Iran - Téhéran : explosion urbaine et dualisme d’une métropole des Suds

Longtemps enfermée dans ses murailles, la capitale de l’Iran s’est longtemps étirée selon un axe nord-sud, entre Rey et Shemiran, entre montagne et désert, sur un vaste piémont parsemé de villages agricoles. En 1979, la révolution fut politique mais aussi urbaine. La ville s’est alors étendue vers l’ouest et le sud, absorbant les anciens villages dans une vaste région urbaine mal contrôlée. Avec ses 9 millions d’habitants, la ville de Téhéran continue de centraliser à l’excès les pouvoirs et les richesses, tandis que 5 millions d’habitants vivent désormais dans des banlieues mal connues mais qui affirment de plus en plus leur identité.

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Cette image de Téhéran, capitale de l'Iran située au pied de la chaîne de l'Elbrouz, a été prise 10 octobre  2019 par le satellite Sentinel 2A. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

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Téhéran : explosion urbaine et dualisme d’une métropole des Suds

Téhéran, fille de l’Alborz

Téhéran est la fille de l’Alborz. Un site magnifique. La montagne enneigée donne à la ville l’eau qui irrigue le vaste piémont jusqu’aux confins du désert.

Mais la ville n’est pas belle. En effet, les souverains Qadjars qui avaient fait de Téhéran leur capitale en 1786 ont longtemps conservé leurs traditions de nomades tandis que le dernier souverain de la dynastie Pahlavi n’a pas poursuivi les transformations haussmanniennes réalisées par son père dans les années 1930.

A Téhéran, on ne trouve pas de grandes avenues bordées de beaux bâtiments et de monuments historiques, et les jardins publics ne remplacent pas l’absence de belles places. La plupart des maisons bourgeoises du XIXe siècle ont été détruites par les opérations de rénovation urbaine. Le charme de la ville réside heureusement dans quelques quartiers populaires préservés, dans des jardins privés, et dans les longues avenues bordées de platanes et qui laissent voir, au loin, les montagnes enneigées, quand la pollution le permet.

Téhéran, ville duale marquée par l’absence d’une politique urbaine rationnelle

A l’est de la métropole, de trouve la ville Téhéran dont les 22 arrondissements forment un vaste triangle de 707 km². La ville n’est vraiment sortie du quadrilatère des anciennes murailles que dans les années 1960, pour s’étendre vers le nord, vers la montagne d’où venait l’eau utilisée pour les jardins mais aussi pour les usages domestiques, à travers des milliers de petits canaux - les jubs - et des galeries souterraines - les qanats.

A Téhéran, la stratification sociale est topographique : plus on va vers le nord et le haut de la ville, plus l’eau est propre, le climat agréable et les catégories sociales plus aisées. La jonction entre la vieille ville et les résidences d’été de Shemiran, au pied de l’Alborz s’est faite dans les années 1970, facilitée par la construction d’autoroutes sud-nord. Vers le sud et le désert, l’ancienne cité de Rey était surtout un centre de pèlerinage très fréquenté, séparé de la capitale par des briqueteries, des zones industrielles et la voie ferrée. C’était le Téhéran populaire et souvent marginal.

Le premier schéma directeur d’urbanisme adopté seulement en 1964, a cherché à briser cette stratification nord-sud pour développer la ville vers l’ouest, le long du piémont. L’autoroute de Karaj fut le vecteur de cette nouvelle politique qui permit la construction d’une vaste zone industrielle moderne, la plus grande l’Iran. Mais par suite de conflits entre le ministère de l’eau et celui de l’urbanisme, l’extension de l’espace bâti fut interdite vers l’ouest, condamnant la capitale à se développer, contre toute logique, selon le seul axe sud-nord.

Cette absence de politique urbaine rationnelle a eu pour conséquence d’une part la densification de l’habitat des classes moyennes aisées et de la spéculation immobilière sur les terrains vacants entre la vieille ville et les villages d’été de Shemiran, et d’autre part le développement anarchique et illégal de la ville pauvre vers le sud et dans les villages proches. Aucun plan d’urbanisme ou d’aménagement n’était prévu pour ces zones périurbaines officiellement « rurales ». La révolution de 1979 et la chute du chah n'a pas été sans lien avec la crise urbaine et les tensions sociales générées par cette dualité socio-spatiale, opposant les pauvres d’en bas et les riches d’en haut.

La dualité de Téhéran a longtemps été symbolisée par la « frontière » sociale, culturelle, économique et politique située sur la longue avenue Réza Chah - aujourd’hui Enqelab / Révolution - tracée sur l’emplacement de l’ancienne muraille nord de la ville et qui traverse la ville d’est en ouest jusqu’à la place Shahyad, aujourd’hui Azadi/Liberté.

Aujourd’hui encore, on définit la localisation d’une résidence ou d’un lieu « au-dessus » ou « au-dessous » de cette longue avenue. Les grandes manifestations de la révolution de 1979 ont emprunté cette ligne de démarcation pour affirmer le consensus politique entre tous les Téhéranais, pour briser – en vain ? – la ségrégation socio-spatiale traditionnelle de la capitale impériale.

Une capitale et ses banlieues

Dans les premières années qui suivirent la révolution, les problèmes politiques et la guerre Irak-Iran de 1980-1988 ont facilité le développement anarchique de l’agglomération dont la population s’affranchissait des lois et codes d’urbanisme. Le changement ne fut pas démographique. En effet, la taille de la région urbaine de Téhéran est restée stable par rapport à la population totale de l’Iran, mais l’espace construit s’est largement étalé.

La région urbaine de Téhéran - le « Grand Téhéran » - couvre environ 18 000 km2. Ainsi, 55 km séparent Shemiran au Nord du nouvel aéroport Imam Khomeyni aux portes du désert, et 120km la ville nouvelle d’Hashtgerd de la mosquée Saljoujkide de Varamin.

L’habitat « révolutionnaire » populaire a rapidement occupé sans autorisation tout le territoire municipal de Téhéran, mais surtout les alentours des villages et des bourgs des zones agricoles au sud et à l’ouest de la capitale. Eslamshahr qui n’existait pas en 1980 a 350 000 habitants, tandis que Karaj est devenu la quatrième ville d’Iran avec 1,9 million d’habitants. Vers l’est, la ville - un moment bloquée par l’Anti Alborz et les hautes collines arides de Hezardarreh - se développe désormais autour de Rudehen et de la ville nouvelle de Pardis.

Dans la ville de Téhéran, la construction anarchique de hautes tours d’habitation a bouleversé le paysage du centre et du nord de la capitale en détruisant des jardins qui faisaient le charme du nord de la ville. Dans le même temps, le gouvernement a multiplié en banlieue la création de « villes nouvelles », comme Hashtgerd, souvent isolées et sans moyen de transport public, alors que les migrations quotidiennes pour aller travailler dans la capitale concernent plus de 2 millions de personnes chaque jour.

Vers le désert, l’espace ne manque pas pour la construction du nouvel aéroport et de zones industrielles, tandis que les vallées de montagne sont envahies par d’innombrables résidences secondaires pour les chaudes journées d’été. Entre ces deux espaces vides, les 14 millions de personnes de la région urbaine de Téhéran vivent sur un territoire hétérogène qui concentre 40 % de la richesse nationale de l’Iran.

Ce Grand Téhéran trop vite développé est sillonné d’autoroutes, faute de transports en commun, il n’a pas d’identité administrative ni de plan d’urbanisme d’ensemble prenant en compte la municipalité de Téhéran et ses nouvelles banlieues.

Les disparités de la métropole téhéranaise ont donc été aggravées depuis quatre décennies. Dans la ville duale de Téhéran, le gradient nord-sud reste bien réel, même si le sud de la ville a été transformé et mieux intégré, notamment grâce au métro qui facilite le franchissement des « frontières » sociales.

Par ailleurs, on constate une volonté politique pour dissocier encore plus fortement la ville de Téhéran qui se veut moderne, développée, internationale, dotée d’un nouveau plan d’urbanisme depuis 2007, des banlieues où vivent dans des espaces éclatés, les populations les plus pauvres mais également les nouvelles classes moyennes. En 2010 le gouvernement a même formalisé l’éclatement de l’espace métropolitain créant la nouvelle province d’Alborz qui s’étend sur la vaste banlieue ouest, avec Karaj pour capitale.

