Canada / Etats-Unis. La Puget Sound Region : frontière et grande région transfrontalière sur le Pacifique

Au Nord-Ouest de l’Amérique du Nord sur le littoral de l’océan Pacifique, la métropole canadienne de Vancouver organise, avec la métropole de Seattle coté étasunien, une vaste région transfrontalière : la Puget Sound Region. Objet de fortes rivalités géopolitiques au XIXe siècle, l’Oregon Territory est en définitive partagé entre les deux Etats lors du compromis de 1846 qui prolonge le tracé frontalier fixé sur 49ème parallèle Nord des Rocheuses au Pacifique. Cette frontière longiligne à peine visible et apaisée a été sensiblement renforcée côté Etats-Unis depuis les attentats du 11 septembre 2001. Et comme partout, les effets frontières (gradients de peuplement, modalités des mises en valeur, postes douaniers, orientations des réseaux de transport et des dynamiques urbaines…) jouent leur rôle dans l’organisation régionale de l’espace. Pour autant, la Puget Sound Region demeure un laboratoire vivant et dynamique d’une intégration régionale transfrontalière d’une densité et d’une qualité exceptionnelles à l’échelle continentale.
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Légende de l’image

Cette image de la région frontalière entre Canada et Etats-Unis a été prise le 29 juillet 2020 par le satellite Sentinel-2A.  Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

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Repères géographiques

Présentation de l’image globale

La frontière et les dynamiques frontalières dans la Puget Sound Region

La frontière Etats-Unis/ Canada sur le Pacifique

Sur cette image, on voit un même milieu naturel coupé au cordeau par une ligne à peine visible. Cette ligne, il s’agit de la section occidentale de la frontière Canada/Etats-Unis, qui, dans cette partie-là, prend appui sur le 49e parallèle de latitude nord.

Une frontière est un fait politique majeur qui insère une discontinuité dans l’espace et qui l’organise ainsi en le compartimentant, pour reprendre les mots d’un géographe américain, Gabriel Popescu. Elle marque donc une division entre deux pays, mais également entre deux sociétés, deux économies, deux systèmes juridiques, monétaires, fiscaux, etc… Selon les milieux, l’histoire ou la qualité des relations de voisinages, elle est plus ou moins marquée et matérialisée – et donc visible - dans le paysage. 

Par ailleurs, une frontière est une institution, un instrument de pouvoir à travers lequel s’appliquent certaines fonctions : surveillance, voire défense, contrôle des flux migratoires – et des marchandises –, prélèvement de droits de douane.... Enfin, une frontière est aussi un « marqueur d’identité » (J.L. Piermay) entre deux nations qui, le plus souvent, ont des langues et des cultures distinctes. Toutefois, pour ce qui est du Canada et des Etats-Unis, les deux grands voisins nord-américains partagent dans cette région –contrairement au Québec à l’est du pays par exemple - la même langue, l’anglais, et une culture somme toute assez proche. Cette proximité est autant plus présente dans cette région transfrontalière, Cascadia, que les habitants s’y targuent de partager des valeurs progressistes similaires et se trouvent unis par un milieu naturel qui transcende la frontière et par un certain éloignement géographique de leurs capitales nationales respectives.

D’Ouest en Est, nous pouvons voir sur l’image des segments frontaliers différents. Sur la partie orientale, nous observons que la frontière traverse des espaces naturels non peuplés, dominés par les sommets enneigés et les contreforts de la chaîne volcanique des Cascades qui s’étend selon une orientation nord/sud et dont la partie septentrionale se trouve au Canada. Ensuite, la frontière sectionne la plaine de la rivière Fraser, rurale dans l’est et davantage urbaine et densément peuplée à mesure que l’on se rapproche de l’Océan Pacifique. Enfin, elle traverse deux baies – Semiahmoo Bay et Boundary Bay – avant de couper la péninsule de Point Roberts, créant ainsi une configuration géographique particulière : une exclave – autrement dit, une partie du territoire américain qui se trouve séparée du reste du pays et n’est accessible que par le Canada.

La frontière : une création géostratégique et géopolitique majeure

Pour comprendre le tracé, la structure et les dynamiques spécifiques à cette dyade frontalière régionale, il convient de mobiliser les héritages de la géohistoire.

