Kenya - Nairobi : une métropole des hautes terres d’Afrique orientale

Avec 5 millions d’habitants, Nairobi est l’une des plus grandes aires métropolitaines d’Afrique orientale. Rayonnant sur les hautes terres du centre du Kenya, en particulier sur les campagnes du pays kikuyu, cette ville fragmentée et ségréguée possède quelques-uns des plus grands bidonvilles d’Afrique (Mathare Valley et Kibera). En pleine explosion démographique, cette ville-monde ne cesse de s’étaler. Ses dynamiques productives (fleurs…) sont largement branchées sur la mondialisation alors que la Chine y construit un grand réseau routier et une nouvelle voie de chemin de fer connectant ce puissant hinterland à Mombassa et à l’Océan indien.

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Légende de l’image satellite

Cette image de la capitale du Kenya, Nairobi, a été prise par un satellite Sentinel-2, le 18 septembre 2016. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution à 10m.

L'image ci-contre indique quelques repères géographiques de cette grande aire métropolitaine


Présentation de l’image globale

Nairobi : les dynamiques urbaines et sociales d’une des plus grandes aires métropolitaines d’Afrique orientale

Nairobi : trois grands milieux, trois grands types d’occupation des sols

Cette image permet de faire le point sur l’une des plus grandes aires métropolitaines d’Afrique orientale, celle de l’agglomération de Nairobi. Elle trouve sur les hautes terres du centre du Kenya, dont la ville est la capitale, et, de loin, la ville la plus peuplée.

Nous sommes ici dans l’Afrique de la Rift Valley, où coexistent d’une part un système de horsts (blocs de terrains surélevés par la tectonique) et de graben (bassin d’effondrement tectonique), d’autre part des épanchements volcaniques liés à cette fracturation du socle africain.

Le milieu dans lequel se développe rapidement cette grande métropole est organisé selon des lignes de force physiques méridiennes, dont globalement nord/sud, qui correspondent à la grande fracture du Rift oriental.

D’ouest en est : grands types de paysages

Ce système de hautes terres, où les altitudes sont comprises entre 1.500 et 2 .500 mètres, présente des paysages contrastés et de forts gradients à la fois altitudinaux et climatiques.

On voit clairement, de l’ouest vers l’est, une catena comprenant :

- la Rift Valley : c’est un fossé d’effondrement, en situation d’abri climatique qui définit une large dépression chaude et sèche, à vocation pastorale.

- Le rebord oriental soulevé, dont l’élément le plus visible, au sud, est Ngong Hills, rendu célèbre par la ferme de Karen Blixen (1885/1962), la fameuse femme de lettre danoise auteure du roman la « Ferme africaine » dont fut tire lé célèbre film « Out of Africa ».

Le pays kikuyu : c’est un haut plateau recouvert de coulées de lave, incliné vers le sud-est et strié par de nombreuses vallées encaissées délimitant d’étroites planèzes. Ce milieu est le plus humide et le plus fertile de la région.

Enfin, à l’est se déploient des plateaux plus bas, constitués par une surface d’érosion du socle, dans un environnement plus sec.

Trois grands types d’occupation du sol

Sur ce canevas physique se superposent trois grands types d’occupation du sol.

On trouve d’abord les très fortes densités rurales dans le pays Kikuyu. Situé entre 1.500 et 2.000 mètres d’altitude, il est favorable à un système agropastoral paysan associant cultures commerciales (café surtout, fleurs, thé au dessus de 2.000 mètres) et vivrier marchand (maïs, bananes, avocats…).

On trouve ensuite de plus faibles densités dans les zones plus basses, plus sèches et moins fertiles de l’ouest (fond du Rift) et de l’est, à vocation pastorale extensive à l’image du système des Masaï.

Enfin, une agglomération urbaine multimillionnaire – Nairobi – se trouve au contact des deux systèmes précédents.

Les hautes terres du pays Kikuyu


Un paysage très jardiné par de petites exploitations familiales sous influence urbaine

Leur identité paysagère apparaît très nettement dans toute la partie nord : la couleur verte souligne un fait essentiel – la densité de la couverture arborée – et en masque un autre, l’importance des densités rurales, souvent de l’ordre de 200 à 400 habitants/km2 ou bien davantage : le comté de Kiambu, dont on voit la partie méridionale, avait déjà 638 habitants/km2 en 2009 !