Zooms d'étude


Téhéran du bazar « haussmannisé »

Voici la vieille ville et ses premiers développements. Après avoir renversé la monarchie des Qadjars en 1923, Réza chah Pahlavi a créé l’Iran moderne. Ses méthodes furent aussi radicales en urbanisme qu’en politique.

En 1933, le « plan des avenues » qui s’inspirait du modèle Haussmannien, a organisé le percement de larges avenues dans le tissu urbain ancien et sur le tracé des murailles construites en 1870 qui étouffaient la « ville orientale » d’une superficie de 18 km2 et qui était inadaptée à l’Iran nouveau. Les nouveaux ministères furent construits au centre-ville, sur l’ancien « Champ de mars », le vieux palais du Golestan jouxtant le bazar fut abandonné pour le nouveau Palais de marbre, le quartier de Sangelaj fut rasé pour faire un jardin public. Mais on en resta là.

Autour du Bazar - qui n’est plus le cœur économique et social de la capitale - subsiste le tissu urbain ancien, avec ses ruelles, ses maisons basses à petite cour. Un espace social traditionnel toujours vivant, mais un habitat dégradé très dangereux en cas de séisme, car la région est très sismique. C’est le « Sud » qui se prolonge, vers Rey, au-delà de la voie ferrée, avec les quartiers pauvres construits sur les anciennes zones industrielles.

Au nord du bazar, se sont développés dans les années 1930-1960 le quartier des ambassades, des nouvelles classes aisées de fonctionnaires, des commerçants qui ont quitté le bazar, ou des professeurs de l’Université de Téhéran construite tout au nord d’une ville qui restait séparée des villages d’estive de Shemiran par un vaste espace non bâti. Les maisons de type Bauhaus de trois ou quatre étages construits à cette époque s’étiraient le long de petites rues bordées de jeunes platanes aboutissant aux grandes avenues haussmanniennes.

Avec la Révolution Blanche de 1963 (réforme agraire, droit de vote pour les femmes, création de nouvelles universités…), la nouvelle classe moyenne aisée s’installe dans les terrains vacants au nord de l’Université et de l’avenue Chah Reza. Sur l’avenue Takht-e Jamshid (Taleghani) est édifié le premier bâtiment moderne, de verre et d’acier, de la Société nationale iranienne des pétroles, à proximité de la vaste ambassade des États-Unis. Mais Téhéran reste encore séparé de Shemiran.


Téhéran a perdu le Nord


Le nord de Téhéran, au pied de l’Alborz a longtemps été synonyme de belles demeures et de vastes parcs arborés des notables, aristocrates et ambassadeurs qui profitaient de la fraicheur de l’été au pied de la montagne. Pour tout Téhéranais qui vivant dans le sud de la ville, à 1 000m d’altitude près de bazar, l’ambition a toujours été d’aller plus nord, vers les beaux jardins de Shemiran, à 1 600m. d’altitude.
Peu à peu les terrains vacants entre Téhéran et Shemiran ont été intégrés à l’espace social et bâti : après Amir-Abad, la ville a ainsi englobé Abbas-Abad, puis Vanak. Les maisons ont en général deux étages, un jardin parfois quelques arbres, et un parking pour les voitures.

En 1988, après la fin de la guerre, des dizaines de tours d’habitation de 20 à 30 étages ont été construites dans le centre et le nord de la ville. Cela a permis de blanchir l’argent du marché noir des années de guerre et de financer la municipalité par le paiement négocié de très fortes pénalités pour infraction aux densités prévues par le plan d’urbanisme.

Les déplacements se font moins en métro que par un réseau d’autoroutes intra-urbaines sillonnant la ville. La capitale iranienne reste une ville marginalisée, victime de sanctions internationales, et qui ne dispose pas d’un centre des affaires de niveau international. A Abbas Abad, on a créé le parc arboré Taleghani, et construit le Mosallah, pour les grandes prières du vendredi sur le terrain militaire de 550 ha où le dernier souverain iranien avait prévu la construction d’un prestigieux quartier politique, culturel et économique, le « Shahestan Pahlavi ».

La ville s’est également développée vers le nord-ouest (Velenjak, Kan, Farahzad), au nord de l’aéroport de Mehrabad et de la zone industrielle Téhéran-Karaj. On se loge désormais dans des appartements et des immeubles de 8 ou 10 étages. Les jardins privés et les cours ont disparu. Avec ses tours, ses embouteillages, ses nouveaux riches, le nord de Téhéran a perdu son identité, sa tranquillité, ses jardins et son air pur.


Les nouvelles banlieues inconnues

Il y a seulement quatre décennies, les plaines agricoles irriguées par les rivières de Karaj et de Jajrud étaient parsemées de petits villages prospères. Karaj ou Varamin étaient d’agréables bourgs de quelques dizaines de milliers d’habitants. Mais depuis les années 1960, les barrages ont détourné l’eau vers Téhéran tandis que la réforme agraire générait le développement d’une agriculture et d’un élevage modernes pour les besoins de la capitale. Les terres agricoles sont ainsi devenues des terrains à bâtir. La révolution de 1979 a fait le reste.

Les nouveaux habitants de ces banlieues de l’ouest et du sud de la capitale sont pour  la plupart des migrants aux revenus modestes, mais aussi des classes moyennes ne pouvant plus se loger dans les quartiers centraux de Téhéran. Ils se sont installés dans les nouveaux immeubles de 5 à 8 étages de Karaj pour bénéficier des services et équipements d’une grande ville. Dans les villes populaires comme Eslamshahr, on a tenté de conserver un mode d’habiter plus traditionnel, dans de petites maisons disposant d’une cour. Par contre à Shahryar se sont multiplié les lotissements modernes sans caractère, ni équipements, ni transports, ni services, mais insérés dans ce qui reste de l’environnement rural et où la vie quotidienne est moins rude que dans les grands centres urbains embouteillés et pollués. Enfin on a créé des « villes nouvelles » composées d’immeubles de plusieurs centaines de logements, sur le modèle des villes chinoises, avec des « malls » commerciaux et fort peu de services.

Dans ces nouvelles banlieues sans passé, le mode d’habiter comme les relations sociales sont fort éloignés de la « ville orientale » organisée autour du bazar et de la mosquée. Ces banlieues sont à l’évidence un nouvel acteur social et politique du grand Téhéran, mais on ignore encore quelle est leur identité et leur dynamique.

Documents complémentaires


Ville-centre de Téhéran


Agglomération de Téhéran


Région de Grand Téhéran

Source : Atlas en ligne de Téhéran métropole, réalisé par Mohsen Habibi et Bernard Hourcade. En accès direct, libre et gratuit. 
HABIBI M. et HOURCADE B. Atlas de Téhéran métropole. Téhéran, TGIC, 2005.

L'image satellite  ci-contre présente la métropole de Téhéran dans un cadre spatial plus large.

Visualiser quelques repères géographiques de l'image ci-contre, ici


Téhéran

D’autres ressources


ADLE Ch. et HOURCADE B. (dir), Téhéran capitale bicentenaire, Téhéran-Louvain, 

HABIBI M. et HOURCADE B. Atlas de Téhéran métropole. Téhéran, TGIC, 2005. http://www.irancarto.cnrs.fr/volume.php?d=atlas_tehran&l=fr

PLANHOL, X. de. “De la ville islamique à la métropole iranienne : quelques aspect du développement contemporain de Téhéran ». in. Recherches sur la géographie humaine de l’Iran septentrional. Paris, CNRS, 1964. pp. 60-76.

SAIDI-SHAROUZ M. (dir), Le Téhéran des quartiers populaires, Paris, Karthala, 2013.
MADANIPOUR A ., « Téhéran ; the making of a metropolis », John Wiley & Sons, 1998, 289 p.

Contributeurs

Bernard Hourcade, Directeur de recherche émérite CNRS, Centre de Recherche sur le Monde iranien-CeRMI

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