Suisse - Genève : Les dynamiques territoriales d’une métropole transfrontalière

Dans les Alpes occidentales à la pointe sud du lac Léman, Genève est l’une des grandes métropoles transfrontalières d’Europe, avec Bâle. Elle s’étend en effet en France sur la partie est de l’Ain et le nord de la Haute-Savoie et en Suisse sur le canton de Genève en incorporant des territoires bien différents, des hauteurs du Jura au nord-ouest au Chablais à l’est. Cet espace est donc marqué par une constante dichotomie topographique, paysagère, fonctionnelle et géopolitique. C’est donc dans cet environnement complexe que se développe une métropole de rang européen, si ce n’est mondial (système ONU), dont les enjeux sont nécessairement transfrontaliers.

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Légende de l’image satellite

Cette image de la région de genève, à la pointe du lac Léman, a été prise le 25 septembre 2018 par le satellite Sentinel 2B. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

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Présentation de l’image globale

Genève : Les dynamiques territoriales
d’une métropole transfrontalière franco-suisse

Les ambivalences d’une frontière invisible

Cette image centrée sur la pointe sud du lac Léman et sur l’aire urbaine de Genève offre un paradoxe intéressant. Le caractère transfrontalier de cette agglomération est une évidence. Elle regroupe en effet Genève dans son canton et du coté français les différentes communes de l’Ain et de la Haute-Savoie regroupées depuis mai 2017 dans le Pôle métropolitain du Genevois français. Ce pôle métropolitain, rendu possible par les lois MAPTAM et NOTRe, a justement été constitué pour fédérer les intercommunalités françaises et devenir l’interlocuteur principal dans la gestion des défis frontaliers et transfrontaliers liés au développement de l’agglomération franco-valdo-genevoise du Grand Genève qui se déploie au total sur l’image, la partie du canton de Vaux intégrant le Grand Genève étant hors image.

Cependant si la frontière est une évidence, elle est aussi remarquablement peu visible, voire strictement invisible, sur cette image. Cette limite n’engendre en effet pas de discontinuité, de rupture perceptible dans l’aménagement de l’espace. Elle ne recoupe en effet que pour quelques kilomètres seulement le Rhône, après sa confluence avec l’Arve. Les cours d’eau, seuls tracés linéaires facilement identifiables qui traversent le sud de l’image d’est en ouest, n’ont pas servi ici au fondement du linéaire frontalier. Ainsi si l’on observe la tache urbaine qui s’étend vers l’est au nord de l’Arve, depuis le centre de Genève jusqu’à la pointe nord du Mont Salève (1 379 m), aucune rupture n’apparait, Annemasse s’intégrant pleinement dans l’agglomération genevoise.

Il y a là une forme de défi spatial des plus intéressants à comprendre : expliciter comment l’absence de frontière visible est justement à l’origine de l’enjeu transfrontalier. Car si la frontière n’apparaît pas directement lisible, cela ne doit pas conduire à penser qu’elle ne constitue pas un acteur majeur de cet espace. cadre, lPôle

Le cadre grandiose mais contraignant d’un carrefour européen

L’attractivité de la « Rome protestante », restée isolée politiquement avant son rattachement à la confédération helvétique en 1815, a longtemps reposé sur les statuts de la République qui nait au XVIème siècle. Historiquement, le découpage du Canton correspond à un vrai projet géopolitique puisqu’il fut réalisé afin de maintenir à l’intérieur de celui-ci une majorité de population protestante face à des campagnes périphériques de plus en plus catholiques, en particulier en Savoie. Celle-ci sera un refuge pour nombre de protestants fuyant les persécutions, mais aussi pour M. François-Marie Arouet – dit Voltaire - qui trouva au château de Ferney-Voltaire la proximité rassurante de la frontière.

Mais si l’histoire de Genève évite de tomber trop facilement dans le déterminisme, il faut cependant prendre en compte les classiques sites et situations de cette agglomération pour mieux en cerner les dynamiques présentes. Genève peut être, à l’image de bien d’autres villes, considérée comme un carrefour, et est effectivement devenue un nœud essentiel des circulations en Europe.

Les infrastructures qui longent le Lac Léman vers le nord ouvrent au reste de la Suisse et au sud de l’Allemagne. Celles qui suivent la vallée de l’Arve permettent d’accéder à l’Italie via le tunnel du Mont Blanc. Enfin, vers le sud s’ouvre la cluse d’Annecy qui donne accès au cœur des Alpes et vers l’ouest le défilé de l’Ecluse et la vallée du Rhône, qui séparent Alpes et Jura, ouvrent vers Lyon et le reste du territoire français.

