Japon - Okinawa : une île et un archipel au rôle géostratégique pour la projection de la puissance états-unienne en Asie

Au contact entre la Mer de Chine orientale et l’océan Pacifique, l’île japonaise d’Okinawa dans l’archipel des Ryûkyû est à mi-chemin entre Taiwan et la grande île méridionale de Kyûshû. Elle occupe donc dans le dispositif maritime de l’Asie de l’Est un emplacement géostratégique de premier plan. Sous contrôle direct des Etats-Unis de 1945 à 1972, Washington y maintient toujours aujourd’hui une présence militaire aéronavale exceptionnelle, en particulier face à la Chine populaire, malgré le rejet massif de la population. Okiwana joue en effet un rôle central dans les capacités de projection des armées étasuniennes dans une région traversée par de très fortes tentions géopolitiques. Les bases qui y sont installées rappellent qu’il ne peut y avoir projection de puissance sur les mers et les océans sans forces aéronavales d’un côté et sans bases et points d’appui terrestres pour les accueillir de manière permanente de l’autre.

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Légende de l’image

Entre Taïwan et l'île principale du Japon, l'image de l'île de Okinawa  a été prise par le satellite Sentinel-2 le 24 février 2020. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

Contient des informations © COPERNICUS SENTINEL 2020, tous droits réservés


Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Okinawa : un porte-avion insulaire des Etats-Unis ancré à l’extrémité méridionale de l’Archipel face à la Chine

L’île d’Okinawa : le centre de gravité de l’archipel des Ryûkyû

Cette image couvre une grande île, à la fois longue puisqu’elle mesure 107 km du nord au sud mais très étroite puisqu’elle fait seulement de 11 km à 3 km de large, dans l’isthme d’Uruma sa partie la plus étroite. Elle présente une double dissymétrie.

Premièrement, la partie sud est basse et très urbanisée : elle accueille les villes de Naha, la capitale administrative, de Ginowan et d’Okinawa. A l’inverse, le centre et le nord portent des reliefs marqués. Bien que relativement peu élevés puisque le Mt Yonaha culmine à 503 m. d’altitude, ils sont couverts d’une végétation dense et luxuriante.

Deuxièmement, alors que le contact littoral est souvent brutal au nord et à l’ouest, deux grandes baies ourlent le rivage au sud-ouest. Enfin, l’importance des récifs coralliens est bien visible sur l’image. Nous sommes ici au 26°30’ Nord et 127°56’ Est, c’est-à-dire dans une région au climat subtropical humide bien marqué. Les températures s’échelonnent de 20°C à 32°C (moyenne annuelle 23°C), celles de l’eau de 21°C à 29 °C avec des précipitations importantes (1.810 mm/an), sensibles en juin et septembre (+ 300 mm/mois). La tropicalité, la végétation luxuriante, les récifs coralliens et les grandes plages expliquent la forte attractivité touristique de l’île pour les Japonais.  
        
Cette grande île est l’île principale d’Okinawa, ou Okinawa Hontô. Elle est entourée de nombreuses petites îles secondaires : Iheva, Izena et Ile au nord-est, Tokashiki et le petit archipel des Karama au sud. Okinawa Hontô est l’île principale et le centre démographique, économique et politique de la préfecture japonaise d’Okinawa. Celle-ci s’étend sur 1200 km², comprend 160 îles, dont 49 inhabitées, et est peuplée de 1,45 million d’habitants.    

Ces facteurs – émiettement, fortes contraintes, espaces limités et fortes densités – expliquent pour partie, comme nous le verrons par la suite, le rejet par une large partie de la population des nombreuses bases militaires américaines installées dans l’île (accidents d’avions ou d’hélicoptères, pollution, bruit, circulation des troupes et des armes, manœuvres permanentes…).  

