Grèce - Turquie - La vallée de l’Evros : une frontière nationale et communautaire sous fortes tensions migratoires

Au Sud-Est de l’Europe en Thrace, qui est la « porte d’Istanbul », le fleuve Evros sépare la Grèce de la Turquie. Ce fleuve frontalier fonctionne comme une frontière nationale entre deux Etats voisins aux rapports conflictuels. Mais aussi comme une frontière communautaire extérieure de l’Union européenne. Si le passage du fleuve et de la vallée constitue une difficulté pour les migrants, le triangle de Karragaç en rive droite et sous souveraineté turque constitue un abcès de fixation. Il aboutit à la construction par la Grèce d’un « mur » frontalier, symbole pour certains de la « fermeture » de l’Union européenne. Avec le hotspot de Filakio, c’est toute une région frontalière aux marges orientales de l’U.E. qui se trouve sous des pressions migratoires face à un Proche-Orient déstabilisé, ravagé et meurtri par les guerres et les conflits.

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Cette image présentant la vallée de l'Evros, à la frontière de la Grèce et de la Turquie, a été prise par le satellite Sentinel 2B le 25 avril 2020. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

L'image ci-contre présente quelques repères géographiques de la région ainsi que la zone d'étude.

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Repères géograhiques

Présentation générale de l'image

L’Evros - la Maritsa - le Meriç :
Un fleuve-frontière entre Grèce et Turquie

Un bassin, une vallée et un fleuve : un des grands axes européens dans les Balkans

Prise au mois d’avril au début du printemps, l’image présente la vallée du fleuve Evros et son cadre montagneux. Long de 480 km, il joue un rôle majeur dans l’organisation de la partie orientale des Balkans qui juxtapose massifs montagnards, bassins d’effondrement et fossés tectoniques. Au centre de l’image, la vallée de l’Evros/Maristsa sert de colonne vertébrale à toute la Thrace. Ce fleuve prend en effet sa source en Bulgarie vers 2 400 m dans les montagnes de Rila (hors image) pour se jeter par un petit delta dans la mer Méditerranée au sud de l’image.

Au nord de l’image, l’Evros coule selon une orientation nord-ouest / sud-est car il vient du cœur historique de la Bulgarie – la Roumélie orientale – qui est comprise entre la chaîne des Rhodopes au sud, qui barre l’accès à la Méditerranée, et celle des Grands Balkans au nord, qui le sépare de la vallée du Danube. Au milieu de l’image, on distingue bien une tâche claire : c’est la ville d’Edirne/Andrinople, la capitale historique de la Thrace qui se trouve aujourd’hui en Turquie.
A sa hauteur, l’axe de l’Evros est continué vers l’est et Istanbul par un grand trait blanc rectiligne : on y trouve l’autoroute E80 et la voie ferrée empruntée par le fameux Orient-Express mis en circulation en 1883. La E80 file d’Istanbul à Edirne en Turquie, puis de Plovdiv à Sofia en Bulgarie, avant de rejoindre Belgrade et la vallée du Danube et donc Budapest, Vienne et la Bavière.  Elle emprunte en fait le principal et très vieil axe reliant l’Europe à l’Asie mineuse dès la préhistoire puis la plus haute antiquité.
A partir d’Edirne, l’Evros prend une nette orientation nord/sud pour se jeter par un petit delta dans la Méditerranée. Au point de rencontre entre les trois frontières, l’Evros quitte la Haute Thrace, ou Thrace du Nord, pour rentrer en Basse Thrace, ou Thrace du Sud.  
Nous sommes donc ici sur le cours aval, ou la basse vallée, d’un fleuve qui se nomme Evros pour les Grecs, Maritsa pour les Bulgares et Meriç pour les Turcs. Dans l’antiquité, le fleuve Evros était le mythique Hèbre dans lequel les Bacchantes auraient jeté la tête du poète Orphée. Ces trois noms pour un seul fleuve reflètent l’importance des héritages historiques dans cette zone des Balkans orientaux très longtemps instable et disputée entre grands Empires puis Etats-nation modernes (Bulgarie, Grèce, Turquie). Dans cette région de Basse Thrace, l’Evros sert de ligne de partage entre la Thrace occidentale et la Thrace orientale, et de frontière entre la Grèce et la Turquie.   

