25 Juillet 2019

Québec. La Grande - Baie James : un des plus grands complexes hydroélectriques au monde dans les hautes latitudes froides

LancĂ©e en 1973 par Hydro-QuĂ©bec, le projet La Grande RiviĂšre-Baie James aboutit Ă  la construction d’un des plus grands complexes hydroĂ©lectriques au monde. Il visait un double objectif gĂ©opolitique d’autonomisation du QuĂ©bec face au Canada anglophone, de valorisation et d’intĂ©gration des marges borĂ©ales dans une logique pionniĂšre. MalgrĂ© la dĂ©mesure des espaces, la dictature des distances et de l’éloignement ou de sĂ©vĂšres contraintes bioclimatiques, ces infrastructures ont profondĂ©ment bouleversĂ© la gĂ©ographie locale, rĂ©gionale et provinciale. DĂ©passant son statut d’ülot ponctuel spĂ©cialisĂ© dans l’extraction hydroĂ©lectrique, la Baie James est devenue une nouvelle interface entre le cƓur laurentien au sud et le Grand Nord arctique, fonctionnant comme un archipel d’isolats en milieu dĂ©sertique. Pour autant, cette « conquĂȘte du Nord » demeure une projection des intĂ©rĂȘts gĂ©opolitiques et gĂ©oĂ©conomiques des grandes rĂ©gions mĂ©tropolitaines mĂ©ridionales, de MontrĂ©al Ă  la MĂ©galopolis de la CĂŽte-Est, drainant Ă  leur profit les richesses des pĂ©riphĂ©ries de l’Hinterland.

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LĂ©gende de l'image

Cette image de la Baie-James dans  la rĂ©gion administrative du Nord-du-QuĂ©bec, a Ă©tĂ© prise le 18 aoĂ»t 2018 par le satellite Sentinel 2A. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de rĂ©solution native Ă  10m.

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Présentation de l'image

La Baie James : la valorisation de l’ « or blanc »
du grand bouclier boréal par le Québec

Un milieu de hautes latitudes boréales froides et quasi-désertes aux fortes contraintes

Comme on peut le constater, toute la partie ouest de l’image est occupĂ©e par une cĂŽte trĂšs dĂ©chiquetĂ©e, ourlĂ©e de nombreuses baies, petits caps, promontoires et Ăźles. Nous sommes lĂ  sur le littoral oriental de la Baie James, une trĂšs grande baie qui continue vers le sud l’immense Baie d’Hudson, qui se trouve dans le nord-est du Canada.

Le reste de l’image est constituĂ© d’un trĂšs vaste plateau. Sa topographie relativement uniforme et peu accidentĂ©e est d’origine glaciaire comme l’indiquent l’usure et la forme des reliefs, l’orientation gĂ©nĂ©rale des cours d’eau est/ouest ou la prĂ©sence de trĂšs nombreux lacs ou Ă©tangs liĂ© au surcreusement glaciaire ou aux barrages morainiques. La vĂ©gĂ©tation est assez clairsemĂ©e. A l’est se trouve une immense Ă©tendue d’eau, d’origine naturelle mais renforcĂ©e par d’importants systĂšmes de digues et de barrages : c’est le rĂ©servoir de LG2. Enfin, au centre de l’image coule d’est en ouest la Grande RiviĂšre qui va se jeter dans la Baie James.  

Nous sommes ici dĂ©jĂ  trĂšs au nord, dans les zones borĂ©ales du QuĂ©bec au 53°40 de latitude nord. La rĂ©gion est un espace de pergĂ©lisol discontinu et sporadique. Elle est couverte par la forĂȘt borĂ©ale - ou taĂŻga - du bouclier canadien (sapins, Ă©pinettes, pins gris et mĂ©lĂšzes), mais qui est ici de qualitĂ© mĂ©diocre car dĂ©jĂ  bien dĂ©gradĂ©e par le froid. On doit enfin noter l’importance toute particuliĂšre des tourbiĂšres qui couvrent environ 25 % des surfaces. La rĂ©gion est marquĂ©e par un climat continental froid subarctique. Les tempĂ©ratures moyennes mensuelles de juillet (13,7°C) tombent beaucoup plus bas lors des mois d’hiver, en dĂ©cembre (- 17°C), janvier (- 23°C), fĂ©vrier (- 21,6°C) et mars (-14,6°C). Les hautes pressions froides arctiques peuvent en effet facilement descendre ici sans rencontrer le moindre obstacle, expliquant alors certains records de froids (- 44,6°C). La massivitĂ© de la masse continentale explique des volumes de prĂ©cipitations assez moyens (765 mm/an), un tiers tombant sous forme de neige.  

