Le fossé rhénan, une région transfrontalière entre Vosges et Forêt Noire

La haute plaine rhénane, encadrée par les massifs jumeaux de la Forêt Noire à l'Est et des Vosges à l’Ouest, est un territoire en situation paradoxale. Vue d’Allemagne comme de France, elle se retrouve en situation périphérique par rapport à leur territoire national. En changeant de cadre et d’échelle et en décalant en quelque sorte le regard, cette image centrée sur le Rhin lui redonne au contraire une réelle unité régionale. Cette région, longtemps disputée, est aujourd’hui un laboratoire du rapprochement franco-allemand et des nouvelles coopérations transfrontalières

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Cette image a été prise par un satellite Sentinel 2 en 2016. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 10m

Le Rhin moyen entre Suisse, France et Allemagne

Unité, césures et affrontements géopolitiques

A l'Est de l’hexagone, les deux départements alsaciens - Haut-Rhin au Sud, et Bas-Rhin au Nord - marquent les limites orientales de la France dont cette image satellite exprime la complexité. Le Rhin, qui passe au milieu de la plaine, est depuis 1945 la frontière entre la France et l’Allemagne, séparant l’Alsace du Baden-Württemberg et de la Suisse. Une frontière récente car cette riche vallée rhénane, longtemps germanique, a été ballotée entre la France et l’Allemagne du XVIIème au XXème siècle. 

L’image laisse apparaitre la cohésion du fossé rhénan, bordé par le massif des Vosges à l’ouest, par la Forêt Noire (Schwarzwald) à l'est, politiquement séparé entre trois pays : la Suisse au sud, l’Allemagne au nord et à l'est, la France à l’ouest faisant de ce territoire un espace européen par excellence, dont Strasbourg est la « capitale ». Sur l’image, c’est la partie allemande qui occupe la grande moitié de la représentation dans laquelle n’apparait pas la partie Sud : Mulhouse et la frontière suisse.

Une orientation méridienne organisée par le Rhin

Le Rhin qui prend sa source dans les Grisons en Suisse est navigable par des convois à grand gabarit depuis Bâle, qui est dans l’hinterland de Rotterdam, jusqu’à son embouchure. Coulant du Sud vers le Nord, il a modelé la géographie et l’histoire de la région, étant plus un contact qu’une rupture pendant des siècles.

Les réseaux majeurs, tant ferroviaires que routiers, lui sont parallèles alors que les relations transversales, tant vers l'Est (Souabe, Bavière) que vers l’Ouest (Lorraine) sont beaucoup plus limitées. Il n’y a ainsi aucune liaison ferroviaire directe entre Mulhouse et Colmar et Nancy par exemple, comme il n’y aucune autoroute directe entre Freiburg et le lac de Constance ou entre Freiburg et Berlin.

Des massifs jumeaux encadrant un vaste fossé d’effondrement

L’altitude des deux massifs est similaire, le Feldberg culmine à 1493 mètres, le Grand Ballon à 1424 mètres ce qui n’a rien de surprenant puisqu’il s’agit du même ensemble hercynien, bouleversé au tertiaire par l’apparition des Alpes, qui les a séparé en deux massifs au centre duquel le Rhin a creusé son talweg. 

La forme des « ballons » d’Alsace se retrouve en Forêt Noire, entrecoupée de falaises, crêtes, plateaux et vallées, alternant tourbières, alpages, forêts de conifères et de feuillus où prolifère une faune variée : sangliers, cerfs, chevreuils, chamois, aigles, qui explique le maintien d’activités sylvicoles et cynégétiques mais aussi touristiques avec des parcs nationaux dans chacun des massifs et des stations de ski (La Bresse, Hinterzarten), sans oublier un thermalisme actif (Bad Bellingen, Bad Krozingen, Badenweiler en Allemagne ; Niederbronn, Morsbronn en Alsace)

Un espace riche, densément peuplé et mis en valeur

Une mégalopole rhénane

Un chapelet d’aires urbaines (en rose) donne une réalité au concept de mégalopole. Au sud, l’aire urbaine de Bâle (Basel) abrite 893 000 habitants ; à 40 km au nord-ouest, celle de Mulhouse en compte 285 600 habitants ; à proximité Colmar en a 126 678. Enfin, le district de Freiburg im Breisgau en compte plus de 2,2 millions, soit plus que la métropole strasbourgeoise : 457 655 habitants en 2014 avec de très fortes densités (200 à 250 hab./km²).