A partir des XVIe et XVIIe siècles, lorsque les pouvoirs européens se lancent dans la conquête du Nouveau Monde, tout juste « découvert », l’Amérique du Nord devient le théâtre des ambitions coloniales de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne. Si les deux premières puissances s’installent dans la partie septentrionale de l’Amérique du Nord, elles n’y définissent que des zones d’influence aux limites floues. Ce n’est qu’avec la Révolution américaine et le traité de Paris de 1783 qui y mettra fin, que la première frontière moderne est établie en Amérique du Nord : celle entre les Etats-Unis et l’Amérique du Nord Britannique qui allait devenir le Canada. Cette frontière marque non seulement la reconnaissance officielle de l’indépendance des Etats-Unis par Londres, mais importe également dans le Nouveau Monde cet outil d’organisation et de compartimentalisation de l’espace que représente la frontière.

Le texte du Traité de Paix ne définit toutefois la ligne internationale que de la côte Est à la région des Grands Lacs. S’ensuit alors, tout au long du XIXe siècle, une course à l’Ouest, de la part des Américains comme des Britanniques qui conduit à l’émergence de tensions – dont la Guerre de 1812 en sera l’une des cristallisations les plus les explosives. Au sortir de cette seconde guerre, trop souvent oubliée mais jouant un rôle historique majeur dans l’organisation politique du continent nord-américain, les deux puissances définissent le reste de leur frontière commune en s’accordant sur le 49ème parallèle Nord comme limite entre les deux Etats. Mais ils décident d’une occupation conjointe de la région jouxtant l’Océan Pacifique : l’Oregon Territory.

Fruit d’un compromis bancal au début du XIXe siècle, l’Oregon Territory va devenir, avec les progrès de la conquête de l’Ouest, une nouvelle pomme de discorde du fait de son importance stratégique, puisque son contrôle détermine l’accès à l’océan Pacifique des vastes hinterlands continentaux des deux Etas rivaux. Dans ce contexte de rivalité et de course à l’océan Pacifique, l’administration étasunienne du président démocrate James K. Polk souhaite, dans un premier temps, annexer l’ensemble de ce très vaste territoire. Pour ce faire, il est même prêt à entrer à nouveau en guerre comme en atteste le slogan « Fifty Four Fifty or Fight » qu’il avait mis au point, afin de repousser la frontière des Etats-Unis jusqu’au parallèle 54°50’ Nord et donc aux limites de l’Alaska, alors sous souveraineté de la Russie tsariste. Mais en 1846, la raison l’emporte d’autant plus facilement que les principaux enjeux sont pour Washington au sud face au Mexique : la guerre américano-mexicaine (1846/1848) qui mobilise 60 000 hommes et se termine en 1848, permettant ainsi aux Etats-Unis de s’emparer et d’annexer un très vaste territoire de 1,3 million de km² qui va donner naissance au Texas, à l’Utah, au Nevada, au Wyoming, au Colorado, à l’Arizona, au Nouveau Mexique et à la Californie. 

Portant ses efforts impériaux sur le versant Sud face au Mexique, Washington opte donc sur le versant Nord pour une solution pragmatique et réaliste. Le Traité de l’Oregon signé en juin 1846 entre les Etats-Unis et la Grande Bretagne reprend le compromis territorial réalisé en 1818 et porte l’extension de la frontière jusqu’aux rives de l’Océan Pacifique en gardant le 49e parallèle comme ligne de partage. La seule exception – localement et régionalement très importante - tient dans le fait que l’île de Vancouver, au lieu d’être partagée, est laissée dans sa totalité au Royaume-Uni. Le tracé de la frontière définitivement fixée, l’organisation administrative de la région se met en place : côté Etats-Unis, le Territoire de l’Oregon est créé dès 1848 ; côté canadien, la Colombie britannique est érigée en colonie dès 1849.

Au total, la fixation du tracé de la frontière Canada/Etats-Unis de l’Est jusqu’aux Rocheuses est née d’une guerre, puis des Rocheuses à l’océan Pacifique d’un compromis. Son horogénèse s’est donc effectuée par des canaux diplomatiques – négociations et arbitrages – et a été ponctuée de tensions à visées territoriales, dans un contexte de conquête de l’Ouest.

Par ailleurs, la fixation de la frontière, suivant une logique de partition du continent Nord-Américain vient insérer dans l’organisation de ce dernier une coupure alors que les populations indigènes ne connaissaient pas bien sur ce principe organisateur de l’espace, importé d’Europe. Ils n’avaient pas de relation à l’espace définie en termes de pouvoir et vivaient selon une logique Nord/Sud, en particulier dans la région de la Salish Sea. Ce qui va devenir une ligne de division était dont avant tout un lieu de rencontre, pour paraphraser le président Reagan.

 Une frontière longiligne à peine visible et apaisée

Sur cette portion, la frontière Canada/Etats-Unis, suit le 49e parallèle, comme sur près des 2/3 de la dyade. Ne prenant appui sur aucun élément topographique ou hydrographique, cette frontière rectiligne est à peine visible de l’espace. Sur le terrain, il en va de même : elle n’est démarquée que par des bornes-frontières espacées de plusieurs centaines de mètres. Il n’y a que lorsqu’elle traverse le Mont Sumas, plus à l’est, puis la chaîne des Cascades, qu’une trouée dans la forêt la matérialise.

Si elle est visible, d’une certaine façon, c’est par les différentiels qu’elle induit en termes de mise en valeur des terres agricoles et en termes de densité. En effet, South Surrey/White Rock et Surrey, les municipalités canadiennes qui sont les plus accolées à la frontière, ont des densités respectivement de 720 et 1636 habitants/km² alors que Blaine, du côté américain, est bien moins densément peuplée avec 321 habitants/km². Soit un rapport considérable de 2,2 à 5 selon l’espace local étudié.

Une frontière renforcée côté Etats-Unis depuis septembre 2001

 Parce que la frontière Canada/Etats-Unis a longtemps été « la plus longue frontière non-défendue » au monde, elle apparaît encore comme une frontière relativement « ouverte », voire invisible. Des configurations originales attestent de la spécificité de cette frontière qui vient symboliser l’amitié américano-canadienne. A l’instar de Zero Avenue en Colombie britannique et de Boundary Road, dans l’Etat de Washington, deux routes séparées par un fossé – la frontière – qui courent en parallèle l’une de l’autre sur plus d’un kilomètre entre Lynden, WA et Abbotsford, BC. De même, le parc de Peace Arch est bâti sur la ligne internationale entre Blaine et South Surrey et on peut y accéder du Canada ou des Etats-Unis sans que l’on soit soumis à aucun contrôle.

Dès la fin des années 1990, ce segment a été pointé du doigt comme étant une véritable « passoire ». Il attire régulièrement l’attention des politiques et des médias en raison du déséquilibre apparent qui existe en ce qui concerne le dispositif sécuritaire entre elle et sa cousine mexicaine. Pour autant, si elle est, en apparence, toujours « ouverte » et « non-défendue » de nombreuses mesures de sécurité ont cependant été déployées le long de cette frontière depuis les attentats du 11 septembre 2001. Qu’il s’agisse de l’érection de tours équipées de caméras de surveillance, de capteurs au sol destinés à détecter de possibles incursions clandestines ou encore des patrouilles accrues de la Border Patrol.

Les effets frontières : postes douaniers, réseaux de transport et dynamiques urbaines

 Sur cette portion, la frontière et « les espaces qu’elle détermine » suivent une logique « longiligne », pour reprendre la terminologie de Christian Pradeau.

Ainsi, les réseaux de transports locaux et régionaux lui tournent le dos, la longent en parallèle et ne la coupent perpendiculairement qu’en certains endroits qui définissent ainsi des « sas de passage ». Ces sas sont au nombre de cinq. Le point d’entrée le plus à l’Ouest – mais également le plus petit en termes de taille – est celui qui mène à l’exclave de Point Roberts. Puis nous avons celui de Peace Arch/Douglas, qui est dupliqué par un second, se situant à un kilomètre et demi, Pacific Highway, destiné également aux véhicules commerciaux ainsi qu’aux bus. Plus à l’est, se trouvent le poste-frontière de Lynden/Aldergrove, qui a la particularité de n’être ouvert que de 8 heures du matin à minuit, puis celui de Sumas/Huntingdon-Abbotsford. Ce système frontalier constitue la « Cascadia Gateway », dont les deux postes qui mènent à la ville de Blaine (Etat de Washington), représentent le troisième point d’entrée le plus fréquenté le long de la frontière Canada/Etats-Unis en termes de véhicules personnels.

