Russie - Moscou-centre : une ville en pleine mutation urbaine

Moscou, capitale de toutes les Russies, désigne depuis longtemps, par métonymie, l’ensemble du pays en même temps que le pouvoir politique russe. Cette figure de style résume toute l’importance de cette ville à l’échelle du pays : elle en est le centre politique, culturel et économique. Depuis la fin de l’URSS et essentiellement ces dernières années, Moscou se trouve au cœur d’une évolution urbanistique visant à en faire la vitrine d’une Russie modernisée et ouverte sur le monde tout en mettant en avant le patrimoine culturel russe. Elle est au cœur de l’affirmation de la Russie comme nouvelle puissance mondiale.

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Moscou : une ville en pleine mutation urbaine


Moscou, capitale d’un pays de plus de 17 millions de kilomètres carrés, est une ville millénaire, fondée autour de 1150, qui fait office de véritable centre politique, économique et même géographique puisque les réseaux urbains et de communications russes sont structurés autour d’elle.

L’image présentée ici ne montre qu’une petite partie seulement de l’agglomération, le vieux noyau historique, qui s’étend au total sur 2.500km² et accueille près de 12 millions d’habitants, soit l’équivalent de l’agglomération parisienne. Cette image offre une vision resserrée sur le centre historique, organisé autour du Kremlin et de la Place rouge, avec la première et deuxième ceinture de la ville, respectivement l’Anneau des boulevards et l’Anneau des Jardins. Cette partie de Moscou correspond à la première étape de son développement urbain qui s’est construit selon une succession d’élargissements en cercles concentriques jusqu’à la rocade routière MKAD qui fait office aujourd’hui de limite administrative. Ce centre historique et ses évolutions illustrent les trajectoires et mutations urbaines, économiques et sociales de Moscou.

Une très longue histoire

La capitale russe a d’abord été un centre commercial important du nord de l’Europe, devenant le siège du pouvoir tsariste jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Pierre Le Grand, qui déplace en 1703 sa capitale à Saint-Pétersbourg sur le Golfe de Finlande. C’est également le centre du pouvoir orthodoxe, la ville possédant un grand nombre d’églises et de cathédrales. Retrouvant ses fonctions politiques lors de la Révolution de 1917, Moscou devient alors le centre du pouvoir soviétique et doit servir de modèle pour prouver la supériorité de l’URSS sur le camp occidental.

Cela se joue à une échelle économique, mais aussi urbanistique : la ville ne montre pas seulement la réussite économique et sociale de l’URSS, elle invente également un nouveau modèle de ville, notamment à travers la conception et la réalisation du plan général de reconstruction de Moscou de 1935. Caractérisée par une architecture soviétique et parfois même stalinienne spécifique, la ville est rapidement associée, dans les esprits tant des Russes que des étrangers, au monumentalisme architectural aux quartiers d’habitations sans fin, caractérisés par les « khrouchtchevki ». Ces barres d’immeubles construites dans les années 1960, à l’époque de Khrouchtchev qui leur a donné leur nom, ont en effet profondément marqué le paysage urbain. Mais également les modes de vie puisqu’ils ont permis à une grande partie de la population urbaine pauvre de se loger et, à partir des années 1990, d’accéder à la propriété privée.

Les mutations de l’ère post-soviétique

Cependant, la capitale soviétique s’est profondément transformée à la chute de l’URSS, se changeant en ville mondiale. Monstre économique russe, elle concentre une grande partie des richesses et de la population du pays : en 2010, elle rassemblait 8 % de la population nationale, correspondait à 10 % du marché du travail et polarisait 65 % des investissements étrangers. S’intégrant dans le réseau des grandes villes internationales dans les années 1990, elle devient une ville pour les classes sociales riches, creusant les écarts entre les populations aisées et les populations pauvres.

