Etats-Unis - Floride : le Sud-Ouest, un nouveau corridor touristique et urbain

Longtemps en marge du développement de la Floride, le Sud-Ouest, entre Naples et Port Charlotte, connaît un rapide développement depuis les années 1960 au point de s’affirmer aujourd’hui comme un nouveau corridor touristique et urbain au sud de Tampa St Petersburg. Occupée et aménagée plus tardivement que l’Est, la région est moins marquée par le tourisme associant resorts, condominiums et marinas mais elle se couvre progressivement de communautés fermées, notamment pour les seniors, qui s’étalent vers l’intérieur au détriment parfois d’une agriculture intensive. C’est une exurb et un front d’urbanisation qui exacerbent encore les traits de l’urbanisme et du construit social de la Floride.

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Légende de l'image générale

Cette image de la côte Ouest de la Floride a été prise par le satellite Sentinel 2B le 3 février 2020. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

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Repères géographiques

Présentation de l'image générale

Floride : Le sud-ouest, un nouveau corridor touristique et urbain

Le sud-ouest de la Floride : pendant longtemps une marge

Le littoral sud-ouest d’une péninsule tropicale

La photographie satellite couvre le littoral sud-ouest de la Floride. Bordée par le golfe du Mexique, l’image s’étend du Parc National des Everglades au sud jusqu’à Port Charlotte et l’embouchure de la Peace River au nord en direction de la métropole de Tampa - St Petersburg. Hormis le lac Okeechobee au nord-est, c’est une diagonale littorale qui s’étire sur 160 kilomètres entre Everglades City au sud et le Comté de Charlotte au Nord.

La Peace River est un fleuve côtier qui s’écoule depuis la Floride centrale. Il se jette dans la baie de Port Charlotte, visible au nord de la photographie satellite. Celle-ci est fermée par une péninsule et par un cordon d’îles et d’îlots comme Cayo Costa ou Sanibel Island au sud qui se poursuivent jusqu’à l’estuaire du fleuve Caloosahatchee. La baie est en partie occupée par une île étroite, Pine Island. Au sud de Fort Myers, le relief se simplifie. La baie d’Estero, protégée par un chapelet d’îles, laisse rapidement place à un lido qui s’étire vers le sud jusqu’à Marco Island et aux limites du Parc National des Everglades.

Au-delà du littoral, la photographie satellite présente deux paysages nettement distincts. Au sud, dans le prolongement du Parc National des Everglades, le “vert” et le “vide” dominent. En effet, l’espace est entièrement protégé par l’État de Floride dans différents parcs et réserves comme le Big Cypress National Preserve ou le Florida Panther National Wildlife. En continuant vers le nord, les espaces protégés se réduisent au profit de l’agriculture et de plus en plus du front d’urbanisation. Quelques réserves privées subsistent notamment dans l’intérieur de Fort Myers - Cape Coral avec par exemple le Babcock Ranch Preserve.

La rivière Caloosahatchee, longue de plus de 100 kilomètres, est aménagée depuis le XIXème siècle, pour permettre l’agriculture et l’irrigation. Reliée par un canal au lac Okeechobee, elle est au cœur d’une région rurale qui prolonge le vaste espace agro-industriel sucrier du centre de la Floride. Sur la photographie satellite, les champs rectangulaires sont visibles à la limite des espaces protégés et surtout le long du fleuve. Mais l’agriculture et l’irrigation sont aujourd’hui nettement concurrencées par l’urbanisation. Le débit du fleuve est de plus en plus réduit tant l’eau est prélevée. Face à une ressource au total limitée, les concurrences fonctionnelles sont ici assez vives.

Le sud-ouest de la Floride a été occupée relativement tardivement, essentiellement pour des usages agricoles. En effet, la tropicalité de la région peut être exploitée si l’eau, longtemps considérée comme une contrainte, est contrôlée et aménagée. L’intérieur est composé de lacs et de nombreux marais qui drainent l’eau vers les mangroves et les lidos littoraux. Ainsi, le Parc National des Everglades et la baie de Port Charlotte présentent des littoraux extrêmement découpés et complexes où alternent mangroves, lagunes et lidos le plus souvent protégés. Le climat, par exemple à Fort Myers, est chaud (en moyenne 23 °C sur l’année), humide (1,4 mètres de précipitations par an en moyenne) et permet l’agriculture de plantation mais il favorise également l’existence d’une faune et d’une flore particulièrement riches. Le littoral, peu favorable aux activités agricoles et tardivement mis en tourisme, est presque entièrement protégé depuis la baie de Port Charlotte avec de nombreux parcs aquatiques comme le Cape Haze Aquatic Preserve jusqu’au Ten Thousand Island au sud de Marco Island. Les dauphins, les lamantins et les oiseaux sont au cœur des enjeux environnementaux mais aussi touristiques. 

