Éthiopie - Addis Abeba : une capitale en ébullition

En 1886, Menilek, roi du Choa — roi des rois d’Éthiopie en 1889 — fonda sa nouvelle capitale, Addis Abeba alors qu’il conquérait, au sud et à l’est, les hautes terres et leurs périphéries basses, tout en repoussant les puissances coloniales. Le site occupe une position centrale, stratégique, à la jonction des plateaux et des montagnes du nord et du sud, et commande une large brèche vers le Rift qui conduit, au Kenya vers le sud et à Harar et à Djibouti vers l’est. La brève occupation italienne (1936-1941) a renforcé sa fonction de capitale et l’installation de l’OUA, en 1963, a affirmé son rôle politique en Afrique. Freinée pendant la Révolution (1974-1991), la croissance de sa population suit l’emballement récent de l’économie éthiopienne. Les inégalités sociales et territoriales et les affrontements pour la terre et le pouvoir, qui ébranlent l’Éthiopie, concentrent, dans la capitale et à ses périphéries, des explosions de violence.

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Légende de l’image satellite

Cette image de la capitale de l’Éthiopie, Addis Abeba, a été prise par le  satellite Sentinel-2B le 4 mai 2019. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 10 m.

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Présentation de l’image globale

Addis Abeba : une « ébullition urbaine » dans les hautes terres,
une déferlante urbaine qui déborde du piémont

Menilek a d’abord résidé dans des camps fortifiés (ketema) dans les montagnes au nord, En-totto (3198 m) et à l’ouest d’Addis Abeba (Nouvelle Fleur), Mennagesha (2924 m) et We-tchetcha (3099 m). Ensuite, il a quitté les hauteurs pour construire son Gebbi (Palais) sur un ressaut volcanique émergeant des pentes du piémont (2600-2200 m) près de Felwu-ha/Finfinnee, les sources thermales. Armées et clergé ont rejoint la cour et les marchands se sont regroupés au voisinage du Palais dans le quartier d’Arada.

Avec l’arrivée du chemin de fer à Aqaqi au sud, en 1917, et la construction de la gare, les activités commerciales sont descendues vers le quartier de Lahagar. Selon leur plan urbain ségré-gationniste, les Italiens voulurent cantonner les indigènes à l’ouest de la ville, à Addis Ketema (Nouvelle Ville) au voisinage de la grande Mosquée. Le marché indigène s’y développa, formant l’actuel quartier du Merkato. Arada devait être réservée aux Européens et s’est, depuis lors, développée dans son rôle boutiquier sous le nom de Piyassa (piazza). Ils ont édifié des bâtiments administratifs, bordant deux avenues nord-sud, qui réunissent, d’une part, 6-Kilo, 4-Kilo, le Gebbi et le Parlement et, d’autre part, Arada, à la gare et à l’aéroport de Lidéta, plus au Sud-Ouest.

Du retour (1941) à la chute de Hailé Selassié (1974), ces voies de prestige, recoupées par deux avenues est-ouest, ont regroupé les ministères, la Cathédrale, le Hilton, l’OUA, le palais du Jubilé (1955), reliés à l’aéroport de Bolé (2374 m), au Sud-Est. La descente des activités et de l’habitat, entamée depuis les années 1920, a continué pendant la Révolution (1974-91), même si, dès les années 1960, le trafic des poids lourds, venus des ports d’Érythrée, supplantait, le transport ferroviaire. Ainsi, au Nord-Est, une petite zone d’activité et de résidence a-t-elle poussé le long de la route de Dessié-Asmara alors qu’au Sud-Est, la capitale rejoignait désormais Dukem et Aqaqi.

La fermeture des ports érythréens (1998) puis l’interruption du trafic ferroviaire, ont reporté l’essentiel des échanges sur la route Addis Abeba-Djibouti et accéléré l’expansion au Sud-Est vers Bishoftu-Nazrét/Adaama. Desservant l’aéroport, le boulevard périphérique, édifié au début du XXIe siècle, fait une large boucle vers le Sud qui enserrait tout l’espace bâti. Il est resté inachevé au Nord, le long du piémont escarpé d’Entotto, par ailleurs espace protégé.

Depuis lors, Addis Abeba a largement débordé au delà des étroites limites qui enserrent la capitale de l’Éthiopie fédérale et de la région-État Oromia, où elle est enclavée. Entre 2005 et 2010, les serres productrices de fleurs coupées exportées par avion, ont envahi les abords des routes à la périphérie aux dépens des terres des paysans oromo.

La municipalité a engagé un programme autoritaire de rénovation urbaine « à la hache » qui a éliminé l’habitat spontané des quartiers centraux, livrés aux promoteurs, et reporté vers les condominiums en périphérie la population modeste, grossie par l’exode rural. Ces barres d’immeubles, destinés aux classes moyennes, se mêlent aux entrepôts, aux ateliers et aux usines des parcs industriels alors que dans la « région spéciale » de l’Oromia, à la périphérie des limites de la capitale, s’agglutinent habitat précaire et huttes paysannes.

Face au raz de marée industriel et urbain qui les submerge, les Oromo défendent pied à pied leurs micro exploitations vivrières, subissant la pression foncière accrue qui règne dans la conurbation Addis Abeba–Bishoftu–Mojjo–Adaama - qui regroupe aujourd’hui 5 millions d’habitants - qui, irriguée par une autoroute et le nouveau chemin de fer électrique, progresse toujours plus vers le Rift.



Zooms d’étude


Le Centre, une City de verre, de béton et d’acier

L’image englobe le « centre » d’Addis Abeba, entre l’ancienne gare et la place Mesqel, au sud, et sur les pentes plus accentuées de 6-kilo et d’Arada, au nord, où la ville était cantonnée dans les années 1930. C’est dans cet espace que se concentrent les activités et édifices de prestige d’une grande métropole africaine.

Entre 2005 et 2015, les huttes et les baraques qui bordaient les rivières encaissées dans le piémont ont été détruites et leurs habitants transférés autoritairement à la périphérie. Ils peuplent les condominiums qui s’étendent à l’est, au-delà de Bolé, à l’ouest de Kotébé et plus loin à Aqaqi. Surgissant de ce vide laissé par l’habitat précaire et ses habitants, les tours de verre, béton et acier envahissent les villas, immeubles, boutiques, ateliers, hérités de la régence, de l’occupation italienne, du règne du negus et de la période révolutionnaire.

Une City regroupe, du nord au sud, l’Université, la Cathédrale, le Patriarcat, les ministères, le vieux Gebbi, le Parlement, le Hilton, le Sheraton, l’OUA, le Palais du Jubilé puis au sud-est, l’aéroport de Bolé et le quartier de villas de Megenagna. Parallèlement, la Churchill Road relie, au nord, Arada et la Piazza, la Municipalité, St. Georges et la statue de Ménélik, le Lycée, la Poste, la Bibliothèque nationale, la Banque nationale, le Théâtre national, le ministère de la Défense et l’ancienne gare. Le faisceau de ses voies est maintenant occupé par un grand échangeur où arrive l’autoroute d’Adaama.

Plus au sud, s’élève au voisinage des quartiers industriels, la tour de l’Union africaine offerte par la Chine. Ce centre, engorgé par la circulation automobile, est parcouru par le métro léger qui, depuis la place Ménélik, longe Addis Kätäma et le Mercato, à l’ouest, puis s’incurve à hauteur de la gare et de Mesqel pour rejoindre Qalliti au sud et Ayat à l’est. En moins de 10 ans, un « Manhattan éthiopien », dressé sur les pentes moyenne du piémont d’Addis Abeba, déferle vers le sud.




Repères géograhiques de la zone centrale de la métropole d’Addis Abeba


Le Nord, la vague urbaine endiguée par les églises et les euca-lyptus

Menilek s’était déjà établi, avant la fondation d’Addis Abeba, sur les montagnes qui surplombent le piémont de Finfinnee, domaine des Oromo Tulama depuis le XVIIe siècle. Il contrôlait la route vers l’Awash, par son affluent l’Aqaqi, et les voies vers le Wellegga et Jimma, à l’ouest.

Après une brève installation sur les pentes ravinées du volcan démantelé Wetchetcha, à l’ouest, il gagna Entotto, au nord. Il y bâtit un gebbi et deux églises, Raguel et Maryam, dotées de droits fonciers étendus. Plus à l’ouest, il construisit une église et une résidence près du dôme volcanique récent de Mennagesha.

Alors que le piémont était complètement déboisé en 1900, ces trois sanctuaires ont protégé les forêts des hauteurs qui surplombent la capitale. Menilek favorisa l’introduction des eucalyptus à Addis Abeba qui, dès 1910, avaient envahi le piémont de la capitale assurant ainsi son ravitaillement en bois d’œuvre et de chauffe. On y tolère toujours les « femmes-fagots » qui ramassent branches et feuilles mortes pour les vendre sur les marchés urbains.

Au voisinage de ces forêts protégées on a construit les réservoirs de Gäfärsa, près de Männagesha, et de Lagadadi, sur la route de Dessié, qui alimentent la capitale en eau. Toutefois, entre 2005 et 2010, l’essor des serres floricoles, au delà du rempart forestier, a fixé à proximité une main d’œuvre nombreuse même si certaines serres ont maintenant fermées.

La digue forestière, est maintenant infiltrée et mitée par des clairières, le long des routes du Gojjam et d’Ambo, à l’ouest. Le « poumon vert » de la capitale, qui a été épargné par le périphérique, est l’objet d’un conflit aigu entre l’administration municipale et la région-État Oromia, à propos de l’utilisation de son bois.



Le Sud, le raz de marée urbain irrésistible

Bloqué au nord par Entotto, le flot urbain déferle vers le sud-est entre des volcans éteints isolés, les uns démantelés, Furi (2838 m) au sud-ouest et Yerer (3099 m) à l’est, et les autres couronnés de lacs de cratères comme à Bishoftu, à l’est, et au Zuqwala (2 989 m) plus au sud. En 1991 déjà, les villes de Dukem et d’Aqaqi et leurs usines et entrepôts, furent incluses dans les limites de la capitale fédérale.

Depuis lors, le raz de marée urbain, mal contrôlé, a largement débordé dans la région-État Oromia, au grand dam des agriculteurs oromo. À l’est, les hangars et ateliers de l’aéroport sont largement entourés de condominiums construits sur un terrain plan. Au sud-est, le long de la route, doublée par l’autoroute, et du nouveau chemin de fer électrifié et à double voie, les parcs industriels, les condominiums, les habitats spontanés, les ateliers et entrepôts, une université, des écoles primaires et secondaires, des églises de diverses confessions et des mosquées forment un ruban continu jusqu’à Bishoftu/Debre Zeyt (Mont des Oliviers).

Dans cette ville (1920 m), prisée pour son climat et ses lacs par la bourgeoisie et les étrangers de la capitale, le dernier negus a fondé la principale base de l’Armée de l’air et son école ainsi que l’Institut vétérinaire et ses laboratoires. La vague urbaine dépasse Bishoftu pour atteindre, Mojjo et ses usines, d’où part la route vers le sud du Rift.

La nouvelle ligne de chemin de fer, en approchant Addis Abeba, s’infléchit vers l’ouest à la hauteur d’Aqaqi, longe le Furi, puis gagne la nouvelle gare de Furi-Labu, située à la limite de l’Oromia et d’Addis Abeba, près d’Aläm Gäna, sur la route de Jimma. Elle sera prolongée vers Säbäta, puis de là, vers Jimma et vers le Wällägga et rééquilibrera, ainsi vers l’ouest, la conurbation Addis Abeba-Bishoftu-Mojjo-Adaama.

Un projet de Master Plan, qui prévoyait de rattacher la région spéciale limitrophe de l’Oromia à Addis Abeba, a soulevé de violentes manifestations chez les Oromo dont Finfinnee/Addis Abeba est pourtant leur capitale. Toutefois, face un rythme de croissance exponentielle, le statut quo est-il tenable longtemps ?

Image complémentaire

L’agglomération d’Addis Abeba dans son cadre régional des hautes terres bordant la vallée du Grand Rift (image en couleurs naturelles, de résolution native à 10 m prise par le satellite Sentinel-2B).


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Contributeurs

Alain Gascon, Professeur des Universités honoraire, Institut Français de Géopolitique (I.F.G.) de l’Université Paris VIII, ex-chargé de cours à l’INALCO

Serge Dewel, Docteur en histoire, chargé de cours à l’INALCO, Chercheur-associé au CESSMA.


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