Le lit mineur est globalement peu large du fait d’un débit de 200 m3/seconde alimenté par un bassin hydrographique de taille moyenne de 53 000 km2. Mais il est très encombré du fait des violents processus d’érosion, de transport et d’accumulation propres au milieu méditerranéen et l’Evros y sculpte de nombreux méandres. Par contre, le lit majeur et la vallée sont plus importants par leur extension. Enfin, le cadre régional est composé de collines ou de moyennes montagnes pas très élevées.    

Un fleuve fixant une frontière historiquement récente et douloureuse

Dans sa portion nord-sud, l’Evros sert de délimitation frontalière entre la Grèce et la Turquie sur quelques 200 km. C’est la seule portion terrestre d’une longue frontière, essentiellement maritime, au tracé complexe et héritée en grande partie du Traité de Lausanne (1923). L’installation de la frontière entre la Grèce et la Turquie sur le fleuve Evros est donc historiquement très récente.

Elle est fixée dans un contexte historique particulièrement dramatique d’effondrement de l’Empire ottoman, une Empire multinational qui domina et organisa la région pendant cinq siècles, du XIVem au XIXem siècle, au profit de la construction sur ses ruines de trois nouveaux Etats-nation post-impériaux : la Grèce, la Bulgarie et la Turquie. Dans ce contexte général, la Thrace - du fait de sa position stratégique, la « porte d’Istanbul » - fut l’objet de guerres particulièrement sanglantes.

Lors des Guerres balkaniques de 1877/1878 puis de 1912/1913, la Bulgarie et la Grèce visaient trois objectifs majeurs contre l’Empire ottoman : occuper Edirne/Andrinople, la capitale de la Thrace et ancienne capitale ottomane ; contrôler le littoral de la mer Egée et conquérir la Thrace jusqu’aux portes de Constantinople. En 1877, lors de l’occupation russe de la Bulgarie, qui allait ainsi accéder à l’indépendance en 1878 au Congrès de Berlin, la cavalerie cosaque participa d’une politique d’éradication de la présence turque et musulmane : un million de réfugiés musulmans fut chassé entre 1877 et 1879. De même, de nombreux musulmans furent chassés de Grèce, de Serbie, du Monténégro ou de Bulgarie lors des 2em Guerres balkaniques de 1912/1913 dans le cadre de la « déturquisation » des Balkans.   
En 1912/2013, les Bulgares occupèrent toute la Thrace en allant jusqu’à 70 km d’Istanbul et infligèrent un siège de cinq mois à la ville fortifiée d’Edirne avant que les Turcs ne les rejettent et récupèrent Edirne et la Thrace orientale. La fin de la 1er Guerre mondiale modifia encore les équilibres régionaux. La Turquie et la Bulgarie, dans le même camp que le II Reich allemand et l’Empire austro-hongrois, furent battus au profit de la Grèce : le Traité de Sèvres de 1920 lui accorda Edirne et la Thrace orientale jusqu’à la mer Noire et Constantinople.         
Mais la guerre gréco-turque de 1919-1922 qui s’achève par la victoire écrasante de la Turquie sur la Grèce en décide autrement. Au Traité de Lausanne de 1923, la nouvelle Turquie d’Atatürk parvient à conserver la Thrace orientale et une petite partie du nord-est de la Thrace occidentale dans le voisinage de la ville d’Edirne. C’est ce découpage historique qui participe aujourd’hui localement de la cristallisation des tensions régionales (cf. zoom).

« La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre », Yves Lacoste

Comme l’écrit le géographie spécialise de géopolitiques Yves Lacoste en titre d’un de ses ouvrages publiés en 1976 : « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre ». Car ce découpage frontalier est à comprendre au plan stratégique et au plan tactique.

A une échelle régionale, pour Ankara, l’Evros répond à deux objectifs stratégiques : contrôler la Thrace orientale, située à l’est du fleuve donc, protéger l’accès terrestre aux détroits des Dardanelles qui commandent le passage entre la mer Méditerranée et la mer Noire et l’accès maritime à Istanbul.

