Russie - Kaliningrad : une enclave russe militarisée au sein de l’Union européenne en mer Baltique

Sur la bordure littorale sud-est de la mer Baltique, la région de Kaliningrad est une enclave de la Russie au sein de l’Union européenne, située entre la Lituanie au nord et la Pologne au sud. Cette configuration géographique exceptionnelle est directement liée aux deux bouleversements majeurs des rapports de puissance en Europe dans la seconde moitié du XXe siècle, la Seconde guerre mondiale (1938/1974) puis l’implosion de l’URSS (1991). L’indépendance des pays baltes et de la Biélorussie isole en effet Kaliningrad de la Russie. Aujourd’hui, cette exclave russe est un levier de l’affirmation de la puissance russe sous Poutine, notamment depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Elle se retrouve donc replacée au cœur des tensions régionales. Comme à l’époque de la guerre froide, Kaliningrad redevient un bastion militaire, un avant-poste stratégique russe dans la région baltique, pourtant presque exclusivement dominée par l’OTAN depuis la décennie 2000.

em_s2b_msil2a_20181015_kalinigrad-general-vf.jpg

Légende de l’image

Cette image de la région de Kaliningrad a été prise le 15 octobre 2018 par le satellite Sentinel 2B. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution à 10m.
Elle montre la partie littorale de la région russe de Kaliningrad. On y distingue en particulier la lagune de Kaliningrad, dans la partie nord de laquelle se trouvent des ports libres de glace, atouts majeurs de ce territoire baltique : le port militaire de Baltiisk d’abord, situé à l’embouchure de la lagune avec la mer Baltique, le port commercial de la ville de Kaliningrad et enfin le port de Svetly plus particulièrement dédié à la pêche. Est également visible la partie sud de la lagune de Courlande, patrimoine mondial de l’UNESCO, et espace de tourisme.

Accéder à l'image générale sans annotation

Contient des informations © COPERNICUS SENTINEL 2019, tous droits réservés


Présentation de l’image globale

Kaliningrad : la capitale de l’enclave/exclave russe, entre héritages et mutations dans un contexte géopolitique tendu

La région russe de Kaliningrad enclavée au sein de l’Union européenne est un territoire de 15.100 km², soit l’équivalent d’une région française comme la Franche-Comté, peuplé d’environ un million d’habitants. Sa capitale est la ville de Kaliningrad qui regroupe près de la moitié de la population de l’enclave, dont 78 % est russe, la population restante se composant de Biélorusses, Ukrainiens, Lituaniens, Polonais, d’Allemands de la Volga - appelés aussi Allemands de Russie, et quasiment de toutes les nationalités de l’ex-URSS du fait de son ancienne fonction militaire.

Des frontières héritées de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide

Avant 1945, Kaliningrad s’appelait Königsberg et la région avoisinante était la Prusse orientale. C’est la ville de naissance du grand philosophe allemand Immanuel Kant et le berceau historique de la Prusse, fondée par les Chevaliers Teutoniques en 1255 dans le cadre du Drang nach Osten, le mouvement de colonisation-christianisation mené par les Allemands en Europe centrale et orientale. Ce sont les accords de Yalta de février 1945 puis de Potsdam de juillet-août 1945 qui attribuèrent la partie nord de la Prusse orientale allemande, avec la ville de Königsberg, aux Soviétiques, la partie sud revenant à la Pologne.

Annexé à l’Union soviétique, ce territoire représentait pour Staline une sorte de « tribut de guerre », contrepartie des pertes humaines subies par les Soviétiques pendant la guerre (environ 17 millions de morts). Son intérêt géostratégique est considérable. L’URSS accédait en effet ainsi aux ports de Pillau, rebaptisé Baltiisk, et de Königsberg, rebaptisé Kaliningrad qui, à la différence de Leningrad et de Kronstadt, étaient libres de glaces toute l’année.

En devenant en 1946 un oblast, division administrative de l’Union soviétique, la région se voyait directement rattachée à la République socialiste soviétique fédérative de Russie (RSSFR). En juillet de la même année, la ville et la région furent rebaptisées Kaliningrad, en l’honneur de Michaël Kalinine, le président du Soviet suprême décédé un mois plus tôt. Le mot d’ordre est dès lors de transformer Königsberg en une ville modèle soviétique et de lui donner une nouvelle identité, pour en faire une sorte d’avant poste des constructeurs du communisme dans la partie la plus occidentale de l’URSS.

Toutes les villes, villages, rues sont ainsi rebaptisés. 700 ans d’histoire allemande disparaissent dans les affres de la Seconde Guerre mondiale et de la soviétisation de l’Europe orientale. Les populations allemandes qui n’avaient pas fui en 1945 devant l’avancée de l’Armée rouge sont aussi expulsées en totalité vers l'Allemagne à l’automne 1948, après avoir servi de main-d’œuvre au redémarrage de l’économie locale et surtout à l’approvisionnement de l’Armée rouge en produits agricoles, dans l’attente de l’installation de populations soviétiques.

Du fait de sa fonction stratégique en tant que quartier général de la flotte soviétique de la Baltique, Kaliningrad est demeurée en Europe une terra incognita, un territoire fermé aux étrangers et même à la grande majorité des Soviétiques jusqu’à l’éclatement de l’URSS en 1991.

Dès lors, ce qui n’avait été qu’une frontière administrative au sein de l’Union soviétique devient une frontière internationale ! En devenant indépendants en 1991, les pays Baltes ont en effet de fait séparé la région de Kaliningrad du reste de la Fédération de Russie. Et fait de ce territoire – selon le côté à partir duquel on analyse la situation - une enclave, vue de l’Union européenne, ou plutôt une exclave, vue de la Russie. Il faut désormais passer trois frontières pour rejoindre Pskov, la ville russe la plus proche, située à 600 km de Kaliningrad.

Une enclave – exclave russe au fort potentiel

Espérant tirer parti de sa position géographique favorable et de son ouverture maritime, les autorités locales font le pari de l’ouverture au début des années 1990. Certains rêvent alors de Kaliningrad comme d’« un nouvel Hong Kong sur la Baltique ». On en est encore loin aujourd’hui, même si le territoire dispose d’un certain nombre d’atouts.

Par sa position le long de la Baltique, la région dispose surtout d’importantes infrastructures portuaires à Kaliningrad (port fluvial relié par un chenal), Svetly et Baltiisk, qui ont d’ailleurs été la principale motivation de Staline à l’annexion de cette région allemande en 1945. Le port de Baltiisk est le siège de la Flotte russe de la Baltique, et donc particulièrement stratégique pour la Russie. Grâce à la deuxième flotte de pêche de toute la Russie, et ses nombreuses conserveries, usines de salage et de fumages du poisson, la pêche reste un secteur économique de tout premier ordre à Kaliningrad. La région de Kaliningrad détient aussi 90 % des réserves mondiales d’ambre, mais aussi du pétrole exploité en off-shore par Lukoil, dont les revenus alimentent 15 % du budget régional.

Au niveau industriel, c’est surtout la mise en place d’une ZES - Zone Economique Spéciale en 1996 qui a favorisé le développement de l’industrie d’assemblage, en particulier dans le secteur automobile. L’entreprise Avtotor, 27e plus importante entreprise russe, y assemble les marques des plus grands constructeurs : l’allemand BMW, en particulier, le coréen KIA ou Hyundai. La décision de produire à Kaliningrad est motivée par les avantages fiscaux de la Zone Economique Spéciale. Mais ce statut a été remis en cause en 2016, avant d’être en partie réintroduit en 2017.

Des paysages classés au Patrimoine mondial de l’UNESCO

Avec ses 157 km de côtes, Kaliningrad présente aussi un important potentiel touristique. Les falaises de la péninsule de Samland, entrecoupées de plages de sable contrastent avec les longues plages adossées à la dune, le long des flèches littorales de la Vistule et des Coures. La lagune de sable du Cordon des Coures est en soi un site naturel unique au monde, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. On y trouve plusieurs stations balnéaires comme Zelenogradsk, Svetlogorsk et Pionersky très prisées à l’époque soviétique et que la bourgeoisie allemande fréquentait déjà au début du XXe siècle.

Le tourisme balnéaire n’est pas l’unique ressource touristique de Kaliningrad, puisque la région compte également plusieurs lieux d’intérêt historique, hérités pour leur majorité des 700 ans d’histoire et de culture allemandes, tel le tombeau de Kant, la cathédrale de Königsberg, la forteresse de Pillau (aujourd’hui Baltiisk) construite par les Suédois ou encore les sites des grandes batailles napoléoniennes : Tilsitt, Friedland, Preußisch-Eylau, respectivement aujourd’hui Sovietsk, Pravdinsk et Bagrationovsk.

L’organisation du la Coupe du Monde de Football en 2018, avec la construction d’un nouveau stade bien visible sur l’image, a contribué à augmenter l’attractivité de la région. Autant par l’événement lui-même et ses retombées médiatiques que par la rénovation urbaine et les restaurations de monuments historiques qui l’accompagnent. Depuis le 1er juillet 2009, l’ouverture de casinos à Kaliningrad, les salles de jeu étant interdites dans le reste du pays, appuie son développement et contribue à accroître son attractivité touristique.

Kaliningrad, le défi de l’enclavement ?

Malgré le potentiel économique que représente Kaliningrad, les investissements étrangers sont restés modestes. D’abord, le handicap majeur pour favoriser l’essor du tourisme international est l’obtention nécessaire d’un visa et d’une invitation requis.

A ceci s’ajoute la mauvaise connexion de l’enclave au reste de l’Europe : les seules connections aériennes régulières vers l’Union européenne sont opérées par la Lot polonaise depuis Varsovie (vol quotidien), par Air Baltic via Riga ou en passant par Moscou. Ensuite, le développement économique a été grandement remisé au profit d’une remilitarisation de l’oblast.

Un bastion militaire dans l’espace baltique

Dès son origine en tant que territoire soviétique en 1946, le caractère militaire prédomine à Kaliningrad. Ce bastion militaire est rapidement transformé à l’aune de la guerre froide en un avant-poste stratégique de l’Union soviétique, si bien que cette essence a imprégné le développement économique et l’organisation de la région, autant que la mentalité de sa population.

Durant la « Guerre froide » entre les anciens alliés de la Seconde Guerre mondiale, la mer Baltique est devenue de fait le lieu de rivalité Est/Ouest. Kaliningrad se transforme alors en avant-poste soviétique de la Baltique, poste d’alerte avancée pour prévenir toute attaque occidentale. Kaliningrad prend dès lors un rôle défensif face à une éventuelle attaque de l’OTAN, et le territoire dans son entier est organisé à cette fin avec la présence de bases et d’installations logistiques navales. Aussi juste avant l’effondrement soviétique, le nombre de militaires stationnés à Kaliningrad est-il estimé entre 100.000 et 120.000 personnes, y compris les 25.000 hommes des forces navales.

Le tournant de l’annexion de la Crimée

Après une démilitarisation à partir des années 1990, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a contribué à de nouveau accroitre les tensions avec les voisins européens de la Russie, et en particulier les trois États baltes qui craignent d’être les prochaines victimes de l’expansionnisme russe. Cette crise a conduit à des déploiements des forces de l’OTAN dans les pays baltes en réponse à une présence de plus en plus forte des forces russes en Baltique, ainsi que le déploiement à Kaliningrad fin 2016 de missiles russes Iskander, vecteur possible de tête nucléaire.

Ce déploiement est complété par le positionnement à Kaliningrad de missiles S 400, un système de défense antiaérienne et antimissile qui couvre la Lituanie et une bonne partie de la Pologne et de la Lettonie, sachant que l’Estonie est potentiellement couverte depuis les régions de Pskov ou Novgorod qui peuvent aussi accueillir des missiles de ce type. La portée des S-400 s’étend sur la Baltique, grosso modo jusqu’à l’île suédoise de Gotland. Au total, les effectifs militaires déployés dans l’enclave sont désormais estimés à 30.000 hommes.

Selon certains experts militaires, ce déploiement a ainsi permis de sanctuariser le territoire de Kaliningrad, selon les logiques A2/AD (Anti Access/Area Denial), avec l’objectif de tenir l’Otan à distance de la région de la mer Baltique, provoquant un vent de panique chez les pays voisins de l’oblast, en particulier les Baltes et les Suédois. Depuis l’annexion de la Crimée, les États baltes craignent en effet que Moscou ne lance une stratégie de déstabilisation sur le même modèle qu’en Ukraine, s’appuyant sur la manipulation de leurs minorités russophones, représentant respectivement 30 % et 40 % des populations estonienne et lettone, avant de les envahir depuis l’enclave de Kaliningrad. D’ailleurs, la Lituanie a lancé la construction en 2017 d’une clôture à sa frontière avec Kaliningrad pour officiellement lutter contre la contrebande et renforcer la frontière extérieure de l’UE. Mais cela traduit l’inquiétude grandissante vis à vis de la Russie.

En outre, la sanctuarisation de Kaliningrad par sa militarisation accrue et l’installation de matériel militaire électronique (Electronic Warfare) visant à bloquer le fonctionnement des systèmes adverses, devrait virtuellement transformer la région en une « forteresse » imprenable et en un élément de « l’arc de défense » qui s’étend de la Crimée à la mer Baltique pour s’opposer à la communauté euro-atlantique.

La remilitarisation de l’enclave devient ainsi un pion stratégique dans la guerre hybride que mène Moscou avec les pays de l’OTAN : elle accroit à la fois le sentiment de vulnérabilité des pays voisins confrontés à un nouveau rapport de force défavorable et favorise l’escalade des tensions par une guerre de l’information et de la propagande, via des cyberattaques. Selon certaines sources, Kaliningrad hébergerait des groupes de hackers capable de lancer une guerre de l’information ou procéder à des sabotages de réseaux.

A l’échelle du territoire, cette remilitarisation se traduit également par une politique antioccidentale, axée essentiellement sur la dénonciation de la regermanisation de Kaliningrad. Cela a conduit à la fermeture de la maison germano-russe en 2018 pourtant symbole de la réconciliation et la coopération entre les deux Etats depuis la fin de la Guerre Froide.

Zooms et images complémentaires

Zoom 1 : La ville portuaire et son agglomération

Un site de gué sur une embouchure fluviale, une ville profondément remodelée

Cette seconde image est centrée sur la ville de Kaliningrad, capitale de l’Oblast. Elle se déploie de part et d’autre du fleuve Pregolia qui débouche dans la lagune. Le Prégolia est un petit fleuve côtier long de 123 km et drainant un bassin de 300 km2, avec un débit moyen de 90 m3/s à son embouchure.

Le site historique est un site de carrefour très classique au Moyen-Age : site de confluence des deux bras ouest-est du fleuve avant qu’ils rejoignent la lagune, site de gué qui permet un facile franchissement nord/sud et donc le passage d’une importante voie terrestre longeant le littoral baltique à l’intérieur des terres.

Du fait des considérables destructions opérées durant la Seconde Guerre mondiale, le tissu urbain de cette métropole de presque 450.000 habitants, qui concentre la moitié de la population du territoire, est historiquement récent.

La ville est entourée par une radiale autoroutière, au rôle stratégique, bien visible sur l’image. Elle suit à peu prés l’enceinte des anciens bastions militaires extérieurs qui en assuraient autrefois la défense de la ville prussienne. Ils sont bien repérables, en particulier au nord et au sud-est. La structure urbaine de la ville juxtapose un centre historique relativement dense, des quartiers d’habitats collectifs et des quartiers résidentiels de villas remontant à l’époque allemande et de datchas noyées dans la verdure. La croissance urbaine se caractérise par l’émergence de nouveaux quartiers d’habitations et d’activités au sud, à l’est et au nord-est.

Un important site portuaire relié directement à la mer Baltique

Les infrastructures et la spécialisation fonctionnelle de l’espace apparaissent nettement. Au nord, se trouve l’aéroport international et au sud-est la centrale électrique. A l’ouest du centre historique s’étendent enfin le port fluvial de Kaliningrad et ses darses permettant le transbordement de marchandises, des nombreuses activités productives, dont des chantiers navals, ainsi que le chenal menant à la mer Baltique.

Le développement de ces fonctions industrielles et portuaires remonte essentiellement au début du XXe siècle à l’époque allemande. Comme on peut le voir sur l’image, à la sortie du port apparaît un canal qui longe la côte et est séparé de la lagune par une longue digue. On peut suivre celui-ci sur l’image principale : tout le long, il est bordé en rive nord par d’importantes emprises industrielles ou de stockage. On le retrouve enfin sur le port de Baltisk (zoom 2).

Ce canal de Kaliningrad a été construit sous le deuxième Reich allemand en 1901 afin de relier directement la ville à la mer Baltique au prix d’investissements financiers considérables. Encore aujourd’hui, son entretien exige la mise en œuvre de puissants moyens mécaniques pour le dragage des sédiments qui s’y déposent afin de maintenir des tirants d’eau suffisants aux navires l’utilisant.


Repères géographiques

Zoom 2 : Le port militaire de Baltisk : une passe stratégique entre lagune et mer Baltique

Un site profondément aménagé par l’homme

L’image présente un zoom sur la passe septentrionale qui met en contact la grande lagune avec la mer Baltique. Du côté de la mer Baltique, on distingue nettement la structure du cordon dunaire avec les immenses plages de sable, puis le cordon lui même occupé et stabilisé par un important couvert forestier.  Du côté de la lagune, on distingue nettement grâce à l’image satellite l’importance des matériaux fins (sables, boues…) en suspension dans l’eau, qui sont mobilisés et déplacés par les courants marins.

Le contact entre la lagune et la mer Baltique n’a rien de facile ni de naturel. La passe est un canal aménagé et entretenu par les hommes dans un site où le cordon dunaire est très étroit, et donc plus fragile et plus facile à traverser. Il est équipé de digues bien visibles pour canaliser les eaux, et protéger l’entrée des fortes houles et des tempêtes venant du large. Dans la lagune, un chenal de navigation bordé et encadré par des digues est aménagé afin de permettre aux navires de rejoindre Kaliningrad (cf. zoom 1).

Un complexe portuaire aux fonctions militaires stratégiques

La ville de 33.000 habitants et le port de Baltisk sont construits sur la partie nord, là où le cordon dunaire est le plus large et s’évase vers le sud. Le port a été creusé et aménagé en plusieurs bassins. Soulignant son rôle géostratégique majeur, la passe est verrouillée au nord par une importante citadelle dont la forme en étoile due à ses fossés et bastions avancés est bien identifiable. Elle a été construite vers 1630 durant la Guerre de Trente ans par les Suédois qui s’étaient emparés de la région, puis largement modernisée par la Prusse en 1871.        

Le système portuaire de Baltisk est composé de trois grands ensembles bien identifiables sur l’image. On trouve à l’ouest le vieux port, un premier système assez étroit et très protégé bordé par la gare et le centre-ville historique : sa formation est lié à une grande tempête littorale qui en 1510 y creusa une mini-lagune, largement valorisée depuis par les hommes.  Vient ensuite au centre le port militaire doté de trois grandes darses. La base militaire navale de Baltisk est inaugurée en 1952, et – comme dans beaucoup de sites liés au complexe militaro-industriel ou dédiés aux bases militaires en URSS – la ville devient une « ville fermée » interdite aux étrangers et aux personnes non-autorisées.

Elle accueille aujourd’hui la Flotte russe de la Baltique. Une autre annexe militaire est identifiable à l’est à l’arrivée du chenal de navigation. La Flotte de la Baltique comprend des sous-marins, des destroyers, des frégates, des corvettes et des navires miliaires côtiers.

Modernisation des installations civiles et construction des gazoducs Nord Stream

Enfin, au sud-est du port militaire se développe un troisième et nouveau port, civil celui-là. On y distingue un port à conteneurs d’un potentiel de 300.000 TU par an et de nouvelles emprises en cours de modernisation. Ces nouveaux équipements portuaires doivent permettre d’accueillir des navires de 160 m de long, 26 m de large et de 8,5 m. de tirant d’eau pouvant charger 22.000 tonnes de fret commercial.

Ces installations ont servi enfin en partie de support à la construction du grand gazoduc sous-marin russe Nord Stream 1 reliant Vyborg (Russie) à Greifswald (Allemagne) et mis en service en 2012 à la suite des accords signés entre Vladimir Poutine et le chancelier allemand Gerhard Schröder en 2005. Elles servent aussi à la construction d’un second gazoduc – Nord Stream 2 – qui est achevé en 2020. Ces deux gazoducs sous-marins transportent vers l’Europe occidentale le gaz extrait de la péninsule du Yamal, dans le Grand Nord arctique russe. Le port militaire de Baltisk est donc aussi un levier majeur dans la protection des équipements participant à la géopolitique énergétique de la Russie, un des plus grands exportateurs de gaz naturel au monde.     


Repères géographiques

La Grande Région de Kaliningrad : entre contraintes des milieux, rivalités géopolitiques et enjeux géostratégiques

Pour comprendre l’importance géostratégique que représente Kaliningrad et le port militaire de Baltisk depuis le Haut Moyen-Age jusqu’à aujourd’hui, il est nécessaire de changer d’échelle et de travailler à l’échelle régionale. Comme le montre l’image, la ville de Kaliningrad se trouve au pied d’une vaste presqu’île s’avançant dans la mer Baltique. De chaque côté de cette presqu’île se déploient deux systèmes lagunaires symétriques.  

De chaque côté de la presqu’ile de Kaliningrad, deux systèmes jumeaux

Au nord, la lagune de Courlande est une vaste pièce d’eau de 1.584 km2 partagée entre l’enclave de Kaliningrad et la Lituanie. Le Niémen, petit fleuve côtier vient s’y déverser (hors image). Comme en témoigne le différentiel de couleur avec la mer Baltique, la profondeur des eaux de la lagune y est très faible avec une moyenne de seulement 3,8 m et des maximums de 5,8 m. La lagune est séparée de la mer Baltique par un long cordon dunaire dont on voit la naissance, c’est l’isthme de Courlande. Celui-ci est traversé au nord par une passe maritime, le détroit de Memel (hors image). Fondé au Moyen-Age dans le cadre du Drang nach Osten des ordres militaires germaniques face aux mondes slaves, la ville portuaire de Memel joua elle aussi un rôle historique considérable. Cette très vieille ville prussienne appartient maintenant à la Lituanie et a été rebaptisée Klaipéda, qui est un petit port baltique actif.

 Au sud, le dispositif est symétrique et représente les mêmes caractéristiques. La lagune de la Vistule – dénommée ainsi par les Polonais, bien que la Vistule ne s’y jette pas contrairement au Prégolia - ou de Kaliningrad est partagée entre l’enclave de Kaliningrad au nord et la Pologne au sud. On y trouve la même passe septentrionale et l’importance d’une grande ville – Kaliningrad – et son port militaire avancé contrôlant la passe. Les eaux y sont un peu plus profondes mais animées par des courants internes qui déplacent d’importants bancs de matériaux sédimentaires, bien lisibles sur l’image.

Dynamiques sédimentaires, accès à la mer Baltique et enjeux géostratégiques

Dans cette côte basse, les processus permanents d’accumulation et de remblaiements posent de redoutables problèmes pour l’accès à la mer et la navigation. Ainsi, au sud de la lagune de la Vistule (hors image), la vieille ville portuaire d’Elblag (en polonais)/ Elbing (en allemand), fondée par les Chevaliers teutoniques, se heurta au XIIIème siècle à deux phénomènes majeure : le fermeture de la passe qui lui donnait un accès direct à la Baltique, le comblement progressif de son port, un peu comme Aigues-Mortes en Camargue, d’où le roi Saint-Louis partit en croisade, et qui se retrouve aujourd’hui loin à l’intérieur des terres.

Ce processus de dynamique littorale privant Elbing de son accès à la mer a eu au Moyen-Age d’importantes répercutions géopolitiques et géostratégiques : l’Ordre teutonique s’empara de la Poméranie orientale et en 1308 du port de Gandsk (polonais)/ Dantzig (allemand). Le contrôle de cette grande ville portuaire – qui au fond d’une large baie dispose d’un accès direct à la mer Baltique du fait de l’absence de flèche littorale fermée - fut l’objet de longues rivalités jusqu’en 1945.


Repères géographiques

Zoom 3 : La frontière russo-polonaise au sud de l’enclave

Cette image couvre en bord de la lagune la frontière méridionale de l’enclave de Kaliningrad, entre les agglomérations de Mamonovo côté russe et Branjevo côté polonais. Nous sommes ici dans un espace naturel uniforme : topographie plane, même type de sols et de végétations… Pour autant, la limite frontalière – comme construction politique définissant les espaces respectifs de souveraineté de deux Etats - est très lisible, car très nette du fait du différentiel de mise en valeur entre les deux pays.      

Dans cette région, le trait frontalier qui sépare la Russie de la Pologne est direct, car tracé au cordeau, alors qu’au nord de l’enclave le tracé frontalier avec la Lituanie suit le cours du fleuve Niémen, où on trouve d’ailleurs le fameux site de Tilsit (aujourd’hui Sovietsk), où se déroula la rencontre en juillet 1807 entre Napoléon Ier  et l’Empereur russe Alexandre 1er.

Il apparaît très bien dans le paysage du fait d’un net différentiel dans la mis en valeur de l’espace. Au sud, les parcelles agricoles polonaises vont jusqu’à la frontière et la SAU – surface agricole utile – est très largement consacrée à l’agriculture et à l’élevage, malgré la présence de quelques parcelles forestières. Du côté russe, la mise en valeur est plus lâche et moins intensive, l’habitat y est plus rare (villages, exploitations agricoles…).

Du côté russe, la frontière est fermée et hermétique. Le tracé frontalier est longé par une route parallèle située quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres en retrait afin de permettre la circulation des patrouilles de la police frontalière et des forces de défense. Entre le tracé frontalier et la route stratégique de déploie un sorte de no mans’ land boisé.

Enfin, les deux grands axes de transport - entre Branjevo et Mamonovo à l’ouest et sur le grand axe de l’E28 à l’est – sont équipés de postes frontaliers bien visibles sur l’image. Ils permettent le contrôle des voyageurs et des marchandises. Nous sommes là en effet sur une frontière externe de l’Union européenne, là où s’arrête le principe communautaire de libre-circulation des hommes et des marchandises.  Toutefois, en raison des accords de transit signés entre l’UE et la Russie concernant les habitants de Kaliningrad, les flux humains restent particulièrement dynamiques et la petite contrebande de marchandises légion.


Repères géographiques

D’autres ressources

Site Géoimage du CNES

Russie. Saint Pétersbourg, « fenêtre » maritime de la Russie, ouverte sur l’Europe et l’océan

Russie. Yamal : le front pionnier énergétique russe dans un espace extrême de l’Arctique sibérien

Site Géoconfluences

Pascal Orcier, « Frontières et territoires frontaliers en Europe : une visite guidée », Géoconfluences, février 2019

Bibliographie

Frank Tétart, Géopolitique de Kaliningrad, une « île russe » au cœur de l’Union européenne, Presses de l’Université Paris-Sorbonne (PUPS), Paris, 2007, 478 p.

Le Dessous des Cartes (diffusion prévue en 2020), texte de Frank TETART.

Sergey Sukhanin, « Kaliningrad: From boomtown to battle-station », publié le 27-3-2017

Philippe Langoit, « La joint forcible entry frace à la trouée de Suwalki », DSI hors-série n°48, juin-juillet 2014, en ligne sur

Richard Krickus, « Forgotten Kaliningrad : A source of conflict or cooperation », The National Interest, 12/2/2017, en ligne.

I. Oldberg, « Market place or military bastion : Kaliningrad between Brussels and Moscow », Ulpaper n°3 2018, publié par The Swedish Institute of international affairs.

Céline Bayou, « Tensions sécuritaires dans la région baltique : que reste-t-il de l’équilibre nordique ? », Questions internationales n°90, mars-avril 2018.

Alexander Sergunin, « Kaliningrad: From One Puzzle to Another? » in « Market place or military bastion ? Kaliningrad between Brussels and Moscow », Ulpaper n°3 2018, publié par The Swedish Institute of international affairs.



Contributeur

Frank Tétart est docteur en géopolitique de l’Institut français de géopolitique (Université Paris 8) et diplômé en relations internationales (Paris 1). Il est l’un des co-auteurs de l’émission « Le Dessous des Cartes » avec Jean-Christophe Victor (1994-2008) et aujourd’hui avec Emilie Aubry. Ancien rédacteur en chef délégué des revues Moyen-Orient et Carto (2009 à 2011), il enseigne dans le secondaire et aux universités de Paris 1, Paris-Saclay et de Paris Sorbonne Abou Dhabi (PSUAD).

Outre de nombreux articles sur Kaliningrad, sujet de sa thèse, il a publié la Géographie des conflits (CNED/SEDES, 2011), Péninsule Arabique, cœur géopolitique du Moyen-Orient (Armand Colin, 2017). Chez Autrement, il dirige depuis 2013 l’édition annuelle du Grand Atlas et a publié l’Atlas des religions en 2015, et Une carte par jour, découvrir le monde en un coup d’œil en 2018 et Drôle de Planète en 2019.

Publié dans : 
Cible/Demande de publication: