Bonifacio : une ville-citadelle face à un détroit stratégique et à la Sardaigne

A la pointe méridionale de la Corse, la ville de Bonifacio se déploie sur un éperon rocheux. L’originalité morphologique de ses falaises calcaires, associée à la richesse de l’histoire d’un détroit stratégique et à la préservation des espaces naturels par les différents acteurs de l’aménagement en font un espace touristique majeur de l’île. Au cœur du premier parc marin transfrontalier, cette cité médiévale fortifiée apparait comme une sentinelle face aux enjeux multiples du détroit qui sépare la Corse de la Sardaigne.

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Cette image a été prise par un satellite Pléiades le 07/01/2012. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m

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Un littoral de la Corse méridionale

Un littoral et un arrière-pays sous-peuplés aux fortes contraintes

L'image est centrée sur la ville de Bonifacio, son goulet et ses falaises. Dans l'extrême sud de la Corse, cet espace est marqué par de fortes contraintes. Au nord, la route territoriale T10 part du fond de vallon puis entaille le plateau calcaire en direction de Porto Vecchio. A l'est, se trouve la vallée de Saint-Julien avec la départementale D58. Ces deux voies de communication correspondent aux axes d'extension de l'urbanisation au XXème siècle. 

C’est une région de hauts plateaux calcaires très secs tombant dans la mer qui expliquent un littoral de falaise où les sites d’abri sont rares. Cet affleurement calcaire dans un bassin sédimentaire date du miocène. Le plateau (ou piale) de Bonifacio, est délimité au nord de la bande littorale par un substrat granitique (Testa Ventilegna, Rondinara). La transition géologique entre calcaire et granit s'observe à la Cala di Paraguano (cf. document complémentaire).

Les contrastes topographiques sont importants. Du niveau de la mer, l'altitude atteint 98 m. au sud-ouest de l'image, soit au nord du sémaphore de Pertusato. La table de calcaire miocène s’élève à une centaine de mètres au nord de la zone et à 68 m. au sommet de la falaise sur laquelle est construite la ville. Le « piale » porte les traces d’extraction de la roche avec des carrières ; cette activité se poursuit de nos jours pour fournir des pierres de construction, de parement, ou des granulats (hors cadre de l’image).

Nous sommes en climat méditerranéen et le cumul annuel des précipitations s’élève à 542 mm/an, réparti sur 69 jours de pluies. Mais cette moyenne masque de forts écarts saisonniers et interannuels. Ainsi, les précipitations ont pu atteindre un maximum de 999mm en 24 h. en février 2001, témoignant de la force des averses du domaine méditerranéen. L’abandon de l’espace rural participe à l’accroissement des risques lors des épisodes de violentes précipitations. Les températures moyennes sur l'année (16,4°) sont douces, mais peuvent être élevées l’été. Avec des rafales maximums enregistrées à 198 km/h au cap Pertusato à de nombreuses reprises, la zone est venteuse toute l'année, plus particulièrement de novembre à mars, ce qui a un impact considérable sur la navigation maritime.

Comme le montre l’image, la végétation caractéristique du milieu méditerranéen sous milieux calcaires est la garrigue et sous milieux granitiques le maquis, bien adaptée à la faiblesse des précipitations et aux forts vents. Au sommet des falaises et à proximité de la mer, la végétation est particulièrement rase mais se densifie un peu vers le nord, à l'intérieur des terres. Le nord et l'est de l'image, avec la présence de maquis dense et de chênes sont des zones à fort risque d'incendie au moment des grandes sècheresses estivales. Ce risque est augmenté par la déprise agricole et tout autant par le mitage, peu visibles sur cette image.