A l’échelle locale, le franchissement du fleuve et de sa vallée constitue une vraie difficulté dans la manœuvre des troupes et donc une ligne d’arrêt potentielle derrière laquelle se poster ou se retirer. Dans ce contexte de fleuve frontalier, on comprend mieux le rôle du « triangle de Karaagac » : il met à l’abri la ville d’Edirne en éloignant la frontière de la ville, il permet aussi aux forces turques d’avoir une tête de pont de l’autre côté, en rive droite du fleuve. Un atout potentiel offensif considérable en cas de nouveau conflit.

Une région frontalière bouleversée et sanctuarisée par les homogénéisations ethno-nationales

La Thrace orientale turque est ce qui reste historiquement de l’ancien espace balkanique de l’Empire ottoman et l’unique région turque appartenant au continent européen. Située au nord-ouest de la Turquie, elle fonctionne comme une interface majeure entre ce pays et les Balkans, et au delà l’Europe. Comme nous l’avons vu, elle fut l’enjeu de terribles conflits. Mais la fixation d’un tracé frontalier n’est pas tout. En Thrace, c’est l’ensemble des structures sociales, démographiques, culturelles et économiques qui furent réorganisées en profondeur par l’affirmation des nouveaux Etats-nation.

Sous l’Empire ottoman, la province - ou vilayet – d’Edirne était d’une grande diversité avec au recensement de 1887, selon le géographe Michel Bruneau – un des grands spécialistes, 39,3 % de musulmans, 38,4 % de Grecs, 16 % de Bulgares, 0,04 % de Juifs et 0,02% d’Arméniens. De même, sur les 90 000 habitants d’Edirne-Andrinople, 52 % étaient Musulmans, 22% Grecs, 16,6 % Juifs, 0,4 % Arméniens et 0,2 % Bulgares.      

Si les stratégies turques furent les plus radicales, les trois Etats cherchèrent à des degrés divers et selon l’avancée et le recul des fronts militaires et des rapports de forces régionaux et internationaux à mettre fin aux mélanges très anciens de populations et à la grande diversité ethno-religieuse qui existaient en Thrace de l’Empire ottoman. De 1877 à 1925, la région fut ainsi bouleversée par de multiples opérations de massacres et de terreur, d’épurations ethniques et de transferts forcés de population. Parfois, celles-ci accompagnaient, systématisaient ou accéléraient des dispositions de transferts prévues par les traités. Ainsi, le Traité de Lausanne décida de l’échange intégral entre la Grèce et la Turquie des populations chrétiennes grecques d’un côté et des populations musulmanes turques de l’autre.

A l’est de l’Evros, ce sont les gouvernements nationalistes Jeunes Turcs puis Kémaliste (1913/1950) qui ont appliqué une politique systématique d’« ingénierie démographique » visant à éradiquer les minorités chrétiennes et à imposer une homogénéisation ethno-nationale quasi-complète. En Thrace, il s’agit de sanctuariser et sécuriser cette région frontalière stratégique - qui fonctionne comme une zone-tampon protégeant l’accès à Istanbul et aux détroits – en la vidant de toutes ses minorités (Grecs, Bulgares, Arméniens) alors qu’en 1914 elles sont plus nombreuses que les Musulmans dans le sanjak d’Edirne. En 1934, l’« Incident Thrace » acheva quasiment le processus en chassant la population juive d’Edirne et de Thrace. La mort ou l’expulsion de ces centaines de milliers d’habitants fut en partie compensée par l’installation dans la région de réfugiés turcs (Salonique, Balkans…) ou d’immigrants turcophones ou de culture turque (15 000 à Edirne en 1934/1937).

La Thrace une riche région agricole en milieu méditerranéen

La région de la Thrace se présente ici comme une large plaine irriguée avec ses paysages d’agriculture méditerranéenne intensive alternant vergers, rizières et champs de blé, tandis que la partie aval se distingue par ses marécages, d’importance écologique majeure, bénéficiant du classement à la convention de Ramsar pour les zones humides.

Contrastant avec les terres plus sèches et les collines boisées situées de part et d’autre, la vallée est bordée par un chapelet de villes (cf. Orestiada et ses 18.000 hab. …) et villages. On distingue la grande ville turque d’Edirne sur la rive gauche du fleuve, à moins de 300 km d’Istanbul, et à environ 10 km du point triple Bulgarie - Grèce - Turquie.
D’importants enjeux stratégiques

Malgré leur appartenance commune au camp occidental et à l’OTAN depuis la Guerre froide, la Grèce et la Turquie ont toujours entretenu des relations tendues, émaillées d’incidents nombreux, héritées de l’ancienne domination ottomane et de nombreux contentieux (gestion des espaces frontaliers maritime et aérien…). Plusieurs litiges persistent d’ailleurs quant à la délimitation de leur frontière maritime commune en mer Egée.

Cette frontière a également la particularité de séparer la Grèce, un Etat-membre de l’Union Européenne, de la Turquie, un Etat candidat mais non-membre. L’Evros est donc aussi une frontière communautaire, et l’une des portes d’entrée de l’UE pour des migrants désireux de rejoindre le Nord-Ouest du continent. Les péninsules anatolienne et balkanique constituent en effet un espace de transit migratoire majeur.

La pression migratoire s’exerçant sur cette portion de la frontière gréco-turque s’est fortement accrue avec le durcissement de la surveillance des îles grecques à partir de 2009, et surtout à la faveur de la crise irakienne et de la guerre civile syrienne depuis 2011. Le franchissement du fleuve frontalier qu’est l’Evros est ainsi devenu synonyme pour de nombreux migrants d’accès à l’«eldorado européen »  et à l’espace Schengen, malgré les dangers qu’il peut représenter. Comme le Détroit de Gibraltar, l’ile de Lampedusa ou les îles grecques de la mer Egée, la vallée de l’Evros est un espace souvent présenté comme emblématique des grandes questions migratoires.  


Zoom d'étude

Une rupture dans la frontière fluviale : le triangle de Karaagaç

Comme le montre l’image, le tracé frontalier entre la Turquie et la Grèce suit sur 90 % de son développement la ligne médiane du fleuve Evros. Malgré de nombreux méandres et des morphologies parfois mouvantes aux échelles locales (iles, bancs de sable…), le tracé est clair, établi et reconnu par les deux parties.

La vallée – constituée du lit mineur et du lit majeur du fleuve – est bien identifiable et constitue une vraie rupture. Pour les migrants clandestins souhaitant passer de Thrace orientale en Thrace occidentale, de Turquie en Grèce, les difficultés sont réelles (risques de noyades). Le fleuve reste un obstacle à franchir, et la vallée est étroitement surveillée.

Mais l’image nous montre aussi autre chose, une rupture dans le cours frontalier du fleuve dans la région d’Edirne, l’ancienne Andrinople grecque. Cette ville de 140 000 habitants qui sert de capitale régionale. Du fait de sa position à la confluence de trois vallées, elle fut historiquement un important carrefour terrestre, ce qui lui valut de connaitre de nombreux sièges ou batailles importantes dès l’Antiquité.      

Comme on le constate très bien sur l’image, la ville d’Edirne, située en rive gauche de l’Evros, a une forme d’amande avec deux couleurs bien différentes qui renvoient à la vieille ville historique au nord-ouest et à la ville plus récente au sud-est. C’est une ville du fleuve : l’Evros passe à ses pieds. Pour la jeune Turquie d’Atatürk, il était inconcevable lors de la fixation de la frontière en 1923 de laisser passer la frontière avec la Grèce ennemie si près de la principale ville - devenue turque par la force des armes - de la région.

La Turquie a donc obtenu que la frontière soit déplacée sur la rive droite de l’Evros et soit fixée pour des raisons de sécurité à environ 5 km à vol d’oiseau du vieux noyau historique d’Edirne. On repère très bien à l’œil nu le tracé frontalier rectiligne de cette « enclave » turque en rive droite, souligné en particulier par la différence de parcellaire et de cultures : face à l’émiettement grec des parcelles agricoles répondent les longues parcelles rectangulaires vert foncé du côté turc.