Développement et urbanisation depuis les années 1960

L’image satellite couvre quatre comtés. A l'extrémité sud, celui de Monroe est quasiment vide en dehors d’Everglades City, le peuplement étant concentré dans les Keys. Celui de Collier, frontalier au nord, où se situent les stations balnéaires de Naples et de Marco Island, compte moins de 40.000 habitants en 1970. Celui de Charlotte, autour de la baie éponyme, est aussi très peu peuplé à la même date. Seul le comté de Lee, avec Fort Myers et Cape Coral, compte déjà plus de 100.000 habitants. Au total, selon le recensement américain, le sud-ouest du littoral floridien héberge une population d’environ 170.000 habitants dans les années 1970.

En 2019, la population est évaluée à environ 1,3 million d’habitants. La croissance est particulièrement remarquable dans le comté de Lee dans lequel la population est multipliée par six en cinquante ans et dans le comté de Collier où elle a décuplé durant la même période. Cette région autrefois rurale et peu touristique s’inscrit aujourd’hui dans deux aires métropolitaine – les MSA ; ou Metropolitan Statistical Areas) : celle de Fort Myers Cape Coral - Naples qui compte environ 1,2 million d’habitants et celle de North Port - Sarasota peuplée d’environ 1 million d’habitants.

Ce littoral s’est développé tardivement par rapport au reste de l’État et surtout face à Tampa - St Petersburg, la grande métropole de l’ouest floridien. Ainsi, au début du XXème siècle, Marco Island, île barrière aux marges des Everglades, sert uniquement à une conserverie de palourdes. Fort Myers, ancien poste militaire créé durant les guerres contre les indiens Séminoles, permet par le creusement de canaux de relier le lac Okeechobee et le fleuve Kissimmee et donc de favoriser le développement agricole et le transport de marchandises avec la navigation à vapeur.

Naples et Fort Myers sont les deux premières stations balnéaires. L’une tire son nom d’un paysage perçu comme “à l’italienne” dans les années 1880 et l’autre est née de l’installation des familles Ford, Firestone et Edison au début du XXème siècle pour la retraite hivernale des millionnaires. Avant 1960, cet espace reste donc peu peuplé et aménagé. C’est à la fin des années 1950 que le développement s’amorce. D’une part, les opportunités foncières d’une marge “vide” sont nombreuses et d’autre part, les conflits et les émeutes raciales à Miami et dans une moindre mesure à Tampa, favorisent la forte croissance démographique du littoral sud-ouest. Partout, des promoteurs achètent de vastes réserves foncières, drainent les terres et assèchent les mangroves pour créer des canaux. C’est le cas de Cape Coral, ville planifiée et “utopique” née de la volonté de deux promoteurs en 1957. C’est aussi le cas de Marco Island achetée en 1960 par Deltona Corporation pour proposer des lots à bâtir. Le tournant touristique est donc pris dans les années 1960 alors qu’il débute dès la fin du XIXème siècle à Tampa et au tournant du XXème siècle à Miami.

Un nouveau front touristique

La Floride est l’une des principales régions touristiques aux États-Unis et dans le monde. Situé à proximité d’un foyer émetteur, la Mégalopolis et la région des Grands Lacs, offrant un climat tropical de “contre saison” - la saison sèche s’étalant d’octobre à avril -, disposant d’un double littoral, le Sunshine State a accueilli 131 millions de touristes en 2019, contre à peine 30 millions dans les années 1970. Haut lieu des croisières et des parcs d’attraction, la Floride reçoit d’abord des flux touristiques de proximité, à plus de 90 % venant des États-Unis et du Canada, et secondairement d’Europe et d’Amérique latine.

Le tourisme se concentre dans l’aire métropolitaine de Miami, véritable corridor touristique et urbain de plus de 180 kilomètres du Sud au Nord et dans une moindre mesure dans un second corridor en train d’émerger reliant Tampa - St Petersburg à Orlando et Daytona Beach sur le littoral atlantique. Dans le cadre du “tournant récréatif”, le Floride devient l’archétype du tourisme global, de l’hybridation des pratiques, de l’industrie du divertissement et des loisirs. Le littoral sud-ouest reste finalement en retrait. Les publicités touristiques le présentent encore comme “l’autre Floride” confidentielle et “naturelle”.

En effet, le Sud-Ouest semble en marge des dynamiques touristiques de l’espace floridien. Reliée par les autoroutes 75 et 41 aux deux grandes métropoles de l’État, la région ne dispose pas de grand port de croisière, ni d'équipement aéroportuaire majeur. Visible sur l’image satellite, l’autoroute 75 relie Tampa au Nord à Naples avant de tourner à 90° pour traverser les espaces protégés et de rejoindre Fort Lauderdale sur le littoral oriental. L'autoroute 41 est parallèle à la 75 mais elle descend jusqu’à Marco Island avant de rejoindre Miami. Plusieurs aéroports desservent le sud-ouest de l’État : Punta Gorda à proximité de Port Charlotte (environ 1 million de passagers par an) et le Southwest Florida international Airport à Fort Myers (plus de 10 millions de passagers). La plus grande plateforme aéroportuaire à Tampa (22 millions de passagers) est distante de plus de 100 kilomètres. De nombreux autres aérodromes plus petits assurent l’accessibilité et la connectivité des différentes stations balnéaires. Les vols, comme ailleurs en Floride, sont de plus en plus assurés par des compagnies low cost (JetBlue, Spirit Airlines ou Southwest Airlines).

Le modèle classique de la balnéarité floridienne est bien évidemment présent : plages, resorts (complexes hôteliers fermés), lagunes, marinas occupent le littoral mais bien moins que sur la façade atlantique. Plus tardive, la mise en tourisme reproduit le modèle floridien mais connaît aussi des dynamiques originales.

Un nouveau corridor touristique et urbain

Un littoral touristique

Le tourisme, ses acteurs et ses pratiques ont investi et aménagé le littoral du sud-ouest de la Floride depuis le début des années 1960. La puissance publique est ici plus présente que dans l’aire métropolitaine de Miami : une grande partie du littoral, surtout dans la baie de Port Charlotte et aux limites du parc des Everglades, est protégée au sein de réserves marines et/ou naturelles. Ailleurs, sur les franges littorales, les mangroves et les marais ont été drainés et canalisés pour permettre la mise en tourisme notamment sur le littoral entre la baie d’Estero et Naples. 

Les acteurs privés ont construit les mêmes spatialités que dans le reste de la Floride. Le littoral se compose d’une plage de sable blanc qui s’étire sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les resorts, vastes complexes hôteliers appartenant aux grandes chaînes du tourisme construits directement sur le lido, se situent entre les plages, souvent privées et à un boulevard ou une voie rapide. Ils proposent une offre touristique globale en all inclusive associant toutes les pratiques de plus en plus hybridées comme les jeux, le shopping, les salles de congrès, les activités balnéaires …

La clientèle, essentiellement étatsunienne et familiale, vient pour un séjour hebdomadaire sans avoir besoin de quitter le “resort - enclave”. Les bâtiments, hauts et massifs, sont disposés le long des plages avec d’autres immeubles, les condominiums, à l’architecture semblable, des copropriétés de “condos” qui, à l’instar des complexes hôteliers, cherchent à offrir le plus de services et d’activités. Les propriétaires y séjournent quelques semaines et louent le reste de l’année de vastes appartements avec vue sur la mer. Ainsi, le littoral par exemple à Marco Island au sud de l’image satellite, associe des immeubles élevés, massifs, à l’architecture fonctionnelle, éloignés d’une centralité et refermés sur eux-mêmes.

Directement dans le prolongement du littoral, le paysage change radicalement : la ville redevient basse. Des passes permettent de joindre mer et lagunes. Celles-ci, aménagées par des canaux, sont ceinturées de villas et de marinas, de vastes ensembles résidentiels aisés. A Naples, après la doctors pass, la lagune, la doctors bay est sur le lido en front de mer, couverte de resorts et de condominiums alors que l’intérieur est entièrement occupé par des villas donnant chacune accès à un ponton.

La même organisation spatiale est reproduite à Marco Island et dans de nombreuses îles et îlots de la baie de Port Charlotte. Une autoroute ou une voie rapide, la 41, met fin à cette forme d'urbanisme et marque une nette césure dans l’espace tout en concentrant les espaces publics comme les malls. En effet, tant dans les resorts que dans les quartiers résidentiels, l’espace est fermé, borné, privé. La gated community, la communauté fermée, comme ailleurs en Floride, règne en maître.

Au-delà, à l’intérieur, une autre forme spatiale indirectement produite par le tourisme, occupe l’espace et donne sa spécificité à la région.

Des AAC (Active Adult Community) au cœur d’une exurb

Une AAC est une communauté fermée, construite par un promoteur et gérée par une association de copropriétaires, proposant une villa et de nombreuses activités à ses résidents de plus de 55 ans. Restaurants, golfs, tennis, country club … se situent à l’intérieur des ACC et sont réservés aux membres et à leurs familles (qui ne peuvent pas venir plus de 30 jours durant l’année).

Les AAC (Active Adult Community) sont une forme de territorialisation résidentielle liée à l’âge. Nées dans les années 1950 en Arizona et en Floride, à l’origine comme des retirement communities, elles se développent considérablement depuis les années 1990 particulièrement dans les États périphériques dynamiques de la Sun Belt. Les États-Unis en comptent aujourd’hui 1.300, représentant 1,7 million de logements. Imaginées par des promoteurs comme des Sun Cities ou des Leisure Worlds, les AAC sont des villes nouvelles quasiment utopiques construites sur la sociabilité générationnelle, la recherche de loisirs, d’activités et de bien-être.

Ce marché, encouragé par les autorités fédérales - par exemple dans le cadre du Housing For Older Person Act de 1995 - s’est progressivement segmenté avec l’arrivée des jeunes “boomers” (plus de 55 ans), des générations nombreuses nées entre 1945 et 1975. Les AAC sont des planned communities, des espaces planifiés souvent de petites tailles (moins de 1.000 logements) bâtis à 83 % en maisons individuelles et organisés à 88 % en Floride dans le cadre de communautés fermées.

Au sud-ouest de la Floride, la concentration des AAC est particulièrement forte dans le Comté de Lee surtout autour de Fort Myers - Cape Coral et le long de l'autoroute 41. C’est l’une des plus fortes concentrations en Floride avec plus de 50 AAC. La presqu'île au nord de la baie de Port Charlotte, la totalité de Cape Coral et le nord de Naples sont entièrement dévolus aux AAC. Les trames urbaines sont planifiées, fermées, organisées autour de golfs par exemple à Rotonda West. C’est une suite continue de maisons individuelles le long de voies rectilignes. Les statistiques témoignent aussi de la spécialisation de cet espace : le peuplement est âgé, caucasien et plutôt aisé. Face à la saturation littorale, les AAC se diffusent ; les promoteurs s’adaptent aux clientèles de plus de 55 ans y compris plus modestes. Les prix des maisons individuelles varient de plusieurs millions de $ à moins de 100.000 $. 83 % coûtent moins de 300.000 $. En voulant les rendre accessibles à de plus en plus de ménages, les promoteurs recherchent des terrains moins chers et souvent vides vers les intérieurs. L’image satellite montre ce front d’urbanisation surtout depuis Naples et Fort Myers au contact des terres agricoles et des espaces protégés.

L'affirmation d’un corridor touristique et urbain

Cette forte concentration de séniors qui tend encore à s'accroître avec l’arrivée de générations nombreuses à la retraite et l’allongement de l’espérance de vie, permet le développement et la complexification économique de la région, explique son attractivité et son affirmation en tant que corridor urbain et touristique.

L’image satellite montre qu’à partir des trois petites villes d’origine - Port Charlotte au Nord, Fort Myers au centre et Naples au Sud - le tissu urbain s’est densifié et diffusé le long du littoral et des autoroutes 41 et 75. Seuls les espaces protégés interdisent l’urbanisation complète du littoral qui de Marco Island à l’extrême sud rejoint aujourd’hui l’aire métropolitaine de Tampa - St Petersburg. Le littoral est occupé directement par le tourisme au travers des marinas, des resorts et des condominiums. Le proche intérieur est couvert de communautés fermées dont une grande partie sont des AAC pour les plus de 55 ans. Au-delà et dans les interstices, d’autres quartiers naissent et/ou se recomposent pour répondre aux transformations des pratiques touristiques mais aussi pour accueillir de nouveaux migrants nécessaires au fonctionnement de l’économie.

Le sud de la Floride devient une exurb : une suite continue de communautés en partie fermées disjointes reliées par des voies rapides où se localisent, souvent aux carrefours, les malls et les edge cities. L’absence de centralité, l’enclavement et le communautarisme façonnent une geography of nowhere.

La région, “refuge” pour les caucasiens dans les années 1960 pour fuir les émeutes raciales de Miami, connaît pourtant une rapide diversification de son peuplement. Dans le comté de Collier (Naples - Marco Island), où la croissance démographique est particulièrement rapide, les hispaniques représentent aujourd’hui 26 % de la population. Ils en représentent 19 % dans le Comté de Lee et seulement 6 % dans celui de Charlotte. L’arrivée de minorités ethniques reproduit les mêmes inégalités sociospatiales que dans le reste de la Floride. Les communautés noires et hispaniques sont reléguées et concentrées dans les intérieurs comme dans les quartiers de Bonata Springs ou Golden Gate à Naples et dans les anciens centres délabrés notamment à Fort Myers.

Reproduisant le modèle social, spatial et urbain de la région, les communautés s’implantent dans des quartiers pavillonnaires modestes souvent dans les intérieurs ou dans les interstices laissés par le tourisme. Ce processus se renforce d’autant plus que les anciens centres sont en train d’être reconquis et réhabilités pour devenir des espaces patrimonialisés proposant une nouvelle pratique touristique.

Depuis les années 1960, le tourisme et les mobilités ont façonné un nouveau corridor urbain et touristique. Orientée vers le tourisme balnéaire, la polyrésidence, les AAC, la région propose aussi de nombreux emplois peu qualifiés occupés par des minorités ethniques dont le nombre se renforce.

Zooms d'étude


Fort Myers - Cape Coral, un archétype d’urbanisme de la Floride

Le sud de Cape Coral – Fort Myers, sur le littoral du Golfe de Mexique, est emblématique des formes d’urbanisme et d’occupation de l’espace que le tourisme et les mobilités ont contribué à façonner et recomposent sans cesse.

Le littoral, autour d’Estero Island, alterne entre de longues plages de sable et des réserves comme celle de San Carlos Bay – Bunch Beaches Reserve qui protègent les lagunes et les mangroves originelles sur le littoral. Le moindre espace non protégé est conquis par le tourisme comme à Punta Rassa à l’extrémité occidentale de l’image où se situent plusieurs Resorts notamment un très vaste appartenant à la chaîne Mariott. La concurrence entre tourisme et protection de l’environnement est particulièrement forte comme le montre l’occupation quasi-totale du lido insulaire qui tranche nettement avec la lagune et les mangroves.

Au-delà des espaces littoraux protégés, l’image présente un paysage typique d’une exurb en partie façonnée par le tourisme. Deux voies rapides, dont l’autoroute 75, traversent l’espace du nord vers le sud et donnent accès, autour des carrefours routiers, à des malls comme celui au nord de l’image proche des lacs et de l’aéroport de Fort Myers. Un second se trouve au sud le long de la 75. Entre les bretelles d’autoroutes et les voies rapides, le paysage présente une multitude de quartiers en apparence disjoints parfaitement uniformes dans un bloc et totalement différent du bloc suivant. C’est l’espace de l’exurb qui associe des quartiers résidentiels, des AAC (Active Adult Community) et des communautés fermées dont les plus chères sont organisées autour de plans d’eau et/ou de golfs. Cette suite continue de maisons individuelles fermées en communautés fonctionnent selon le zonage organisé par les revenus et/ou l’âge. Les statistiques du recensement américain indiquent que le littoral – Esteros et Fort-Myers Beach – est peuplé à 95 % par des caucasiens disposant de revenus élevés (MHI – Median Household Income) compris entre 60.000 $ et 80.000 $.

L’intérieur voit alterner des communautés aisées (MHI supérieur à 80 .000 $) et âgées (64 ans de moyenne) dans les espace fermés à des quartiers pavillonnaires nettement moins favorisés vers l’est et proches de l’aéroport (MHI entre 30.000 et 45.000 $) ou l’âge moyen est de 36 ans. Les niveaux de revenus permettent d’établir une corrélation avec l’origine ethnique : le centre et le sud de l’image sont peuplés à plus de 90 % par des caucasiens alors que le nord regroupe de 20 à 30 % d’hispaniques. Un autre critère, celui de l’âge, complète la compréhension de cette « marée pavillonnaire ». Les plus de 60 ans représentent un tiers de la population dans l’aire métropolitaine de Fort Myers.

Cet exurb, compris dans la MSA de Cape Coral – Fort Myers associe des espaces touristiques en situation littorale, des quartiers résidentiels en partie fermés pour des retraités ou des polyrésidents venant du nord-est des États-Unis et des hispaniques, dont les effectifs sont en forte croissance, qui constituent la force de travail dans les activités présentielles.

Cette forme d’urbanisme, que le géographe américain J. H. Kunstler propose de nommer « geography of nowhere », associe encore sur l’image une université, la Florida Golf Coast University à proximité des lacs et d’une autre vaste communauté fermée. Au nord de l’image, l’aéroport de Fort-Myers est visible. Recevant plus de 10 millions de passagers, assurant des liaisons essentiellement par des vols low cost (avec les compagnies Southwest et Frontier Airlines) avec le nord-est du pays, il permet la connectivité de cette partie du corridor touristique et urbain. Au-delà de l’aéroport et des lacs en partie protégés, l’image présente de nouvelles réserves et des champs grignotés par le front d’urbanisation : de nouveaux quartiers résidentiels sont en construction pour les populations les moins favorisées en lien avec l’éloignement du littoral.


Marco Island – Naples : un front d’urbanisation

L’île de Marco Island, parfaitement visible sur l’image satellite, est entourée d’espaces protégés par des différents acteurs. Elle jouxte le parc national des Everglades, espace protégé par l’État fédéral et deux réserves gérées par l’État de Floride. L’île est uniquement accessible par deux ponts, l’un vers Naples au nord et l’autre vers le Collier - Seminole State Park à l’est. Peuplée de 16.000 habitants, c’est une enclave touristique au cœur de mangroves comme le montre la découpe du littoral au sud de la station.

Marco Island offre une large plage ouvrant sur le Golfe de Mexique. Celle-ci est entièrement occupée par des Resorts appartenant à de grandes chaînes hôtelières (deux appartenant à Mariott et un autre à Hilton par exemple) et des condominiums comme le Cozumel Condo à l’extrémité sud de la plage. 24 étages, 120 appartements commercialisés entre 1,3 et 2,4 millions de $, pour des propriétaires non-résidents qui le louent le reste de l’année. Le littoral est donc constitué d’immeubles élevés, vastes et massifs ce qui tranche avec le reste de l’île. Au-delà, l’image satellite présente une succession de canaux qui séparent des quartiers résidentiels ayant tous accès à une marina. Les villas se négocient ici pour plusieurs millions de $. Au centre, une communauté fermée est bâtie autour d’un golf.

Cette île, peuplée à 90 % de caucasiens, est doublement enclavée et fermée. C’est une nouvelle enclave pour les seniors, l’âge moyen étant de 65 ans, aux revenus élevés. Elle participe pourtant à un front d’urbanisation qui se diffuse dans des espaces normalement protégés. Au nord de l’île, au cœur d’une réserve, se trouve un aérodrome, Marco Island Executive Airport, relié à un golf au milieu de plusieurs communautés fermées. Trois condominiums d’une vingtaine d’étages complètent cette station née du tourisme golfique.

Le même type d’espace se retrouve au nord le long de la route 41. C’est le prolongement de la station balnéaire de Naples. L’espace est ponctué de communautés fermées bâties autour de plans d’eau et de golfs séparées les unes des autres et qui « consomment » les rares terres agricoles encore disponibles. Le peuplement est ici plus diversifié : au nord des quartiers résidentiels proches d’un mall sont peuplés de population noires et hispaniques dont le MHI (Median Household Income) se situe entre 30.000 et 45.000 $. C’est une périphérie plus pauvre de Naples. Elle rencontre l’étalement urbain de Marco Island où le peuplement est caucasien et le MHI se situe autour de 80.000 $. Les inégalités sociospatiales et les fragmentations sont ici multiples, dans un espace périphérique d’étalement urbain sans centralité.

Vide dans les années 1960, la croissance démographique est ici très soutenue comme dans tout le reste du corridor touristique et urbain : depuis les années 1980, la population est passée de 86.000 à plus de 370.000 dans le Comté de Collier.


LaBelle et Port LaBelle, la Floride intérieure

LaBelle et Port LaBelle se situent au nord-est de l’image satellite entre l’agglomération de Fort Myers - Cape Coral et le lac Okeechobee. Distante de moins de 50 kilomètres du littoral, les deux villes sont construites le long de la rivière Caloosahatchee et de la voie rapide 80 reliant Fort Myers. Elles sont à la rencontre du dernier prolongement de l’étalement urbain du Comté de Lee et de l’espace agricole sucrier visible à l’ouest par le semis de champs rectangulaires. Rattachées au Comté d’Hendry, les deux municipalités incarnent la Floride intérieure de plus en plus intégrée aux métropoles littorales.

Peuplées d’environ 10.000 habitants, elles se distinguent de Fort Myers - Cape Coral par les caractéristiques du peuplement. En effet, dans les deux cas, c’est une population très jeune (31 ans en moyenne contre 49 à Cape Coral), majoritairement hispanique (58 % de la population), à faible revenu (Median Household Income - MHI - inférieur à 40.000 $). Le taux de pauvreté est élevé (environ 30 % de la population) et un tiers de la population est née à l'étranger. La population du Comté a quadruplé depuis 1970. Directement à l’ouest, Fort Denaud, autre municipalité, a une population d’un âge moyen de 55 ans, d’un MHI de plus de 60.000 $ et à 81 % caucasienne.

La morphologie urbaine, visible sur l’image satellite, traduit à la fois la pauvreté et les dynamiques de ce territoire encore peuplé de moins de 6.000 habitants lors du recensement de 2000. L'espace urbain est organisé par deux axes, la route 80 et la route 29, sans qu’une centralité n’émerge réellement. Les deux voies principales donnent accès à des commerces et à des services surtout la route 29 du nord vers le sud. Un aérodrome, LaBelle Airport, occupe le sud de la ville.

Ailleurs, tout l’espace est constitué d’un lâche semis de maisons individuelles dont la valeur moyenne est basse (moins de 80.000 $). Le plan orthogonal structure la ville mais les densités restent faibles. A l’est, à Port LaBelle, l’image satellite montre de nouveaux quartiers en voie d'aménagement. La trame routière, constituée de routes et de rues, est construite mais très peu de lots sont encore occupés. La ville reproduit le modèle de peuplement de la Floride et s’étale sur les terres agricoles vers l’Ouest. Encore plus loin, le long de la route 80 d’autres terres agricoles sont aussi en train d’être aménagées pour recevoir des lotissements.

LaBelle répond ainsi à une double besoin du système productif du sud-ouest floridien. La ville héberge une partie des ouvriers agricoles employés à l’ouest et de plus en plus la main d’œuvre dont Fort Myers et Cape Coral ont besoin pour les activités présentielles de la silver economy. Les promoteurs et les municipalités prévoient la poursuite de la croissance et de l’étalement urbain. La forte pression foncière, la reconquête et la réhabilitation du centre ancien délabré de Fort Myers peuplé majoritairement de communautés noires et hispaniques, l’étalement urbain vers l’intérieur ... poussent au déplacement et à l’installation des populations les plus défavorisées et précarisées dans l’intérieur. La route 80 explique le développement en permettant de rejoindre en moins de 30 minutes le corridor urbain littoral.


Rotonda, une ville nouvelle à Cape Coral

L’image satellite sur la presqu’île au nord de Port Charlotte montre des quartiers typiques de l’urbanisme floridien mais aussi une forme circulaire, la Rotonda Community. Située entre deux parcs naturels, la Myakka State Forest et le Charlotte Harbor Preserve State Park, le quartier tranche nettement avec le reste de l’espace urbain typique d’une exurb. La presqu’île est reliée à Port Charlotte par une voie rapide, la 776, qui permet aussi de rejoindre le littoral. Celui-ci, associant un lido, une lagune en partie protégée, est occupé par des resorts, des condominiums et des communautés fermées.

Rotonda étonne par son organisation circulaire. Le centre est composé d’un parc public, de sentiers pédestres et de tennis. De cet anneau central partent des boulevards qui divisent l’espace en sept quartiers, le huitième étant laissé “naturel”. En effet, il est parcouru par une rivière qui permet de rejoindre la lagune et les Gasparilla Sound. Née dans les années 1980, sur le modèle d’un aéroport de la seconde guerre mondiale, Rotonda est construit et vendue par un promoteur, la Cavanagh Communities Corporation, pour des personnes âgées cherchant un logement abordable en maison individuelle, proche du littoral, et proposant un golf. Ainsi, encore aujourd’hui, Rotonda, peuplée de 17 000 habitants, compte trois golfs construits au centre des résidences.

Rotonda West, ville utopique emblématique des AAC (Adult Active Community), n’est plus aujourd’hui une communauté fermée, le promoteur ayant fait faillite. Organisée par une association de copropriétaires, Rotonda Community a conservé certaines de ses caractéristiques d’origine. La moyenne d’âge est de 66 ans (55 % des habitants ayant plus de 65 ans), 95 % des résidents sont caucasiens. Le Median Household Income - MHI - est inférieur à 50.000 $ et la valeur des logements se situe proche de 250.000 $ en moyenne. C’est donc un quartier de retraités caucasiens de classes moyennes disposant de maisons datant des années 1980, chacune donnant accès à un canal, à une route et à un parcours de golf.

Toutes les communautés autour proposent les mêmes caractéristiques démographiques. Les revenus, les prix des logements et l’âge augmentent plus le littoral se rapproche. La presqu'île de l’ouest de Port Charlotte est emblématique d’une exurb, constituée d’une multitude de communautés fermées proposant golfs, marinas et espaces naturels protégés qui de Cape Coral se poursuivent jusqu’à Venice et Sarasota au Nord. Partout le peuplement est caucasien, âgé avec des niveaux de revenus médians. C’est un eldorado pour les séniors de la côte est américaine et de la mégalopolis. Les promoteurs répondent aux aspirations de cette clientèle et façonnent un urbanisme, identique des deux côtés de la baie, reproductible à l’infini, sans centralité en dehors des communautés et fortement ségrégué par l’âge, l’ethnie et le revenu.

Ressources complémentaires

D’autres ressources

Statistiques du tourisme en Floride, https://www.visitflorida.org/resources/research/, 2020.

Statistique démographique et économique des États-Unis,
https://data.census.gov/cedsci/profile?g=0400000US12&q=Florida

Statistique sur les comtés, les MSA et les CMSA de Floride.
https://censusreporter.org/profiles/04000US12-florida/

G. Billard, J. Chevalier, F. Madoré, L’offre résidentielle destinée aux aînées, le cas des AAC aux États-Unis, Cahier de Géographie du Québec, numéro 170, 2016, 
https://www.erudit.org/fr/revues/cgq/2016-v60-n170-cgq03134/1040540ar/

Equipe MIT, Tourismes 2, Moments de lieux, 2005. Chapitre VII, Waikiki, Floride, Juans-les-Pins : l’invention du chaud pp. 125 à 133.

Un blog facile d’accès présentant les formes de l’urbanisme en Floride
http://lollitop.blogspot.com/2010/11/human-landscapes-in-sw-florida_27.html

Carte de la ségrégation ethnique aux États-Unis, particulièrement dans les métropoles
https://www.nytimes.com/interactive/2015/07/08/us/census-race-map.html?_r=0

SIG des espaces protégés en Floride
https://www.fnai.org/webmaps/ConLandsMap/

Contributeur

Jean-François ARNAL, agrégé d’Histoire-Géographie, Lycée International de Ferney-Voltaire, Université Lyon III.

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