L'arrière-pays porte des traces d'aménagements anciens bien adaptés aux contraintes géographiques. Les murs en pierres sèches pour protéger les cultures du vent ou délimiter les propriétés ainsi que les « baracuns » - constructions à vocation agricole en pierres sèches - rappellent la mise en valeur de cet espace aujourd’hui protégé ou devenu péri-urbain. De même, les moulins à vent témoignent d'activités disparues après la Guerre de 1914-1918, marquant le déclin de l’arrière-pays bonifacien comme celui d’autres régions de Corse. Leur localisation offre aujourd'hui aux touristes des vues panoramiques.

Au total, avec une population de 3.000 habitants sur une superficie de 138,4 km², la densité de peuplement (21,5 hab./km²) sur la commune est faible. Ces dernières années, la progression annuelle (+ 0,1 %) est inférieure à celle de la moyenne de l'île (+ 1,1%) et correspond exclusivement à la variation du solde naturel.

Un littoral rocheux tombant dans la mer : un site d’exception

Le littoral, qui subit une lente érosion, est varié. Les falaises calcaires sont emblématiques de Bonifacio. Entaillées d'anses de sable fin comme celles de l'Arinella  et de la Catena au débouché de petits vallons, criques rocheuses en leur base, ou  percées de grottes  (Sdragonatu, Pertusato), elles représentent à elles seules toute l’originalité du site. Les paysages offerts par le contraste entre la blancheur des falaises et les fonds de couleur bleu turquoise attirent les touristes.

La bathymétrie fait apparaître la poursuite du plateau calcaire. Les profondeurs de 10 m. à l'intérieur du goulet atteignent rapidement 25 puis 50 m. à son débouché, à cette profondeur elles se stabilisent, puis atteignent un maximum de 75m au cœur du détroit. Au droit de la falaise, à la grotte Saint Antoine, le risque d’éboulement à l’entrée sud du goulet, a conduit le Préfet maritime à interdire la navigation, le mouillage et la plongée sous-marine.

A l'ouest, la vallée encaissée de Saint–Julien, occupée dès la préhistoire, débouche sur le goulet, offrant ainsi un excellent mouillage protégé des vents dominants. Dans une région où les bons abris sont rares, Bonifacio est un site privilégié pour les marins et un lieu exceptionnel ouvert sur la mer Méditerranée.

Les stratégies de préservation d’un littoral touristique pour la Corse

L'image correspond à une zone qui bénéficie de multiples mesures de protection nationales et internationales. La loi Littoral depuis 1986, définit les règles d’urbanisation, en fonction de la proximité de la ligne de côte (espaces remarquables et bande des 100 m inconstructibles, urbanisation en continuité des agglomérations existantes, nouveaux hameaux intégrés).

Le site - formé par les falaises, le plateau calcaire et le Mont de la Trinité qui se trouve au nord-ouest de la commune - a été classé par décret du 13 février 1996 au titre de la Loi de 1930 qui établit "dans chaque département une liste des monuments naturels et des sites dont la conservation ou la préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque, un intérêt général".

Cet espace comprend une partie de la zone protégée par l'acquisition foncière de 2,24 km² par le Conservatoire du Littoral depuis 1994, qui s'étend vers le cap Pertusato au sud. Cette zone bénéficie de multiples statuts de protection (Natura 2000, ZNIEFF 1 et 2, monuments historiques). Elle se situe au cœur du Parc marin international Corse-Sardaigne.

Depuis 1994, le Conservatoire du Littoral a progressivement acquis 4.000 ha. en Corse-du-Sud, grâce à l'action de la Délégation des Rivages Corse, gérée par la Collectivité de Corse (CdC) via l'Office de l'Environnement (OEC). Cette protection foncière vient compléter la préservation maritime réalisée par la Réserve naturelle des Bouches de Bonifacio (80 000 ha.) créée en 1999. Avec le Parc national de l’Archipel de la Maddalena en Sardaigne, elle appartient depuis 2012 au Groupement Européen de Coopération Territoriale (GECT) - Parc Marin International.

La gestion du site par l'OEC permet des actions concertées dans les réserves terrestres et maritimes. Toute pêche, collecte ou cueillette sont interdites le long des côtes au droit du site des Falaises de Bonifacio. Sur terre, camping, bivouac, feux, dépôts de déchets, circulation des véhicules à moteur sont également interdits ainsi que le débarquement sur les îlots.

Au niveau européen, elle appartient au réseau Natura 2000 (directive oiseaux et habitats) qui veille à la préservation de la nature et de la biodiversité. Ce réseau Natura 2000 comprend deux types de zones réglementaires : les Zones de Protection Spéciale (ZPS) et les Zones Spéciales de Conservation (ZSC). Les ZPS sont désignées à partir de l'inventaire des Zones Importantes pour la Conservation des Oiseaux (ZICO), définies depuis 1979 par une directive européenne concernant la conservation des oiseaux sauvages (Détroit de Bonifacio, Îles Lavezzi). La désignation des ZPS relève d'une décision nationale, sans demande à la Commission européenne. L’image s’inscrit dans les protections ZNIEFF (Zone d'Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique) de type I avec l'agrosystème de Saint-Jean sur la côte est; et  ZNIEFF de type II (Plateau calcaire de Bonifacio).

Par l’ensemble de ces mesures, la conservation exceptionnelle de l'environnement participe à l'attractivité touristique de la zone et à la reconstitution de ressources halieutiques, observée par l’augmentation des prises par les pêcheurs professionnels autour des zones de réserve.

Actuellement, l’identification de la Xylella fastidiosa sur la commune, demande une vigilance accrue pour éviter la propagation de cette bactérie qui détruit les végétaux, et menace l’oliveraie alors qu’au nord de la zone la déprise agricole est limitée par la reprise de l'oléiculture (hors cadre). Le maintien des activités agricoles (polyculture et polyélevage) est associé au développement d'activités touristiques, avec la création de gîtes ou de commerces de produits locaux. Générant un revenu complémentaire aux agriculteurs, ces activités leur permettent de se maintenir.

Le sud-est de l'image est à rattacher à l'agro-système Saint Jean figurant à l'Inventaire National du Patrimoine Naturel dont l'activité principale correspondait à l'élevage d’ovins et de caprins, avec la présence de pâturages. Nous pouvons y noter la présence de maisons individuelles avec jardins et d’un sentier de randonnée (Campu Rumanilu) le long de la Falaise en direction de Pertusato.  
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Bonifacio, une ville historique sur un site d’exception

L’occupation ancienne d’un site stratégique pour les puissances maritimes

La ville aurait été fondée en 833 par le comte Boniface. Sous domination pisane du XIème au XIIIème, le castrum fortifié se situe au centre de la presque-île constituée par la falaise, qui forme une défense naturelle ; puis le noyau urbain s’étend vers l’est à la période génoise qui débute à partir de 1195. A cette époque, Bonifacio est encore la seule cité de Corse et représente un lieu stratégique pour les puissances maritimes de Méditerranée puisqu’elle garde le détroit entre la Corse et la Sardaigne, au cœur des routes commerciales. Au cours de leur domination, les génois renforcent les fortifications existantes avec des tours, et ceinturent les noyaux urbains pisans et génois, constituant ainsi une citadelle imprenable. A l’époque moderne, les défenses sont adaptées à l’artillerie (pont-levis, doubles murs, multiplication des bastions comme le Bastion de l’Etendard). 

La densité du tissu urbain est héritée de la période médiévale. Selon un plan prédéterminé pour accueillir les colons, la voirie était constituée d’une large rue principale et de rues parallèles à celle-ci (est-ouest), coupées d’axes étroits (nord-sud) délimitant des ilots d’habitat et de commerce. Ces ilots de forme carrée ou rectangulaire sont typiques des villes génoises. Adaptés à la topographie et au climat, les bâtiments sont construits en calcaire local mais l’utilisation de roches exogènes comme parement témoigne des échanges avec la partie nord de l’île mais aussi avec la péninsule italienne. Arcatures aveugles, baies géminées, blasons familiaux sculptés participent à l’originalité architecturale de la cité dans la région, et à son attrait touristique.

