Russie - Norilsk : la ville du nickel, un pilier arctique et sibérien de la puissance russe

Située au 69° de latitude Nord, en pleine toundra, la ville de Norilsk - née d'un combinat minier construit par les prisonniers du goulag - est aujourd'hui une des plus importantes villes situé au nord du Cercle Polaire Arctique (300 km) de Russie. Malgré les fortes contraintes liées à sa localisation très septentrionale et à son isolement, ce grand pôle industrialo-urbain demeure un des premiers producteurs de nickel et le premier producteur de palladium au monde, au détriment cependant de l'environnement dans le cadre d’une exploitation largement prédatrice. Cet isolat arctique est un des piliers sibériens de la puissance russe, largement fondée sur la production et l’exportation de minerais vers le marché mondial.

em_s2a_msil1c_20180805_norilksz-vfl.jpg

Légende de l’image

Cette image de Norilsk, ville industrielle du kraï de Krasnoïarsk, en Russie, a été prise le 5 août 2018 par le satellite Sentinel 2A. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

Accéder à l'image générale
Contient des informations © COPERNICUS SENTINEL 2018, tous droits réservés.

Présentation de l’image globale

Norilsk : un pôle industrialo-urbain pionnier destiné à l’extraction
du nickel et du palladium

Un complexe minier isolé en pleine toundra sibérienne
 
Sur cette image se déploie un vaste plateau assez peu accidenté malgré une zone de hautes collines au centre. Il est largement dénudé et parsemé d’une multitude d’étangs, de lacs et de cours d’eau et est traversé dans le coin nord-est par une vallée. Celle-ci est plus verte, car plus boisée, et le fleuve y coule du sud-est vers le nord-ouest. Nous sommes ici dans la partie occidentale des très vastes plateaux de la Sibérie centrale, à l’ouest des Monts et plateaux Putorana qui culminent à 1 760 m. (hors image) et est classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

Au centre de l’image se distinguent des lacs de barrages, bien visibles du fait de leur couleur bleue, et surtout trois grands panaches de fumées, dont la direction indique bien le régime des vents est/sud-est – ouest/nord-ouest lors de la prise de vue. Ce sont de grands pôles industriels, bien visibles de l’espace. On distingue aussi trés bien des cavités, correspondant à des mines, et des amas de, correspondant à des terrils. A l’est, entre deux panaches apparaît une agglomération : c’est la ville de Norilsk. Ce grand pôle urbain est la propriété de la puissante société russe Norilsk qui y exploite sept mines de nickel, cuivre et palladium et assure une partie de la transformation en produits métallurgiques de base exportés dans le monde entier.

Un espace des hautes terres arctiques marqué par les contraintes du froid et de l’isolement

Situé au 69°51' de latitude Nord, c'est-à-dire au-delà du Cercle Polaire Arctique, la ville de Norilsk est exposée à un climat très dur, subarctique. Sous la neige en moyenne 247 jours par an (68 %), la température moyenne annuelle est de -10°C et peut descendre jusqu'à -50 °C.

L'image a donc été prise pendant les mois d'été : les eaux turquoise, exemptes de gel, de la rivière Norilka et l'absence quasi totale de neige le prouvent, même si on distingue tout de même quelques plaques résiduelles au nord-est de l’image. De plus, cette région de haute latitude ne connaît que 146 jours d'alternance jour/nuit et ses habitants doivent affronter 45 jours de nuit polaire complète, sans lever de soleil, ce qui rend la vie d'autant plus difficile.

En juillet, le mois le plus chaud de l’année, les températures sont comprises entre 10°C et 19°C ce qui autorise la présence d’arbres. En effet, la taïga, forêt boréale vert émeraude formée de conifères est visible dans le quart nord-est de l’image dans le lit majeur de la rivière. Mais les couleurs plus brunes qui remplacent le vert aux marges de cet espace montrent que cette forêt se porte, mal car elle pâtit des activités humaines. Dans le quart opposé, au sud-ouest, la végétation brun vert est plus rase, formée de lichens, d’herbes et d’arbustes. C’est un paysage de toundra.

Partout l’espace semble piqueté de taches foncées plus ou moins grandes. Il s’agit de lacs ou d’étangs qui se forment l’été lorsque la tranche superficielle du sol dégèle. Le sol profond, lui est gelé en permanence. C’est le permafrost ou pergélisol. Cela explique qu’on ne décèle aucune trace d'agriculture, impossible à ces latitudes.

