Irlande / Irlande du Nord : Londonderry et sa région, une frontière en mutations et en débat

Située au nord-ouest de l’île d’Irlande au fond de la vaste baie Lough Foyle, Londonderry est à la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, ou Ulster. Dans une région qui demeure très rurale et enclavée, la ville est un pôle central de l’économie régionale qui rayonne jusque dans le Donegal voisin situé en République d’Irlande, grâce en particulier au port. Plus de vingt ans après le début de processus de paix, la société nord-irlandaise reste une société post-conflit encore profondément marquée par les tensions intercommunautaires, qui continuent de se produire à Londonderry, comme partout ailleurs en Irlande du Nord. Ce territoire connaît une double césure territoriale : frontalière entre deux Etats, urbaine entre deux communautés, catholique et protestante. Dans ces conditions, le Brexit – en refondant la frontière - risque d’avoir des conséquences majeures au niveau urbain, social et (géo)politique à Londonderry et dans sa région.

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Cette image  a été prise par le satellite Sentinel 2A le 28 juin 2019. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

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Londonderry : une ville et sa région coupées et organisées par
la frontière République d’Irlande – Irlande du Nord en mutations

Une situation de fond de baie en position d’abri

Comme le montre bien l’image, Londonderry se situe au fond de la vaste baie appelée Lough Foyle. Le site est un site classique de fond d’estuaire et de gué équipé d’un pont, dominé et contrôlé en rive gauche par le vieux centre médiéval fortifié. À Londonderry, il n’y a que trois ponts pour traverser la Foyle. En fait, un seul pont, le large et rectiligne Craigavon Bridge, permet de relier les deux plus anciennes parties de la ville. Le fleuve peut poser localement des contraintes de liaison entre les deux rives en étant une réelle coupure urbaine, sociale, économique et religieuse.

Londonderry est la plus grande agglomération du Derry City and Strabane District Council, l’une des 11 collectivités locales nord-irlandaises. C’est la quatrième plus grande ville de l’île d’Irlande, et la deuxième plus grande ville d’Irlande du Nord, après Belfast. La population du Derry City and Strabane District Council est de 150.500 habitants, pour une population en Irlande du Nord de 1,870 million, soit 8 %.  Avec 110.200 habitants, Londonderry polarise 73 % de la population du district. La croissance démographique de la région au cours des dix dernières années est faible, mais elle reste positive (1,6%).

Londonderry se situe dans un cadre rural et agricole, marqué par un émiettement des exploitations, dont 88 % sont de très petite et petite taille. La production agricole emploie 3 500 actifs.

Un développement historique marqué par une séparation / ségrégation fluviale

Le centre médiéval et ses remparts, qui ferment la vieille ville, se situent sur la rive gauche du fleuve sur une butte insubmersible. La fortification du centre de Londonderry date de la période de Plantation en Ulster par les Anglais à partir de 1608. C’est la ville de Londres qui a organisé l’implantation d’une communauté protestante à Derry, d’où l’évolution du nom de la ville en Londonderry. Les remparts ont été construits entre 1613 et 1618. Ils ont résisté à de nombreux sièges, dont les 105 jours de celui de 1689, quand la communauté protestante s’est retranchée avec succès à l’intérieur des murs de la ville pour résister aux troupes du roi catholique Jacques II.

La géographie de Londonderry a permis l’établissement d’une séparation/ ségrégation entre les communautés catholique et protestante très marquée. La Foyle constitue une frontière religieuse et communautaire. Bien que les relations intercommunautaires se soient considérablement pacifiées à Londonderry depuis la fin des Troubles en 1998, la ville reste aujourd’hui divisée et les manifestations d’intolérance religieuse n’ont pas disparu.

Sur la rive gauche du fleuve – Cityside -, près du centre ancien, la population est très majoritairement catholique. On y trouve le quartier de Bogside, où eut lieu l’intervention sanglante de l’armée britannique le dimanche 31 janvier 1972. De l’autre côté de la Foyle, sur la rive droite – Waterside -, la répartition de la population entre catholiques et protestants est à peu près équilibrée, mais c’est dans cette partie de la ville que réside la très grande majorité des protestants.

C’est en particulier dans les années 1970 et 1980 – qui correspondent aux années de tensions intercommunautaires extrêmes que furent les Troubles - que la démographie de la ville a profondément évolué vers une ségrégation assez radicale. La population protestante de Londonderry a chuté drastiquement à cette période (-31% entre 1971 et 1991), bien que la tendance avait débuté dès les années 1920. Parallèlement à cela, 83 % des protestants de Cityside ont quitté cette partie de la ville. La majeure partie d’entre eux a quitté la ville et la région, alors que le reste s’est déplacé vers la rive droite, à Waterside, où se sont développés des espaces commerciaux et résidentiels.