Comme le montre l’image, nous sommes enfin ici dans un espace immense, particuliĂšrement dilatĂ©, qui est trĂšs largement un dĂ©sert humain. Les seuls pĂŽles d’habitat permanent sont Ă  l’ouest le petit village de Chisasibi et Ă  l’est celui de Radisson. Avec une population permanente de seulement 350 personnes, la localitĂ© de Radisson est construite ex nihilo lors de la premiĂšre phase des travaux du complexe de La Grande ; situĂ©e Ă  5 km de la centrale Robert Bourassa, elle sert de base aux dizaines de milliers de travailleurs participant aux chantiers.

Au total, la densitĂ© moyenne sur l’image est infĂ©rieure Ă  1 hab./ km2.  Selon l’indice de nordicitĂ© utilisĂ© par les gĂ©ographes et amĂ©nageurs canadiens, la rĂ©gion se situe dans le Moyen-Nord. A quelques dizaines de km plus au nord commence le territoire du Nunavik. Radisson se situe Ă  mi-chemin entre MontrĂ©al au sud et le village inuit de Salluit, situĂ© dans l’extrĂȘme nord arctique du QuĂ©bec.

Un espace de haute latitude aux échelles emboitées

Cet espace est rattachĂ© Ă  la rĂ©gion administrative du Nord-du-QuĂ©bec. Couvrant 718 300 km2, elle reprĂ©sente 55 % de la surface totale du QuĂ©bec, mais n’est peuplĂ©e que de 45 400 habitants (5 % pop. totale du QuĂ©bec), soit une densitĂ© trĂšs faible de 0,06 hab/km2. Les autochtones, Cris au sud ou Inuits au nord, reprĂ©sentent 60 % de la population totale rĂ©sidente du Nord-du-QuĂ©bec.  

Il est aussi couvert par l’ARBJ, l’Administration rĂ©gionale de la Baie James. CrĂ©Ă© en 2015, l’ARBJ est une instance de concertation entre les diffĂ©rentes collectivitĂ©s locales, qui sont trĂšs Ă©loignĂ©es les unes des autres du fait de l’éparpillement gĂ©ographique du peuplement. Elle a pour territoire d’action la « JamĂ©sie ». S’étendant entre les 49em et 55em parallĂšles nord et sur 640 km d’ouest en est, elle couvre 339 698 km2, soit 42 % de la rĂ©gion Nord-du-QuĂ©bec, 22 % du territoire du QuĂ©bec ou 61 % de la France mĂ©tropolitaine. PeuplĂ©e de seulement 30 000 habitants, dont 50 % de JamĂ©siens et 50 % d’AmĂ©rindiens Cris, la rĂ©gion est globalement en dĂ©clin dĂ©mographique et en voie de vieillissement aprĂšs le boom consĂ©cutif aux grands travaux hydrauliques.

Front pionnier, tensions géopolitiques et revendications des peuples autochtones

A l’aval de la Grande RiviĂšre, on distingue clairement sur l’image en rive gauche, la tĂąche constituĂ©e par le village de Chisasibi qui est peuplĂ© d’Indiens autochtones Cris. Celui-ci se trouve Ă  37 km Ă  l’aval de la centrale de La Grande 1 et Ă  80 km de l’amĂ©nagement Robert-Bourassa. MĂȘme si toute la rĂ©gion Ă©tait quasi-dĂ©sertique lors su lancement du projet, cet espace constituait traditionnellement les terres de pĂȘche, de chasse et de trappe de cette communautĂ©.

DĂšs 1972, elle s’oppose au lancement du projet, la centrale de La Grande 1 Ă©tant un des principaux points de discorde et de conflit. Son projet de construction en 1981 nĂ©cessita en effet le dĂ©part d’un millier de Cris de l’üle de Fort George, qu’ils occupaient jusqu’ici, du fait de la fragilisation du site par les lĂąchers d’eau de la centrale. Ils furent relogĂ©s Ă  Chisasibi, le nouveau village construit ex nihilo sur la rive gauche du fleuve Ă  8 km de l’ancien site littoral pour les accueillir en toute sĂ©curitĂ©.

Face Ă  la montĂ©e des revendications autochtones amĂ©rindiennes, le Grand Conseil des Cris fut crĂ©Ă© en 1974 sous le terme d’Eeyou Istchee afin de fĂ©dĂ©rer et reprĂ©senter lors des nĂ©gociations sur le projet de la Baie James l’ensemble de ces populations. L’Eeyou Istchee rassemble aujourd’hui en une seule entitĂ© neuf communautĂ©s et territoires spĂ©cifiques des quelques 18 000 Cris de l’Est, gĂ©ographiquement trĂšs Ă©parpillĂ©s sur des distances considĂ©rables.   

L’histoire politique locale et la construction progressive de ce trĂšs vaste complexe sont parsemĂ©es de conflits successifs qui reflĂštent les importants enjeux gĂ©opolitiques que reprĂ©sente la mise en valeur du Grand Nord Ă  la fois pour les autoritĂ©s du QuĂ©bec et pour les populations locales autochtones. En 1975, la Convention de la Baie James, est signĂ©e par les AmĂ©rindiens, les Inuits, le gouvernement fĂ©dĂ©ral et le gouvernement provincial du QuĂ©bec en vue de dĂ©finir les droits de chaque partie (dĂ©limitations des zones, compĂ©tences en matiĂšre de chasse, de pĂȘche, de trappe, d’éducation, de services publics, d’exploitation des ressources naturelles).  

Mais les dĂ©saccords entre le QuĂ©bec et les Autochtones Cris demeurent nombreux durant les dĂ©cennies 1990/2000. Ils aboutissent, par exemple, en fĂ©vrier 2002 Ă  la signature d’une nouvelle entente – la « paix des Braves » - qui concrĂ©tise l’établissement d’une nouvelle relation et prĂ©voit une plus grande prise en charge, par les Cris, de leur dĂ©veloppement Ă©conomique et communautaire. Cette entente est particuliĂšrement importante dans la mesure oĂč elle ouvre la voie Ă  l’amĂ©nagement au sud du complexe de La Grande des centrales d’Eastmain-1 et d’Eastmain-1-A avec dĂ©rivation partielle de la riviĂšre Rupert qui complĂšte (hors image) le complexe Robert-Bourassa.

La « municipalitĂ© » d’Eeyou Istchee Baie James, une des plus vastes du monde

Administrativement, le territoire de l’image - en particulier les principales installations du complexe hydroĂ©lectrique de La Grande au centre - appartient Ă  la municipalitĂ© d’Eeyou Istchee Baie-James. La premiĂšre municipalitĂ© de la Baie James est fondĂ©e Ă  l’étĂ© 1971 afin de crĂ©er un cadre administratif de gestion au territoire ciblĂ© par le projet ; en mĂȘme temps donc que la SDBJ (SociĂ©tĂ© de DĂ©veloppement de la Baie James) et la SEBJ (SociĂ©tĂ© d’Energie de la Baie James), une filiale d’Hydro-QuĂ©bec. Mais depuis les annĂ©es 1970, son statut et sa structure ont beaucoup Ă©voluĂ© du fait de la reconnaissance des intĂ©rĂȘts autochtones pour aboutir Ă  un systĂšme politique et institutionnel local en tout point spĂ©cifique.

En dĂ©cembre 2013, la municipalitĂ© de la Baie James est transformĂ©e en « Gouvernement rĂ©gional d’Eeyou Istchee Baie-James ». Cette nouvelle collectivitĂ© territoriale est une exception, puisque c’est la seule constituĂ©e en « gouvernement rĂ©gional » au QuĂ©bec. Elle exerce les compĂ©tences Ă  la fois d’une municipalitĂ© locale, d’une municipalitĂ© rĂ©gionale de comtĂ© (MRC) et d’une confĂ©rence rĂ©gionale des Ă©lus. Son conseil de 22 siĂšges est partagĂ© Ă  Ă©galitĂ© entre 11 Cris de l’Eeyou Istchee et 11 JamĂ©siens des villes et localitĂ©s de la JamĂ©sie, qui gĂšrent donc cet espace conjointement de maniĂšre paritaire. Cette collectivitĂ© territoriale couvre une Ă©norme superficie de 224 700 km2, ce qui en fait une des collectivitĂ©s locales les plus Ă©tendues au monde (41 % de la France mĂ©tropolitaine).

Chisasibi : l’organisation territoriale et spatiale d’une communautĂ© autochtone

Dans ce cadre, Chisasibi est bien visible sur l’image, puisqu’elle se trouve en rive gauche de la Grande RiviĂšre presque Ă  l’embouchure de celle-ci dans la Baie James. Chisasibi dĂ©signe Ă  la fois une PremiĂšre nation crie du QuĂ©bec, donc une communautĂ© humaine, un village cri, oĂč elle habite principalement (2 300 personnes), et enfin une terre rĂ©servĂ©e de 776 kmÂČ autour de celui-ci.

Les accords entre les communautĂ©s autochtones et les autoritĂ©s dĂ©bouchent sur une organisation de l’espace trĂšs spĂ©cifique. Ainsi, l’espace couvert par l’image est partagĂ© entre trois grandes catĂ©gories de terres aux statuts juridiques et fonciers diffĂ©renciĂ©s.

En particulier, les territoires dits « conventionnĂ©s », suites aux ententes et conventions signĂ©es, comptent deux catĂ©gories d’espace. Les terres dites de catĂ©gorie I sont des terres rĂ©servĂ©es couvrant 776 kmÂČ. Les populations autochtones y possĂšdent l’ensemble des droits et ces terres sont sous juridiction fĂ©dĂ©rale d’Ottawa, car nous sommes au Canada dans un Etat fĂ©dĂ©ral. Elles s’étendent en rive gauche de la Grande RiviĂšre sur une bande d’environ 50 km de long et 20 km de large Ă  partir du fleuve.

Les terres de catĂ©gories II sont elles sous juridiction provinciale, donc du QuĂ©bec. Sur celles-ci, la communautĂ© Cris se voit reconnaĂźtre un droit exclusif de chasse, de pĂȘche et de piĂ©geage.  GĂ©ographiquement, elles s’étendent pour partie en rive gauche, mais surtout en rive droite de la Grande RiviĂšre sur un espace beaucoup plus important de 110 km ouest/est sur 140 km nord /sud.

La riviÚre La Grande et son bassin hydrographique : un atout naturel profondément transformé par les grands aménagements

Comme le montre l’image, la riviĂšre La Grande et son bassin hydrographique servent de colonne vertĂ©brale Ă  l’ensemble de la rĂ©gion ; au nord se trouve le bassin de la Grande RiviĂšre de la Baleine qui rejoint la Baie d’Hudson Ă  Kuujjuarapik et au sud le bassin de la riviĂšre Eastmaon. De par sa position gĂ©ographique et l’organisation topographique et gĂ©ologique (socle et moraine de couverture
) de son bassin, elle prĂ©sente un atout exceptionnel. Longue de 893 km, la Grande RiviĂšre prend en effet sa source bien plus Ă  l’est (hors image) sur le Plateau laurentien Ă  plus de 500 m. d’altitude. Son dĂ©bit annuel est de 1 700 m3 /s. pour un bassin versant naturel de 97 640 kmÂČ, ce qui en faisait le 4Ăšme cours d’eau du QuĂ©bec. De plus, s’étendant au nord du 53e degrĂ© latitude nord, ces vastes immensitĂ©s intĂ©rieures sont pratiquement inhabitĂ©es, les populations autochtones se concentrant ponctuellement comme nous l’avons vu dans la rĂ©gion sur le littoral plus accueillant de la Baie James.

Tout l’objectif des grands amĂ©nagements rĂ©alisĂ©s depuis les annĂ©es 1980 est de dĂ©cupler le potentiel hydrographique de La Grande afin de produire de l’hydroĂ©lectricitĂ©. De gigantesques travaux de gĂ©nie civil vont donc transformer les Ă©coulements naturels afin de faire basculer les eaux vers le grand axe central. Au nord-est, les eaux du bassin supĂ©rieur de la Caniapiscau et de la Grande RiviĂšre de la Baleine sont dĂ©rivĂ©es vers le sud par le dĂ©tournement Laforge. Alors qu’au sud-est une large partie des eaux des bassins de la Sakami, de l’Opinaca, de l’Eastmain et de la Rupert sont captĂ©es pour alimenter le rĂ©servoir Robert Bourassa. Au total, le bassin d’alimentation de la Grande va doubler en surface en passant de 97 640 kmÂČ Ă  200 000 kmÂČ, une surface Ă©quivalente Ă  36 % de la France mĂ©tropolitaine. Ces opĂ©rations parviennent Ă  doubler son dĂ©bit annuel Ă  l’embouchure pour le monter Ă  3 300m3/s, contre 1 700 m3 Ă  l’état naturel avant travaux.

La construction par Hydro-QuĂ©bec d’un des plus importants complexes Ă©nergĂ©tiques au monde

Comme le montre l’image, trois centrales hydroĂ©lectriques sont visibles sur l’image. A l’amont, La Grande 1 est une centrale au fil de l’eau. A l’aval, les centrales de la Grande 2-A et Robert-Bourassa sont deux centrales souterraines cumulant 22 turbines et exploitant deux chutes d’eau de 136 m de hauteur. Elles sont alimentĂ©es par un immense rĂ©servoir qui porte le nom de l’ancien PremiĂšre ministre du QuĂ©bec et « PĂšre de la Baie James » Robert-Bourassa. EntrĂ©e en service en 1981, ce complexe est aujourd’hui par sa puissance installĂ©e au 6em rang mondial des grands barrages, derriĂšre le Barrage des Trois Gorges (Chine), d’Itaipu (BrĂ©sil/Paraguay), de Xiluodu (Chine), de Guri (Venezuela) et de Tucurui (BrĂ©sil).  

Couvrant 2 835 km2, une superficie supĂ©rieure Ă  celle du Luxembourg, c’est le second plus grand rĂ©servoir du QuĂ©bec. Long de 121 km, il dispose d’un potentiel de stockage de 19 636 millions de m3 grĂące en particulier Ă  un barrage en enrochement de 2,8 km de long et de 163 m. de haut dotĂ© d’un immense Ă©vacuateur de crue, qui est souvent pris en photo pour tĂ©moigner de la dĂ©mesure des travaux rĂ©alisĂ©s.
 
LancĂ© en 1973 pour sa conception, le complexe de La Grande va ĂȘtre construit en deux tranches. La Phase 1 de 1973 Ă  1985 Ă©difie La Grande 2, la Grande 3 et la Grande 4. La Phase 2, qui se dĂ©ploie entre 1897 Ă  1996 Ă©difie La Grande 1, la Grande 2A, Laforge 1, Laforge 2 et Brisay. Ces immenses travaux vont mobiliser plus de 20 milliards de dollars canadiens. Ils vont nĂ©cessiter la construction de six aĂ©roports, sept villages et 2 100 km de routes carrossables afin de dĂ©senclaver ces espaces lointains et isolĂ©s. Ces chantiers vont mobiliser plus de 18 000 salariĂ©s Ă  leur maximum pour la rĂ©alisation en particulier de 304 ouvrages de retenue (digues et barrages) aboutissant Ă  la production de 286,6 millions m3 de dĂ©blais et remblais.

Au total, la Baie James – la Grande est aujourd’hui un des plus grands complexes hydroĂ©lectriques au monde. Ces huit centrales hydroĂ©lectriques disposent d’une puissance installĂ©e de 15 240 MW produisant 78,3 milliards de kWh par an. Il fournit plus de la moitiĂ© de l’électricitĂ© produite par Hydro-QuĂ©bec.

