Tokyo : mutations urbaines, verticalisation et retour vers la ville-centre.

Ville de 13,6 millions d’habitants, Tokyo polarise une gigantesque agglomération de 42,7 millions d’habitants, ce qui en fait la première aire urbaine du monde par sa population. Cœur politique et économique du Japon, cette ville-monde connaît depuis quelques décennies de profondes mutations urbaines, architecturales et sociales.
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Légende de l'image satellite

Tokyo : la première mégalopole mondiale en mutation.
Cette image a été prise par un satellite Pléiades le 20/04/2017. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m.

Présentation de l'image globale

Située sur la côte orientale de l’île d’Honshu et au centre géographique de l’Archipel, Tokyo est au cœur du pouvoir politique et économique d’une des grandes puissances mondiales. Sa localisation lui procure deux avantages majeurs : elle se déploie dans la grande plaine du Kanto, la plus vaste du pays, et est située au bord d’une des plus grandes baies de l’Archipel qui apparaît bien au bas du document. Elle doit cependant composer, comme tout l’Archipel, avec de nombreux aléas tectoniques et climatiques (front pluvieux de juin et juillet, typhons à partir du mois d’aout). Comme super-capitale, Tokyo absorbe les forces vives du pays, démographiques, sociales et économiques. Au plan administratif, le « gouvernement métropolitain » de Tokyo réunit dans un même ensemble à la fois la ville et le département. 

Quelques clefs d’analyse : jeux des héritages et modernité

Sur le document, si la structure en nappe urbaine semble aux premiers abords relativement confuse du fait de l’étendue des banlieues, elle est organisée par de forts héritages, ancestraux ou plus contemporains, qui offrent quelques clefs de lecture.

La première césure est topographique : sur le tiers gauche du document se déploie le plateau de Musashino, au centre et à droite les terrains plats et souvent inondables de la basse vallée de la Sumida et de ses bras secondaires qui se jettent dans la baie (cf. ville-basse ou shitamashi). Au contact entre les deux se déploie l’ancienne forteresse de la période Edo devenue le palais impérial, et la « ville sous le château » que l’on retrouve dans une très grande partie du Japon. Comme dans de nombreuses capitales d’Ancien régime (Londres, Paris, Berlin…), cette césure topographique joue un rôle déterminant dans le développement urbain et la spécialisation fonctionnelle des espaces. Résidences et grandes propriétés féodales à l’ouest et au sud-ouest sur les hauteurs ; quartiers populaires et fonctions productives à l’est et au nord.  

Base du pouvoir shogunal sous les Tokugawa, la ville d’Edo connaît une forte croissance de 1603 à 1868 alors que l’Empereur, au rôle symbolique, continue de résider à Kyoto. Mais en 1868, la restauration du pouvoir impérial lors de la révolution Meiji se traduit par le transfert de l’Empereur à Edo qui devient alors Tokyo et l’affirmation sans contestation possible de sa prééminence sur la hiérarchie urbaine nationale. La ville est ravagée par un séisme de magnitude 8 en 1923 qui fait plus de 100 000 morts puis à moitié détruite par les bombardements durant la Seconde guerre mondiale.

Avec la reconstruction et la période de longue croissance de l’après-guerre, la population passe de 3,5 à 11,6 millions d’habitants entre 1945 et 1980 pour atteindre 13,6 millions aujourd’hui. Sur le plateau s’étendent à l’ouest et au sud-ouest les beaux quartiers résidentiels (cf. Daikanyama, Meguro ou Ebisu au sud-ouest du palais impérial) entre une série de parcs urbains bien visibles sur le document. Puis on trouve les quartiers pavillonnaires de la classe moyenne, guidés en particulier par le développement des lignes ferroviaires, pour rejoindre bien plus au sud (hors cadre) la station balnéaire huppée de Kamakura sur la Baie de Sagami. Au nord et à l’est s’étendent les quartiers populaires, les cités dortoirs et les industries qui partent progressivement plus à l’est (hors cadre) à l’assaut du littoral de la Baie de Tokyo (cf. gigantesque zones industrialo-portuaires, sidérurgie sur l’eau, pétrochimie…).  

Les banlieues résidentielles juxtaposent de grands ensembles d’habitat collectif et, surtout, des lotissements pavillonnaires à un étage. Historiquement, leur croissance est étroitement associée aux grandes compagnies ferroviaires privées, qui sont au Japon de grands opérateurs fonciers. La recherche d’une rentabilité maximale y explique les très fortes densités (bâtiments très resserrés, emprises aux sols exceptionnellement denses, rares espaces verts, parcs et jardins). Cette exurbanisation vers des banlieues toujours plus éloignées s’explique ensuite par le niveau exorbitant des prix immobiliers en zones centrales durant la gigantesque bulle immobilière, qui s’effondre en 1991 ouvrant ainsi une longue période de déflation de laquelle le pays n’est toujours pas sorti malgré un endettement exceptionnellement élevé. 

La refonte et la verticalisation de la ville-centre

Mais après des décennies de déclin, les centres connaissent depuis la décennie 2000 une forte croissance démographique alors qu’une part croissante du territoire se désertifie dans un pays globalement en déclin démographique. Ce retour vers les centres-villes, qui touche toutes les grandes métropoles japonaises, est particulièrement sensible à Tokyo, en particulier dans l’espace de l’hypercentre. Ainsi, en quinze ans, la population de l’arrondissement de Chûô (sud-est du Château impérial) augment de 91 %, et de 57 % à Chiyoda (arrondissement central du Château impérial) et de 51 % à Minato (le long du littoral, au sud du Château impérial). Ce processus traduit de nouvelles mutations fonctionnelles. Dans les décennies précédentes, un très vaste boom immobilier spéculatif avait en effet chassé une large partie des populations  résidentes au profit de l’essor des activités de service, vidant certains quartiers (phénomène de « city »). On assiste dans un nouveau contexte économique et financier non seulement à l’arrêt de l’éviction des fonctions résidentielles, mais à un sensible retour au centre de celles-ci. 

En effet, face à la concurrence de plus en plus nette des métropoles asiatiques comme Shanghai, Hong-Kong ou même Séoul, Tokyo cherche à renforcer son rang de métropole mondiale. Elle lance en 2002 un vaste plan de revitalisation urbaine en dérégulant le marché foncier et immobilier des quartiers les plus prestigieux (C.B.D du Toshin, Shinjuku, Shibuya) et de toute la zone portuaire la plus proche du centre, au profit en particulier des grands groupes japonais (Mitsubishi, Mitsui…). Cette nouvelle offre d’habitat en logements collectifs dans des tours de très grande hauteur attire de nouvelles populations et remodèle profondément la skyline des quartiers concernés. On assiste en particulier à une profonde transformation des terres-pleins gagnés sur la mer comme en témoigne bien le document au sud. On doit, par exemple, signaler dans l’angle droit tout en bas du document au sud de la voie autoroutière la présence du Tokyo Disneyland. Ce parc d’attraction de l’étasunien Disney est ouvert en 1983, occupe 47 ha. et reçoit 16,6 millions de visiteurs par an. 

En 2020, l’accueil des Jeux Olympiques d’été est l’occasion d’accélérer le remodelage urbain du centre de la métropole. La « zone héritage », dénommée ainsi en hommage aux Jeux Olympiques de 1964,  remobilise sur le vieux centre historique quelques sites (stade olympique,  gymnase métropolitain …). Mais l’essentiel des nouvelles installations valorise la « zone de la baie de Tokyo » et les terre-pleins apparaissant au bas du document dont certains sont en plein chantier.   

Zooms d'étude


Le Palais impérial et le quartier d’affaires de l’arrondissement de Chiyoda

Le document présente une partie de l’hyper-centre, le toshin, qui regroupe les arrondissements de Chiyoda, Chûô et Minato. Il est centré sur trois ensembles différents bien identifiables.

Au centre se trouve le Palais impérial immédiatement reconnaissable par ses anciennes douves et son paysage arboré. L’arrondissement de Chiyoda est en effet le coeur du pouvoir politique, législatif et judiciaire avec la présence de la résidence de l’Empereur, de la Diète, des grands Ministères et d’une partie des ambassades étrangères.

Entre le Palais impérial et la très grande gare de Tokyo, bien visible sur le document, se trouve le quartier de Marunouchi avec ses nombreuses tours. C’est le premier quartier d’affaires du Japon, devant Shinjuku, et un des premiers du monde, avec ses centaines de milliers de salariés travaillant dans 15 millions de m2 de bureaux. 60 % des sièges sociaux des firmes japonaises y sont installés. En 1890, le groupe Mitsubishi y achète de très nombreux terrains anciennement militaires et y demeure aujourd’hui un des plus grands propriétaires fonciers (80 ha.) en contrôlant tout l’espace compris sur le document entre l’axe ferroviaire et les douves. Dans les années 2000, le groupe Mitsubishi Jisho va organiser la refonte urbaine du quartier en verticalisant massivement celui-ci : la quasi-totalité des immeubles présents est reconstruite en dix ans. C’est en effet le quartier d’affaires le plus prestigieux et le plus cher du pays qui accueille en particulier les plus grandes banques et institutions financières japonaises (Banque centrale du Japon) ou internationales (CitiGroup, JPMorgan, Mellon, Morgan, Bloomberg…) et les grands cabinets d’audit et de conseil (KPMG, PriceWaterhouseCoopers, Deloittte…).

Enfin, au sud de la grande gare et du principal axe ferroviaire se développe le quartier de Ginza, du nom de la célèbre avenue qui coupe le quartier de travers par rapport au document pour déboucher de part et d’autre sur les deux axes autoroutiers nord/sud bien visibles. Appartenant à l’ancienne ville basse de la période Edo, elle devient après la révolution Meiji un quartier bourgeois et commercial de premier plan (grands magasins, boutiques de luxe…). Malgré un certain déclassement urbain et la concurrence de nouveaux centres, ce quartier demeure un des espaces urbains dont les prix fonciers et immobiliers sont les plus chers du Japon et du monde.