Parallèlement, la population catholique de Londonderry augmentait de 36 % et investissait les lieux laissés libres dans et autour de la vieille ville. Londonderry est alors devenue l’une des villes d’Irlande du Nord où la ségrégation spatiale entre catholiques et protestants est devenue la plus criante.

Les raisons de cette ségrégation spatiale sont multiples et complexes. Malgré des exemples de socialisation intercommunautaire régulière à Londonderry avant les Troubles, les divisions étaient déjà bien présentes. Il faut identifier les raisons possibles de l’exode protestant des vieux quartiers de Londonderry dans les opérations de rénovation urbaine, l’évolution du marché du logement, la détérioration des logements et les questions d’intolérance religieuse qui génèrent violence, intimidation et peur. Il faut ajouter le déclin économique. Il s’agit toutefois d’une question particulièrement sensible, qui n’est toujours pas tranchée.

En tout cas, cette réalité fut renforcée par la caractéristique géographique de la ville, divisée en deux parties bien distinctes par la Foyle et reliées par son seul et unique pont : Craigavon Bridge qui fut, en effet, pendant très longtemps l’unique trait d’union entre les deux rives de la Foyle.

La situation s’est toutefois stabilisée. La fin des années 2010 semble marquer un timide retour de la communauté protestante vers la vieille ville, à la faveur de la réduction des manifestations de violence intercommunautaire, après 20 années de processus de paix. Le développement urbain et les mutations géopolitiques ont également conduit à la création de deux autres ponts emblématiques qui facilitent les échanges entre communautés.

Ainsi, un deuxième pont, Foyle Bridge, dont la mise en service date de 1984, se situe sur l’A515, seul axe majeur de contournement de la ville qui dessert les deux rives de la Foyle, leurs zones industrielles respectives, le port, l’aéroport et se prolonge vers le Donegal, en République d’Irlande à l’ouest, et l’Irlande du Nord à l’est. Cet axe de circulation constitue un trait d’union majeur, d’un point de vue économique et symbolique, entre l’Irlande du Nord et le Donegal qui serait, sans cet axe, très enclavé. En vertu des accords de Vendredi Saint de 1998 qui a supprimé la frontière entre l’Irlande du Nord et le République d’Irlande, il n’y a aucune infrastructure physique frontalière sur cet axe de communication.

Enfin, un troisième pont est beaucoup plus récent. Il s’agit de Peace Bridge, ou Pont de la Paix, facilement reconnaissable à sa forme incurvée. C’est un pont pour piétons et cyclistes, dont l’inauguration date de juin 2011 et dont la construction a été financée par le programme PEACE III de l'Union européenne. Il a été construit pour permettre l'accès du centre-ville historique à un nouveau développement urbain à usage mixte situé de l'autre côté du fleuve. Il a été baptisé Peace Bridge en raison de la signification symbolique de la création d'un lien entre les communautés historiquement divisées de chaque côté de la rivière. Sa structure suspendue auto-ancrée incurvée de 310 m de long est rapidement devenue un repère pour la ville et une réalisation exemplaire dans l’Irlande du Nord post-conflit.

Un pôle économique, industriel et d’emplois porté par les fonctions portuaires

Comme le montre l’image, à l’entrée de l’estuaire de la Foyle, sur la rive droite se trouve le port de Londonderry, ou Foyle Port, qui est un port autonome qui ne dépend d’aucune structure ou agence de l’État britannique. Initialement situé au cœur de la ville de Londonderry, il a été déplacé en 1993 à l'emplacement actuel de Lisahally, où les eaux sont suffisamment profondes pour accueillir des navires d'une capacité allant jusqu'à 65 000 tonnes et mesurant 215m.

Grâce à son emplacement dans le nord-ouest de l’île d’Irlande, le port de Londonderry joue dès le XVIIIème siècle un rôle stratégique pour toute la région, tant pour le commerce que comme point de départ pour les tous les émigrants Irlandais originaires du nord de l’île.

Aujourd’hui, Le port dispose d’une surface de hangar de 40 000 m², sur un domaine de 40 hectares, dont 12 sont encore en attente de développement. Le terminal de Lisahally dispose de 440 mètres de quai. Le port est un port de vrac et un grand importateur de pétrole, de charbon, d’aliments pour animaux et d’engrais, produits de première nécessité pour la région rurale du Nord-Ouest de l’île d’Irlande et ses 20 000 fermes, ainsi que de matériaux pour divers secteurs d'activité locaux, en particulier la construction. L’activité du port de Londonderry rayonne jusque dans le Donegal voisin.