La ville s’étale sur ses périphéries avec l’essor des quartiers de « cottages » (c'est-à-dire les quartiers pavillonnaires) et l’urbanisation des collectifs de datchas, qui servaient autrefois de résidences d’été et d’approvisionnement alimentaire pour les plus pauvres. La démocratisation de la voiture pose alors le problème des transports et de la pollution, offrant l’image d’une ville encombrée, avec un cadre de vie peu agréable. Ainsi, le parc automobile de la capitale a presque quadruplé en moins de vingt ans.

Plus récemment, la ville a entrepris une nouvelle modernisation afin d’améliorer le cadre de vie des habitants et de promouvoir une image attractive à l’international, dans l’optique, notamment, de la Coupe du monde de football de 2018, le maire affirmant : « je pense que la Coupe du Monde fera augmenter de 10 % le tourisme à Moscou ». Dans ce contexte, l’offre d’espaces verts a augmenté, les anciens parcs ont été réaménagés, le centre historique a été restauré et certains anciens quartiers des khrouchtchevki sont visés par des projets de démolitions, non sans contestation de la part des habitants, accusant le pouvoir local de vouloir gentrifier ces espaces.

Moscou, devenue ville internationale, est donc en pleine mutation et reflète les ambitions du pouvoir russe : faire de la Russie un pays moderne et attractif tout en réaffirmant sa place de leader sur la scène internationale.

Zooms d’étude   


Le Kremlin et la Place Rouge, des géosymboles

L’image met en exergue le Kremlin et une partie de la Place Rouge, centre historique de Moscou et véritable symbole du pouvoir matérialisé dans l’espace. Il contient dix-neuf tours, plusieurs cathédrales et églises orthodoxes, signe de l’importance de l’orthodoxie en Russie, la sépulture de 47 tsars et tsarines et les bureaux du président russe.

Le Kremlin retrace l’évolution du pouvoir de l’Empire russe puis soviétique. Il est situé sur la colline Borovitskiï, l’une des sept collines de la ville. Il désigne, à l’origine, la partie fortifiée de Moscou qui a été aménagée par plusieurs maîtres italiens entre 1475 et 1479. Il est rénové sous Ivan III avec l’édification de plusieurs églises et cathédrales ainsi que du palais du tsar : l’enceinte blanche est remplacée par celle de brique rouge, devenue une des caractéristiques les plus reconnaissables aujourd’hui.

Pour des questions de sécurité, à la suite de plusieurs incendies qui ont ravagé Moscou, il est interdit, après 1493, de construire à une certaine distance des remparts. L’espace dessiné par cette mesure devient quelques années plus tard la « belle place » renommée « Place Rouge » (le mot « krasnaïa », à l’époque, désignant tant la couleur rouge que l’adjectif beau). Le kremlin est le siège du pouvoir impérial jusqu’au déménagement du tsar et de la Cour, imposé par Pierre le Grand en 1703.

Le kremlin redevient le centre politique de la Russie à la suite de la révolution de 1917. C’est le symbole du pouvoir soviétique qui est censé représenter à la fois un État multinational, l’URSS, et la capitale idéologique du camp soviétique. À la mort de Lénine, il devient aussi l’endroit où son corps momifié est exposé aux visiteurs. La place rouge est le lieu de la démonstration de force du pouvoir puisque s’y déroulent tous les grands défilés militaires et toutes les grandes manifestations.

Après la chute de l’URSS, le Kremlin est réaménagé ainsi que l’ensemble du centre historique, de manière à le « russifier ». C'est-à-dire que la rénovation a été faite dans l’optique de réaffirmer des traditions considérées comme nationales et russes. Dans cette perspective, la cathédrale de Kazan et les Portes de la Résurrection ont été reconstruites sur la Place Rouge, mettant en avant le rôle de la religion dans l’histoire du pays, puisque Moscou se revendique comme étant la « Troisième Rome » du monde. Le Kremlin et la Place Rouge sont aujourd’hui un des lieux les plus touristiques de la ville, constituant une image de marque pour la capitale.


Le nouveau Moscou entre héritage et modernisation

Cette image montre le croisement de la rue Tverskaïa (anciennement rue Gorky), grande artère de la capitale et de la deuxième ceinture (après celle dessinée par le kremlin) du centre historique, nommée l’anneau des boulevards, qui forment la place Pouchkine. Ce carrefour est caractéristique de l’évolution de Moscou tout au long de l’histoire.

L’anneau des boulevards suit les anciens remparts et intègre la porte de Tver ouvrant la route principale pour aller à Saint-Pétersbourg. Les boulevards ont été construits à la place des remparts afin de permettre à la ville de s’agrandir à la fin du XVIIIème siècle, en édifiant des avenues et des places, comme le démontre ici la place Pouchkine. Cette dernière, lieu central de la ville pour diverses fêtes et manifestations soviétiques, fut également le symbole de la renaissance de la ville à la chute de l’URSS. En effet, y apparurent, dans les années 1990, le premier Macdonald, donnant lieu à des queues interminables, et le célèbre café Pouchkine, dont le cadre recrée l’atmosphère du XIXème siècle.

La rue Tverskaïa, coupant perpendiculairement la place Pouchkine, est l’une des plus anciennes de Moscou. Elle s’étend du Kremlin au nord-est, en direction de Saint-Pétersbourg. Elle a été réaménagée à plusieurs reprises, notamment à partir de 1935, suivant le nouveau plan d’urbanisme de la capitale, induisant son élargissement à plusieurs endroits et obligeant aux déplacements de plusieurs bâtiments historiques.

En 2016 et 2017, la grande artère a été profondément rénovée de manière à montrer la modernité de la capitale. Les trottoirs ont été agrandis au détriment des voies de voitures, des aménagements spécifiques ont été créés pour les transports collectifs et les taxis, des bornes de WI-FI et de ports USB ont été installées, et les voies de trolleybus ont été supprimées afin d’enlever les nombreux fils électriques jugés peu esthétiques. Ces travaux montrent la volonté de la capitale de rejoindre les nouveaux standards des grandes villes, revalorisant, par exemple, les transports collectifs et l’offre en connexion internet.

Ce carrefour est donc à la croisée de deux éléments urbanistiques fortement frappés par les réaménagements récents, réaffirmant la capitale russe comme une ville moderne, vitrine de la nouvelle Russie depuis la fin de l’URSS.


Une architecture stalinienne encore emblématique de la ville

Au centre de cette image est érigé l'immeuble d'habitation de la berge Kotelnitcheskaïa, symbole du monumentalisme de Moscou.

Ce bâtiment est l’une des « sept sœurs » de la ville construites entre 1948 et 1957. Ces immeubles identiques sont hauts d’environ 176 mètres et possèdent une trentaine d’étages. Ils ont été conçus dans le contexte spécifique de l’après-guerre, à l’occasion des 800 ans de la ville. Une réflexion se développe alors pour constituer les caractéristiques de l’architecture nationale. Dans ce cadre, il est décidé de construire des bâtiments de grande hauteur, pensés comme des villes dans la ville et des repères visuels dans le plan général de la capitale.

Huit gratte-ciels de style stalinien devaient être élevés pour symboliser les 800 ans de la ville, mais seulement sept ont finalement vu le jour. Le premier à être construit est l’université de Moscou (MGOu), puis deux bâtiments d’habitations (dont celui de la berge Kotelnitcheskaïa), deux hôtels, le siège du ministère des Affaires étrangères et un bâtiment abritant des services administratifs et des habitations.  

Ces sept bâtiments, à eux seuls, expriment cette recherche du gigantisme de la capitale qui se structure autour de larges avenues où tout semble démesuré et où de nombreux bâtiments sont influencés par le style stalinien. Ce style architectural longtemps décrié est revenu à la mode au début des années 2000 avec la construction de nouveaux bâtiments, tels que la tour Edelweiss, construite en 2003 et surnommée « la huitième sœur de Staline » en faisant référence à celles conçues après-guerre.