Le souvenir de l’échec du siège de la ville par le roi d’Aragon en 1420, se perpétue avec l’escalier qui porte son nom et la légende de sa réalisation en une nuit. Avec 187 marches creusées sur le flanc sud de la falaise, il correspond à une poterne accédant à une source et permettant le ravitaillement de la cité. Comme d’autres aménagements (citernes, canalisations, puits) il souligne l’importance de l’accès à l’eau et de sa gestion pour la ville haute.

La marine de pêcheurs au pied de la falaise se développe à la faveur des échanges qui s’intensifient en Méditerranée pendant cette période (église Saint Erasme, patron des pêcheurs, attestée dès le 13ème siècle dans la ville basse).

Dès son origine, l’agglomération semble donc avoir été divisée en noyaux distincts avec un port dans le goulet que surplombe le castrum, devenu citadelle au sommet de la falaise. A cet endroit, l’espace urbanisé est séparé en deux par le vallon de la Carrotola.  A l’est, la ville médiévale et moderne ; à l’ouest, un bois et des édifices religieux occupaient avant le XVIIIème siècle, l’espace sur lequel les bâtiments de la caserne Montlaur (XVIIIème s.) et le cimetière marin (XIXème s.) ont été implantés.

La vue présentée valorise la vocation militaire des lieux. En 1731, débute la construction de la caserne Montlaur (à l'ouest sur l’image), achevée par les Français à la fin du XVIIIème siècle. Occupée par l’armée jusqu’en 1983, elle a été laissée en friche avant que la Collectivité Territoriale de Corse et la municipalité ne décident d’une opération de réhabilitation urbaine. A cette occasion, les fouilles préventives réalisées sur le site ont confirmé l’ancienneté de l’occupation humaine (Néolithique), et documenté l’histoire de l’aménagement de ce quartier.

Sur l’image, il se distingue clairement par la faiblesse de la densité du bâti en opposition à la partie est de la haute ville, et par celle du cimetière. L’accès des visiteurs y est facilité par la création d’aires de parkings payants sur la partie ouest de la presqu’île. A la pointe de cette partie de la citadelle, la vue panoramique permet d’appréhender la modernisation du système défensif réalisé par l’armée française à la fin du XIXème puis dans l’Entre-deux-guerres, avec l’installation de batteries et de blockhaus aux endroits les plus stratégiques, devenus aujourd’hui, objets de curiosité des touristes.

La patrimonialisation contemporaine de la ville haute

Le pittoresque de la vieille ville (ville haute) attire les touristes et de nombreux édifices bénéficient d’une protection par leur classement ou leur inscription à l’inventaire des monuments historiques.

Ce site s’inscrit dans une Zone de Protection du Patrimoine Architectural Urbain ou Paysager (ZPPAUP) aujourd’hui devenue Aire de Valorisation du Patrimoine (AVAP). Les opérations de réhabilitation (Eglise Saint Jacques) redonnent à la cité un certain dynamisme avec des manifestations culturelles (exposition, conférences, concerts).

Ces opérations se poursuivent actuellement avec la mise en valeur du pont génois, et du « Boscu » (aujourd'hui disparu, cet espace vert encore présent au XVIIIème s. va être recréé face au cimetière marin). Afin de financer la protection et la valorisation de son patrimoine, la municipalité fait aujourd’hui appel au mécénat.

Désormais, le patrimoine historique et architectural, est devenu un enjeu économique pour la ville. Il s’agit d’éviter une muséification du centre historique tout en préservant l’authenticité des lieux pour drainer les visiteurs, plutôt concentrés dans l’escalier du roi d’Aragon, ou au bastion de l’Etendard, tout en associant acteurs privés et publics.