Au sud du rĂ©servoir Robert-Bourassa Ă  partie du lac Yasinski se dĂ©ploie un important axe routier bien visible sur l’image, c’est la TranstaĂŻga. Longue de 700 km, elle s’enfonce vers l’est dans l’intĂ©rieur des terres jusqu’aux limites du Labrador pour desservir un chapelet de grands pĂŽles Ă©nergĂ©tiques complĂ©mentaires au complexe La Grande/Robert-Bourassa. Chacun d’eux couple un barrage-rĂ©servoir Ă  une centrale.  A 130 km se trouve La Grande 3 avec un rĂ©servoir de 2 420 km2, Ă  320 km La Grande 4 avec un rĂ©servoir de 765 km2, Ă  490 km La Forge 1, Ă  520 km La Forge 2, Ă  600 km la centrale de Brisay et Ă  661 km le rĂ©servoir de Caniapiscau.

Hydro-Québec et la Grande : un projet géopolitique et géoéconomique de 1er ordre

FondĂ©e en 1944, la sociĂ©tĂ© publique Hydro-QuĂ©bec devient l’unique producteur et distributeur d’électricitĂ© au QuĂ©bec lors de la nationalisation de 1963 (cf. « maĂźtre chez nous »).  Elle est Ă  la fois un des grands symboles et un des principaux leviers Ă©conomiques et financiers de la lutte que mena le QuĂ©bec au sein de la FĂ©dĂ©ration canadienne pour voir reconnus ses spĂ©cificitĂ©s et ses droits Ă  l’autonomie Ă  partir de la RĂ©volution tranquille. Aujourd’hui, avec 20 000 salariĂ©s, elle gĂšre 63 centrales hydroĂ©lectriques qui fournissent 96,6 % de sa production Ă©nergĂ©tique avec une puissance installĂ©e de 37 310 MW.

L’électricitĂ© reprĂ©sente Ă  elle seule 37 % du total de l’énergie consommĂ©e au QuĂ©bec. MalgrĂ© l’immensitĂ© du territoire, Hydro-QuĂ©bec a l’obligation de desservir l’ensemble de la province avec des tarifs Ă©lectriques uniformes qui sont parmi les plus bas d’AmĂ©rique du Nord. Le prix de l’électricitĂ© est en effet 43 % plus cher Ă  Vancouver, 99 % Ă  Toronto et quatre fois plus chers Ă  New York et Boston.  Disposant de vastes surplus, Hydro-QuĂ©bec exporte trĂšs largement sa production Ă©lectrique vers ses voisins canadiens (Ontario : 19 %, Nouveau-Brunswick : 7 %) et, surtout, vers la CĂŽte-Est des Etats-Unis (Nouvelle Angleterre : 47 %, dont Massachussetts et Maine, et New York : 24 %) grĂące Ă  un rĂ©seau de transport de trĂšs haute tension de 34 361 km de long. La sociĂ©tĂ© vante aujourd’hui son modĂšle d’énergie propre, non carbonĂ©e et renouvelable pour faire sa promotion.

A l’échelle rĂ©gionale, la SociĂ©tĂ© de dĂ©veloppement de la baie James (SDBJ), dont le siĂšge est Ă  Matagami, a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e en 1971 lors de la Loi sur le dĂ©veloppement de la Baie James. Elle a pour mission de favoriser le dĂ©veloppement Ă©conomique, la mise en valeur et l’exploitation des ressources naturelles autres que l’hydroĂ©lectricitĂ© gĂ©rĂ©e par Hydro-QuĂ©bec. Au-delĂ  des 2 000 emplois dans l’exploitation forestiĂšre, la rĂ©gion voit se dĂ©velopper un certain nombre de projets miniers. Quatre mines sont en exploitation (or, zinc, cuivre) et des nouveaux projets sont Ă  l’étude (lithium, diamants, fer-titane-vanadium).

Une marge pionniÚre boréale confrontée à la dictature des distances

Les chantiers de la Baie James se sont traduits par une dilatation historiquement inĂ©dite de l’espace productif quĂ©bĂ©cois vers le Grand Nord et une intĂ©gration progressive de cette marge jusqu’ici sous-intĂ©grĂ©es. Pour autant ce territoire pionnier est toujours soumis Ă  la dictature des distances.

Vu du sud, c’est-Ă -dire de MontrĂ©al qui se trouve Ă  1 400 km par la route, il apparaĂźt trĂšs trĂ©s lointain. Le lancement en juin 1971 du projet de la centrale de La Grande 2 n’a Ă©tĂ© rendu possible que par la construction entre 1971 et 1974 de 630 km d’une nouvelle route carrossable entre Radisson et Matagami, une petite ville miniĂšre elle-mĂȘme dĂ©jĂ  marginale, oĂč se trouve le km0 de la mythique route de la Baie James. Lors de la premiĂšre phase de la construction de 1973 Ă  1985, celle-ci va permettre d’acheminer plus de deux millions de tonnes de matĂ©riels. Avec la fin des grands travaux, le trafic se normalise trĂšs rapidement. Mais ces vingt derniĂšres annĂ©es, le volume de la circulation a plus que doublĂ© et ne va cesser de croĂźtre avec les nouveaux projets miniers.

De mĂȘme, le projet de la Baie James n’aurait jamais pu voir le jour sans une innovation majeure dĂ©veloppĂ©s par les laboratoires d’Hydro-QuĂ©bec : l’inauguration en 1965 de la premiĂšre ligne Ă©lectrique Ă  trĂšs haute tension qui permet de transporter l’électricitĂ© sur de trĂšs longue distance sans perte majeure d’énergie durant le trajet. Cette innovation a bouleversĂ© le dĂ©veloppement Ă©nergĂ©tique du QuĂ©bec en rentabilisant l’exploitation de ses formidables ressources hydrauliques. Aujourd’hui, Hydro-QuĂ©bec dispose de 6 lignes Ă  trĂšs haute tension longues de 7 400 km reliant ses centres de production septentrionaux au QuĂ©bec utile du bassin du St Laurent, Ă  l’Ontario et aux Etats-Unis. Sur l’image, on distingue assez bien celles-ci par les couloirs de dĂ©boisement que leur installation et fonctionnement supposent.

Une nouvelle interface multimodale entre le Sud-Québec et le Grand Nord arctique

En quelques dĂ©cennies, cette opĂ©ration de mise en valeur, d’amĂ©nagement et d’industrialisation a profondĂ©ment bouleversĂ© les Ă©quilibres rĂ©gionaux et le fonctionnement des territoires quĂ©bĂ©quois. Aujourd’hui, l’espace de la Baie James est devenu une nouvelle interface multimodale entre le QuĂ©bec laurentien et le Grand Nord arctique, vers lequel n’existe aucune route terrestre carrossable au-delĂ  de Radisson.
 
La route de la Baie-James assume ainsi un rĂŽle intermodal important. Les transporteurs acheminent les marchandises Ă  destination du Grand Nord quĂ©bĂ©cois par voie routiĂšre jusqu’à La Grande-RiviĂšre. De son aĂ©roport, elles sont ensuite distribuĂ©es par avion-cargo dans tous les isolats du Grand Nord.

L’aĂ©roport de La Grande-RiviĂšre est donc un point de raccordement important Ă  la fois pour le trafic de passagers et le trafic de marchandises Ă  destination des communautĂ©s Inuites de la cĂŽte de la Baie d’Hudson et de la Terre de Baffin. On compte quelques 8 000 mouvements d’avions par an, 60 000 passagers et 7 500 t. de fret aĂ©rien. Il est utilisĂ© principalement par deux compagnies, Air Inuit et Hydro-QuĂ©bec (45 %). Cette derniĂšre y monte en avion ses salariĂ©s qui travaillent par rotation plusieurs jours durant dans le complexe de Baie James La Grande avant de redescendre retrouver leurs familles.
 

Documents complémentaires

Carte téléchargeable

Contributeur

Laurent CarouĂ©, Inspecteur gĂ©nĂ©ral de l’Education nationale

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