En outre, l’aéroport de Genève-Cointrin, nettement visible sur l’image au nord-ouest du centre-ville, ouvre cet espace sur le monde (cf. zoom 3). Il est avec plus de17 millions de passagers par an parmi les plus fréquentés des aéroports à piste unique au monde. Cette remarquable connectivité participe à l’attractivité de l’agglomération du Grand Genève qui compte depuis 2018 plus d’un million d’habitants.

Cependant son extension urbaine s’effectue dans une cuvette limitée à l’ouest par le Jura, au sud-est par les Alpes et au nord-est par la rade de Genève et le lac. Si ces massifs et le lac offrent un cadre valorisant, ils limitent également les superficies disponibles et conduisent à une pression importante sur les ressources foncières. Si la commune de Genève représente un extrême, puisqu’elle est urbanisée à plus de 92 % et ne dispose selon l’Office Cantonal de la Statistique (OCStat ) que de 3 % de surfaces disponibles, la pression urbaine à l’échelle de l’agglomération pèse sur les équilibres environnementaux.

En effet, c’est aux dépens aussi bien des terres agricoles que des milieux forestiers que sont trouvées les nouvelles superficies nécessaires à sa croissance. C’est pourquoi cette question environnementale et la volonté d’une « agglomération compacte et verte » ont été réaffirmées dans la charte d’aménagement de troisième génération du Grand Genève, 2016-2030. Cette question étant tout particulièrement sensible du côté français, qui dispose des ressources foncières les plus importantes : 87 % du territoire du genevois français est constitués d’espaces naturels et agricoles.

Cette volonté d’une agglomération plus durable est bien visible sur l’image avec l’aménagement par les Services Industriels de Genève (SIG) de la centrale Solar III. Cette centrale solaire est l’une des plus importantes de Suisse et on perçoit le très vif reflet de ces 6 000 panneaux solaires sur les rives du Rhône, au sud-ouest de l’aéroport. De même, le barrage de Verbois, situé à proximité immédiate, participe lui aussi à alimenter plus de 100 000 foyers de l’agglomération genevoise en énergie renouvelable.


Une métropole internationale et une place financière attractives

Si la situation de Genève est porteuse, son rôle de centre financier et de siège d’organisations internationales explique sa croissance présente. En effet, si Genève a ouvert dès 1850 la première bourse des valeurs de Suisse, elle est surtout connue à l’heure actuelle comme la plus importante place au monde en matière de gestion de fortunes privées et de négoce du pétrole ; elle se classe ainsi régulièrement comme la 13ème place financière mondiale. Si la restriction du secret bancaire a nui au secteur, plus d’une centaine de banques sont toujours représentées dans le canton de Genève et le marché de la gestion de fortune représenterait près de 1 800 milliards de dollars d’encours.  

Trente et une organisations internationales sont également présentes à Genève, attirées par le statut de neutralité de la Confédération Helvétique qui en a fait le lieu de nombreuses négociations internationales. Au premier rang de ces organisations se trouve l’ONU, qui occupe le palais des Nations, siège de l’ancienne Société des Nations. De nombreuses agences de l’ONU ont leur siège à Genève comme la CNUCED, le HDCH, le HCR, l’OIT, l’OMS, ONUSIDA,  l’UNIDIR ou l’UIT. On y trouve aussi le siège de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) ou du Comité International de la Croix-Rouge (CICR). Au total, ces fonctions internationales jouent un rôle politique, économique et social considérable dans l’agglomération : elles représentent plus de 25 000 emplois dans le service public international, sans compter ceux des nombreuses ONG.

On voit là apparaitre l’importance de la frontière, qui assure à la Suisse sa souveraineté et y permet les caractéristiques de semi-paradis fiscal de Genève. La frontière est donc bien l’élément premier du développement de la métropole genevoise. Associés à des fonctions de formation (Université de Genève) et de recherche (CERN) (Cf. zoom 3) qui font de Genève un pôle technologique et scientifique de 35 000 étudiants, ces spécificités permettent la création de plus de 10 000 emplois par an pour un total actuel qui dépasse les 550 000 dans l’ensemble de l’agglomération.