Okinawa participe donc bien de ce que le géographe Philippe Pelletier, grand spécialiste du Japon, définit comme la « surinsularité japonaise », un phénomène exceptionnel à l’échelle mondiale. Car le Japon est un pays fondamentalement maritime, insulaire et archipélagique très étiré. Il s’étend en effet entre l’île Yonaguni au sud, proche de Taiwan, et Wakkanai à la pointe nord-ouest d’Hokkaido. Il possède environ 6.850 îles, habitées ou inhabitées, dispose de 35.000 km de côtes et revendique une Zone Economique Exclusive de 4,5 millions de km².

L’archipel des Ryûkyû : un pont entre le Japon, la Chine et l’Asie du Sud-Est

Pour comprendre la spécificité de cette île, il faut bien sur changer d’échelle d’analyse puisqu’Okinawa Hontô est au centre géométrique de l’archipel des Ryûkhû. A l’extrémité méridionale du Japon, ce dernier constitue un très vaste arc insulaire s’étendant de Taiwan à Kyûshû. Il présente deux caractéristiques majeures. Au plan océanographique, il ferme - et donc contrôle - le contact entre la mer de Chine orientale, à l’ouest de l’image, et l’immense océan Pacifique, à l’est. Au plan topographique, il constitue un pont insulaire favorisant les liens et les échanges entre le Japon, la Chine, l’Asie du Sud-Est et le monde malayo-polynésien.

Au cœur de l’archipel des Ryûkyû, la préfecture d’Okinawa s’étend sur 400 km nord/sud et 1 000 km ouest/est. Elle occupe une position géostratégique en étant située à 520 km de Kyûshû, la grande île méridionale du Japon, à 580 km de la pointe nord-est de Taïwan et à 650 km des côtes de la Chine populaire.

Ces îles se trouvent sur la très ancienne route maritime reliant le Fujian chinois à Naha, la capitale des Ryûkyû, et au delà au sud de l’Archipel. Dans ces marges insulaires longtemps très autonomes à la charnière entre espaces politiques, économiques et culturels chinois et japonais, se déployait l’ancien Royaume indépendant et prospère des Ryûkyû (1429 – 1609, 1872). L’intégration nationale y fut historiquement tardive puisque le Japon n’en prend en effet possession officielle, après huit années de résistance, qu’en 1879.  Devenue la « porte militaire du Sud », Okinawa va être un levier de l’expansion impériale japonaise contre la Chine, lors de la guerre sino-japonaise de 1894/1895 qui permet, entre autres, au Japon de prendre le contrôle de l’île de Taiwan, qui devient une colonie directe de 1895 à 1945, puis contre la Russie (1905).    

Le Japon et Okinawa : une place centrale dans le système géostratégique asiatique des Etats-Unis

Pour les mêmes raisons géostratégiques, l’archipel d’Okinawa - surnommé "la clé de l'Empire" - est le premier objectif des troupes étasuniennes lors de l’invasion finale du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’île va être ravagée par des combats acharnés entre le 1er avril et le 23 juin 1945, causant la mort d’environ 14 000 soldats étatsuniens, 80 000 soldats japonais et 150 000 civils. L’usage de la bombe atomique sur les villes d’Hiroshima, le 6 août, et de Nagasaki, le 8 août - conjointement avec l’invasion de la Mandchourie par l’URSS, aboutissent à la capitulation du Japon le 15 août 1945, officialisée par traité le 2 septembre 1945.   

Les Etats-Unis prennent alors le contrôle direct d’Okinawa de 1945 à 1972, dans le cadre du Traité de San Francisco puis du traité de sécurité de 1951 redéfinissant les relations géopolitiques entre les deux pays durant la Guerre froide. Face à l’URSS et à la Chine populaire, la stratégie d’endiguement anticommuniste et antisoviétique de Washington en Asie de l’Est et du Sud-Est transforme Okinawa en base arrière lors de la Guerre de Corée puis du Vietnam. En contrepartie de la rétrocession le 15 mai 1972 d’Okinawa au Japon, les Etats-Unis négocient cependant avec Tokyo le maintient d’une forte présence militaire dans le cadre de leur système géostratégique asiatique. Ces capacités de projections seront encore massivement mobilisées plus récemment lors des interventions militaires étatsuniennes en Irak ou en Afghanistan.     
 
Dans le cadre de leur grand commandement militaire de l’Indo-Pacifique, qui s’étend de l’Asie du Sud à l’océan Pacifique, le Japon accueille environ 55 000 militaires des Etats-Unis : 20 800 dans l’US Navy (38 %), 19 300 dans l’USMC – Corps des Marines (35 %), 12 400 dans l’US Air Force (22,5 %) et enfin 2600 dans l’US Army, l’armée de terre. Le système militaire étasunien y repose sur cinq grands pôles : la base aérienne de Misawa dans le nord d’Honshû, les bases aériennes et navales de Yokota, Atsugi et Yokosuka dans la grande région de Tokyo, la base des Marines à Iwakuni au sud d’Honshû, la base navale de Sasebo dans l’île de Kyûshû et, enfin, les bases d’Okinawa.  

Actuellement, le Japon occupe donc une place de premier plan - très largement devant la Corée du Sud (7 bases, 26 000 hommes) et l’Australie (2300 hommes) - dans la « stratégie des grands archipels » visant à contenir la montée de la puissance chinoise ou à contrer les menaces de la Corée du Nord ; alors que les conflits maritimes frontaliers s’exacerbent aussi dans la région (cf. Senkaku, Paracels, Spratley).

Cette présence étatsunienne massive à l’étranger complète avantageusement le potentiel militaire déjà présent dans les trois territoires des Etats-Unis que sont les îles d’Hawaï (6 bases, 43 000 hommes), de Guam (5600 hommes) et de Diego Garcia (1000 hommes). Ainsi, dans la compétition géopolitique et géostratégique entre les Etats-Unis et la Chine, la VIIe flotte du Pacifique Ouest dispose de 50 à 70 navires et sous-marins, de 150 avions et d’environ 20 000 marins. Dans ce cadre, l’archipel d’Okinawa est souvent la zone privilégiée par les grandes manœuvres aéronavales conjointes américano-japonaises qui se déroulent deux fois par an.  

Okinawa : un archipel surmilitarisé branché sur le monde

Depuis les années 1970, l’archipel d’Okinawa devient le principal pôle des armées étasuniennes au Japon face à la refonte et à la réduction des bases dans le reste du pays. Okinawa passe ainsi de 50 % des troupes en 1968 à 59 % en 1972 et 70,4 % aujourd’hui alors qu’il ne représente que 0,6 % du territoire du Japon. L’ile d’Okinawa compte ainsi actuellement 32 sites, dépôts et bases militaires couvrant 15 % de la superficie de l’ile et accueille 25 800 militaires étatsuniens.

Si l’ensemble des armes sont présentes, la marine ou US Navy, l’aviation ou US Air Force et, surtout, les Marines jouent un rôle majeur comme nous le verrons dans l’étude des zooms. Le Corps des Marines occupe ainsi d’importantes superficies avec la Northern Training Area, le camp Schwab, le Camp Hansen et de très nombreuses autres installations (base aérienne, dépôts de munition et installations techniques). La présence des militaires et de leurs familles se traduit aussi dans le tissu urbain par la création de vastes complexes résidentiels, commerciaux et récréatifs, la présence de 13 groupes scolaires et de vastes installations médicales.  

Au plan militaire, deux autres facteurs majeurs doivent être soulignés. Comme l’illustre la carte des installations, une partie de l’espace maritime et aérien de l’archipel d’Okinawa est gelé par les aires d’approche ou d’entrainement. Surtout, dans le cadre des guerres contemporaines, l’archipel joue un rôle majeur dans les systèmes de télécommunication, d’écoute et de transmission. Chaque arme est dotée de ses systèmes intégrés comme en témoigne, par exemple, pour l’US Army la station de communication de Torii. De même, le Naval Communications Detachment Okinawa joue un rôle stratégique dans le déploiement de la VIIem Flotte dans l’Ouest Pacifique, des forces navales au Japon et en Corée du Sud, des troupes japonaises d’autodéfense et dans le lien avec la fameuse US Defense Information System Agency (US DISA). La Naval Radio Transmitter Facility – NRTF d’Awase joue un rôle central dans les liaisons avec la flotte de surface et sous-marine opérant dans l’océan Pacifique et l’océan Indien.