Un lieu emblématique du tourisme corse littoral

Avec 2,1 millions de visiteurs en 2017, Bonifacio est un lieu emblématique du tourisme corse littoral. Ils se répartissent pour l’essentiel entre avril et octobre avec bien sur une très forte concentration estivale. On assiste cependant à un processus d’étalement de la fréquentation au printemps et à l’automne au détriment de mois d'été saturés dans un site très contraint et aux emprises limitées. Deux tiers des touristes sont français et un tiers étrangers. Ces flux touristiques sont étroitement liés à l’offre de liaisons aéroportuaires et portuaires.

Les indicateurs socio-économiques sont révélateurs de la dépendance de l’économie locale vis-à-vis du tourisme et des activités connexes, la construction et l’immobilier). 60 % de l’habitat est constitué de résidences secondaires, contre une moyenne de 37 % en Corse et de 9,5 % au niveau national. Le taux nettement plus élevé du chômage des 15 à (17,6 % en 2015) que la moyenne insulaire (13,2 %) et la forte variation de l'emploi total au lieu de travail s’expliquent par la saisonnalité et le « turn-over » des emplois dans le secteur touristique, mais aussi par l'attractivité supérieure des aires urbaines bastiaise et ajaccienne.

Le poids considérable des services dans l’économie locale est directement lié au rôle de locomotive joué par les activités touristiques. Bars, restaurants, hôtels, campings, loisirs nautiques, locations de véhicules, boutiques offrent nombre d’emplois saisonniers, peu qualifiés et souvent occupés par des jeunes. L’offre d’hébergement est diversifiée et s’adresse à toutes les catégories sociales, des camping aux hôtels (non classés, 3 étoiles, 5 étoiles).

Le port de Bonifacio est un abri d’exception pour les bateaux de plaisance, il attire les plaisanciers par des services nautiques diversifiés, un cadre naturel et historique protégé. Avec ses espaces préservés, ses sentiers de randonnées conduisant à des criques de sable fin, le littoral répond parfaitement aux attentes de touristes en quête de nature. Au XXèm siècle, la marine de pêcheurs s'étend avec le port de plaisance.

L’agglomération comprend désormais des noyaux distincts discontinus : la citadelle, la marine, et des lotissements disséminés en direction de Porto Vecchio (nord), et de Saint Julien, comme à Monte Leone (est de l’image). L'essor du tourisme à la fin des années 1980 entraîne la construction de complexes hôteliers (vers l'est et le sud-est) avec le golf de Sperone, et de villas de luxe à Ciapilli, témoignant de la naissance d’un tourisme haut de gamme.

Le rôle majeur de la navigation de plaisance

La création du port est contemporaine de la cité médiévale. Depuis, les aménagements portuaires successifs ont gagné sur la mer une surface de 13 ha.. Le linéaire de côte artificialisé sur 2,2 km correspond à l’aménagement des quais et pontons du port de commerce et de plaisance. Il faut attendre la fin du XIXè siècle pour la construction des quais sur la plage au fond du goulet. A partir de 1990, la marine est réaménagée avec la création de terrasses de cafés et de restaurants et d’une zone piétonne arborée le long des quais, afin de favoriser la fréquentation touristique des lieux.

Alors que le tourisme (parties de pêches, promenades en mer…) apporte un complément de revenu aux 45 patrons-pêcheurs, le port de commerce accueille 260 000 passagers sur les lignes régulières, Bonifacio arrivant au 2ème derrière Bastia pour la liaison avec l’Italie (Santa Teresa di Gallura en Sardaigne). On assiste aussi à une croissance des croisières (17 000 croisiéristes/an,  2ème place derrière Ajaccio). 

Surtout, Bonifacio se classe parmi les meilleurs ports de plaisance de France, attirant ainsi une clientèle internationale aisée. Il propose 350 places à l’année et 150 places pour le passage puisque 10 000 bateaux y font escale chaque année. Le quai d’honneur au fond du goulet accueille les bateaux les plus imposants (de 50 à 75 m). Enfin, le quai nord est bien identifiable sur l’image (chantier naval, aire de carénage, dépotage des eaux de cale, accueil des unités de passage de moins de 15  m). La réorganisation du port depuis 2011 reflète le souci de préservation de l’environnement avec le développement des capacité d’accueil de l’anse de la Catena accueille avec en contrepartie l’interdiction de l’anse de l’Arinella (ouest de falaise nord). Sur l'image, les aménagements ne sont pas terminés et la date de prise de vue, hors saison, explique la faiblesse du remplissage des bassins.