Parce que cette région s’est développée plus tard que la partie orientale du continent, les villes se sont construites en retrait de la frontière comme l’attestent les Zooms 1 et 3 sur lesquels on voit les municipalités canadiennes de White Rock et d’Abbotsford. Ces dernières ne sont pas adossées à la frontière, comme cela peut être le cas sur la partie orientale de la dyade, notamment entre le Québec et l’Etat de New York ou le Maine, ou entre l’Ontario et le Michigan. Même pour ce qui est de Blaine, qui se trouve réellement à la frontière, son centre-ville n’y est pas accolé. Seuls des lotissements pavillonnaires font figure d’exception, notamment du côté canadien, signe de la pression démographique engendrée par l’expansion de la métropole de Vancouver.

Cette distance relative entre la frontière et les villes frontalières se manifeste à travers le nombre moins important de personnes qui traversent d’un pays à l’autre à pied – hormis pour ce qui est de Point Roberts et de Sumas/Abbotsford. Il s’agit donc d’une frontière qui est pratiquée davantage par voiture et les postes frontières, davantage faits pour les automobiles et difficilement accessibles aux piétons attestent de ce phénomène.

La frontière Canada/ Etats-Unis : le versant nord de la Puget Sound Region

 Face à une puissante chaîne de montagnes tombant dans la mer, la région est structurée par un vaste ruban de plaines et bassins littoraux qui bénéficie d’un site maritime exceptionnel, le Pugget Sound, qui offre une succession de puissants fjords en position d’abri tout en ouvrant largement cet espace sur le Pacifique Nord. Ce dispositif régional, qui s’étend sur 1500 km de long est organisé par un système métropolitain bicéphale, le Pugetopolis : au sud, l’agglomération de Tacoma/Seattle/Everett, et, au nord, le système Vancouver/ Victoria.

Ces deux ensembles, économiquement et démographiquement riches et dynamiques, bénéficient aussi de nombreux atouts locaux et régionaux : valorisation des ressources naturelles (forêts, minerais, énergie), tourisme (Jeux olympiques de 2010, Parcs nationaux, sports d’hiver), développements portuaires (Vancouver, Seattle, Tacoma) et logistiques (aéroports). On doit en particulier souligner l’importance des potentiels industriels (aéronautique et armement, informatique et logiciels, électronique, biotechnologies, médical…) et d’innovation (recherche-développement, universités…) ainsi que la présence de nombreux sièges sociaux. Seattle est en particulier le berceau du constructeur aéronautique Boeing et du géant mondial des logiciels Microsoft.

Ces deux économies régionales sont fortement intégrées, la Colombie britannique polarisant un quart des échanges canadiens avec les Etats voisins de Washington et de l’Oregon, derrière l’Alberta et le Saskatchewan, fournisseurs pour l’essentiel d’énergie alors que deux tiers des 10 millions de touristes visitant Vancouver viennent des deux Etats fédérés voisins. Favorisées par l’existence de structures de gouvernance métropolitaine efficaces rompant avec l’émiettement traditionnel des acteurs urbains locaux  (cf. Puget Sound Régional Council à Seattle ou du Cascadia Corridor Initiative), les stratégies régionales de développement transfrontalier pilotées par les autorités locales et régionales mettent l’accent sur l’aménagement et la protection des espaces naturels (parcs naturels), un développement économique conjoint (agriculture, industrie, culture, formation) et l’amélioration des réseaux de transport et logistiques (ports, systèmes de ferries, autoroutes, projet de voies ferrées à grande vitesse, aéroports…).

Au total, de par sa taille, somme toute réduite, et son relatif éloignement des grands autres pôles nationaux, la présence de deux métropoles dominant leurs Etats fédérés, une culture et une langue largement communes et des économies et sociétés bien intégrées, la Puget Sound Region est sans doute le laboratoire transfrontalier d’Amérique du Nord le plus dynamique.

Zooms d’étude

Le bord de mer et le grand poste frontière

Axes de transport, mobilités contraintes et contrôles frontaliers

Cette image couvre l’extrémité occidentale de la frontière terrestre avec le double poste frontière de Peace Arch et Pacific Highway, l’un des plus importants et des plus fréquentés le long de la frontière Canada/Etats-Unis ainsi que le début de la frontière maritime dans le Pacifique à travers les baies de Semiahmoo et de Boundary.

Il s’agit d’un grand axe de circulation littorale majeur, puisque c’est ici que se rejoignent les autoroutes I-5 et Highway 99 qui relient Vancouver à Seattle, Tacoma, puis Portland. C’est également ici que passe la ligne transfrontalière du Amtrak (chemin de fer). Cette artère essentielle constitue le lien physique qui unit les deux côtés de la frontière et contribue au dynamisme de cette région transfrontalière.

La frontière met également en contact deux souverainetés et c’est aux postes frontières que les fonctions associées à la frontière s’exercent, à travers le déploiement de contrôles : des individus, des véhicules – des dispositifs de scan des véhicules rayons X et rayons gamma – et des marchandises. Les contrôles, réels et nombreux, ont été renforcés dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001 – alors qu’une simple déclaration orale de citoyenneté suffisait auparavant aux citoyens américains et canadiens pour traverser la frontière.

Il n’y donc pas de libre-circulation des individus. Seuls les membres de programmes de facilitation (Nexus, Global Entry) qui ont été « pré-approuvés » suite à une vérification de leurs antécédents et qui, par conséquent, constituent un faible risque pour la sécurité nationale, peuvent traverser la frontière plus rapidement, grâce à des voies qui leur sont dédiées.

Même si la situation s’est quelque peu améliorée ces dernières années, la recrudescence des contrôles a engendré une perte de flexibilité de la frontière Canada/Etats-Unis, engendrant notamment son embouteillage chronique, notamment à certains moments de la semaine : en début ou en fin de journée, ou encore lors des week-ends. Si elle peut se traverser en quelques minutes, voire quelques secondes lorsqu’il y’a peut de circulation, les temps d’attente s’élevant à une heure, ou plus, ne sont pas rares.

Le Parc de Peace Arch : symbole de l’amitié américano-canadienne

Jouxtant le poste frontière auquel il a donné son nom, se trouve le Parc de Peace Arch. Comme beaucoup d’autres lieux le long de la frontière Canada/Etats-Unis – tels que le International Peace Garden entre le Manitoba et le Dakota du Nord ou la bibliothèque Haskell de Stanstead, QC et Derby Line, VT – l’arche de la paix (Peace Arch) et le parc qui l’entoure ont été construits en 1921 à cheval sur la ligne internationale, en signe de l’amitié américano-canadienne. Les inscriptions « Children of a Common Mother », sur le fronton sud et « Brethren Dwelling Together in Unity » sur le fronton nord attestent du caractère spécial de la relation qui unit les deux voisins nord-américains.

Ce monument qui fête ses 100 ans en 2021, symbolise tout autant l’amitié américano-canadienne que la frontière tout aussi unique qui les lie : il est en effet équipé de deux grilles, sur l’intérieur de ses deux piliers, qui sont destinées à rester ouvertes, véhiculant en son sein, un message fort : « May these Gates Never Be Closed ».

A noter toutefois que ce message revêt une connotation douce-amère en période de pandémie mondiale liée au Coronavirus, la frontière américano-canadienne étant fermée depuis le 21 mars 2020 à tout voyage non-essentiel. Ce verrouillage territorial est une première dans l’histoire des relations nord-américaines, à l’exception de la journée du 11 septembre 2001 qui a vu les deux frontières terrestres se fermer complètement suite aux attaques terroristes sur le World Trade Center et le Pentagone.  

Ce parc représente malgré tout une configuration unique puisqu’on peut y accéder du côté canadien ou du côté américain – deux parkings y donnant accès – et profiter de l’intégralité du site sans avoir se soumettre aux contrôles frontaliers. On peut donc traverser la frontière librement, tant que l’on reste dans le parc, la seule condition étant de sortir par le même côté par lequel on est entré.

Sur cette image zoom, on remarque par ailleurs les effets de la pression démographique que connaît la métropole de Vancouver. En effet, cette dernière pousse certaines de ses banlieues de plus en plus au sud et des poches de populations sont venues se caler contre la frontière, comme en attestent les deux lotissements pavillonnaires que nous observons aux deux extrémités de l’image, celui de Douglas étant d’ailleurs en pleine expansion, avec des constructions très récentes. A grande échelle, la frontière est donc visible en termes de bâti, puisque l’un de ces lotissements canadiens fait face à des espaces américains ruraux.


Zoom 1


Repères géographiques

La péninsule

Curiosité et configuration géographique originale, nous observons sur ce zoom une péninsule coupée en deux. Il s’agit de l’exclave américaine de Point Roberts, un petit bout d’Etats Unis accroché au Canada.

Havre de verdure et de tranquillité aux portes de la métropole de Vancouver, Point Roberts apparaît de façon distincte sur le Zoom. Encore plus que sur les autres images de la région, la frontière est visible par la différence de densité entre le côté américain – 243 habitants au kilomètre carré – et le côté canadien – 1.469 habitants au kilomètre carré.

Cette communauté non-incorporée de près d’un millier d’habitants est inexorablement liée à la frontière, dont elle ressent l’effet de façon amplifiée. Impossible, pour les résidents, d’échapper à cette dernière puisque pour rejoindre le reste de leur pays, ils doivent passer par le Canada et traverser deux fois la frontière. Un voyage qui peut prendre 30 à 35 minutes au minimum, mais dont la durée peut facilement doubler, voire tripler, si la frontière est embouteillée, comme c’est le cas à certaines périodes de la journée ou le week-end.

Ville américaine isolée, Point Roberts est également un lieu de villégiature pour des touristes canadiens, qui y possèdent un cottage ou une résidence secondaire. Ce phénomène s’est développé dès le début du XXème siècle et s’est amplifié au fur et à mesure que des infrastructures – ponts et tunnel – ont permis de relier Vancouver au Lower Mainland, en surmontant l’obstacle que représentait la rivière Fraser. A titre d’exemple, au début des années 1960, suite à l’ouverture du tunnel Massey, Point Roberts faisait sa publicité sur des panneaux d’affichage exhortant les Canadiens à visiter « Little America » et ses eaux « les plus chaudes sur la côte pacifique ».

Comme dans les autres villes-frontières, les Canadiens trouvent à Point Roberts des avantages liés aux différentiels induits par la ligne international, notamment en ce qui concerne le prix de l’essence ou de certains produits alimentaires. En dépit de sa petite taille le poste frontière de Point Roberts est le troisième poste frontière le plus fréquenté par les piétons le long de la frontière Canada/Etats-Unis – et le 6ème pour ce qui est des véhicules personnels (Bureau of Transportation Statistics, 2020). Le shopping transfrontalier y étant donc très développé, l’économie de la ville a cela de particulier qu’elle est davantage tournée vers le Canada et les Canadiens que vers ses propres habitants.

Si la frontière est un lien qui offre aux résidents un accès favorisé au Canada, elle constitue également pour eux un obstacle juridictionnel de taille qui complique leur vie quotidienne : que ce soit pour faire leurs courses – certaines denrées ne pouvant pas transiter par le Canada si elles sont achetées aux Etats-Unis – pour avoir accès à certains services médico-sociaux ou à certains corps de métier – qui ne sont pas disponibles au sein de l’exclave américaine – ou encore pour importer certains produits. A noter également que l’eau courante n’est arrivée à Point Roberts que dans les années 1980, à l’issue de négociations très longues avec le Canada.


Zoom 2


Repères géographiques

Au centre, les campagnes

Cette image nous offre une vue imprenable sur la partie rurale de la frontière Canada/Etats-Unis dans la région. La coupure est subtile et pourrait être confondue avec une route – d’ailleurs, elle est longée sur toute sa longueur, entre Blaine et Sumas par Zero Avenue, du côté canadien.

Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une une vraie coupure : un même milieu divisé par cette ligne invisible qui se manifeste toutefois à travers des différences de mises en valeur des terres, notamment à l’extrémité Ouest de l’image, où les Etats-Unis ont conservé une zone forestière le long du 49e parallèle, sorte de zone tampon pour éviter les incursions illégales et démarquer quelque peu la frontière.

Cette dernière est également visible à travers les différentiels de densité : on remarque bien que le côté canadien est beaucoup plus densément peuplé que le côté américain. La ville canadienne d’Aldergrove a une densité de 1640 habitants au km² alors que la communauté américaine qui lui fait face, Clearbrook, est une municipalité non-incorporée dont la population est clairsemée.

La dissymétrie est encore plus frappante du côté des deux villes-frontières d’Abbotsford qui a une population de 121 279 habitants et une densité de 1770 habitants au km2 et de Sumas qui a une population de 1537 habitants et une densité de 403 habitants au km2. Sur l’image, Sumas apparaît comme une sorte d’appendice qui découle de l’urbanisation de Sumas tout en étant filtrée par la frontière. Cette ville s’est d’ailleurs développée en lien avec sa position géographique, le long du 49ème parallèle, basant son économie sur un commerce transfrontalier très spécifique : stations-services, supermarchés, magasins de produits laitiers, boîtes postales...

Le long de cette frontière rurale, les postes-frontières sont peu nombreux – Lynden/Aldergrove et Sumas/Abbotsford – le premier n’étant ouvert que de 8h du matin à minuit. Et les deux régions rurales se sont développées en se tournant en partie le dos, comme en attestent les différents pôles urbains qui, hormis Sumas, se sont développés en retrait de la frontière.


Zoom 3


Repères géographiques

A l’est, une région boisée : rendre la frontière visible en la matérisalisant

L’image montre ici la frontière traversant une région forestière et montagneuse très homogène : les contreforts de la chaine des Cascades. Dans cette partie, très peu urbanisée, la frontière n’est matérialisée que par une « trouée » dans la forêt entretenue conjointement par le Canada et les Etats-Unis.

C’est à la Commission de la Frontière Internationale, créée en 1908, que revient la gestion de cette bande déboisée de 6 mètres de large qui a pour but de rendre la frontière visible, notamment dans les zones très peu peuplées, voir désertes.


Zoom 4


Repères géographiques

Image complémentaire


Vue régionale


Repères géographiques

D’autres ressources

Beylier P.A. (2016), Canada/États-Unis : les enjeux d’une frontière. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Beylier, PA, Border Policy Research Institute, Western Washington University; and University of Victoria (2020), "Cross-Border Tourism in Cascadia - Perspectives from Tourism Stakeholders and Residents" (2020). Border Policy Research Institute Publications. 126 https://cedar.wwu.edu/bpri_publications/126

Beylier P.A. (2021), “Point Roberts and the Canada/US Border: A binational community?”, BIG Review, Vol. 3 (à paraître).

Gilmore S. (1999), “Leaky Border Gets Leakier”, The Seattle Times, 8 octobre 1999.

Piermay J. L. (2005), « La Frontière et ses ressources : regards croisés », in B. Antheaume et F. Giraut (éd.), Le territoire est mort : vive les territoires ! : une refabrication au nom du développement, Montpellier, IRD Éditions.

Popescu G. (2012) Bordering and Ordering the Twenty-first Century: Understanding Borders. Lanham: Rowan and Littlefield.

Pradeau C. (1994), Jeux et enjeux des frontières. Bordeaux : Presses universitaires de Bordeaux.

Richardson, K. (1998), “What is So Enticing Over the Border?: Whatcom County, Washington, and the Greater Vancouver Area”, Canadian Journal of Regional Science. Vol. 21, No. 2: 277—293.

Rensink, B. (2018), Native but Foreign, Indigenous Immigrants and Refugees in the North American Borderlands. College Station: Texas A&M University Press.

Sparke, M. (2000), “Excavating the Future in Cascadia: Geoeconomics and the Imagined Geographies of a Cross-Border Region”, in BC Studies, No. 127: Autumn 2000, pp. 5-44.

Swenson, M (2017), Point Roberts Backstory – Tales, Trails and Trivias from an American Exclave. Bellingham: Village Books.

Contributeurs

Pierre-Alexandre Beylier, Maître de Conférences, Civilisation nord-américaine, Université grenoble-Alpes.

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