Séoul, une métropole en mutations sous fortes contraintes géopolitiques

Capitale de la Corée du Sud, Séoul est une ville de 10,2 millions d’habitants polarisant une aire métropolitaine de 25,6 millions d’habitants, ce qui la hisse au rang des grandes métropoles mondiales. Principal moteur de la forte croissance qu’à connu le pays depuis les années 1960, la ville-centre connaît depuis de profondes et permanentes mutations urbaines. Centre névralgique du pays très proche de la frontière avec la Corée du Nord, elle constitue dans la péninsule un enjeu géopolitique et géostratégique majeur.

em-coree-sud_seoul_20160418_phr_em.jpg


Légende de l'image satellite

Une ville-capitale et métropole sous fortes contraintes géopolitiques
Cette image a été prise par un satellite Pléiades le   . Il s'agit d'une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m et ré-échantillonnée à 0,50m

Télécharger l'image globale

Présentation de l'image globale

Un site et une situation exceptionnels

Comme l’indique le document, Séoul est située au cœur d’une plaine littorale s’ouvrant plus à l’ouest sur la Mer Jaune. Géographiquement située presque au centre de la péninsule, la ville occupe une situation de carrefour en étant bien reliée au nord-est par la dépression Séoul-Wonsan (grand port sur la Mer du Japon, aujourd’hui en Corée du Nord), à l’est par la vallée du fleuve Han et au sud par la dépression intérieure du fleuve Nakdong qui aboutit à Pusan (ou Busan), la grande porte maritime méridionale qui fait face au Japon. Ce site et cette situation exceptionnelle contribuent à en faire la capitale de la Corée dès 1394.

Entourée d’un cadre de collines de granit, de grès ou de calcaire de 300 à 400 m. d’altitude, elle est traversée d’est en ouest par le fleuve Han (ou Hangang) dont l’embouchure se trouve à une vingtaine de kilomètres à l’ouest. Présentant des débits très variables du fait parfois de puissantes crues de mousson (variation de 1 à 400 des débits entre étiage de basses eaux et hautes eaux), la basse vallée n’a été conquise que progressivement grâce à d’importants travaux d’aménagement  (barrage hyroélectrique et de régulation de Paldang plus à l’amont, endiguement du cours, construction de ponts). 

Séoul au cœur d’une puissante région métropolitaine

S’étendant sur 605 km2, soit 30 km nord-sud et 35 km ouest-est, la ville est peuplée de 10,2 millions d’habitants (17.300 hab./km2). Elle est organisée en 25 districts autonomes (les « gu », comme Yongsan-gu, Jung-gu ou Jongno-gu…) qui correspondent à des arrondissements.  Si aujourd’hui la ville-centre perd des habitants, l’urbanisation est portée en périphérie par les villes-satellites et les cinq « villes nouvelles » promues depuis la fin des années 1980.

C’est pourquoi la Région-Capitale (ou S.M.R., Seoul Metropolitan Region) - qui définie la région métropolitaine dont Séoul est le cœur - couvre 11.200 km2 et compte plus de 21 millions d’habitants en intégrant la grande ville portuaire d’Inchon (sud-ouest) et les villes de Suwon, Songnam, Anyang, Puchon, Ansan et Koyang. A l’échelle mondiale, Séoul c’est donc la troisième métropole la plus peuplée derrière Tokyo et Mexico, mais devant New York.

Sur seulement 12 % du territoire national, la S.M.R. regroupe 45 % de la population et réalise 47 % du PIB national en polarisant 49 % des établissements industriels, 66 % des dépôts bancaires, 42 % des Universités, 70 % des organisations gouvernementales et 83 % des entreprises publiques. A elle seule, la ville de Séoul réalise 25 % du PIB national grâce à la présence d’un quart du potentiel industriel, un puissant potentiel de recherche et d’innovation et, surtout, de 80 % des sièges sociaux, en particulier des grands chaebols coréens fortement internationalisés.

Héritages historiques, pôles de centralité et coupure fluviale

Pour analyser le document, la mise en place de quelques repères spatiaux et la mobilisation de quelques clefs d’analyse sont indispensables. Le site historique originel se trouve en effet au nord dans le district de Jongno entre les deux collines boisées bien identifiables. Il est à l’origine d’un axe nord-sud qui descend jusqu’au fleuve Han, distant de 4 km., et qui intègre la grande gare principale de Séoul, qui apparaît bien en blanc entre les deux pointes les plus rapprochées des collines. Celle-ci joue un rôle essentiel dans les circulations et est donc un autre pôle majeur de centralité.

Vers le sud, un imposant et large couloir ferroviaire est bien marqué dans le paysage, il représente une coupure urbaine majeure entre l’ouest et l’est de la ville-centre. En se rapprochant du fleuve, on distingue bien vers l’ouest un vaste espace libre en travaux : c’est l’ancien emplacement d’une immense gare de triage et d’ateliers ferroviaires en cours de réurbanisation.

A l’est du couloir ferroviaire se déploie un très vaste ensemble lui aussi en pleine refonte urbaine dans le district de Tingsan : c’est l’ancienne base militaire japonaise puis étatsunienne.

On doit enfin relever historiquement la coupure urbaine qu’a longtemps représenté le fleuve Han, jusqu’à sa maîtrise et la multiplication des ponts à partir des années 1970. On en compte neufs sur le document, routiers ou ferroviaires. Les rives du fleuve accueillent en particulier les grandes autoroutes urbaines. Sur la rive gauche du fleuve urbanisée donc plus tardivement, deux repères sont eux aussi bien visibles. Sur la bordure sud du document et en position centrale apparaît une colline aux pentes boisées mais dont le sommet plan porte le grand cimetière militaire de Séoul. Vers l’aval, l’ancienne île de Youido est elle aussi clairement identifiable par sa forme en amande.

Conflits géopolitiques, Guerre de Corée et mutations urbaines

Paradoxalement sur cette photo, alors que l’essentiel de l’espace urbain a été construit ou reconstruit en seulement trois décennies, on demeure marqué par la difficulté à disposer d’une lecture à partir des codes urbanistiques occidentaux.

La ville-centre de Séoul apparaît en effet comme un espace-mosaïque complexe aux très fortes densités et profondément marqué par la guerre puis la croissance. Souvent à des échelles très fines, au niveau du quartier ou de l’îlot, sont juxtaposées des structures urbaines, architecturales et fonctionnelles très différenciées qui témoignent d’un rapport spécifique au temps et à l’espace.

Séoul est en effet une ville dont le tissu urbain est profondément marqué par la guerre puis les différents cycles de croissance urbaine. Elle se retrouve plusieurs fois sur la ligne de front durant la guerre de Corée (1950/1953) qui conduit à un effondrement de sa population et à de très importantes destructions (environ 50 % du bâti). La ville ne retrouve son niveau démographique d’avant-guerre (1,6 million hab.) qu’en 1957 du fait du retour des Séouliens et de l’arrivée massive de réfugiés.

Opérant en urgence et sous fortes contraintes multiformes, la reconstruction et la phase d’industrialisation, lancée par le 1er plan quinquennal de 1962, portent la population à 8 millions d’habitants en 1970. Sur le document, c’est donc durant cette période de 1960-1970 qu’est urbanisé, en dehors du noyau historique, l’essentiel de l’espace représenté. La ville franchit alors largement le fleuve Han, grâce à la construction de nouveaux ponts et au lancement du métro qui ouvrent la rive sud à l’urbanisation, et grimpe aussi à l’assaut des collines périphériques, cependant peu lisibles sur le document.

Le boom immobilier de la reconstruction et de la phase de haute croissance

Cette réalité renvoie depuis les années 1960 aux jeux des acteurs, publics et privés, et à leurs choix stratégiques. La croissance urbaine s’est en effet développée souvent dans l’urgence, en l’absence d’un plan d’urbanisme d’ensemble et en laissant libre place aux jeux du marché et des acteurs privés, qui multiplient les opérations au grès des opportunités foncières et spéculatives.

Dans ce contexte, les opérations urbaines qui s’échelonnent depuis des décennies sont fondées sur une destruction quasi-systématique des bâtis antérieurs. C’est ainsi qu’aujourd’hui seulement 3 % des logements datent d’avant la Guerre de Corée. Ce sont les effets de ce processus permanent de recomposition in situ du tissu urbain qui sont bien lisibles sur le document.

Dans les années 1980/1990, la ville atteint avec 10,6 millions d’habitants son plafond démographique. La forte croissance économique et la multiplication des opérations de prestiges (Jeux asiatiques de 1986, Jeux olympiques de 1988) font alors de Séoul une vitrine urbaine : création d’un nouveau quartier olympique au sud-est (non visible sur le document), reconquêtes des berges du fleuve Han, par contre bien visibles, lancement de nouveaux quartiers d’affaires (cf. île-amande de Youido), nouvelles lignes de métro (10 au total)….  

Les grands chantiers urbains des derrières décennies : une nouvelle métamorphose

Depuis les années 2000, de nouvelles problématiques se font jour alors que, comme l’indique le document, la ville a été ou est encore couverte par de grands chantiers bien visibles. Après l’urbanisation sauvage, et parfois largement spéculative, des années de forte croissance, la ville multiplie les grands chantiers d’urbanisme. Mais l’attention est plus portée sur la résolution des principaux dysfonctionnements (saturation, embouteillages, pollutions, trafic automobile urbain de 33 millions de véhicules/jour…), sur l’amélioration du cadre de vie urbain et sur l’affirmation de Séoul comme une grande métrropole mondiale.

Les nouvelles opérations de prestige s’inscrivent dans le cadre de la mondialisation, en particulier au plan national face au voisin nord-coréen et en Asie de l’Est face aux deux géants voisins que sont le Japon et la Chine.  Insérée dans la course au gigantisme urbain emblématique des grandes métropoles mondiales, la sky-line de Séoul est progressivement transformée par l’érection de nouveaux bâtiments emblématiques comme la Lotte Super Tower 123 culminant à 555 mètres de haut ouverte en 2016.

Actuellement, plusieurs grands chantiers bien identifiables sur le document retiennent l’attention. Ainsi, au nord-est de la colline de Nam-san, dans le quartier de Dongdaemun (« la grande porte Est »), devenu un quartier branché et touristique et disposant d’une des plus grandes zones commerciales de Corée du Sud, a été inauguré en 2014 un gigantesque complexe multifonctionnel, le Dongdaemun Design Plaza. Il correspond à l’emplacement de la tâche ronde et blanche bien lisible sur le document.    

Zooms d'étude


Le centre historique

La ville-centre est organisée au plan fonctionnel par trois grands pôles majeurs, dont le rôle est reconnu et renforcé par le 2030 Seoul Master Plan : le centre-historique, l’île de Youido au sud-ouest et le district de Gangnam au sud-est.

Le site historique originel se déploie au nord entre deux collines. Au nord-ouest de celui-ci se trouve la colline de Inwang-san (338 m) dont le couvert végétal apparaît de couleur marron. Au sud-est se trouve la colline de Nam-san (262 m., la « montagne du sud ») qui se distingue par des pentes plus raide, un couvert végétal plus vert et qui porte la tour de la télévision. Le site historique a été choisi selon les préceptes de la géomancie et de la cosmogonie du monde sinisé, que l’on retrouve aussi bien en Chine qu’au Japon, et qui sont toujours en vigueur.

Au nord, on repère entre les deux collines un axe nord/sud organisé par une vaste place rectangulaire aboutissant au nord à un ensemble monumental : l’ancien palais royal en cours de rénovation. On y trouve les principaux lieux du pouvoir politique (résidence présidentielle, 1er  Ministre et gouvernement, mairie de Séoul…), les grands monuments historiques (palais royaux et bâtiment de la période coloniale japonaise, nombreux musées…) et les principales ambassades.

Au sud se déploie le premier et plus important quartier des affaires, ou Central Busines District en anglais, de Chongro. Il se caractérise par l’importance et la densité de ses hautes tours qui regroupent de nombreux sièges sociaux et services aux entreprises.



L’immense base militaire étatsunienne en reconversion

De la colonisation japonaise à la présence étatsunienne
 
Presque au centre de l’image au nord-est d’une petite île traversée par un pont se développe un immense espace dans le district de Yongsan, une sorte d’immense vide sous-occupé et sous-urbanisé qui rejette à ses périphéries quartiers d’habitat, centres d’affaires ou commerciaux. Cet espace correspond à l’ancienne base militaire qui accueillait le quartier général de l’armée impériale japonaise du temps de la colonisation (1910/1945) et qui contrôlait étroitement Séoul.

A la fin de la Guerre de Corée et durant la Guerre froide jusqu’à aujourd’hui, ces installations sont reprises et occupées par les forces armées des Etats-Unis. Elles y installent là encore leur quartier général et le commandement des forces combinées, tout près du quartier général du Ministère de la Défense sud-coréen. Cette proximité spatiale symbolise l’alliance géostratégique très étroite nouée entre Séoul et Washington qui fait de la Corée du Sud un pion majeur, avec le Japon, du système militaire étatsunien dans cette partie du monde.   

Une métropole frontalière sous fortes contraintes géostratégiques
 
La présence en plein cœur de la ville des immenses installations de la Yongsan Garrison, qui se répartissent en 47 sites, souligne les grands enjeux géopolitiques et géostratégiques que représentent Séoul et la Corée du Sud aux échelles régionales, nationales, est-asiatiques et mondiales.

Depuis la partition du pays, la métropole se retrouve en effet géographiquement excentrée par rapport à l’assiette territoriale de la Corée du Sud. Très proche (45 km) de la frontière démilitarisée avec la Corée du Nord, elle est sous la menace potentielle permanente des provocations nord-coréennes (cf. essais nucléaires, tirs de missiles…) et voit alterner successivement phases de tensions et de crises extrêmes et phases de détente.  