Ces installations occupent souvent des surfaces réduites dans l’espace géographique de l’archipel, mais occupent une place majeure dans le système géostratégique étatsunien en branchant cette île sur des réseaux mondiaux. De manière emblématique, les installations sont récemment équipées de missiles spécifiques (cf. Patriott) afin de contrer toute attaque éventuelle de missiles nord-coréens.
 
Dans ce contexte, une large partie de la population et des autorités locales et régionales manifeste ces dernières décennies un mécontentement et un rejet croissants face à la surmilitarisation de leur territoire comme en témoigne les nombreuses manifestations et les consultations populaires. Les autorités estiment à 6 % du PIB, contre 30,4 % en 1965, l’impact de la présence militaire étasunienne dans l’économie locale. La préfecture d’Okinawa, une des plus pauvres du Japon, bénéficie en contrepartie de larges transferts financiers annuels de la part de Tokyo, qui prend à sa charge - rappelons le - au niveau national 75 % du coût de stationnement des armées étasuniennes dans l’Archipel. Cependant, les autorités locales militent pour une démilitarisation et une diversification de l’économie, en particulier vers le tourisme. Aujourd’hui, la colère se cristallise sur le projet de transfert, validé par Tokyo, de la Marine Corps Air Station – base aérienne des Marines - de Futenma sur un nouveau site à Honoko (zoom 3). 

Titre : Géographie des bases militaires des Etats-Unis à Okinawa (source : Préfecture d’Okinawa, opus cité, 2018).

Zooms d'études

Zoom 1. Le sud de l’île

Les installations militaires : de vastes complexes fonciers et immobiliers

Le sud de l’île apparait comme une région basse et très peuplée, qui s’étend du Cap Arasaki à la ville d’Okinawa. On peut relever la forte dissymétrie des structures entre la côte est et la côte ouest où la vaste baie de Nakagusuka est protégée du large par les Iles Tsuken et Kudaka. Une vaste conurbation centrée sur Naha, la ville-préfecture de l’archipel et regroupant 320 000 habitants, soit 25 % de la population totale, s’y déploie avec des densités élevées de 8000 hab./km².

Alors que le grand aéroport civil de l’île est gagné sur la mer à l’est de Naha, on doit en particulier relever l’importance des bases étasuniennes insérées dans le tissu urbain très dense des communes de Naha, Ginowan et Okinawa. Reprenant d’anciennes installations impériales ou créées ex-nihilo entre 1945 et les années 1960 par expulsion des populations (villages, fermes), ces installations miliaires occupent des emprises foncières considérables et constituent de véritables complexes autonomes. Du fait de leur statut et de leur fonction, elles sont interdites d’accès à la population et entourées de systèmes de clôture de haute sécurité qui en font des enclaves étrangères. Sur cette image zoom, on peut regrouper les installations présentes en trois grands pôles.    

Les installations portuaires et littorales : Naha Military Port et Camp Kinser

Premièrement, sur la commune de Naha au sud-ouest se trouvent le Naha Military Port et, surtout, au nord le Camp Kinser du Corps des Marines. Il est chargé des approvisionnements (munitions, équipements, réserves, carburant…) pour l’ensemble des armées étasuniennes déployées dans le Pacifique Ouest. Comme le montre bien l’image, il est doté d’une douzaine de très grands entrepôts couvrant 93 000 m² abritant, entre autres 15 000 tonnes de munitions, et de capacités de stockage de carburant.

On mesure bien là sur cette image l’impact géographique concret de la chaîne logistique permettant le rapide déploiement d’une armée contemporaine dans le monde. Un des leviers de la puissance militaire des Etats-Unis est justement de pouvoir disposer d’un réseau de bases supports pré-positionnées qui facilitent grandement le déploiement des troupes lors d’une intervention extérieure.    
 
La base aérienne de Futenma, Camp Foster et Camp Lester

Deuxièmement, en remontant vers le nord à 10 km de Naha sur la commune de Ginowan, se déploient deux grands ensembles. Bien visible, la base aérienne de Futenma - Marine Corps Air Station Futenma, est construite en 1945 dans la perspective de l’attaque du Japon puis est transférée en 1957 de l’US Air Force au Corps des Marines dans le cadre de la Guerre froide. Elle compte environ 3000 miliaires. En plein tissu urbain dense, elle est une des installations qui cristallise le mécontentement de la population japonaise, tout comme son projet de transfert vers la baie d’Henoko.

Elle est complétée au nord par l’important Camp Foster et le petit Camp Lester. Ils abritent le quartier général du corps des Marines d’Okinawa, des régiments de support logistique et le grand hôpital de la Navy. Ce Naval Hospital est une des installations médicales les plus importantes à l’étranger de la Navy. Il assure les soins des troupes déployées dans le Pacifique Ouest, de leurs familles présentes dans l’ile, des contractants et des travailleurs civils japonais d’Okinawa travaillant pour l’armée étasunienne.

On y trouve aussi de nombreux logements, une école, des restaurants et bars et de nombreux équipements sociaux et sportifs (clubs, centres sociaux, skate parks, terrains de football et de basket). Juste à coté, dominé par ses radômes et sa haute tour, le petit Fort Buckner abrite les 53-rd et 58-th Signal Battalions en lien avec la DII (Defense Information Infrastructure) responsables des systèmes de télécommunication pour toutes les opérations dans le Pacifique Ouest.  
 


Repères géographiques

Zoom 2. Le centre de l’île

Cette image couve le centre de l’île d’Okinawa où un isthme très étroit, bordé à l’ouest par la large baie de Chimu, relie les parties nord et sud. Nous sommes donc ici dans un entre-deux comme l’illustre la nature des installations militaires étatsuniennes alors qu’au sud de l’image s’étend la ville d’Okinawa de 140 000 habitants (2600 hab./km²). Au delà des petites installations militaires ponctuelles (Camp Courtney…), deux grands blocs militaires s’individualisent en effet.

Le vaste complexe de Kadena : une base aérienne stratégique et un des plus grands dépôts de munition au monde

Au sud se déploie l’immense bloc de 45 km² de superficie de Kadena, pour partie encadré par les voies rapides R58 à l’est et 58 à l’ouest. On y trouve deux sous-ensembles bien distincts spatialement, mais très complémentaires.

Premièrement, Kadena est la plus grande base aérienne de la Région Pacifique à l’étranger (7500 hommes) avec ses deux pistes de 3600 m. qui sont capables d’accueillir tous les avions en dotation dans les armées étatsuniennes. On repère bien sur l’image l’organisation de la base avec les pistes, les hangars et les cellules de protection des avions. C’est un site stratégique de tout premier rang pour l’US Air Force en Asie et dans le monde.  

Cette base est complétée à l’est par un immense complexe technique et résidentiel. Cette ville dans la ville emploie ou loge plus de 20 000 personnes, les militaires et leurs familles, les nombreux contractants du Ministère de la Défense et les employés japonais qui y travaillent. On identifie facilement les zones d’habitation : logements, commerces, écoles, hôpitaux et cliniques, poste de police, restaurants, club, antenne de l’Université College du Maryland....

Deuxièmement, au nord, séparée de la base aérienne par une voie rapide, se déploie la Kadena Ammunition Storage Area. C’est un des plus vastes entrepôts de munitions d’Asie qui abrita même environ 800 têtes nucléaires durant la Guerre froide. Par mesure de sécurité, l’espace est découpé en zones spécialisées, les sites de stockage sont creusés dans la roche, isolés les uns des autres et très dispersés ; le tout étant relié par un réseau d’axes routiers bien visibles et ceinturé par une ceinture de sécurité de très haut niveau pour interdire toute intrusion.   