Tourismes, tensions et conflits

Le tourisme a représenté pour Bonifacio un puissant levier de développement économique et s’inscrit dans une politique de développement durable axée sur la préservation de l’environnement à la fin du XXème siècle, puis sur la mise en valeur du patrimoine historique.

Cependant, si la commune s’efforce d’inscrire sa politique dans l’économie sociale et solidaire, cet aspect apparait encore comme un défi. Les prix de l’immobilier et du foncier ayant augmenté, les associations de préservation de l’environnement dénoncent la spéculation foncière et l’illégalité de certaines constructions (Paraguano, Rondinara) sur la commune et la surfréquentation des îles Lavezzi.

La pression touristique et les conflits d’usages ont entraîné de multiples critiques du PADDUC (Plan d’aménagement et de développement durable de la Corse adopté en 2015), concernant la délimitation des Espaces Remarquables et Caractéristiques du Littoral (ERC) et des Espaces Stratégiques Agricoles (ESA). L’annulation de la carte des Espaces Stratégiques Agricoles (ESA) du PADDUC par le Tribunal administratif de Bastia fragilise les espaces littoraux soumis à la pression spéculative, malgré leur protection par la loi littorale et les multiples mesures déjà citées.

Si les effets négatifs du développement du tourisme ont pu être limités par la préservation des espaces naturels et marins, Bonifacio doit veiller dans les années à venir à gérer la pression anthropique et urbaine et à approfondir le volet social de sa politique de développement. 
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Au large, le détroit de Bonifacio : stratégique mais dangereux

Considéré comme le Lestrygon décrit par Homère dans l'Odyssée, ce détroit de 13 kilomètres de large est très fréquenté à toutes les époques historiques. Il est aujourd’hui l’objet de différentes pressions anthropiques liées au processus de la mondialisation avec l’essor du tourisme et du transport maritime.

La Mer méditerranée et ses détroits : courants et vents violents

Le détroit est connu pour sa dangerosité liée aux forts courants existants entre la Corse et la Sardaigne, correspond à la rencontre entre la mer Tyrrhénienne à l’est et la mer Liguro-Provençale. Le Libeccio (vent d’ouest) et le Gregale (vent d’est) - associés à de très forts courants ouest dans la zone la plus étroite - expliquent les difficultés de navigation et les risques de naufrages sur les nombreux écueils et les îles des archipels granitiques des Lavezzi (nord) et de la Maddalena (sud). Depuis l’antiquité, es éléments en font une zone sensible pour le transport maritime comme en témoignent de nombreux naufrages (cf. La Sémillante en 1855 aux îles Lavezzi, le Monte Stello, cargo-mixte, effectuant la liaison Marseille-Porto Vecchio échoué en 1994).

Dans la zone de responsabilité française, la surveillance de la navigation (conditions de navigation, nature des navires et marchandises transportées) et le service d’assistance maritime sont assurés par le CROSS-MED d’Ajaccio sous l’autorité du Préfet maritime de Toulon, avec le Sémaphore de Pertusato et l’appui de la Marine nationale. Les mouillages des paquebots et yachts de grande plaisance sont également sous sa surveillance.
Avec l’accroissement de la circulation maritime, l’importance du risque de pollution (marée noire) et la création du premier Parc Marin International en Méditerranée, la navigation y est désormais très règlementée. La beauté des paysages des archipels, la richesse de la biodiversité des fonds marins ont transformé ce détroit stratégique en espace touristique aux multiples enjeux.

Un détroit maritime : une gestion internationale transfrontalière

Ce détroit international entre Corse et Sardaigne voit transiter près de 4 000 navires par an. Il a été déclaré par l’Organisation Maritime Internationale (OMI) « zone maritime particulièrement vulnérable » (ZMPV) sur le plan écologique. Ce classement est issu d’un processus débuté au début des années 1990 parallèlement à la préservation naturelle de la zone.

En effet, en 1993, l’Organisation Maritime Internationale (OMI) recommande à chacun de ses États membres d’interdire à ses pétroliers et à ses chimiquiers le transit par le détroit de Bonifacio. En application de cette résolution, la France et l’Italie interdisent le passage aux navires transporteurs de matières dangereuses battant leurs pavillons ou effectuant un transport de ces matières entre ports des deux États, et ce quel que soit leur pavillon.

Aussi, dans ce dispositif de routes recommandées et de signalement obligatoire des Bouches de Bonifacio, le Cross Med d’Ajaccio assure le suivi de la navigation en coopération avec les autorités italiennes. En relation avec le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Marseille, il recueille et exploite les informations sur les pollutions constatées en mer et recherche les navires auteurs de rejets illicites (mission SURPOL) pour les sanctionner. Il est en liaison avec le système de détection des pollutions par satellite CleanSeaNet, mis en œuvre par l’agence européenne de sécurité maritime.

La surveillance de la pollution est aujourd’hui cruciale dans le Parc Marin International des Bouches de Bonifacio dont la biodiversité est parmi les plus remarquables en Méditerranée. Le processus de création de ce parc en 2012, s’inscrit dans une coopération transfrontalière et s’est concrétisé par le biais du PO-Maritime France-Italie 2007-2013 (projet PMIBB). Dans le cadre de ce projet, les équipes des espaces protégés concernés, avec l’appui d’experts et de scientifiques italiens et français ont élaboré un plan d'action commun, et travaillent désormais en coopération étroite sur différents programmes de recherche et de gestion.

Cependant, l’accord signé entre la France et l’Italie en 2015, qui met fin à l’absence de délimitation des espaces maritimes nationaux dans le détroit de Bonifacio, n’est toujours pas entré en vigueur. Afin de conserver les traditions, il permet aux pêcheurs italiens et français d’exercer leur activité dans une aire délimitée dans la partie ouest du détroit.

La gestion environnementale des espaces maritimes et insulaires

L’intérêt environnemental de cette zone est connu depuis les années 1960, mais il a fallu attendre les années 1981/1982 pour la protection des domaines terrestre et maritime des archipels des Cerbicales et des Lavezzi. Ces archipels ont été intégrés dans le Parc Marin International, avec les îles aux Moines (Bruzzi au nord-ouest).

Cette réserve comprend trois niveaux de protection. Dans sa majeure partie, les activités sont régies par le droit commun avec des limitations concernant l’introduction d'espèces, la pêche de loisir/professionnelle est soumise à la réglementation en vigueur, et la pêche sous-marine autorisée.  Une seconde zone couvre 12 000 ha dans laquelle la protection est renforcée : la pêche sous-marine est interdite, la plongée sous-marine soumise à autorisation, et les débarquements limités à certaines îles des archipels, seule la pêche professionnelle y est autorisée. Enfin, un troisième périmètre de 1 200 ha correspond à des zones de non-prélèvement où toute forme de pêche, ainsi que la plongée sous-marine sont interdites.

Depuis une vingtaine d’années, la prud’homie des pêcheurs de Bonifacio contribue à la protection des ressources halieutiques avec des cantonnements de pêche pour les pêcheurs professionnels (zones de réserve dans laquelle la pêche est interdite ou limitée à certaines pratiques), et avec la limitation de la taille minimale des mailles de filets trémails. Actuellement, la Réserve Naturelle des Bouches de Bonifacio abrite 37 % des espèces remarquables de Méditerranée. La préservation d’espèces protégées terrestres et maritimes (végétaux et animaux endémiques) nécessite un contrôle de la fréquentation touristique aux Lavezzi. Elle est limitée à 200 000 personnes sur un an, 20 000 personnes sur l’ensemble de la réserve lors de certains jours du mois d’août.

