Au sud-ouest du Lac Naivasha, un semis de carrés blancs piquète le vert sombre du Hell’s Gate National Park indiquant une ouverture de la brousse du parc. Ce semis de clairières correspond à autant de forages géothermiques des projets Olkaria. Ces forages d’environ 3 000 m. de profondeur nécessitant 60 jours de forage captent une vapeur d’eau à plus de 250°, transportée ensuite dans des conduites vers une centrale électrique.



Le développement de la géothermie dans le Hell’s Gate National Park

 Il s’agit là d’un projet pionnier installé dès 1981 qui a fait du Kenya le pionnier de la géothermie en Afrique et, maintenant après passage au stade industriel, le 9ème pays à l’échelle mondiale en termes de capacités productives installées (700 MW) et le 2nd pays dans le monde derrière l’Islande en terme de contribution de la géothermie au mix électrique national ! En effet, l’exploitation de la vapeur chaude a été intensifiée à Ol Karia, étendue à d’autres sites dans la Rift valley kenyane notamment dans la caldeira du Menengai juste au nord de la ville de Nakuru (hors image).



Hell's Gates et géothermie


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Aussi, aujourd’hui la production électrique géothermique représente-t-elle 30 % du mix électrique kenyan. Un rapport japonais de 2010 montre que sur 35 sites répertoriés en Afrique orientale et dans la Corne 13 soit plus du 1/3 sont situés dans la Rift Valley kenyane. « Le Kenya est le premier pays au monde à avoir mis en place des centrales dites wellhead, qui permettent une exploitation plus rapide des puits forés », explique Camille Defard dans une note du Ministère de l'Économie et des Finances. Un rôle de précurseur, qui explique qu'il « hébergera prochainement le Centre d'excellence africain pour la géothermie, avec le soutien du Programme des Nations-unies pour l'environnement ». Une décision politique forte, qui récompense des années de politique énergétique volontariste. Une politique dont l'objectif est d'atteindre une capacité de production de 5 GW d'ici 2030, avec une première étape à 2 GW en 2022. » (La Tribune Afrique de l’énergie 05/09/2018)

Doc. 5 : Les champs géothermiques du Kenya (Source : JICA 2010 p. 4)
Doc. 6 : Principe de la géothermie (Source : G. Hickman p. 184 )

Image complémentaire

Vues complètes du lac Naivasha et de sa cuvette à deux échelles


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Le Mont Suswa au sud


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Volcan Suswa

Cette image utilise les bandes spectrales 8, 11 et 12 du satellite Sentinel-2. Les bandes 11 et 12 de l'infrarouge à ondes courtes (SWIR) permettent de différencier différents types de roches . La bande 8 du proche infrarouge (NIR) met en évidence la végétation (en rouge), contribuant ainsi à différencier les éléments à la surface du sol. 

Ressources complémentaires

Sur le site Géoimage du CNES

François Bart : Kenya - Nairobi : une métropole des hautes terres d’Afrique orientale
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/kenya-nairobi-une-metropole-des-hautes-terres-dafrique-orientale

François Bart : Tanzanie/ Kenya - Le Kilimandjaro : le plus haut sommet d’Afrique dans les hautes terres d’Afrique de l’Est.
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/tanzanie-kenya-le-kilimandjaro-le-plus-haut-sommet-dafrique-dans-les-hautes-terres-dafrique


Bibliographie et références

Benoit L., Calas B., Racaud S., Ballesta O. & Demettre L. 2017 « Roses d’Afrique, roses du monde », Géoconfluences http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/afrique-dynamiques-regionales/corpus-documentaire/roses-afrique-mondialisation

Birckel L., 2011. A toute vapeur ! La géothermie au Kenya. Mambo, IFRA-Nairobi, 8 p.

Calas B. 2013 « Mondialisation, clusterisation et recyclage colonial : Naivasha laboratoire du Kenya émergent », EchoGéo, n° 26 URL : http://journals.openedition.org/echogeo/13586 ; DOI : https://doi.org/10.4000/echogeo.13586

Davis P., 2009, « Géophysique du Rift », Hirsch B. & Roussel B. (dirs.) in Le Rift est-africain. Une singularité plurielle, IRD Éditions, Publications scientifiques du Museum

Ereca J.B. & Frapat L. Genesis II -- recreating nature Documentaire Koproduktion von LOOKS Film & TV

Hickman G. Lands and people of East Africa, Longman, 2003

Hirsch B. & Roussel B. (dirs.) 2009 Le Rift est-africain Une singularité plurielle IRD Editions Publications scientifiques du Museum

JICA, West Japan Engineering Consultants Inc, 2010, Situation analysis Study on Geothermal Development in Africa, 26 p.

Leo C. P., The Political Economy of Land in Kenya: the case of the Million-Acre Settlement Scheme', Ph.D. thesis, University of Toronto, 1977

Morgan W. T. W. East Africa Longman, 1982

Site du SoySambu Conservancy http://www.soysambuconservancy.org/geology.html

Tribune Afrique de l’énergie 05/09/2018 https://afrique.latribune.fr/entreprises/la-tribune-afrique-de-l-energie-by-enedis/2018-09-05/geothermie-le-kenya-premier-producteur-en-afrique-789237.html

USAID KWS 2012 Lake Naivasha Basin Integrated Management Plan 2012-2022 113 p.

Documents complémentaires

CALAS Bernard, « Mondialisation, Clusterisation et recyclage colonial », EchoGéo [En ligne], 26 | 2013, mis en ligne le 19 décembre 2013, consulté le 10 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/echogeo/13586 ; DOI : 10.4000/echogeo.13586
CHARTON-BIGOT Hélène, RODRIGUEZ-TORRES Deyssi (dir.), Nairobi contemporain. Les paradoxes d’une ville fragmentée, IFRA-Karthala, Paris, 2006.
DROZ Yvan, Migrations kikuyus, Des pratiques sociales à l’imaginaire, Editions de l’Institut d’Ethnologie, Neuchâtel. Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1999.
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LANNE JEAN-Baptiste, Portrait d’une ville par ceux qui la veillent. Les citadinités des gardiens de sécurité dans la grande métropole africaine (Nairobi, Kenya), Géoconfluences, janvier 2017.

MITULLAH Winnie, The case of Nairobi, Kenya, https://www.ucl.ac.uk/dpu-projects/Global_Report/pdfs/Nairobi.pdf

RACAUD Sylvain, NAKILEZA Bob, BART François, CHARLERY DE LA MASSELIERE, Bernard (eds.), Rural-Urban Dynamics in the East African Mountains, Dar es Salaam, Mkuki na Nyota, 2016

Contributeur

Proposition : Bernard Callas, Professeur des Universités, Bordeaux Montaigne.

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