 Bien connectées par le Rhin, par des réseaux autoroutiers (autoroute A 35 en France, « HAFRABA » de Bâle à Hambourg en Allemagne), irriguées par des faisceaux de routes secondaires et un réseau ferroviaire local performant, les liaisons sont aisées entre ces villes dont les relations remontent parfois à l'Antiquité (d’Argentoratum à Augusta Rauricum par exemple. C’est aussi une région riche : l’Alsace a le 3ème PIB par habitant français, le Baden Württemberg un PIB/habitant sensiblement plus élevé que la moyenne nationale allemande.

Une agriculture dynamique

Si la bière de qualité continue à être produite localement, la région est réputée pour ses vignobles qui se déploient aussi bien sur les piémonts vosgiens que sur ceux de Forêt Noire. La production de vins blancs (Riesling, Gutedel, Chardonnay, Pinot) est en progression de part et d’autre de la frontière, souvent accompagnée en Allemagne par le développement récent de cultures fruitières et maraichères, profitant de la plaine alluviale rhénane pour produire asperges et fraises pour le marché local et régional.

L’élevage de montagne est similaire dans les deux massifs, où les productions laitières des chaumes des Vosges ou des alpages allemands, sont transformées en yaourts, lait et fromage vendus localement. Mais alors qu’en Alsace, la céréaliculture, particulièrement du maïs, a envahi la plaine entre piémont et Rhin, la polyculture reste privilégiée en Allemagne, ce qui contribue à la variété et la protection des paysages.

Une industrie puissante

Autrefois terre textile, dépourvue de mines, à l’exception des mines de potasse aujourd’hui fermées de la région de Mulhouse, la région n’en a pas moins développé une industrie dynamique.

Tant en Alsace (Peugeot, Ricoh, Sony, Mars, General Motors, Biovalley), qu’en Allemagne où l’activité industrielle des vallées de Forêt Noire est prodigieuse, dopée par un savoir faire et une réputation mondiale dans les activités de sous traitance ou les productions de niche : (métallurgie, plasturgie, chimie fine), dopée par une foultitude d’entreprises de taille moyenne (100 à 500 personnes) qui manquent cruellement en France. Les industries de la mégalopole représentent 30% des industries de l’Union européenne et l’Alsace est la seule région de France à en faire réellement partie.

Une région laboratoire de la coopération transfrontalière

De nombreux liens humains, culturels et linguistiques

L’histoire a fait de cet ensemble un tout et malgré les frontières et les découpages administratifs imposés, les populations continuent à vivre ensemble. Même si la pratique de la langue alsacienne s’affaiblie, l’Allemand est encouragé d’un coté comme de l’autre, les Allemands cherchant à embaucher en Alsace.

Une situation confirmée par le partage de traditions communes (gastronomie, bière et vins, carnavals, festivals, Europapark) et le grand nombre de frontaliers du Grand Est (44 % du total français) soit 166 000 salariés, qui travaillent en Allemagne ou en Suisse, les trois pays étant membres de Schengen.

Un laboratoire transfrontalier de coopérations

C’est un condensé d’Europe, encore renforcé par le marché unique et l’introduction de l’Euro. Il est conforté par la construction d’Eurorégions : la Regio Basel-Mulhouse-Freiburg au centre et au Sud, l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau et l’Eurodistrict Pamina au Nord,

Sans oublier bien sur la présence du Parlement européen ou du siège d’Arte à Strasbourg.  A l’aéroport trinational EuroAirport (7 millions de passagers, 7ème français) répond les Rheinports qui associe les ports fluviaux à grand gabarit de Bâle (Suisse), Weil am Rhein (Allemagne) et Mulhouse (France) en faisant de cet ensemble le 2ème port fluvial rhénan après Duisburg.