Vieil Arbat vs nouvel Arbat : quand modernité et quartier historique se confrontent

On peut voir sur cette image la place de l’Arbat, au croisement de la rue Arbat et de la nouvelle rue Arbat (anciennement avenue Kalinine).

La rue Arbat est une très ancienne rue de Moscou, lieu de résidence de beaucoup de nobles pendant la période tsariste. Elle est reconstruite sous le style constructiviste dans les années 1920-1930 et les appartements des nobles sont transformés en appartements communautaires. Aujourd’hui, c’est une rue très touristique, devenue piétonne à partir de 1974.

La place de l’Arbat est située dans la troisième ceinture de Moscou, la ceinture des Jardins. Celle-ci est un périphérique faisant le tour du centre moscovite doublé par une ligne de métro circulaire. Cette ceinture est destinée, dans le plan général de la ville de 1935, à devenir un des poumons verts de la ville avec la création de nombreux parcs.  

Cet ancien quartier, nommé Vieil Arbat, est à l’opposé du quartier voisin, le Nouvel Arbat, plus récent : ce dernier est structuré par la nouvelle rue Arbat qui est bordée de nombreux gratte-ciels en béton. Ce contraste, souvent décrié par les Moscovites, est un bon exemple d’essai de modernisation de la capitale pendant toute la seconde moitié du XXème siècle dans une optique de course à la modernité avec le bloc occidental.


Le parc Zariadie : symbole d’une nouvelle politique du développement de la ville

Sur cette dernière image se trouve l’emplacement du tout nouveau parc Zariadie, ouvert en septembre 2017, en face du kremlin.

Ce parc de 10,2 ha, en plein de cœur de la ville, premier parc d’envergure construit depuis 50 ans, a été bâti sur le site d’un ancien hôtel démoli en 2008. Ce projet, créé sur un terrain foncier d’une valeur d’un milliard d’euros, illustre la volonté de l’État et de la mairie de faire de Moscou, connue pour ses bouchons interminables, une ville verte et plus humaine. Le nouveau maire, Sergueï Sobianine, a lancé une politique de mise en valeur et de rénovation des espaces verts. Néanmoins, cette thématique n’est pas nouvelle, le projet de Moscou conçue comme ville verte se retrouvant dans les écrits des urbanistes soviétiques d’avant-guerre.

En effet, Moscou a été pensé comme une cité-jardin peu après la révolution de 1917, proposé comme modèle de ville idéal pour la capitale soviétique. Le concept de cité jardin est revu par les penseurs soviétiques autour du concept de bourg rural (possiolok en russe), considéré comme traditionnellement russe et laissant une large part aux espaces verts et agricoles. On pense alors Moscou comme un bourg agricole dans un système alternant les jardins et les terres cultivables. Le schéma radioconcentrique est préféré et l’on construit, par exemple, en 1923 la cité-jardin coopérative « Sokol », constituée de parcelles de 900m² avec maisons individuelles et 45 % d’espaces verts. Plus tard, en 1931, le parc Izmailovski est créé, sur 15 km², ce qui est considérable, affirmant l’intention de transformer la capitale en véritable métropole verte. Une mise en valeur des paysages avec des bâtiments plus bas est également développée dans les années 1960.

Avec ce nouveau parc, situé dans le centre urbain dense, Moscou retrouve ses racines de ville verte, initialement établies par des concepteurs et urbanistes soviétiques, et veut offrir une nouvelle image d’un lieu plus agréable et en harmonie avec la nature.

Références ou compléments bibliographiques

Publications :

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Contributeur

Camille Robert-Bœuf, Doctorante en géographie - École doctorale 395 MCSPP, Laboratoire Mosaïques - UMR LAVUE
Université Paris Nanterre.