Il s’agit  d’un milieu forestier humide presque intégralement cultivé dans une logique agroforestière et dans un contexte, commun dans les hautes terres d’Afrique orientale, d’habitat dispersé. Seuls les versants les plus raides des nombreux barrancos, dont les stries, soulignées par un liseré forestier plus dense, échappent à l’omniprésence de champs cultivés.

Ceux-ci sont souvent disposés en lanières du haut vers le bas. Maïs, bananiers et haricot sont les trois principales cultures alimentaires. Auxquelles s’ajoutent des cultures maraîchères (tomates, oignons…) et fruitières (avocatiers, orangers, manguiers, ananas…). L’ensemble du système  constitue un paysage très jardiné, où s’insère aussi un élevage bovin laitier, le plus souvent en stabulation, et caprin.

Les petites exploitations familiales sont prédominantes. La caféiculture en petites plantations, importante jusque dans les années 1990, a beaucoup décliné, victime d’une rémunération peu attractive et de la concurrence des productions stimulées par la proximité d’un énorme marché urbain.

Dans la plupart des familles, certains membres travaillent en ville, à Nairobi ou dans les petits centres urbains qui grandissent le long des principaux axes routiers ; et les mobilités quotidiennes ou hebdomadaires entre le terroir rural et le lieu de travail d’urbain sont devenues un trait majeur de ces campagnes où le réseau routier est parcouru matin et soir par d’innombrables bus et matatu.

Etagement montagnard et gradient des profondes mutations

Les nuances de couleur visibles sur l’image, avec un vert plus fort à l’ouest, rappellent un trait essentiel de ce milieu montagnard : l’étagement altitudinal. L’ouest, plus haut, donc plus humide et plus frais, conserve en effet une couverture forestière plus dense, quand l’est, à la fois plus sec, plus chaud et plus proche de la ville connaît des mutations plus importantes.

De façon générale, ces campagnes des hautes terres Kikuyu, très représentatives de ces « noyaux ethno-démographiques » décrits par jean Gallais, sont également des espaces et sociétés de plus en plus connectés à la ville et au monde, où certaines des traces laissées par la modernité sont visibles depuis le satellite : grands bâtiments en dur des écoles, centres de santé, paroisses, coopératives (laitières, caféières…).

C’est donc à la limite basse du pays kikuyu, vers 1.500-1.600 mètres, que les mutations les plus fortes se sont produites au cours des dernières années. Ainsi, on peut voir de grandes portions de terrains, de forme géométrique, avec des bâtiments aux toits très clairs ; c’est le cas de Red Lands Roses, grande entreprise moderne de culture de fleurs pour l’exportation, dont les hangars et les serres apparaissent nettement.

À proximité immédiate, vers l’est, on trouve le campus de Jomo Kenyatta University of Agriculture, à Juja, le damier des bassins de décantation de Nairobi Sewage Treatment Works, Varsityville Estate, immense « gated community ». Et le plus grand symbole du basculement de cette partie basse du pays Kikuyu, le long de l’autoroute Nairobi-Thika, est sans doute la construction d’une véritable ville nouvelle, Tatu City, implantée à la place d’une ancienne grande plantation de café…, prévue pour 150 000 habitants.

C’est tout un symbole des énormes mutations en cours dans cet espace, bouleversé particulièrement depuis la construction par la Chine, achevée en 2012, d’un axe routier à très grande capacité entre Nairobi et Thika. Le fait urbain, récent puisque Nairobi a été fondé au tout début du vingtième siècle, est ainsi devenu l’élément dominant de cet espace.

Nairobi, une métropole multimillionnaire


Une ville d’origine coloniale née du chemin de fer à la croissance foudroyante

La ville de Nairobi est née du chemin de fer reliant l’Ouganda à l’océan Indien. Depuis l’arrivée du chemin de fer (1899) et depuis 1902, date à laquelle des colons blancs ont été autorisés à s’installer sur les hautes terres, sa croissance, à l’époque coloniale britannique d’abord, après l’indépendance (1963) ensuite, a été foudroyante. Avec environ 11.000 habitants en 1906, l’agglomération devient millionnaire dans les années 1980 et dépasse aujourd’hui les 5.000.000 habitants.

Elle est connue pour posséder quelques-uns des plus grands bidonvilles d’Afrique, à l’image de Mathare Valley et Kibera, et pour la violence des contrastes sociaux. Elle est en effet non seulement capitale nationale, mais aussi internationale, grâce à son quartier périphérique hébergeant plusieurs institutions de l’ONU (Environnement, Habitat…). S’y ajoute un dynamisme économique, associé à l’un des plus grands hubs aériens du continent et à une économie parfois qualifiée de « nouveau pays émergent » grâce à son tissu industriel, à l’essor de son économie numérique (le fameux modèle M-Pesa) et au renouveau d’un secteur agro-industriel, symbolisé par une « rosiculture » mondialisée.

Fragmentation et ségrégation spatiale, étagement altitudinal

Cette dimension de capitale nationale et internationale a généré toute une classe supérieure concentrée dans les quartiers occidentaux, les plus hauts, où se trouve aussi le quartier de l’ONU. Ces espaces plus verdoyants (Muthaiga, Karen…), un peu au-dessus de la pollution de la ville basse, sont bien visibles à l’extrémité occidentale de l’aire urbaine au contact de la verdure des campagnes Kikuyu.

Quelques lambeaux forestiers ont - provisoirement ? - résisté à la pression urbaine : on distingue en particulier Ngong Forest, reconnaissable à sa forme allongée ouest-est, et, un peu au-delà, Kibiko Forest, tous deux vestiges probables d’une forêt beaucoup plus étendue, comme l’attestent les écrits de Karen Blixen.

Il s’agit donc d’une ville fragmentée, ségréguée où les quartiers pauvres s’étalent sur le niveau inférieur des plateaux secs de l’est, jusqu’à l’aéroport (Kenyatta International Airport) et même au-delà, englobant la ville satellite industrielle d’Athi River (cimenteries).

Le CBD, de taille très réduite, est à peine perceptible sur l’image ; de façon très symbolique, il se trouve comme coincé, au contact de ces deux Nairobi, et, sur son flanc occidental, le vaste Uhuru Park fonctionne à la fois comme un tampon, et comme un foyer d’insécurité nocturne.

Le Nairobi National Park : la difficile gestion de la « nature sauvage en ville »

Néanmoins le principal « poumon vert » de cette agglomération est ailleurs et lui aussi menacé. Sa large tache bistre, allongée en pointe vers le sud-est jusqu’à Athi River, jouxte en ligne droite le côté sud de l’espace urbanisé. Cette ligne est en fait une véritable barrière : la limite de l’un des plus anciens parcs nationaux du Kenya, Nairobi National Park, créé en 1946, quand la ville dépassait à peine 100 000 habitants.

Couvrant une surface de 117 km2, il est ouvert vers le sud, pour permettre les migrations de la faune sauvage, mais fermé sur les trois autres côtés. Son entrée, payante, en fait donc un espace inaccessible pour la plupart des citadins. Cette proximité, et le contraste qui en découle, d’un espace « vierge » et d’une agglomération de plus de 5.000.000 habitants constituent une image célèbre : la possibilité de photographier des girafes ou des zèbres sur fond de skyline du CBD.

Plus prosaïquement, ce contact suscite aussi quelques difficultés de gestion, les ordures urbaines attirant certains animaux, les babouins surtout, mais d’autres aussi, dans les quartiers voisins. Cette particularité a même inspiré à certains auteurs la notion de « naturbanity » (Landy 2018).

Les débats entre conservation, tourisme et développement

Mais, à Nairobi, les tensions entre acteurs de la conservation et du tourisme d’une part, partisans, d’autre part, d’une politique forte de développement économique s’affrontent aujourd’hui.

Cela concerne le prolongement vers l’Ouganda, via la Rift Valley, de la nouvelle ligne de chemin de fer Mombasa-Nairobi, construite par les Chinois, et inaugurée en 2017. Le tracé, très visible sur l’image satellite car les travaux sont largement entamés, comprend la traversée du parc de Nairobi par un pont de plus de 200 piliers, de 6,4 kilomètres de long et 18 mètres de hauteur. Il s’agit en effet de laisser passer tous les animaux, y compris les girafes !

Cette balafre suscite des controverses très vives. Plus à l’ouest, visible aussi sur l’image, les travaux avancent vers les Ngong Hills : un tunnel de 4,5 kilomètres est en cours d’achèvement pour les traverser en direction du Rift, vers Navaisha et Nakuru… Cet énorme chantier est en train de bouleverser cet espace et, d’ores et déjà, les transactions foncières s’accroissent aux alentours. Que restera-t-il de la réserve forestière de Ngong, déjà amputée par un important parc d’éoliennes, installé sur un terrain de 80 hectares appartenant au Kenya Forest Service ?

Explosion démographique et urbaine, véritable retournement spatial

Avant le siècle de très forte croissance urbaine, le centre de gravité de cet espace était constitué par les fortes densités paysannes des hautes terres Kikuyu. Le territoire métropolitain de Nairobi, né il y a un peu plus d’un siècle autour d’une gare de la ligne de chemin de fer venant de Mombasa, s’étale à présent sur plusieurs dizaines de kilomètres depuis, à l’ouest, la bordure orientale du fossé de la Rift Valley, soulevée et surmontée de lambeaux de coulées de lave, haute de plus de 2000 mètres, jusque, vers l’est, à 1500 mètres d’altitude seulement, du côté d’Athi River, au-delà de l’aéroport international.

C’est un véritable retournement spatial, un basculement total : la plus grande ville d’Afrique orientale est en train de cerner le parc national de Nairobi (avant de le phagocyter ?). L’urbanisation contemporaine monte vers l’ouest au-delà des Ngong Hills et commence à descendre dans la Rift Valley; elle descend vers l’est, comme le montrent les lotissements qui se développent au sud du Parc (Kitengela…) et au nord de l’aéroport (Kibiku…).

De fait, l’économie traditionnelle des terres les moins élevées - qui était basée sur un élevage (bovins, caprins) en ranchs - semble peu à peu supplantée par des logiques urbaines et périurbaines, dévoreuses de grands espaces peu propices aux productions agricoles, même si quelques fermes de cultures irriguées s’y sont implantées. Quant aux familles Kikuyu des hautes terres, elles ont, pour la quasi-totalité, un pied en ville et l’autre à la campagne, le système rural étant devenu totalement dépendant de cette ville-monde.

Images complémentaires

L'image ci-contre  est une vue plus large de l'image présentée plus haut. Il s'agit de la région de Nairobi. Le satellite Sentinel-2A a pris cette image 28 février 2019. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution à 10m.

L'image placée dessous présente quelques repères géographiques de cette région.

Documents complémentaires

CALAS Bernard, « Mondialisation, Clusterisation et recyclage colonial », EchoGéo [En ligne], 26 | 2013, mis en ligne le 19 décembre 2013, consulté le 10 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/echogeo/13586 ; DOI : 10.4000/echogeo.13586

CHARTON-BIGOT Hélène, RODRIGUEZ-TORRES Deyssi (dir.), Nairobi contemporain. Les paradoxes d’une ville fragmentée, IFRA-Karthala, Paris, 2006.

DROZ Yvan, Migrations kikuyus, Des pratiques sociales à l’imaginaire, Editions de l’Institut d’Ethnologie, Neuchâtel. Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1999.

HIRSCH Bertrand et ROUSSEL Bernard, Le Rift est-africain, une singularité plurielle, Paris, IRD Éditions, 2009.

LANDY Frédéric, ed., From Urban National Parks to Natured Cities in the Global South, New York, Springer, 2018.

LANNE JEAN-Baptiste, Portrait d’une ville par ceux qui la veillent. Les citadinités des gardiens de sécurité dans la grande métropole africaine (Nairobi, Kenya), Géoconfluences, janvier 2017.

MITULLAH Winnie, The case of Nairobi, Kenya, https://www.ucl.ac.uk/dpu-projects/Global_Report/pdfs/Nairobi.pdf, 2003, consulté le 11 septembre 2019

RACAUD Sylvain, NAKILEZA Bob, BART François, CHARLERY DE LA MASSELIERE, Bernard (eds.), Rural-Urban Dynamics in the East African Mountains, Dar es Salaam, Mkuki na Nyota, 2016

Contributeur

François Bart, Professeur des Universités honoraire, Université de Bordeaux Montaigne, membre de l’Académie d’Outre-mer.

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