C’est la présence du nickel qui explique la mise en valeur d’un espace si contraignant. Encore aujourd’hui, Norilsk fait figure de front pionnier dans la mesure où cette ville contribue au processus d’appropriation par l’homme d’un nouveau territoire.

Le combinat : mines et industries dédiées à l’exploitation du nickel, du cuivre et du palladium

C’est au sud de la ville que les soviétiques ont d’abord découvert un immense gisement de nickel et de cuivre. Une mine à ciel ouvert, en gradins gris y est visible, toujours en exploitation. Tout autour, on voit comme des « pétales » formés de la terre déblayée qui comblent les interstices du relief sous forme de terrils. Le site a été ouvert en 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et exploité alors par les zeks, prisonniers du goulag qui ont aussi construit la ville. Du fait du caractère stratégique de ces minerais pour l’industrie d’armement et l’aéronautique, ce site a joué un rôle considérable durant la Seconde guerre mondiale puis la Guerre froide.

Aujourd’hui le combinat compte sept mines qui extraient du nickel, du cuivre, du palladium. Les plus récentes sont souterraines donc invisibles - exception faite du chevalement qui permet d’y descendre - comme autour de Talnakh, ville satellite de Norilsk au nord de l’image.

En revanche, l’exploitation et la transformation du minerai dans des usines métallurgiques (concentration, fonderie, raffinage) est bien lisible sur l’image au travers des panaches de fumée qu’elles dégagent. La plus ancienne des fonderies, celle de nickel, a fermé en 2016 dans un effort de modernisation financé par l’Etat russe.

Demeurent toutefois en activité deux sites de concentration du minerai à proximité des mines et deux fonderies dont la plus importante Nadezhda (l’espoir), est située à l’ouest de la ville. Sur la photographie on voit s’en dégager un important panache de fumée. Elle a pour vocation de s’étendre encore. La région compte aussi deux usines métallurgiques de raffinage, l’une pour le cuivre, l’autre destinée aux métaux précieux comme le palladium. La prospection géologique et les investissements se poursuivent, la mine de Talnakh, au nord, étant très prometteuse en métaux précieux.

Immensité et isolement : un site minier difficilement branché sur le monde

Mais dans ce désert immense et très isolé, comment et par où sont évacuées les productions des combinats ?  Une étude attentive de l’image nous révèle l’existence d’un important faisceau d’axes routiers et ferroviaire qui part de Norilsk à l’est pour se diriger vers l’ouest en passant au nord de l’aéroport situé à l’extrémité ouest de l’image. A l’ouest, il atteint de grand port fluvial de Doudinka qui se trouve sur le très grand fleuve Ienisseï (voir image complémentaire).

A l’échelle nationale, le Ienisseï est avec l’Ob à l’ouest et la Léna à l’est un des trois immenses fleuves organisant le drainage du système sibérien vers l’Océan Glacial Arctique. Il mesure 4 093 km après avoir pris sa source dans les Monts Saïan à la frontière de la Mongolie. Il draine un bassin de 2,6 millions de km² avec un débit moyen de 19 800 m3 à son embouchure. Du fait de sa très faible pente puisqu’il prend sa source à seulement 2400 m. d’altitude, son lit est encombré de nombreux matériaux qui expliquent la présence de nombreuses iles et bras-morts comme en témoigne l’image complémentaire.

Le port fluvial de Doudinka qui dessert Norilsk est confronté à deux difficultés majeures. Premièrement, le régime du fleuve est très irrégulier : de novembre à avril, le débit y est de seulement 6 000 m²/s du fait du froid hivernal. Mais la fonte des neiges se traduit entre mai et juillet par des crues gigantesques : le débit du fleuve monte à 77 400 m3/s au mois de juin, soit 13 fois le débit hivernal. Deuxièmement, le fleuve est pris par les glaces une partie de l’hiver, ce qui nécessite le recours au navire brise-glace pour assurer la navigation fluviale vers l’Océan Glacial Arctique.    

A l’échelle régionale, ce corridor de transport est-ouest couvre les 89 kilomètres entre Norilsk et le port de Doudinka sur l'Ienisseï. Quand la saison le permet, on peut y voir des wagonnets remplis de minerais, circulant en parallèle à la route principale, en provenance du combinat métallurgique. Embarqués sur des grandes barges fluviales, les produits descendent le cours du Ienisseï jusqu’à l'océan glacial arctique dans lequel se jette le fleuve, puis de là rejoignent le grand port russe de Mourmansk. A partir de celui-ci, ces minerais et produits de base sont exportés sur el marché mondial, en particulier vers l’Asie et la Chine. La compagnie Norilsk Nickel possède cinq navires brise-glace pour assurer la libre-circulation de son minerai durant la période de grand froid.