Cette excroissance - à fonction stratégique défensive - est dénommée le « triangle de Karaagac », du nom du gros bourg turc qui s’y trouve. Il est relié à Edirne par trois ponts dont un grand pont principal, bien visible, par lequel passe l’axe principal qui mène au poste frontière de Kastanies / Pazarkule, situé à 7 km d’Edirne. Le tracé frontalier du triangle de Karaagaç mesure 10 km de long. C’est un point de fixation pour les migrants souhaitant entrer en Grèce, et dans l’Union européenne. Afin de le contrôler, un système de barrières élevées (clôtures et barbelés) – souvent présenté comme un « mur » par les médias et les ONG - y a été construit côté grec.  

Le poste frontière de Kastanies : migrants, instrumentalisation et emboitement d’échelles

Le poste frontière de Kastanies, du nom du village grec de 600 habitants, est régulièrement fermé. Car il est le théâtre d'incidents violents entre forces policières turques et grecques et des milliers de migrants qui se sentent piégés. Les médias y viennent souvent en reportage ; tout comme certaines ONG. Mais comme le montre bien l’image, il serait possible d’y freiner, voir d’y interdire, l’arrivée des migrants en contrôlant tout simplement du côté turc les trois ponts sur le fleuve. En fait, une fois entrés dans le triangle de Kastanies les migrants se retrouvent pris dans une sore de souricière, entre fleuve et grillages/barbelés, entre intérêts turcs et grecs.

Pour comprendre tout le paradoxe de cette situation, il faut changer d’échelle d’étude et d’analyse.  Car sur l’image, deux postes frontières existent entre la Grèce et la Turquie. Si celui de Kastanies fait souvent la Une de l’actualité, celui de Kipoi plus au sud n’est jamais mentionné et est toujours resté ouvert, même lorsque celui de Kastanies était fermé. Tout simplement parce qu’il se trouve sur le grand axe routier littoral qui relie Istanbul à Thessalonique, la grande ville du Nord de la Grèce, via l’autoroute E90/E84 qui passe sur l’image par Alexandroupoli.

De même, la situation sur la frontière turco-bulgare plus au nord est très différente de la situation sur la frontière gréco-turque alors que les distances sont très faibles. Comme le montre les images, on distingue très bien une très belle autoroute arriver de l’est, donc d’Istanbul, contourner Edirne par le nord puis foncer vers la Bulgarie via le poste frontière - route et voie ferrée - de Kapitan Andreevo, tout proche de la petite ville de Svilengrad. Il se trouve à seulement 13 km à vol d’oiseau du poste de Kastanies. Par ses emprises, ses installations, ses parkings et ses flux, c’est l’un des plus grands postes frontaliers de la périphérie extérieure de l’Union européenne, car, comme nous l’avons vu, nous sommes là sur le principal axe routier entre la Turquie et l’Union européenne.

Contrairement à Kastanies, les deux postes frontaliers de Kipoi et de Svilengrad ne sont jamais bloqués, tout simplement parce que l’essentiel des échanges commerciaux entre la Turquie et l’Union européenne y passent. Alors que l’UE capte 60 % des exportations turques, toute fermeture signifiait une catastrophe économique pour Ankara. Tout ceci donne donc le sentiment que la création d’un abcès migratoire sur le poste frontalier de Kastanies, qui débouche lui sur un axe très secondaire, s’inscrit dans des jeux géopolitiques entre la Turquie, la Grèce et l’Union européenne qui dépassent largement les échelles locales et régionales.      

Le contrôle croissant d’une frontière externe de l’UE

Face à la montée des tensions migratoires, cette frontière est de plus en plus étroitement contrôlée. Si elle est déminée depuis 2009, elle n’en demeure pas moins très surveillée, par la police et l’armée grecques, assistées de garde-frontières européens de l’agence Frontex, et secondées par des milices de civils qui se sont constituées en Thrace grecque pour empêcher le passage clandestin de la frontière.

La question des migrations clandestines renforce les tensions entre Bruxelles d’une part et la Grèce, ou plus largement les Etats méditerranéens de l’UE d’autre part, qui ont le sentiment de faire face seuls à la pression migratoire des régions voisines. C’est ainsi que la Grèce a pris l’initiative, malgré le refus de l’UE de contribuer au projet, de « murer » la portion terrestre de la frontière en travers d’un méandre de l’Evros au niveau d’Edirne en 2015, avec l’édification d’une clôture de 3 mètres de haut et de 12 km de long, renforcée de barbelés.

Ce processus de barriérisation ne décourage que partiellement les tentatives de passage, puisque les entrées continuent à augmenter fortement pour dépasser le nombre de 74 000 en 2019 selon Frontex, alors que les contrôles renforcés au large de la Libye ont drastiquement réduit les entrées par la Méditerranée centrale, et que l'itinéraire de Méditerranée occidentale ne comptabilise “que” 57 000 entrées pour la même année.

Les migrants continuent donc, à la nage ou à bord de frêles canaux gonflables, à tenter leur chance avec la traversée de l’Evros, réputée - à tort - plus facile que la très périlleuse traversée maritime au niveau des îles de la mer Egée : victimes de noyade ou d’hypothermie, plus de 350 corps non identifiés ont été retrouvés aux abords du fleuve entre 2000 et 2017 selon la Croix-Rouge.

Pour gérer l’afflux de réfugiés, Bruxelles a ouvert depuis 2013 une série de “hotspots” sur les marges de l’espace Schengen. Le premier d’entre eux est à Fylakio, à 15 kilomètres au sud-ouest de la frontière sur la vallée de l’Arda. Ces « hotspots » sont destinés à rassembler les demandeurs d’asile entrés en Europe en attente de procédure et de répartition. En parallèle, l’UE a signé en mai 2016 un accord migratoire avec la Turquie, qui s’inscrit dans la logique d’externalisation des contrôles migratoires : l’UE “sous-traite” une partie de sa gestion des migrations à la Turquie, chargée de retenir sur son territoire l’essentiel des flux migratoires, en échange d’une aide financière substantielle et d’une relance du processus de candidature en vue d’une éventuelle adhésion.

Une zone frontalière sous haute tension

Pourtant la frontière de l’Evros est au printemps 2020 au cœur d’un regain de tension, après le revirement de la politique turque concernant les migrants en transit. En effet, Ankara, en instrumentalisant la question migratoire, menace de ne plus retenir les réfugiés sur son territoire pour faire pression sur l’UE et obtenir un soutien européen dans la crise syrienne face à la Russie.

L’annonce de l’ouverture des frontières turques déclenche un nouvel afflux de migrants originaires d’Afghanistan, de Syrie, de Somalie, du Kazakhstan, d’Iran, ou même d’Afrique du Nord.  Près de 15 000 d’entre eux selon l’OIM se sont dirigés massivement vers la ville-frontière d’Edirne, où ils étaient massés dans des camps de fortune en février 2020 dans l’espoir d’un passage éventuel. En réaction, la Grèce a annoncé vouloir allonger le mur frontalier de 36 kilomètres. Elle a surtout renforcé son dispositif sécuritaire, déployant un dispositif anti-émeute et refoulant les migrants à coups de grenades lacrymogènes, lors de violents heurts autour de Pazurkale et de Kastanies. La frontière de l’Evros devient donc une nouvelle impasse migratoire, pour des migrants que le désespoir risque de repousser vers des itinéraires beaucoup plus périlleux comme la traversée maritime, dans l’espoir de contourner une frontière de plus en plus verrouillée.


Repères géographiques


Repères géographiques

Image complémentaire

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Vue du sud de la région et du littoral


Repères géographiques

Ressources complémentaires

Sur le site Géoimage du CNES

Italie - Lampedusa : une île-frontière au cœur des migrations internationales entre l’Afrique et l’Europe

Le détroit de Gibraltar : une porte, un verrou et une interface stratégique entre Atlantique et Méditerranée, Europe et Afrique

D’autres ressources

Cristina del Bagio, 2015, “Dans la région de l’Evros, un mur inutile sur la frontière gréco-turque”, Visions Carto

Migreurop, “Accord UE - Turquie : le troc indigne”, 2017

Crise migratoire : qu’est devenu l’accord entre l’UE et la Turquie ?”, mars 2020

A la frontière en état de siège entre Grèce et Turquie”, mars 2020,

Michel Bruneau : De l’Asie mineure à la Turquie. Minorités, homogénéisation ethno-nationale, diasporas, CNRS Editions, Paris, 2015.

Contributeur

Clara Loïzzo, professeure de chaire supérieure, lycée Masséna de Nice

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