Le littoral de Guyane Française: forte dynamique côtière en Amazonie

La Guyane Française s’étend sur 84 000 km2 mais seule une étroite bande côtière et des rubans le long des fleuves sont aujourd’hui occupés par l’homme. Interface de tous les enjeux, le littoral guyanais concentre l’essentiel des infrastructures, des activités socio-économiques et de l’occupation humaine du territoire. L’empreinte humaine va du plus simple abattis aux installations les plus complexes comme le centre de lancement de la fusée Ariane. Essentiel pour un territoire davantage tourné vers l’océan et l’Europe que vers son continent, ce littoral reste marqué par le poids du milieu naturel, en particulier par l’une des dynamiques littorales les plus fortes au monde.
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Légende de l’image

Cette image a été prise par un satellite SPOT 6 le 15 Octobre 2015. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles avec une résolution de 5 m.

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Présentation de l’image globale

LE LITTORAL GUYANAIS, UN MILIEU NATUREL PRESERVE HABITE PAR L’HOMME 

Un bout d’Amazonie

Située sur le plateau des Guyanes, entre 2° et 5° de latitude nord et 52° et 54° de longitude ouest, la Guyane possède un climat de type équatorial avec une température moyenne annuelle de 26°C. Elle se trouve sous l'influence de la circulation générale d’est induite par les deux ceintures anticycloniques subtropicales ; les deux alizés commandés par ces centres d'action se rencontrent le long de la zone intertropicale de convergence. Cette ZIC, animée d’un mouvement nord-sud, balaye la Guyane deux fois par an, provoquant alors de fortes précipitations comprises entre 2 000 mm et 4 000 mm, en particulier sur l’est du département. Ce cliché a été pris en saison sèche, lorsque la ZIC est plus au nord, la nébulosité étant alors minimale.

Les différentes nuances de vert et de brun offrent une image quasi exhaustive des écosystèmes de Guyane et de leurs paysages associés : îlots rocheux marins, mangroves, forêts sur cordon littoral sableux, savanes sèches, marais d’eau douce, bosquets de savanes, forêts inondables à palmiers bâches ou à pinots, forêts du massif intérieur sur sols ferralitiques, cours d’eau et forêts ripicoles.

Le réseau hydrographique est ici représenté par le fleuve Sinnamary, au centre de l’image dans une teinte plus sombre, et par le fleuve Kourou situé à l’est de l’image. Les sédiments fluviaux se rajoutent à la palette de couleurs de la mer. A 14 km au large de Kourou, les îles du Salut, site emblématique du bagne de Guyane, sont aujourd’hui un lieu de mémoire et de tourisme.

Un littoral soumis à l’influence du fleuve Amazone

Sur ce cliché, la dynamique littorale est clairement mise en valeur par les différentes teintes de l’océan. La circulation générale d’est en ouest, celle du courant équatorial engendré par les alizés, est mise en évidence par les panaches de turbidité et par les dégradés beige-bleu. Les sédiments, ces particules minérales soumises à de fréquentes remises en suspension par les houles et les courants, donnent une couleur beige aux eaux les plus proches de la côte.
 
La proximité de l’estuaire de l’Amazone, au sud de la Guyane, où se déversent des quantités considérables de sédiments arrachés aux sommets de la Cordillère des Andes, ainsi que les apports des fleuves guyanais, expliquent la présence et le transport de quantités très importantes de vases. L’interaction des alizés, des houles, des courants côtiers et des marées, est à l’origine de ce fonctionnement complexe, encore mal compris par les scientifiques.

En s’accumulant le long de la côte, les sédiments d’origine amazonienne forment alors d’immenses plateformes vaseuses sur parfois plus de 60 km de longueur et 30 km de largeur, et atteignant jusqu’à 5 m d’épaisseur. Le volume d’un seul de ces bancs de vase peut alors constituer plusieurs fois l’apport annuel de l’Amazone. Au niveau de la seule côte guyanaise, le nombre de bancs est actuellement de 6 à 9 selon les auteurs.

Une dynamique littorale exceptionnelle

Le déplacement de bancs de vase vers le Nord-Ouest génère sur le littoral une succession de phases d’envasement et de périodes d’érosion d’intensité et de durée variable. Sur le cliché, les zones grises proches du trait de côte correspondent aux bancs de vase lors de la phase de sédimentation. Un banc est ainsi très visible à l’ouest du Kourou, un autre à l’ouest de l’embouchure du Sinnamary. Lors de cette « phase banc », l’envasement de l’avant-côte est important et conduit au développement d’un front de mangrove.

L’érosion est conduite en « phase d’inter-bancs » lorsque la disparition du banc de vase, qui absorbait l’énergie des vagues, permet à la houle d’attaquer directement le littoral. Cette érosion est variable dans le temps, plus forte en saison des pluies, elle semble aussi dépendre de l’oscillation nord-atlantique (NAO) qui module sur plusieurs années la force des vents et donc des vagues sur le littoral guyanais. Sur les 60 dernières années, on a mesuré une élévation de 15 cm du niveau de la mer en Guyane, mais son effet sur l’érosion littorale est encore mal évalué.

De plus, les scientifiques constatent aussi une accélération de la migration des bancs de vase. Dans les années 1970, elle était d’un kilomètre par an, aujourd’hui plusieurs travaux convergent plutôt vers deux kilomètres, mais la corrélation avec le changement climatique actuel n’est pas vérifiée. Dans un tel contexte, le littoral guyanais constitue un espace original et dynamique, marqué par une forte variabilité temporelle et spatiale, où la limite entre la terre et la mer est un espace flou, qui change en permanence. Il constitue donc un espace où les Hommes ont toujours dû faire preuve d’une forte adaptabilité.

Une mosaïque amazonienne entre terres basses et terres hautes

Au plus près de la mer, la mangrove est l’écosystème naturel des littoraux tropicaux vaseux. Ici elle est presque exclusivement composée de Palétuviers blancs (Avicennia germinans), seuls capables dans la région de supporter l’inondation à marée haute et les rapides et intenses phases de sédimentation. Son développement est donc cyclique et passe par des phases successives : colonisation des vases nues dès qu’elles sont suffisamment consolidées, extension de la mangrove pionnière, maturité de la forêt, puis déracinement des arbres et régression de la mangrove par suite de l’érosion du substrat. Cet écosystème très dynamique est instable et à durée de vie courte.

A l’arrière de cette mangrove, un vaste système de terres basses avec des marécages et des milieux naturels humides occupe tout le linéaire de côte. Plus loin dans les terres, l’assèchement naturel ou anthropique des marais a donné naissance au paysage de savanes. Elles apparaissent dans des tons bruns et s’expliquent en partie par des précipitations moins fortes sur cette partie du territoire.

Enfin, au sud, la forêt dense sempervirente marque par sa présence le début des premiers reliefs et des terres hautes. Le vert foncé qui occupe toute la partie sud du cliché montre bien l’emprise de cette forêt primaire sur le territoire guyanais mais aussi sa préservation.

De l’abattis au Centre Spatial

Dès le départ, les bourgs coloniaux s’installent à l’embouchure des fleuves car ils constituaient les principaux axes de communication vers l’intérieur du territoire. Cette étroite relation se retrouve dans la toponymie du bourg qui reprend celle du fleuve. Les sites choisis sont en retrait de la mangrove côtière et des marais, à distance des problèmes de la bande littorale. A l’époque, les habitants vivent de la pêche, de la chasse et de l’agriculture sur abattis ou dans les savanes.

A l’est de l’image, la ville la plus importante aujourd’hui est Kourou avec 26 000 habitants, son emprise spatiale reste cependant limitée. Sinnamary reste un gros bourg de 3 000 habitants. La route nationale (RN1) est bien visible, elle a joué un rôle essentiel dans le désenclavement en surmontant la discontinuité territoriale provoquée par des fleuves tous orientés Sud-Nord, et en reliant tous les pôles habités, entre le Brésil et le Surinam, par une série de ponts. Là encore, cette image permet de visualiser la fragilité de l’empreinte humaine sur cet espace car la moindre coupure de pont peut devenir un obstacle majeur et isoler des portions importantes de territoire.

Par ailleurs, s’il est difficile de faire à cette échelle la différence entre les savanes restées naturelles et celles mises en valeur pour l’agriculture, on distingue nettement au sud de l’image un front de déforestation.  Les abattis, ici principalement à vocation agricole, se développent le long de rares pistes comme celle de St Elie.

Entre Sinnamary et Kourou, et délimité au sud par la RN1, le Centre Spatial Guyanais (CSG) occupe pratiquement la moitié de l’image avec ses 1 200 km2, soit la superficie de la Martinique. Son empreinte sur les paysages terrestres est forte, principalement en raison d’importantes installations de lancement. Depuis que le CSG existe, on y trouve des pas de tirs qui ont effectué en 50 ans plus de 600 lancements. Ces derniers sont visibles entre avec des tons plus clairs sur le cliché, entre Kourou et Sinnamary, le long de « la route de l’espace ».

La décision de choisir la Guyane comme nouvelle base spatiale est prise en 1964, suite à l’abandon du site algérien de Hammguir au Sahara. Les plaines de Kourou offrent de nombreux avantages : grandes réserves foncières, très large ouverture de l’angle de tir (100°) sur l’Océan Atlantique vers l’est ou le nord, minimum de risques pour les populations en raison de leur très faible densité, absence de risques naturels comme les cyclones. La proximité de l’équateur permet aussi de profiter de l’effet de fronde et donc d’avoir un gain de charge utile. En 2016, le CSG reste la locomotive de l’économie guyanaise avec 4 620 emplois directs et indirects et 15 % du PIB guyanais.


Zooms d’étude


Le littoral au niveau du fleuve Sinnamary, entre mangroves et savanes

Un littoral très sauvage protégé par le Conservatoire du Littoral

Cette image détaille encore davantage la mosaïque littorale guyanaise organisée en bandes paysagères parallèles au littoral, en raison de la configuration géomorphologique des sédiments. La confrontation des eaux fluviales du Sinnamary avec les eaux turbides littorales est spectaculaire, le panache des matières organiques déversées par le fleuve est bien visible car dissoutes, elles absorbent fortement la lumière d’où les teintes sombres. Le Sinnamary charrie aussi moins de sédiments que les autres fleuves guyanais car ils sont piégés en amont par le barrage de Petit Saut construit en 1994 pour fournir de l’électricité au CSG et à une population guyanaise en forte augmentation.

A l’est, la côte se trouve dans une phase « inter-bancs », la mangrove est en recul en raison d’une plus forte exposition aux vagues. A l’ouest, le banc de vase dans la zone intertidale (zone de balancement des marées) est bien visible, il est en cours de colonisation par les palétuviers. En 1950, la mangrove était à cet endroit un kilomètre plus à l’intérieur des terres. Cette mangrove, qui s’étend aujourd’hui sur plus de 2 km, est classée ZNIEFF et gérée par le conservatoire du littoral. C’est un formidable laboratoire de l’adaptation naturelle d’un écosystème de mangrove côtière aux changements environnementaux, sur l’un des rares littoraux au monde encore préservé par les aménagements côtiers.

Les seules activités dans l’estuaire sont une petite pêche côtière et des sorties touristiques pour observer l’avifaune, en particulier les ibis rouges en fin de journée. Parfois des barques pratiquant la pêche illégale y trouvent refuge. Ici il s’agit surtout de navires venant du Surinam voisin, exploitant les ressources halieutiques préservées de Guyane (poissons blancs, vivaneaux, crevettes).

Sur l’image, dans une teinte vert sombre et limité au nord par un linéaire orienté est-ouest marquant la limite de l’ancien trait de côte, l’Ilot Corossony se trouve sur la plaine côtière plus ancienne. Une petite carrière de sable, bien visible et aujourd’hui en partie inondée, marque la présence de l’ancien cordon dunaire. Il reste encore sur l’îlot un habitat dispersé créole, mais une partie des habitations est aujourd’hui à l’abandon. Jusqu’à récemment, les habitants profitaient de cette zone d’interface de tous les écosystèmes (mangroves, savanes, forêt), pour y vivre d’un « complexe d’activités » (abattis, élevage, chasse, pêche) en situation de quasi autosubsistance.

Des savanes aujourd’hui mises en valeur pour l’élevage

En Guyane, le terme créole de « savane » désigne tous les milieux caractérisés par l’absence de la forêt. Ce sont des milieux herbacés, inondables ou non, qui peuvent parfois accueillir des arbres et des arbustes plus ou moins isolés. Ces savanes occupent, sur des sables fins, une partie importante de l’image, en particulier au sud de la RN1. Les différents tons de bruns témoignent de changements de végétation et surtout d’humidité, en fin de grande saison sèche le stress hydrique pouvant être important pour les plantes. Il s’agit aussi d’un milieu fortement modifié par l’homme.

Une très grande partie de ces savanes a été mise en valeur à l’époque précolombienne, alors que les densités de populations étaient probablement plus fortes qu’aujourd’hui. La pratique des cultures sur buttes, sous la forme de champs surélevés dans les terres basses et les savanes, a laissé de nombreuses traces aujourd’hui. L’objectif était d’exonder les sols pour oxygéner les racines et concentrer les matériaux fertiles dans des sols plutôt pauvres à l’origine.

Aujourd’hui, il y a de nombreuses savanes pâturées au sud de la RN1, dans de vastes exploitations d’élevage extensif. Ces nouvelles pratiques agricoles sont apparues dans le cadre du Plan Vert de 1975, voulu comme un plan de développement économique et démographique d’un territoire qui ne comptait à l’époque que 55 000 habitants. Dans les années 1980, des agriculteurs métropolitains se lancent dans l’élevage de zébus sur les savanes sèches et de buffles dans les savanes humides. Les terrains sont désormais clôturés et amendés, les paysages d’herbes à pâturages deviennent plus uniformes que ceux des savanes. Cette production locale de viande permet de réduire la dépendance alimentaire du département vis-à-vis de la métropole.

Au sud de l’image, un front de développement agricole progresse sur la forêt autour de la piste de Saint-Elie. Les arbres sont d’abord abattus, les troncs sont ensuite brûlés pour planter des herbacées. La piste permet de s’enfoncer progressivement dans une forêt primaire qui reste bien préservée. Invisibles sur l’image, les principales activités humaines sont alors la chasse et l’écotourisme.

Des savanes au cœur de débats autour de la conservation

Si les savanes représentent 0,3 % du territoire de la Guyane, elles accueillent 16 % de sa flore et une grande biodiversité faunistique. Le site des Pripris (terme signifiant marais en Guyane) de Yiyi est bien visible au nord de la RN1 avec son marais inondé de couleur sombre. Cette réserve est particulièrement remarquable avec des espèces allant d’orchidées protégées aux palétuviers, des caïmans à lunettes aux loutres géantes d’Amazonie. Les marais et les savanes sont protégés par le Conservatoire du Littoral, une maison de la nature et des sites d’observation permettant l’accueil du public.

Sur le cliché à l’est du marécage, une zone de savane plus sombre se dégage, il s’agit d’un brûlis récent. Même s’il est parfois difficile à cette échelle de faire la différence entre les cendres des feux et certains sables blancs, la pratique ancestrale du brûlis pendant la saison sèche reste omniprésente. Elle est très fortement liée aux usages créoles de ces espaces : stimulation de la repousse de l’herbe, chasse, limitation de l’enfrichement des savanes, lutte contre certains insectes.

Ces brûlis sont à l’origine d’un conflit d’usage car de nombreux scientifiques et touristes dénoncent le danger des feux pour les animaux et le fonctionnement naturel des savanes. Cependant, sans brûlis, certaines des savanes ainsi « protégées », comme les Pripris de Yiyi, se referment, entraînant la disparition de la faune et de la flore spécifique. Un consensus semble se dégager avec la prise de conscience que le maintien de certains paysages de savanes passe davantage par une forme d'entretien raisonnée (par des faucardages ou des brûlis) que par une stricte conservation.


Kourou, interface entre la plaine littorale et l’Europe

La création d’une ville nouvelle au rythme des programmes spatiaux

A l’origine le village de pêcheurs est situé sur les berges du fleuve Kourou, il est entouré de marais et en retrait du littoral. Sur l’image, le site du vieux centre se trouve à proximité du petit port de pêche bien visible avec les bateaux en blanc. A l’arrivée du CNES en 1965, Kourou compte environ 600 habitants, principalement des pêcheurs qui pratiquent aussi une agriculture de subsistance dans les savanes alentour.

Dès le départ la ville nouvelle se développe sur la partie nord comme une station balnéaire, profitant de la plage et des alizés. Sur la Pointe des Roches, à l’embouchure du fleuve, l’ancien pénitencier est détruit et un hôtel de luxe est construit avec vue sur les Iles du Salut, à une quinzaine de kilomètres au large. Les logements du quartier Véronique et de l’unité Diamant marquent le début de la ville nouvelle.

Conçue au départ pour 6 000 puis 12 000 habitants, la ville s’agrandit à chaque nouveau projet spatial ; le programme Hermès par exemple s’accompagne du lancement d’une ZAC de grande ampleur avec l’urbanisation d’une bonne partie du nord-ouest de la ville. Le lancement d’Ariane 5 accélère fortement la croissance de la ville. En 50 ans, si Kourou s’est agrandie en atteignant 26 000 habitants en 2016, elle reste relativement compacte.

Une ville compacte et des contraintes de développement

Le développement de Kourou est limité au nord et à l’est par l’océan et le fleuve (la rive droite, à proximité du débarcadère de Guatemala, n’est pas mise en valeur), à l’ouest par le Centre Spatial Guyanais et au sud par les installations portuaires. A proximité du pont de la RN1, unique route littorale, le port industriel de Pariacabo est essentiel pour l’activité du CSG car il accueille le fret spatial et les hydrocarbures venus d’Europe. A proximité une zone commerciale s’est développée.

Plus à l’ouest, ce sont les installations du centre spatial avec le centre technique, la salle de contrôle Jupiter et le Musée de l’espace. Le golf est aussi visible avec ses espaces dégagés. Si le CSG empêche le développement de la ville vers l’ouest, il y a aussi des barrières naturelles comme le marais qui sépare la zone de Pariacabo du reste de la ville.

La ville nouvelle s’est en effet développée sur un site loin d’être idéal : un marécage au niveau de la mer.  Il a fallu drainer toute la zone, les canaux apparaissent sur l’image dans des teintes vertes comme le Canal Leroy, puis remblayer les futures zones de construction. Pour capter l’eau de pluie, des bassins artificiels ont été réalisés, Kourou est parfois appelée « ville des trois lacs », le plus grand étant le Lac du Bois Chaudat.

La mer est aussi à l’origine de deux difficultés pour la ville. Les bancs de vase au large de Kourou empêchent les navires avec un trop grand tirant d’eau d’accéder au port de Pariacabo. Il faut donc quotidiennement draguer le chenal d’accès, le navire est d’ailleurs visible sur l’image à l’entrée de l’estuaire. Les coûts portuaires sont donc particulièrement élevés. De plus, la plage au nord-ouest de la ville est en phase « inter-bancs » et les habitations du quartier de l’Anse sont particulièrement menacées par l’érosion, obligeant la municipalité à des aménagements d’urgence.

Une ville européenne

Sur l’image, la trame habituelle des villes coloniales guyanaises n’est pas clairement visible. En effet, les formes urbaines sont plus proches de celles des villes nouvelles d’Ile-de-France, construites à la même époque par les mêmes architectes et urbanistes. Kourou est donc une ville européenne dans son organisation. Alors qu’ailleurs dans le département, l’urbanisation est mal contrôlée et souvent spontanée, avec du mitage et un développement linéaire le long des voies de communications, rien de cela n’est visible à Kourou, ville planifiée.

L’idée était de travailler sur la base d’unités de 6 000 personnes, avec leur propre centre, des lotissements d’habitations individuelles et des petits immeubles collectifs limités à trois étages en raison de la mauvaise qualité des sols. Les équipements sont nombreux et de qualité avec plusieurs collèges et lycées, un hôpital, un centre culturel sur les rives du lac Bois Chaudat, des infrastructures sportives, etc.

Mais cette succession d’opérations immobilières sans vision globale, pour une ville pensée avant tout comme la cité dortoir du centre spatial, pose un certain nombre de problèmes. Dès le départ, les spatialisations et les formes d’habitat sont élaborées en fonction des catégories socio-professionnelles mais aussi des appartenances ethniques. Ce cloisonnement est marqué par des enclaves comme le quartier de la Légion Etrangère, le village amérindien ou le quartier Saramaka. Kourou présente ainsi une mosaïque de quartiers sans réelle centralité urbaine.

Les défis de l’aménagement

L’exemple du village Saramaka, au nord-est du vieux bourg, est représentatif. A partir de 1967, il accueille les ouvriers recrutés pour travailler sur les chantiers de la base spatiale. Cette enclave d’habitat spontané dans la ville nouvelle de Kourou s’est vite dégradée pour devenir un bidonville. A partir des années 1990, les autorités lancent des opérations efficaces de résorption de l’habitat insalubre et de décloisonnement. Le quartier est aujourd’hui intégré au reste de la ville même s’il reste soumis à de graves problématiques sociales liées à l’emploi et à la délinquance. C’est aussi l’un des hauts lieux de la vie nocturne de Kourou.

Une Opération d’Intérêt National (OIN) est lancée en 2016 par l’Etat pour répondre à la croissance démographique et aux besoins de logements. Le périmètre retenu correspond à la seule zone restée disponible, le marais entre Pariacabo et la ville. L’urbanisation de ce terrain peu favorable aux constructions et zone tampon essentielle lors des inondations, risque de poser un certain nombre de difficultés.


La construction du site de lancement d’Ariane 6 sur la plaine spatiale de Kourou

ELA4, un chantier spectaculaire pour un ensemble de lancement simplifié et modulaire

Cette image illustre l’emprise spatiale du CSG sur les savanes, avec le début de la construction du gigantesque pas de tir d’Ariane 6, le futur Ensemble de Lancement 4 (ELA4). Face à la concurrence mondiale et des projets comme l’américain Space X, Arianespace lance le programme Ariane 6 dont l’objectif est de diviser par deux les coûts de lancement, grâce en partie à un site de lancement simplifié. Le chantier du nouveau pas de tir débute en 2015 avec un premier lancement prévu en Juillet 2020.

En suivant la « route de l’espace », bien visible ici, on aperçoit à droite de l’image, de l’autre côté de la crique Karouabo, une partie des installations d’Ariane 5 (ELA3) et de Vega (ELV), 6 km plus à l’ouest et en dehors de l’image, il y a les installations Soyouz (ELS).

Sur le chantier, la zone défrichée la plus large correspond au site de tir, choisi pour ses affleurements rocheux granitiques, précieux pour construire des fondations solides dans cette zone globalement marécageuse. Une gigantesque excavation profonde comme un immeuble de dix étages est réalisée, l’ensemble servant de massif de lancement supportant le poids de la fusée et évacuant les gaz d’échappement.

Sur la zone de couleur jaune plus à droite est prévu le bâtiment d’assemblage lanceur (BAL) qui permettra un assemblage à l’horizontale. Un transbordeur emmènera ensuite le lanceur jusqu’en zone de lancement pour y être érigé. Le portique d’Ariane 6 de 90 m de haut pèsera 7 000 tonnes, ce sera la plus grande structure métallique mobile d’Amérique du Sud. Bientôt ce nouvel ensemble monumental marquera le paysage de la plaine littorale.

Une zone protégée qui devient une réserve naturelle de fait

L’activité spatiale est soumise à des contraintes environnementales. Les études montrent que les impacts sont localisés dans un rayon d’environ un kilomètre autour de la zone de lancement. La prise en compte des aspects environnementaux a entrainé l’abandon du site initial, la Roche Nicole, une ancienne carrière devenue un lac artificiel, de couleur sombre sur le cliché. Le diagnostic environnemental avait révélé une forte biodiversité et c’est une roche plus à l’ouest, la roche Christine qui est alors choisie.

La mosaïque des savanes est ici bien présente avec des savanes basses inondables, des savanes hautes herbeuses et arbustives, de la forêt ripicole et marécageuse ainsi que des îlots forestiers sur les cordons sableux de la plaine côtière ancienne. L’empreinte anthropique, en dehors des installations de l’ELA4 (destruction de 30ha de savanes) et des routes est pratiquement nulle.

En effet, pour des raisons de sécurité, le CSG a progressivement interdit l'accès à la zone. Ces savanes sont donc les seuls espaces  de ce type « protégés » à grande échelle en Guyane, avec les savanes de la réserve de l'Amana et de la réserve de Kaw. Il s’agit probablement de la seule zone de Guyane soumise « de facto » à une protection totale, assurée par le 3ème Régiment Etranger de la Légion, à l’inverse des autres réserves et du Parc Amazonien de Guyane soumis à une très forte pression en raison de l’orpaillage clandestin.


Degrad Saramaka, entre préservation et déforestation

Une zone qui marque la limite entre la plaine côtière et les premiers reliefs de l’intérieur.

La Route du Dégrad Saramaka permet de relier Kourou au nord à un « degrad », un lieu de mise à l’eau, plus au sud sur le fleuve Kourou. A l’origine cette route avait été mise en place par le CSG pour la construction de la station de pompage alimentant Kourou en eau potable. Cet axe marque ici une limite presque parfaite entre la plaine côtière, au nord et à l’est de l’image, et les reliefs qui occupent la partie sud-ouest de l’image.

La plaine côtière, avec des reliefs presque nuls, est traversée par le fleuve Kourou. Si ses méandres ont des teintes différentes, c’est en raison de l’influence de la marée en aval. Ses berges marécageuses sont constituées de formations de mangroves, de forêts inondées et de marais, les différences se devinant aux couleurs et aux textures différentes du couvert végétal.

A l’ouest, des ombres permettent de distinguer la Réserve forestière de la montagne des Singes. Ce relief, culminant à 160 mètres est l’une des avancées les plus littorales de la Chaîne Septentrionale, l'une des trois grandes régions géomorphologiques des terres hautes de la Guyane. Elle s'intègre ainsi dans un vaste ensemble constitué de la montagne Plomb près de Petit-Saut, des monts Mahury et Grand Matoury de l'Ile de Cayenne, des montagnes de Kaw-Roura et des reliefs de la région de Ouanary entre l'Approuague et l'Oyapock.

Les sols sablo-argileux ferrallitiques de la réserve sont recouverts d’un ensemble de formations végétales offrant un bon aperçu de la biodiversité de la forêt guyanaise avec des palmiers Pinot ou Wassa, typiques de la forêt marécageuse, ou comme le Wacapou, grand arbre de la voûte de la forêt primaire. Les nombreux chablis, ouvertures dans le couvert forestier provoquées par la chute de grands arbres, restent invisibles avec cette résolution d’image. Comme la Montagne des Singes forme une sorte de presqu'île de forêt, isolée au nord par la plaine côtière, à l'est et au sud par de larges vallées marécageuses, certaines espèces végétales et animales des écosystèmes de terre ferme y sont relativement isolées génétiquement du massif forestier de l'intérieur, expliquant son classement en réserve.

Un front de déforestation avec la progression des abattis, entre usages résidentiels et agricoles

La route a permis la mise en place d’un front de déforestation typique en milieu amazonien, en forme « d’arêtes de poisson ». La multiplication des abattis entraine une perte de continuité du manteau forestier et la fragmentation forestière mais leur développement reste bloqué à l’ouest par la réserve et aussi par les reliefs. A l’est, si la zone déboisée ne s’étend pas davantage vers le fleuve, c’est en raison de dépressions marécageuses, souvent inondées en saison des pluies.

Comme ailleurs en Guyane, les routes et les pistes sont un vecteur essentiel de déforestation, en particulier à proximité des pôles urbains. Ici, la croissance démographique de Kourou explique la progression de ce front de déforestation. Les dynamiques sont bien visibles au nord-ouest de l’image, avec l’ouverture d’une nouvelle piste et le défrichement de plusieurs parcelles, où les teintes blanches témoignent d’un brûlis récent.

A l’origine, c’est un front de développement agricole traditionnel (cultures sur abattis) avec des parcelles souvent rectangulaires possédant en général un carbet en bois. Les constructions « en dur » et les villas se sont multipliées ces dernières années, ce qui explique la présence d’un habitat dispersé qui n’est pas sans causer certains problèmes en Guyane.

Comme la demande foncière en Guyane reste largement insatisfaite, de nombreux lots sont achetés en vue de développer une agriculture minimale, les acheteurs s’enregistrant comme des pluriactifs. Comme dans les DROM la loi autorise l'agriculteur à construire son logis sur son exploitation sans tenir compte du zonage communal, la destination réelle des parcelles a produit une véritable mosaïque dans le zonage initial de la commune. Il existe parfois des tensions en raison de la juxtaposition des activités résidentielles, artisanales et agricoles sur un foncier généralement cédé pour l'agriculture au départ et échappant aux taxations.

Une fonction récréative non négligeable

D’autres activités méritent d’être mises en valeur même si leur empreinte visuelle n’est pas toujours très nette. Au nord-ouest, sur le site de la Savane Aubanèle, la centrale solaire photovoltaïque de la société « Albioma » la plus puissante d’Outre-mer avec 160 000 modules, témoigne de l’essor de l’énergie solaire dans un territoire où la demande énergétique est en forte croissance. Au sud de l’image les rubans de couleur verte reflètent la présence importante des activités de recherche en Guyane avec ici un centre de recherche de l’INRA et ses bassins aquacoles.

A l’extrême sud de l’image, l’activité touristique est illustrée par le Camp Maripa avec son accès au fleuve et aux installations touristiques situées plus en amont, comme le Camp Cariacou. L’écotourisme se développe mais il reste limité par la question des coûts. Sur l’image, quelques petites tâches claires au bord du fleuve témoignent de la présence de carbets privés où les gens, propriétaires ou de passage, accèdent par pirogue. Toutes ces activités restent cependant surtout limitées aux weekends.

Enfin la montagne des singes est un lieu de randonnée populaire, un circuit de plusieurs kilomètres facilement accessible sur le littoral avec au sommet un carbet permettant d’assister aux tirs d’Ariane

D’autres ressources

Guyane Océane, sous la direction de Daniel Guiral et de Roger Le Guen, Editions Roger Le Guen / IRD, Juin 2012

Marianne Palisse, 2014. « Savanes de Guyane française : la biodiversité bousculée par la diversité culturelle ». ethnographiques.org, Numéro 27 - décembre 2013

Atlas des paysages de Guyane , DEAL Guyane, 2018


Contributeur

Frédéric Barbier, Professeur agrégé au lycée français Blaise Pascal de Libreville