Très éloignée et isolée, la ville de Norilsk fonctionne comme un isolat terrestre, du fait de l’extrême difficulté à créer et entretenir un réseau d’axes routiers efficient. En complément du port fluvial de Doudinka par lequel est importé l’essentiel des équipements et produits nécessaires au fonctionnement du complexe, l’aéroport d’Alykel joue un rôle essentiel. Situé à 35 km à l’ouest de la ville, on distingue bien ses longues pistes blanches parallèles. La compagnie aérienne qui dessert cet aéroport, Nordstar, appartient à la firme Norilsk Nickel. Un mince réseau routier, relativement rectiligne mais à peine décelable y conduit et relie les sites d’exploitation du minerai entre eux.

Norilsk Nickel, une entreprise russe de rang mondial

Fleuron de l'industrie russe, privatisée en 1991 et détenue depuis par des oligarques, l’entreprise Norilsk Nickel (NN) tire sa puissance de l’exploitation de gigantesques réserves de métaux stratégiques comme le nickel à qui elle doit son nom et qui est un des composants de l’acier inoxydable.

Avec 20 % des ressources planétaires, l’entreprise en est le second producteur mondial derrière le brésilien Vale. Dans une moindre mesure, elle dispose de cuivre, mais la qualité des extractions de ces deux minerais laisse de plus en plus à désirer, ce qui pousse l’entreprise à rechercher de nouveaux filons.

La société compte aussi à son actif le palladium dont 50 % des ressources planétaires sont actuellement extraites des mines de Norilsk. Ce métal plus cher que l’or est indispensable pour les batteries et les nouvelles technologies de l’automobile et n’a pas de substitut possible dans la plupart des composants industriels. A elle seule, l’entreprise Norilsk Nickel représente 2 % du PIB de la Russie, ce qui explique la visite sur place de Vladimir Poutine, lorsqu’il était Premier Ministre en août 2010.

La quantité de minerais extraite de Norilsk excède largement les besoins du développement russe. Aussi ce fleuron de la mine et de l’industrie expédie-t-il ses métaux non ferreux partout sur la planète, en particulier vers la Chine. Cela explique l’attention toute particulière que le groupe porte à la logistique. Il détient une flotte de brise-glaces stationnée dans le port de Mourmansk, et il contrôle le port de Doudinka sur le fleuve sibérien Ienisseï (container et barges fluviales).

En Russie, l’entreprise Norilsk Nickel dispose de trois sites principaux : un site à Chita, à proximité de la frontière chinoise, la Chine constituant l’un de ses principaux débouchés ; un site dans la péninsule de la Kola plutôt tourné vers l’Europe mais, surtout, la division polaire autour du Grand Norilsk, qui est le principal lieu d’extraction - et donc le fleuron minier de la firme - et qui supporte encore l’essentiel des investissements.

Une attention toute particulière est portée à la fourniture d’énergie dans cette région isolée. Un réseau de gazoducs dessert les mines et la ville, il relie les sites d’exploitation à un gisement gazier situé de l’autre côté du Ienisseï. A terme, deux centrales hydrauliques sur le fleuve complèteront ce système.

Bien que l’exploitation minière soit plus difficile à rentabiliser sous ces hautes latitudes du fait de conditions climatiques difficiles et du coût plus important de la main d’œuvre, l’entreprise Norilsk Nickel continue à prospecter et à investir dans le Grand Nord sibérien. La relative absence de concurrence dans l’offre de minéraux stratégiques à l’échelle mondiale et la perspective de l’ouverture de la route du maritime du Nord-Est, dans l’Océan glacial arctique, promettent encore de beaux jours au géant de l’extraction minière russe.  

La plus importante ville construite sur le permafrost fac eau réchauffement

L’espace couvert par l’image, tout comme 66 % du territoire de la Russie, est affecté par le permafrost - ou pergélisol -, c’est-à-dire que la température de son sol a été   constamment négative sur une durée de deux années consécutives au moins.

Depuis sa fondation en 1935 comme avant-poste minier du goulag à son expansion actuelle (180 000 habitants en 2014), la ville a su adapter ses infrastructures à ce contexte géoclimatique, ce qui en a fait un lieu d’expérimentation pour l’habitat russe en milieu arctique.
 
La couleur verte est très présente dans le quart nord-est de l’image. Elle traduit un « verdissement » de la région ; on assiste une multiplication des arbustes et des arbres plus au nord et à des altitudes supérieures.

Cela s’explique par trois phénomènes : un rallongement de la saison végétative, l’expansion de la couche de sol qui dégèle l’été et, enfin, de plus épaisses couches de neige qui isolent le sol du froid hivernal. Autant de manifestations du réchauffement climatique en région polaire. Comme la végétation renvoie moins de rayonnement solaire (diminution de l’effet albédo) que ne le fait un sol gelé, c’est une nouvelle dynamique qui se met en place.

Les lacs et les étangs de thermokarst, très nombreux sur la photographie, sont issus de la fonte du permafrost. L’eau occupe des espaces affaissés dont le modelé est dû à la fonte des glaces en profondeur. Ces mares relarguent dans l’atmosphère des gaz à effet de serre auparavant captifs (CO2 et méthane). Ce phénomène tient au fait que la présence de la ville et des activités anthropiques redoublent les effets du réchauffement global.

L’activité industrielle, très prédatrice, induit une très importante pollution
 
Les usines métallurgiques de Norilsk émettent du dioxyde de soufre (2 millions de tonnes par an) qui est un gaz toxique. A l’origine de pluies acides, il entraîne la disparition des arbres et la dégradation de la toundra. La végétation est notablement plus brune autour du panache de fumée. Certaines herbes et espèces arbustives s’accommodent de ces polluants, mais la déforestation est patente.

Outre la pollution de l’air, les industries extractives et métallurgiques sont responsables d’une importante pollution de l’eau, très visible sur l’image car elle prend la forme de trainées rouges le long d’une conduite qui semble fuir et d’un lac écarlate, bassin de résidu minier.  Au centre de l’image, au sud de la ville, le sol est à nu. Norilsk est ainsi une des villes les plus polluées du monde, et l’espérance de vie de ses habitants est inférieure à la moyenne russe d’environ dix ans.

Zoom d’étude

Le combinat principal et la ville

Identifié dès les années 1920 comme une réserve importante de minerais, le site a été depuis constamment habité. La ville ancienne, faite de baraquements de bois était située entre le lac Dolgoye, qui borde l’actuelle ville à l’ouest, et la mine à ciel ouvert actuelle. La construction du combinat minier et industriel par les zeks, les prisonniers du goulag, a commencé à l’été 1935 et en 1939 14 000 prisonniers vivaient là.

La ville actuelle a été dessinée ex-nihilo par des architectes en 1940 pour héberger 85 000 nouveaux travailleurs et l’on distingue bien son plan hippodamien et le caractère symétrique de ses avenues. Sa monumentalité, destinée à promouvoir la modernité du système socialiste, se devine. Les bâtiments néo-classiques ont été construits sur des pilotis enchâssés dans le permafrost afin que leur chaleur et leur poids n’entraînent pas une instabilité du sol.

Cependant, on constate que les planificateurs n’ont pas pris en compte        l’ensoleillement et les vents dominants qui soufflent depuis le sud-sst dans le dessin général de la ville. En revanche, les derniers bâtiments construits s’adaptent davantage aux conditions climatologiques. Fermés sur eux-mêmes ils constituent des « boucliers », détournant les importantes chutes de neige du centre-ville. L’ensemble est conçu par blocs à l’intérieur desquels les habitants peuvent trouver tous les services nécessaires dans un « micro-rayon » de 150 à 200 mètres, ce qui limite une présence à l’extérieur trop longue.


Norilsk

Accéder à l'image sans légende

D’autres ressources

Site Géoimage du CNES

Mousmansk, capitale arctique et port militaire stratégique

Péninsule de Yamal : LE DÉGEL DU PERGÉLISOL DÛ AU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ET SES CONSÉQUENCES SUR LE CLIMAT

Bibliographie

C.Bayou et E.Le Bourhis, « Norilsk et Mourmansk. Quel avenir pour deux villes du Grand Nord russe ? », Le Courrier des pays de l’Est, 2008/2.

D.Julienne, « Russie et matières critiques », Géoéconomie, 2011/4 n°59

Nornickel, Investing in sustainable development. Annual report 2017.

Polar geography, Volume 40, 2017 - Issue 4: A truly Arctic city. A Multidisciplinary Approach on Norilsk, Russia

Contributeur

Aude Monnet, professeure de géographie en classes préparatoires littéraires, Lycée Guist'Hau de Nantes.

Publié dans : 
Cible/Demande de publication: