Islande - Reykjavik et sa région : contraintes et atouts de hautes latitudes volcaniques insulaires

Au sud-ouest de l’Islande, Reykjavík et la région de la baie Faxaflói constituent un laboratoire des contraintes et atouts de ces hautes latitudes insulaires. Les reliefs y témoignent des jeux d’érosion et d’accumulation hérités de la dernière glaciation, de la tectonique passée ou active et de la dynamique littorale. Avec les 2/3 de la population, Reykjavík est au cœur de la vie économique, sociale et politique d’une petite île à la situation stratégique au centre de l’Océan nord-atlantique, entre Europe et Amérique du Nord.

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Légende de l’image satellite

Cette image du sud-ouest de l'Islande a été prise par un satellite Sentinel-2 le 1 novembre 2017. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 10 m.

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Présentation de l’image globale

Entre volcanisme, façonnement glaciaire et relèvement isostatique



Centrée sur la baie Faxaflói, cette image divulgue la grande diversité paysagère du sud-ouest de l’Islande. Depuis la racine de la péninsule de Snæfelsnes au nord à l’extrémité de la péninsule de Reykjanes au sud, le linéaire côtier s’allonge sur plus de 300 km. Situés entre 63°55’ et 64°51’ de latitude nord, les reliefs témoignent des héritages glaciaires de la transition Pléistocène - Holocène, et de ceux de la tectonique, encore active au long d’une diagonale sud-ouest-nord-est. La dynamique littorale y est également illustrée, ainsi que la structure urbaine de la région qui abrite plus des 2/3 de la population islandaise.

Un cadre régional dominé par des dynamiques géologiques et tectoniques très actives

Alternant côtes sableuses et rocheuses, le littoral du sud-ouest de l’Islande et sa frange terrestre sont le reflet de l’histoire géologique de l’Islande. Cette île émergée fait en effet partie de ce que les géologues appellent la « crête transverse Groenland-Ecosse ». L’espace présenté sur l’image est organisé par deux ensembles bien distincts.

La zone située au nord du fjord Hvalfjörður - au centre sur l’image - correspond aux formations rocheuses les plus anciennes : ce sont des formations basaltiques tertiaires datées d’entre 16 et 3,3 millions d’années. A l’héritage volcanique complexe, la zone nord sur l’image représente les espaces ayant subi la dernière glaciation, et son corollaire, la déglaciation, qui bascule du Pléistocène vers l’Holocène : de profondes vallées connectent les hauts plateaux aux plaines littorales, quelquefois inondées de lacs profonds (Skorradalur et Skorradalsvatn, par exemple), se prolongeant ou pas en fjords (Hvalfjörður et Borgarfjörður au centre de l’image).

La zone de rift s’étend au sud depuis l’extrémité de la péninsule de Reykjanes - en bas à gauche sur l’image - vers le nord-est. La zone de rift, à la tectonique et au volcanisme actifs, développe de nombreuses fissures parallèles orientées SO-NE ; celles-ci sont remarquables sur la péninsule de Reykjanes au bas de l’image, et dans les plaines sud-ouest de l’Islande, entre Reykjanes et les abords du glacier Langjökull (on voit le volcan bouclier Ok, recouvert d’un glacier en récession rapide, à droite), de part et d’autre du lac Þingvellir. Le relief y est faiblement marqué, les éruptions fissurales ayant principalement produit des coulées de lave étendues au cours des derniers 11 500 ans, durant la période interglaciaire holocène.

Pour mieux comprendre cet espace, il faut changer d’échelle. Nous sommes en effet ici sur la partie émergée du rift médio-Atlantique, où les deux plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne s’écartent au rythme moyen de 2 à 2,5 cm/an-1. Les reliefs se sont principalement formés durant la dernière période glaciaire, produisant les tufs palagonitiques, résultant du volcanisme hydromagmatique de l’édifice magmatique au contact du glacier. Les failles normales, les essaims de fissures et les sources géothermales à haute température caractérisent le paysage. Le dernier millénaire a vu trois longues périodes éruptives, durant les 10ème et 11ème siècle, de 1151 à 1180 et de 1210 à 1240.

Aux échelles temporelles de longue durée, la disparition d’une masse énorme de glace sur un territoire donné (cf. actuel inlandsis groenlandais par ex.) se traduit par un allègement de la pression subie et donc un rééquilibrage que l’on dénomme relèvement isostatique. Dans cette région, le relèvement isostatique, qui s’est fait rapidement ressentir durant la période post-glaciaire et se prolonge encore dans une moindre mesure, a permis à de vastes surfaces planes d’émerger. C’est le cas de la plus grande partie du littoral sud-ouest islandais, et en particulier du platier rocheux situé entre la ville de Borgarnes et la racine de la péninsule de Snæfelsnes, en haut de l’image (zone apparaissant en rouge en raison de la grande quantité d’eau libre). Au total, le soulèvement a un effet considérable puisqu’il a pu atteindre + 170 m. d’altitude.

Un paysage minéral, pourtant largement végétalisé et très anthropisé

Alors que l’Islande signifie littéralement « terre de glace », l’image montre que celle-ci est finalement peu présente sur l’île. En effet, les surfaces englacées représentent environ 11 400 km² sur une surface totale de 103 125 km², principalement sous la forme de calottes de tailles variables, la plus étendue étant Vatnajökull, située au sud-est de l’île.

A l’opposé, la végétation couvre une large portion du territoire. Sur l’image, elle se décline des basses terres aux terres les plus hautes, sous la forme rase (mousses, lichens et herbacée) jusqu’à la forme arbustive, voir arborée. Seules les surfaces sommitales apparaissent nues, ainsi que les versants actifs, et les constructions anthropiques tels les bâtiments et corridors de circulation.

Les constructions anthropiques sont le plus souvent linéaires en zone littorale, avec de fortes densités ponctuelles marquant les villages et villes. L’image est justement pointée sur la portion de l’île où cette concentration de population est la plus importante. La répartition de la population est en Islande très contrastée. Du fait de ces conditions favorables, la région sud-ouest polarise 222 484 des 348 450 habitants de l’Islande (64 % pop.) au 1er janvier 2018.

Malgré une faible densité de peuplement à l’échelle du territoire, et même à l’échelle de l’emprise de la photo, pourtant focalisée sur la région d’Islande la plus densément peuplée, le paysage islandais est très anthropisé. Les corridors de circulation (routes, pistes, chemin, réseau de transport électrique et géothermique) sont nombreux ; la végétation actuelle n’est pas climacique mais le résultat d’un intense déboisement durant les premiers siècles de colonisation. Aujourd’hui, de nombreuses zones boisées sont le fait de plantations, et plusieurs espèces ont été introduites sur l’île pour tenter de limiter l’érosion, principalement éolienne.

Zooms d’étude


La conurbation de Reykjavík : la macrocéphalie islandaise

A elle seule, la capitale forme une région administrative. Elle se compose des municipalités de Reykjavík (124 847 hab.), Kópavogur (35 966 hab.), Hafnarfjörður (29 409 hab.), Garðabær (15 709 hab.), Mosfellsbær (10 225 hab.), à quoi s’ajoutent la commune plus modeste de Seltjarnarnes (4575 hab.) et la municipalité rurale de Kjósarhreppur (221 hab.).

Cette conurbation, que l’on reconnaît sous l’appellation de « Grand Reykjavík », s’étend sur 17 km d’ouest en est, et 12 km du nord au sud. Cet ensemble est une véritable hypercéphalie : la très grande majorité de l’activité économique de l’île s’y rassemble ; tous les secteurs de l’économie (à l’exception de l’agriculture), qu’il s’agisse des services ou de l’industrie, y sont largement représentés, tous les emplois publics et privés y sont plus nombreux que sur l’ensemble du territoire. Sa position littorale, ouverte sur la baie Faxaflói, lui offre également une activité portuaire remarquable, le port de Reykjavík étant un port de fret très actif.

C’est également une étape recherchée par les croisiéristes avec 178 bateaux et 191 000 passagers prévus en 2019. La croissance de ce mode de fréquentation touristique est telle qu’un nouveau quai a été aménagé pour recevoir les plus larges navires en dehors de la zone portuaire traditionnelle. L’aéroport de Reykjavík, destinée au service domestique et vers le Groenland, est également très actif. La liaison vers l’aéroport international de Keflavík est très visible sur la carte, grâce à la largeur de la route partiellement à double-voies, dont le tracé laisse à penser qu’il s’agit là de la seule infrastructure de transport routier sur l’île.

L’image montre à quel point le Grand Reykjavík forme une dense zone d’occupation humaine, pourtant si proche de zones non urbanisées, erronément représentées comme « sauvages » et « naturelles », une caractéristique qui représente un argument touristique largement utilisé. La montagne Esja, située juste au nord-est de Reykjavík, est le plus proche relief récréatif, représentant de plus le baromètre météorologique naturel des habitants de la région de la capitale.


Keflavík : de la base de l’OTAN au hub aéoroportuaire, entre l’Europe et l’Amérique

Keflavík est la plus grande municipalité de Reykjanes, à l’extrême sud-ouest de l’île, ayant absorbé en 2006 les villages de Hafnir et Njarðvík pour former Reykjanesbær, qui abrite 15 233 habitants.

A l’échelle internationale, Keflavík est plus connue comme étant une base de l’OTAN, et l’aéroport international d’Islande. Localisée sur les champs de laves holocènes à l’extrémité de la péninsule de Reykjanes, la zone bénéficie d’une certaine douceur climatique et de l’absence de reliefs majeurs, la rendant idéale aux manœuvres d’approche et de décollage dans un contexte particulièrement venteux.

L’aéroport a été construit par les Etats-Unis d’Amérique durant la Deuxième guerre mondiale, afin d’ouvrir une base de ravitaillement en carburant et de secours aux troupes aéronavales ; la zone est alors connue comme la station aéronavale de Keflavík. Les militaires américains retournent sur la base en 1951, selon les accords d’entente de défense signés entre les deux pays. Jusqu’en 1987, les voyageurs pénètrent donc en terrain militaire sécurisé pour leurs déplacements vers l’étranger, avant l’ouverture du terminal civil.

La position stratégique et le rôle géopolitique de la base de Keflavík est évidente, idéalement localisée entre les deux blocs Ouest et Est engagés dans la Guerre Froide. La présence militaire de l’OTAN en Islande a cependant toujours été controversée, puisque l’Islande ne possède pas d’effectif militaire en dehors des gardes côtes. En 2006, les troupes de l’OTAN quittent la base de Keflavík.

Les infrastructures d’habitation sont dorénavant largement utilisées dans l’industrie du tourisme, profitant de la proximité de l’aéroport international qui s’est spécialisé depuis de nombreuses années en un hub aéroportuaire entre l’Europe et l’Amérique du Nord. L’offre hôtelière était en effet limitée autour de l’aéroport jusqu’en 2007, et a bénéficié de la requalification de nombreux bâtiments depuis 2010 afin de pourvoir aux besoins du nombre de touriste en croissance exponentielle. 459 252 passagers non islandais traversent l’aéroport international en 2010, contre 2 195 271 en 2017 (une augmentation de 470% !). Les villages environnants ont également bénéficié de cet essor touristique, renforcé par la création du Geopark de Reykjanes (UNESCO) qui valorise le patrimoine géologique de cet espace grâce à cinquante-cinq sites répertoriés.


 Þingvellir : histoire, archéologie, vie sauvage, énergie et conservation

Le site de Þingvellir est remarquable à plusieurs égards. C’est le plus grand lac naturel d’Islande. Sa partie nord constitue un parc national depuis 1930, le premier fondé en Islande, dans le but de protéger le site du parlement où les chefs de clans, puis les parlementaires, puis les évêques, se rencontraient de 930 à 1798. Au cours de deux semaines annuelles, l’assemblée établissait les lois (rôle parlementaire) et réglait les contentieux (rôle de cour suprême) ; tous les hommes libres étaient conviés pour suivre les débats du conseil législatif. Celui-ci se trouve au nord du lac du même nom, au pied des regards de faille attribuant une acoustique particulière au lieu. L’extension postérieure du parc comme site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2004 a permis de protéger également la richesse des phénomènes naturels du lieu. La diversité de la recherche archéologique autour du lac en fait un haut lieu scientifique d’Islande, remontant à l’âge viking.

D’un point de vue géologique, les témoignages tectoniques et volcaniques qu’offre le site sont nombreux. Þingvellir est en effet situé sur la zone de rift actif islandais. Le fait le plus évident est probablement le contact entre les deux plaques nord-américaine et eurasiatique en parcourant la faille Almannagjá (« la faille de tous les Hommes »), qui mène au site du Parlement où la structure des constructions est encore visible. Plusieurs failles parallèles, inondées ou non, sont également remarquables, certaines offrant de belles chutes d’eau (Öxará).

Les activités touristiques sont nombreuses, et de récents efforts ont été entrepris pour mieux canaliser le flot de visiteurs qui passe de 332 000 visiteurs en 2004 à 588 000 en 2014 et limiter les dégradations par piétinement. D’un point de vue biologique, le lac est peuplé de quatre morphotypes d’ombles chevaliers, fait unique au monde, et de truite brune, connue pour sa longévité et sa grande taille. Le lac est également un site de nidification remarquable pour les oiseaux ; le plongeon imbrin, l’un des rares oiseaux d’Amérique du nord à nicher en Islande, en est l’emblème. Le vison occupe également les berges du lac, et le renard polaire est un visiteur occasionnel.

Au sud du lac se trouve la station géothermique de Nesjavellir, la deuxième plus large d’Islande. Depuis 1947, des recherches ont évalué le potentiel énergétique de la zone, qui délivre une eau à 82-85°C à la région de la capitale, principalement utilisée pour le chauffage des bâtiments.

Contributeur

Armelle Decaulne, Directrice de Recherche au CNRS attachée au Laboratoire Littoral Environnement Télédétection Géomatique (LETG), Nantes