A ce dynamisme économique correspond une croissance démographique elle aussi rapide. Si l’espace transfrontalier genevois a vu sa population plus que doubler entre 1960 et le milieu des années 2000, avec une croissance annuelle de près de 2 % par an, celle-ci devrait se poursuivre. Selon les scénarii de 2015 de l’observatoire statistique transfrontalier, l’agglomération devrait connaitre une croissance comprise entre + 25 % et +35 % de sa population entre 2015 et 2040, atteignant alors les 1,3 million d’habitants.

Une agglomération transfrontalière : espace, gestion et aménagement

Même si sa manifestation n’en est pas évidente dans le paysage, la frontière est un élément clef des croissances économiques et démographiques de l’agglomération genevoise. Elle marque aussi une nette rupture dans l’organisation et le fonctionnement de cet espace très déséquilibré entre la partie suisse et française.

En effet, à l’échelle de l’agglomération, le canton de Genève polarise seulement 50 % de la population, mais 70 % des emplois, alors qu’à l’inverse le Genevois français concentre 40 % de la population, mais seulement 22 % des emplois. Cette dichotomie socio-économique tend à se renforcer puisque la partie suisse a attiré 80 % des nouveaux emplois créés ces dernières années. De même, le genevois français a connu une croissance de sa population de + 2,3% par an entre 2006 et 2014, soit la plus importante de toute France métropolitaine, contre 1 % seulement pour le canton de Genève.  

C’est de cette spécialisation fonctionnelle croissante mais complémentaire du territoire (travail, emplois, résidences…) entre le centre métropolitain, et suisse, et ses périphéries, françaises, que nait le besoin d’une coopération transfrontalière. Elle tend en effet à créer trois enjeux essentiels que les parties prenantes ne peuvent résoudre seules et sur lesquels sont calqués les axes principaux du projet de territoire 2016-2030 : la gestion de la mobilité, la politique d’urbanisation et la question environnementale. Questions que le Groupement Local de Coopération Transfrontalière (GLCT) du Grand Genève, créé en 2013, et qui réunit les collectivités territoriales suisses et françaises a la charge de résoudre. Le GLCT est en effet devenu le lieu central des discussions, de la définition des orientations politiques et des moyens à allouer à la mise en œuvre des projets.

L’inadéquation spatiale entre emplois et lieu de résidence conduit en effet à une hausse continue des flux de travailleurs transfrontaliers. Genève, qui constitue la première destination des navetteurs transfrontaliers français toutes frontières confondues, en reçoit près de 90 000 par jour, pour au total 550 000 franchissements de la frontière par jour. Ces trajets n’étant effectués qu’à 16 % en transport en commun, l’engorgement des infrastructures routières va croissant et motive, entre autres, un ambitieux projet de RER transfrontalier, le Léman Express (cf. zoom 2).

Le développement de ces flux et liens transfrontaliers s’explique à l’échelle locale et régionale par le statut métropolitain de Genève, à l’échelle nationale par le différentiel économique, salarial, monétaire et fiscal qui existe entre la Suisse et la France. A qualification  égale, les salaires versés en Suisse sont en effet sensiblement supérieurs à ce qu’ils sont en France, et d’autant plus élevés que le différentiel monétaire entre Euro et Franc suisse est souvent considérable. Ceci explique que les travailleurs transfrontaliers français bénéficient souvent d’un niveau de vie médian et d’une capacité de consommation par ménage bien supérieure à leurs voisins travaillant en France. Les effets redistributifs sont considérables : le revenu médian dans le Genevois français est ainsi d’environ 30 000 euros par an, contre seulement 20 000 euros dans les principales aires urbaines de la région ARA.

Le développement des transports en commun et des modes de transport doux qui a pour but de limiter la croissance des moyens individuels motorisés de déplacement alors qu’on assiste à la mise en circulation de 15 nouvelles voitures par jour dans le genevois français, est censé profiter à l’ensemble de l’agglomération, même s’il est essentiellement situé en France.

C’est pourquoi il existe un mécanisme de compensation financière de la Suisse vers la France depuis 1973 qui doit permettre de financer les infrastructures publiques utilisées par les travailleurs frontaliers, dont l’impôt sur le revenu est prélevé à la source en Suisse. Cette rétribution a été rappelée dans le programme de législature 2014-2018 du Canton de Genève : « dans le cadre des financements spécifiques, le Canton poursuivra son ambition de contribuer à la réalisation d’infrastructures d’importance régionale sur le territoire français ». Cette contribution s’élève à 246 millions d’euros en 2017, dont 76 % sont reversés au département de Haute-Savoie et 24 % au département de l’Ain.