Le système des grands camps d’entrainement

En franchissant l’isthme étroit, on change de milieu et donc de fonction du fait de l’importance des reliefs couverts par une végétation tropicale luxuriante. La présence des armées étasuniennes est ici plus discrète, mais non moins réelle et très étendue spatialement. Tout le nord de l’île accueille en effet de grands camps d’entrainement ouverts pour l’essentiel dans les années 1955/1965 afin de mieux préparer les troupes (infanterie, corps des Marines) destinées à intervenir dans le Guerre du Vietnam et en Indochine.     

Au sud se déploient sur la commune de Kin et en surplomb de la Kin Bay les deux Camps Hansen 1 et 2 du corps des Marines. Au nord, se déploient les emprises du Camp Swab qui abrite le 4em Marine Regiment. Ces emprises servent de camps d’entraînement régulier, y compris à balles réelles bien sur, aux troupes de combat stationnées dans l’île et dont les capacités opérationnelles dépendent étroitement de leur aguerrissement physique, moral, technique et tactique.    

Cap Enaka et la baie d’Oura : projet de développement de la nouvelle base

Au nord-est de l’image se déploient sur le Cap Honoko, qui ferme la belle baie d’Oura, les installations, bien visibles sur l’image zoom, du Camp Swab, des routes taillées dans la forêt donnant accès aux installations du camps d’entrainement et coté littoral les filets de sécurité déployés dans l’eau de mer pour interdire l’accès aux installations à terre.

C’est sur ce site que les autorités étatsuniennes et japonaises se sont accordées pour y transférer la Marine Corps Air Station de Futenma à Honoko au grand dam de la population de l’île. Ces travaux de très grande ampleur se traduiraient en effet par un profond bouleversement du cadre naturel protégé de la baie du fait des travaux de remblaiement nécessaires en particulier à la création de deux longues pistes d’envol pour les avions et de cinq pistes pour hélicoptères. Sans compter l’arrivée de milliers d’hommes à loger.


Repères géographiques

Zoom 3. La puissante base aérienne de Kadena

L’image en haute définition de la base aérienne de Kadena permet de comprendre l’organisation interne de ce vaste ensemble, tout en soulignant les modalités d’insertion de la base dans le tissu urbain.  

Par son importance et son emplacement, la base constitue en effet dans le tissu urbain une vraie coupure. Côté littoral, seule une voie rapide traverse les emprises militaires étatsuniennes, qui se prolongent jusqu’au rivage. Côté intérieur, seule une voie rapide traverse la zone de contact entre la base aérienne et la zone de stockage des munitions, qui sont elles mêmes reliées entre elles par des routes transversales. Le tissu urbain japonais, qui se déploie au nord-ouest et au sud-est de l’image est donc séparé, voire déchiré, par une immense enclave militaire et interconnectée par seulement deux voies rapides. La base est elle même entourée et défendue par des systèmes sophistiqués de hautes clôtures et ceinturée en interne par un axe routier qui permet aux patrouilles et unités de défense de se déplacer et se déployer rapidement. Le nombre de postes d’entrée dans la base en venant de l’extérieur est limité.   

Cette vaste base est elle même organisée en deux espaces bien différenciés. Au nord-ouest se trouve la base aérienne de l’US Air Force proprement dite, avec ses deux grandes pistes et les aires de dégagement et de transit. Cet espace militaire est lui même spécialisé. Au nord-est de trouve la base d’accueil et de soutien des avions gros porteurs (avions awacs, avions avitailleurs, grands bombardiers…). De l’autre côté des pistes se trouve la base réservée aux avions de plus petite taille (chasseurs F-15…) qui sont parqués en plein air ou disposent de cellules de protection contre une éventuelle attaque ennemi.       

Au sud-ouest, on est frappé par l’importance de l’espace occupé par la « zone-vie » qui s’étend sur un important périmètre, supérieur en surface à la base militaire elle même. Cette base-vie est organisée par deux zones résidentielles largement pavillonnaires, au nord-est et au sud-ouest, cette dernière étant même dotée d’un golf. Elles sont reliées au centre par un espace de services (commerces, clubs…). La population y vit largement dans un entre-soi spécifique qui témoigne du caractère largement exogène de ces fonctions militaires aux populations insulaires résidentes.    

Cette image a été prise par un satellite Pléiades le 01/01/2016. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m.

Copyright : PLEIADES©CNES2015, Distribution AIRBUS DS


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Zoom 4. Le nord de l’ile : l’US Northern Training Area

En dehors des installations du Cap Akamaku et du Gesaji Communication Site, l’intérêt majeur de l’image est de couvrir l’espace dédié à l’US Northern Training Area, ou ancien Camp Gonsalves, du Cors des Marines qui s’étend sur les deux villages d’Higashi et Kunigami. Le site est spécifiquement choisi en 1958 afin d’ouvrir un camp d’entraînement pour aguerrir les troupes devant être envoyées au Vietnam. On y trouve des sites de manœuvre pour les hélicoptères, des sites de tir et de lancement de missiles, des parcours du combattant et un vaste espace d’épaisse jungle tropicale bien accidenté dans lequel manœuvrer. Rebaptisé Camp Gonsalves en 1986, le site devient de manière emblématique en 1996 le JWRC – Jungle Warfare Training Center avant de devenir aujourd’hui l’US Northern Training Area. Dans tous les cas, c’est un site d’entrainement assez unique en milieu tropical humide forestier dense pour le Ministère de la défense des Etats-Unis. 


Repères géographiques

D’autres ressources

Sur le site Géoimage : enjeux géostratégiques et frontaliers en Asie et affrontements de puissances

Chine - Hainan : les bases navales de Yulin et Yalong, projection de puissance et conflits frontaliers en Mer de Chine méridionale
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/chine-hainan-les-bases-navales-de-y...

Japon / Chine - Les îles Senkaku : souveraineté, frontières et rivalités de puissance en Mer de Chine orientale
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/japonchine-les-iles-senkaku-souvera...

Japon / Russie - Les îles Kouriles : un archipel frontalier très disputé du fait d’enjeux géopolitiques et géostratégiques majeurs
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/russie-les-iles-kouriles-un-archipe...

Océan indien. BIOT – Diego Garcia, une base aéronavale géostratégique pour les Etats-Unis.  
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/ocean-indien-biot-diego-garcia-une-...

Corée du Sud. Séoul, une métropole en mutations sous fortes contraintes géopolitiques
https://geoimage.cnes.fr/fr/seoul-une-megalopole-en-mutations-sous-forte...

Sites de référence sur Okinawa



US Military Base Issues in Okinawa. Document du Gouvernement Prefectoral, sept. 2011  
https://www.pref.okinawa.jp/site/chijiko/kichitai/documents/us%20military%20base%20issues%20in%20okinawa.pdf

Okinawa Prefectural Goverment. Source de la carte des bases : « What Okinawa Wants You to Understand about the U.S. Military Bases », Okinawa Prefectural Goverment,  mars 2018.  http://dc-office.org/wp-content/uploads/2018/03/E-all.pdf


Bibliographie

Pierre Royer : Les Etats-Unis, maîtres des mers, Revue Hérodote, n°163, 4/2016.  

Laurent Carroué : « Géopolitique des mers et des océans » (chap. 9), in Philippe Deboudt (direct) :  Géographie des mers et des océans, Armand Colin, Paris, 2014.  

Laurent Carroué : Atlas de la mondialisation. Une seule terre, des mondes, collection Atlas, Autrement, Paris, 2020.  

Laurent Carroué : Géographie de la mondialisation. Crises et basculements du monde, collection U., Armand Colin, Paris, 2019.

Philippe Pelletier : « Le japon et la mer, grandeurs et limites », Revue Hérodote, N°163 spécial Mers et océans, 4/2016. En téléchargement libre et gratuit sur le portail Cairn. https://www.cairn.info/revue-herodote-2016-4.htm


Vincent Layer : « Les forteresses navales : passé, présent et avenir », Centre d’Etudes Stratégiques de la Marine, Revue Cargo Marine, n°5/2015.

Contributeur

Proposition : Laurent Carroué, Inspecteur générale de l’Education nationale, du Sport et de la Recherche, Directeur de recherche à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII).  

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