Transfert et nouvelles opportunités urbaines

Après de nombreuses négociations et tergiversations, Séoul a cependant obtenu le 25 avril 2017, sous la pression d’une partie de l’opinion publique, que la base militaire de Yongsan soit fermée.

Le commandement du VIIIem Corps de l’US Force Korea (USFK), qui contrôle toutes les forces étasuniennes en Corée du Sud (26 000 hommes), est transféré sur la gigantesque base de Peyongtaek (14,6 millions m2, Osan et Camp Hymphreys), situé 70 km plus au sud de l’aire métropolitaine.

Ce site doit au total regrouper les 91 bases étatsuniennes dispersées dans le centre du pays. Le coût du transfert de 13 milliards d’euros est pris en charge à 56 % par la Corée du Sud, qui le finance par la vente des terrains libérés, et à 44 % par Washington.

La libération d’une emprise foncière de plus de 243 hectares au cœur de la ville-centre représente une opportunité urbaine historiquement exceptionnelle. Un vaste complexe immobilier et un grand parc arboré devraient peu à peu voir le jour sur cet emplacement.


L’île de Youido et le nouveau quartier d’affaires

Au sud-ouest, sur la rive sud du Fleuve Han, l’île de Youido appartient au district de Yougdungpo, l’ancien quartier industriel développé par les Japonais. Clairement identifiable par sa forme en amande, elle est reliée par trois ponts à la rive droite et entourée par une vaste ceinture autoroutière qui surplombe le tracé de l’ancien bras fluvial isolant l’île de la rive sud.

L’île de Youido fait partie du second pôle structurant identifié par la stratégie d’aménagement métropolitaine et a été élevée au rang de second quartier d’affaires. Au plan urbanistique, elle a été profondément remodelée par la création de deux blocs au tracé géométrique et séparés l’un de l’autre par des espaces verts. Elle regroupe les bâtiments du Parlement situé à la pointe ouest, le nouveau quartier financier (Bourse de Séoul, 140 importantes entreprises de la finance et des assurances), de puissantes firmes (LG Corp., Hanjin Shipping, Lotte…) et une partie du secteur des médias, lui aussi en plein boom.  

Enfin, au sud-est sur la rive sud du Fleuve Han se développe un troisième quartier, Gangnam, qui se trouve près des anciennes installations olympiques, et qui accueillent aussi de nombreux sièges de firmes coréennes ou étrangères.


Les nouveaux complexes résidentiels : les tanji

Nous sommes ici en rive sud du fleuve Han dans le district de Seocho. Dans celui-ci se trouvent la Cour suprême et les sièges sociaux de grands groupes internationaux comme Samsung et Samsung Electronics ou Skin Food vers les parcs arborés qui apparaissent au sud-est du document général.

Mais le plus frappant dans le document de détail tient à la structure urbaine et architecturale du quartier en bord de fleuve. Il juxtapose de manière très géométrique de très grands ensembles résidentiels sous forme de hautes tours, apparaissant en blanc, ou de grandes barres géométriques, souvent identifiables à leurs toits verts. Entre ces quartiers résidentiels se signalent des centres commerciaux, des hôpitaux et centres médicaux, des écoles et parcs d’athlétisme et quelques espaces verts. Le tout est encadré et sillonné par un puissant réseau autoroutier.

Nous sommes ici au cœur d’un phénomène urbain, social et culturel très particulier : les tanji. Ce terme désigne les grands ensembles résidentiels construits depuis les années 1970 et qui participent de la véritable mue paysagère que connaît Séoul ces dernières décennies. Ils s’opposent en effet très visiblement aux quartiers traditionnels très denses mais faits de petites maisons basses.

Ces tanji créent d’immenses cités intra-urbaines, en particulier le long du fleuve Han (Mapo-Gu, Ichon-Ro, Sinban-Ro, Apgujeong-Dong, Jamwon-Dong, Sinsa-Dong…) et dans les collines proches pouvant regrouper jusqu’à 100 000 personnes.

Bien étudiés par la géographe Valérie Gélézeau, spécialiste reconnue de la Corée, ils symbolisent aux yeux de nombreux Coréens un accès à la modernité, en particulier pour les nouvelles couches salariées urbaines.

Documents complémentaires

Valérie Gélézeau : Séoul, ville géante, cites radieuses, CNRS Editions, Paris.   
http://books.openedition.org/editionscnrs/3774

Documents complémentaires

Géoconfluences. Séoul, ville mondiale, quelques ressources

Valérie Gelézeau : Atlas de Séoul, coll. Atlas, Autrement, Paris, 2011. 

Valérie Gélézeau : Séoul, ville géante, cites radieuses, CNRS Editions, Paris.   

Contributeur

Laurent Carroué, Inspecteur Général de l'Education Nationale