Le second axe de coopération vise à une urbanisation plus équilibrée afin d’éviter une hausse trop rapide des spécialisations. En effet, comme le montre l’image, l’urbanisation et la périurbanisation sont très dynamiques et se traduisent par une forte extension de la nappe urbaine de l’agglomération, tout particulièrement du côté français. D’autant que le GLCT n’a pu que reconnaitre en 2016 que ses capacités à influer sur la localisation des nouveaux emplois demeuraient limitées et que la création d’emplois du coté français était plus faible que prévue. En outre si la Suisse concentre les emplois de la sphère productive, du côté français ces créations s’effectuent essentiellement dans le secteur présentiel. Le projet de territoire 2016-2030 souligne au total que « la volonté de rééquilibrage des projets d’agglomération précédents n’est ainsi pas - ou peut-être pas encore - lisible dans le territoire ».

Cette difficulté à contrôler l’urbanisation ouvre sur un troisième axe de coopération, la question environnementale. En effet, la rapide croissance du Genevois français se fait notamment dans les bourgs et villages, qui ont concentré 30 % de la croissance de la dernière décennie du fait d’un patrimoine foncier plus important et le plus accessible financièrement. Cette urbanisation se traduit par une consommation de superficies, notamment agricoles, considérable. Elle va en outre à l’encontre de la volonté de densifier l’agglomération centrale et les principales agglomérations régionales comme Annemasse, Saint-Genis-Pouilly ou Saint-Julien-en-Genevois, seule à même de limiter l’utilisation de l’automobile et de rentabiliser des projets de transports en commun qui nécessitent un schéma urbain dense. La question de la qualité de vie devient ainsi un axe de coopération essentiel au travers d’un projet urbain et paysager devant permettre au territoire de conserver ses caractéristiques et son attractivité.

Cette image de la région de genève, prise le 25 septembre 2018 par le satellite Sentinel 2B, montre les différents sites qui seront détaillés dans la sections suivante. Il s’agit de trois zooms d'étude montrant les diversités de ce territoire.

Zooms d’étude   


Mitage urbain et terres agricoles dans l’ouest de l’agglomération : des trajectoires différenciées

Comme évoqué précédemment, l’enjeu de la préservation des terres agricoles face au mitage périurbain est essentiel et s’effectue de façon bien différente de part et d’autre de la frontière. Dans ce zoom, la frontière suit l’Allondon, un petit cours d’eau dont on perçoit le parcours méandreux marqué de ripisylves en limite de forêt à l’est de la route à quatre voies qui traverse l’image.

Du coté Suisse s’étend la commune de Satigny et celle de Thoiry côté français. La tache urbaine de Thoiry, dont les lotissements gagnent sur le bocage qui couvre les premières pentes du Jura, parait plus importante et l’évolution de la population des deux communes le confirme. Dans les années 1970, les deux communes ont des populations semblables d’environ 1 800 habitants. Mais Thoiry atteint aujourd’hui 6 100 habitants, contre 4 100 à Satigny, soit un différentiel de + 49 %. Pourtant, Satigny est reliée au cœur de Genève par train, alors que les deux lignes de bus des Transports Publics Genevois existant à Thoiry ne conduisent qu’au CERN et à l’aéroport Cointrin. Ce n’est donc pas la qualité de la desserte qui peut expliquer ce surcroît de population à Thoiry.

Du côté français, l’attractivité plus importante et la consommation de terres agricoles afférente s’accompagnent également de la création sur la RD 884 du centre commercial du Val Thoiry, dont la tache grise est facilement visible. Ce vaste ensemble, qui regroupe les habituelles grandes surfaces spécialisées, est emblématique de la pression qu’engendre le développement de Genève sur les terres disponibles du côté français. Car l’hypermarché qui en constitue le cœur appartient à la chaine suisse Migros, et est sans doute largement destiné à une clientèle helvétique.

A l’inverse, les terres agricoles qui forment une tâche d’un vert plus sombre du coté Suisse correspondent au vignoble de Satigny. Elles semblent avoir été remarquablement préservées de toute pression urbaine, car on ne distingue que quelques petites inclusions correspondant sans doute aux exploitations viticoles. Il est vrai que la Suisse a mis en place une politique très ferme de préservation de ses terres agricoles, considérées comme des ressources non renouvelables et rares. Elle a dès 1992 définit une surface minimale de terres labourables à préserver, et la totalités des terres cultivables à l’échelle du pays n’est supérieure que de 1 % à cette superficie à garantir.

C’est pourquoi la révision de 2014 de la Loi d’Aménagement du Territoire suisse prévoit une obligation de compensation intégrale si des surfaces cultivables sont mobilisées pour être classées en zone à bâtir. Et si un canton ne peut garantir le maintien de la surface agricole minimale, il lui sera interdit de procéder à de nouveaux classements en zone à bâtir. Pour contrôler l’application de ces mesures, les Cantons doivent référer à l’Office Fédéral de l’Agriculture tous les projets touchant une surface d’assolement de plus de 3 hectares afin d’éviter une violation du droit fédéral.

Dans cet espace transfrontalier dont les enjeux et les projets d’aménagement sont censés être communs, il demeure donc des différences très nettes dans la gestion de l’espace de part et d’autre de la frontière. Le coté français demeure un espace marqué d’abord et avant tout par une logique d’espace « dortoir », d’accueil d’habitations, d’activités présentielles et récréatives, comme l’illustre le golf de Gonville reconnaissable à la tâche d’un vert plus clair qu’il forme à l’extrême sud-ouest du zoom. La hiérarchie et les différences de trajectoires entre territoires de chaque côté de la frontière sont donc considérables. Cette législation helvétique très restrictive explique d’ailleurs pourquoi un nombre croissant de citoyens suisses vient s’installer du côté français de la frontière où les contraintes sont beaucoup moins pesantes et les prix immobiliers beaucoup moins chers.


Les circulations, un sujet clef

A l’échelle du genevois français, la circulation automobile doit progresser entre 2019 et 2026 de + 10 % avec plus de 100 000 trajets supplémentaires chaque jour. L’enjeu des circulations est donc essentiel au bon fonctionnement de l’ensemble de l’agglomération et ne se résume pas aux seuls déplacements transfrontaliers.

Cependant, l’élément le plus emblématique de cette situation demeure le Léman Express, car il illustre bien la nécessité d’une gestion transfrontalière de l’infrastructure de transport qui doit permettre une circulation avec le moins de rupture de charge possible. Le cœur de son parcours entre Genève-Cornavin et Annemasse se situera au centre du zoom. Il s’agit de créer une interconnexion ferroviaire de 16 km de long entre Genève-Cornavin et Annemasse. Elle permettra au-delà de mettre en relation 45 gares sur un réseau total de 230 km, devenant lors de son ouverture en décembre 2019 le plus grand réseau ferroviaire régional transfrontalier d’Europe. Ce projet - aussi appelé CEVA pour Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse - offrira ainsi une desserte cadencée toutes les 10 minutes en heure de pointe entre Annemasse et Cornavin, mais également une amélioration de la connexion entre Evian, Annecy, St Gervais et le cœur de Genève.

La création de cette ligne au sein d’un schéma urbain dense comme l’illustre l’image a conduit soit à réutiliser des lignes existantes, comme celles appartenant à la vaste gare de triage nettement visible au sud de la jonction Rhône-Arve, soit à créer une nouvelle infrastructure, choix qui a été opéré du côté français où la densité de l’urbain, du réseau routier et la volonté de préservation des paysages rendaient nécessaire son passage en sous-terrain sur 2 km.

Au-delà du programme CEVA, le pôle métropolitain du Genevois français soutient également pour près de 240 millions d’euros, soit autant que le Léman Express, la création de trois tramways, un dans chacun des pôles urbains d’Annemasse, de Saint-Julien et de Saint-Genis et le développement de lignes de bus à haut niveau de service. Très classiquement au sein de la métropole genevoise, ce sont les interconnexions entre les différentes parties de la frange urbaine qui sont les plus difficiles à réaliser en transport en commun, et ce même si les échanges internes aux Genevois français représentent 42 % des déplacements globaux et participent pleinement à l’engorgement des réseaux.

De la même manière, un projet de traversée du lac existe en Suisse qui aurait pour but de terminer le contournement autoroutier de l’agglomération en reliant les rives ouest et est du lac par un pont tunnel. Cette volonté est très ancienne puisque les premiers projets de traversée de la rade de Genève datent de la fin du XIXème siècle ; mais la question du bouclement autoroutier est toujours d’actualité. Objet d’une votation qui a recueillie 62 % de votes favorables en 2016, le projet est suivi par un groupe de travail du GLCT ; et le Grand Conseil de Genève a accepté un crédit de 6,3 millions de francs suisses pour financer la première tranche d'études. Cependant le coût du projet, qui avoisinerait les 4 milliards de francs suisses, le rend peu réaliste avant au moins 2040.


Les enjeux d’une frontière : aménagements, échanges et coopérations pour le CERN

Ce zoom est centré sur la section frontalière située au nord-ouest de Genève et souligne le fait que cette limite n’est pas une simple démarcation politico-administrative. Le tracé frontalier à sa vie propre, sa symbolique et ne peut se résumer à ses seuls effets sur les espaces situés de part et d’autre. L’histoire des variations de ces 110 km de frontière qui font le lien entre le Canton de Genève et la France  - alors que le Canton de Genève n’est relié au reste de la Confédération suisse que par un petit appendice de 4 km terrestres - illustre la dimension fondamentalement transfrontalière de cette région.

Dès l’origine, lors du rattachement de Genève à la confédération en 1815, la France a cédé la commune de Versoix en rive du lac, ainsi que d’autres éléments du pays de Gex, afin de permettre une réelle connexité entre Genève et le canton de Vaux. Cette délimitation tâtonnante de la frontière, Saint-Julien-en-Genevois étant rétrocédée dès 1816 au royaume de Piémont-Sardaigne, explique que le tracé frontalier soit actuellement assez peu lisible.

Par la suite on a régulièrement eu recours à des échanges de superficies afin de faciliter les aménagements. Ainsi, si la frontière suit très strictement l’emprise actuelle de l’aéroport, c’est qu’à la fin des années 1950 l’arrivée des nouveaux avions à réacteurs rendait nécessaire la création d’une piste plus longue, ce qui ne pouvait se faire que vers le nord, c’est-à-dire sur les terres de Ferney-Voltaire, en France. L’échange d’un peu moins d’un kilomètre carré de terre, acté en 1962, permit l’extension de la piste et la création d’une route sous douane joignant directement l’aéroport à la France, qui a cependant largement perdu de son utilité avec l’intégration de la Confédération dans le système Schengen.

On voit également apparaitre à l’ouest du zoom un espace de bâtis, de forme triangulaire, marqué en son centre par un élément circulaire : c’est la première implantation des laboratoires du Centre Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN).  De manière emblématique, les onze pays européens fondateurs en 1952 ce qui deviendra le plus grand centre de recherche en physique des particules du monde ont choisi un site à cheval sur la frontière, qui traverse la « base » du triangle, afin de témoigner d’une volonté de coopération et non plus de division. Ces choix initiaux très symboliques sont confirmés quand le synchrocyclotron, élément circulaire visible sur l’image, sera remplacé par le Super Synchrotron de 7 km de circonférence et plus récemment encore par un accélérateur de particule de 27 km de circonférence. Autant de structures souterraines et transfrontalières, leurs anneaux s’étendant aussi bien en France qu’en Suisse.

La frontière franco-suisse - qui a été le lieu de création du World Wide Web, du langage HTML et du protocole HTTP qui sont issus d’un projet du CERN du début des années 1980 - est à l’heure actuelle le lieu de travail des 3 000 employés permanents et de 13 000 scientifiques occasionnels, qui viennent de plus de 80 pays pour y mener leurs expériences. L’utilisation d’une frontière non pour diviser mais pour permettre des coopérations - soit transfrontalières c’est à dire sensibles à une petite échelle ; ou liées à la construction de la science mondiale à très vaste échelle - montre bien qu’elle tend à devenir un réel espace fonctionnel et intégré et non une simple ligne de partage et de séparation.

Références ou compléments bibliographiques

Ressources statistiques du canton de Genève :
https://www.ge.ch/statistique/domaines/apercu.asp?dom=01_04
https://www.ge.ch/statistique/tel/publications/2016/analyses/communicati...

Travaux de la Mission Opérationelle Transfrontalière (MOT), notamment cartes et textes, sur le Grand Genève :
http://www.espaces-transfrontaliers.org/ressources/territoires/agglomera...

Site du Grand Genève et charte du projet de territoire 2016-2030 :
http://www.grand-geneve.org/sites/default/files/fichiers/projet-agglomer...

Présentation du pôle métropolitain du genevois français :
http://www.genevoisfrancais.org/infographie
https://www.genevoisfrancais.org/sites/arc/files/fichiers/lettres-inform...

Site Géoimage : Bâle : une exceptionnelle métropole transfrontalière trinationale, entre Suisse, France et Allemagne.
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/bale-une-exceptionnelle-metropole-t...

Contributeur

Julien Champigny, agrégé et docteur en géographie, professeur en classes préparatoires, Lycée Joliot-Curie, Nanterre.

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