Les mutations du quartier des affaires de Shinjuku

La vue permet de bien distinguer le parc Toyama qui couronne la colline de Hakone, qui culmine à 45 m. L’arrondissement de Shinjuku, situé autour de la gare du même nom, est le second quartier des affaires (C.B.D, Central Business District) du Japon. Epargné par le séisme de 1923, une partie du quartier est détruite à plus de 90 % en 1945. Il accueille les sièges sociaux de nombreuses firmes transnationales japonaises (Subaru, Fuji Heavy Industries, Olympus…) et est un pôle commercial très actif avec de nombreux grands magasins.

On reconnaît par exemple très bien en position centrale en bordure du parc les deux tours jumelles de 48 étages de la Mairie centrale de la ville qui atteignent 243 m. et sont achevées en 1991 (aire verte pour hélicoptères). A gauche, toujours en bordure du parc et entourées par un puissant nœud autoroutier se développent les trois masses de la Shinjuku Park Tower (235 m., 52 étages, 1994). Au total, une quarantaine de gratte-ciel émergent. La tour Tokyo Opera City (234 m., 54 étages, 1997) abrite des salles de concert et de théâtre, des sièges sociaux et des magasins ; la tour Shinjuku Oak Tower (184 m., 2002) de couleur bleue avec son cercle bleu sur le toit à la droite du parc est aussi bien repérable.


Les opérations de reconversion des terres-pleins portuaires de Chûô

L’arrondissement de Chûô est le lieu le plus emblématique des opérations de reconversion fonctionnelle des espaces urbains de l’hyper-centre. Les terres-pleins gagnés sur la mer ont vu leurs anciennes friches industrialo-portuaires reconverties en opérations immobilières. La Sumida River, en haut a droite, sépare le quartier de Chûô proprement dit de quatre grands terres pleins gagnés sur la mer et traversés par deux grands axes ferroviaires et routiers. Si tout en haut, le quartier de Toyomicho et son vaste bassin demeure encore marqué par les entrepôts, fonctions logistiques ou nombreuses petites et moyennes entreprises, le reste de l’espace a déjà été profondément remodelé par de grandes opérations d’urbanisme, bien lisibles à droite du grand terre plein encore en pleins travaux. Cette zone doit accueillir en 2020 le « village olympique » à l’occasion des Jeux Olympiques de Tokyo.

Le grand pont de Tsukijio, en haut, dessert ainsi trois grandes tours bien visibles (logements, centre commercial, bureaux), dont la tour Kachidoki à trois branches située à seulement 2,2 km de Ginza. Construite entre 2007 et 2010, elle mesure 193 mètres sur 55 étages. Certaines tours peuvent ainsi comporter de 1 500 à 2 800 logements de luxe.  Cette nouvelle offre de  logements de qualité a proximité de l’hypercentre a attiré de nouvelles classes moyennes salariées, en particulier celles à double revenu, c’est à dire où la femme travaille elle aussi et avec enfants. Cette nouvelle offre résidentielle s’accompagne de nouveaux services (équipements pour la petites enfance et écoles ou pour la grande vieillesse, commerces, culture, espaces verts…).


La zone portuaire de Minato et Shinagawa

Au sud du Palais impérial, l’arrondissement de Minato est un espace péricentral qui accueille des quartiers d’ambassades et de nombreux sièges sociaux (Honda, Mitsubishi Heavy Industries, NEC ; Sony, Fujitsu, Toshiba) logées dans de nombreuses tours de bureaux que l’on distingue bien sur le document.  

Pour autant, le document porte pour l’essentiel sur la mise en valeur des terres-pleins gagnés sur la mer par les activités énergétique (centrales au gaz avec son long bâtiment surmonté d’une cheminée à droite du terre-plein central, ou au pétrole à la gauche du second terre-plein  avec ses deux réservoirs blancs), industrielles (centrale à béton à l’extrémité droite du document avec de nombreux bateaux à l’amarre) et logistiques (silos, conteneurs, vastes entrepôts…).
A coté des grands bâtiments qui accueillent les fonctions de gestion des flux et échanges (cf. bâtiment en croix sur le terre-plein de droite) se déploient les très vastes terrains de manipulation et de stockage des conteneurs donnant sur des quais dominés par de très grands portiques. On reconnaît tout en bas du document un porte-conteneur à quai. Ce document vient nous rappeler le rôle essentiel du transport maritime et le poids des importations et exportations dans l’économie de l’Archipel, très insérée dans la mondialisation.  

Documents complémentaires

Site Géoconfluences : dossier scientifique sur les mutations urbaines de Tokyo et sa verticalisation :
Site des Jeux olympiques de Tokyo 2020 (avec carte)
Un ouvrage de synthèse : Rémi Scoccimarro : Atlas du Japon. L’ère de la croissance fragile, coll. Atlas, Autrement, Paris, 96 p.