Ces chiffres témoignent de l’attrait touristique de ces littoraux qui exerce une forte pression anthropique concentrée sur quelques îles et dans les criques offrant des mouillages abrités. L’urbanisation de la fameuse île de Cavallo, appelée « l’île aux milliardaires », est un sujet de controverse. Malgré les dégradations observées par l’intensification de la fréquentation(raréfaction de Grande nacre), les stratégies de préservation transfrontalières ont des effets positifs (augmentation de Patelle géante, espèce très menacée en Méditerranée, reproduction de tortue caouanne) et ont permis le maintien de la richesse de cet écosystème méditerranéen subaquatique (herbiers de posidonie, mérou, raies, coralligènes…) qui participe à la beauté des plongées sous-marines, très prisées des touristes.

Parmi les oiseaux, les Puffins cendrés (50 % de la population française), l’importante colonie de Cormoran huppé, et les oiseaux migrateurs qui y font escale offrent aux visiteurs de belles observations ornithologiques. Intégré dans le sanctuaire de mammifères marins Pelagos (créé en 1999), le parc marin est un lieu de reproduction des dauphins et des cétacés y sont régulièrement observés. La préservation de la biodiversité devient une attraction touristique et un objet d’étude inter-universitaire à l’échelle européenne.

L’aspect exceptionnel des paysages et de la géodiversité ont entrainé son inscription sur la liste indicative proposée au classement du patrimoine mondial de l’Unesco au titre du critère naturel par la France en 2002 (RNBB), puis par l’Italie en 2006 (Maddalena). Depuis la création du parc marin, une demande conjointe a été annoncée. En 2017, dans le cadre du dispositif européen Interreg Med, le parc marin participe au projet MPA-Adapt qui étudie l'adaptation au changement climatique dans les aires marines protégées.

Le développement du tourisme et des activités de loisirs a entraîné un arrêté préfectoral en date de mars 2018 qui prévoit l’obligation pour chaque pêcheur de loisir (chasse sous-marine et pêche du bord inclues) de remplir et déposer une déclaration auprès des services de l’Office de l’Environnement de la Corse (O.E.C) en charge de la gestion de la R.N.B.B, pour obtenir une attestation nominative valable pour l’année 2018 à présenter lors des contrôles en mer. Cette règlementation souligne le rôle majeur de l’Etat français dans l’Aire Marine Protégée Plateau de Pertusato - Bonifacio et îles Lavezzi. Malgré la volonté affichée d’une gestion commune, des différences subsistent. En effet, alors que la Sardaigne, a initié une taxe sur les mouillages dans le Parc, la Corse n’ayant pu faire la faire accepter par le Sénat en 2015, connait une augmentation des mouillages forains dans sa zone.

Au-delà d’une coopération franco-italienne, la politique de l’Etat, via l’Agence Française pour la biodiversité (créé en 2016 avec la loi sur la biodiversité) s’inscrit dans le cadre de la Convention de Barcelone (1975) pour la protection du milieu marin et du littoral de la Méditerranée, et dans le Plan d’action pour la Méditerranée (PAM)  (lutte contre la pollution du milieu marin), Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) initié en 1975.
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Document complémentaire

Le poids du tourisme dans l’économie corse (2015)

La commune de Bonifacio avec le comparateur de territoire de l’Insee (2017)

Martinetti Joseph, « Les tourments du tourisme sur l'île de Beauté », Hérodote, 2007/4 (n° 127), p. 29-46. DOI : 10.3917/her.127.0029.


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Les Bouches de Bonifacio vues par satellite (extrême sud de laCorse)
les îles Lavezzi

Contributeur

Isabelle Marcangeli, professeure, IAN Académie de Corse, Lycée Fesch, Ajaccio