Le port a connu une croissance significative depuis 2003, doublant à la fois son chiffre d’affaires et son bénéfice, et a attiré environ 100 millions de livres d’investissements étrangers dans la région, notamment des projets comme une usine d’engrais, un parc pétrolier et une centrale à biomasse. Aujourd'hui, le port traite environ 2 millions de tonnes de fret par an, pour une valeur estimée à 1 milliard de livres sterling. L’activité économique du port soutient environ 1 000 emplois directs et indirects.

De par sa situation géographique et son activité économique, le port de Londonderry a donc un rôle majeur et transfrontalier dans l’organisation économique régionale. Il constitue l’une des portes d’entrée majeures de marchandises dans l’île d’Irlande depuis la Grande-Bretagne. À ce titre, il sera donc forcément un endroit stratégique pour la mise en application et le contrôle des dispositions douanières complexes voulues par l’accord de séparation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne d’octobre 2019.

Un aéroport régional fragile

Juste à l’est des limites de l’image, l’aéroport de Londonderry se situe à quelques kilomètres à l’est du port, en bordure du Lough Foyle et à une quinzaine de kilomètres du centre de Londonderry. L’aéroport est la propriété de Derry City and Strabane District Council mais son exploitation a été confiée en 2010 à des intérêts privés, d’abord Parsons Brinckerhoff / Regional & City (PB/RCA) Airports, une branche du géant du bâtiment Balfour Beatty (jusqu’en 2013), puis à Regional City Airport Management (RCAM), branche de Rigby Group PLC. Rigby possède les aéroports d’Exeter, Coventry et Norwich et l’héliport de Cardiff. RCAM gère également l’aéroport de Blackpool.

C’est un aéroport régional, dont la fréquentation est faible (186 000 passagers en 2018) et en déclin régulier depuis 2008, année de pic de fréquentation avec 438 000 passagers. Deux compagnies low-cost (Ryanair, irlandaise, et Loganair, écossaise) opèrent des vols réguliers vers cinq destinations britanniques : London Southend, Glasgow, Liverpool, Manchester et Édimbourg.

L’aéroport de Londonderry subit la concurrence de l’aéroport international de Belfast, qui a accueilli 6,2 millions de passagers en 2018, soit une augmentation de 2,2 millions en 5 ans. Il est également tributaire des ouvertures et fermetures de lignes régionales décidées par les compagnies aériennes en fonction de leur rentabilité. L’exploitation de l’aéroport est déficitaire de plus de 2 millions de livres sterling par an, ce qui explique que sa fermeture est régulièrement évoquée. Des investissements publics de 2,5 millions de livres sterling ont été promis par l’Assemblée régionale d’Irlande du Nord en 2016 pour développer des nouvelles destinations mais la suspension de l’assemblée régionale entre janvier 2017 et janvier 2020 a empêché l’aéroport d’en bénéficier.

Une ville coupée en deux et sous fortes tensions, symbole des affrontements géopolitiques

Londonderry est une ville symbole en Europe, comme Belfast, des affrontements communautaires et géopolitiques. La ville est une ville divisée à la fois physiquement et symboliquement par la rivière Foyle. Londonderry est tragiquement célèbre pour avoir été le théâtre du « Dimanche sanglant » ou « Bloody Sunday », le 31 janvier 1972, quand l’armée britannique a ouvert le feu sur des manifestants, pour la plupart catholiques, qui manifestaient pour les droits civiques de leur communauté dans le Bogside, l’un des quartiers catholiques de la ville. Quatorze personnes furent tuées. Plus près de nous, la New IRA - un groupe de dissidents républicains qui poursuit la lutte armée pour la réunification de l’île d’Irlande - y a revendiqué un attentat à la voiture piégée en janvier 2018, qui n’avait pas fait de victimes.

Un tragique événement, survenu le soir du 18 avril 2019, en pleine impasse du Brexit, n’a pas manqué de raviver la menace, toujours très redoutée, du retour des violences paramilitaires. Et il a mis une fois encore en relief le fragile équilibre social et politique nord-irlandais. Ainsi, le jeudi 18 avril, Lyra McKee, une jeune journaliste de 29 ans, a été tuée, un soir d’émeutes qu’elle était en train d’observer, dans le quartier catholique de Creggan, à Londonderry. Ce meurtre a été reconnu quelques jours plus tard par la New IRA.

Même dans un pays où le processus de pays dure depuis plus de vingt ans, les épisodes de violence urbaine sont relativement courants, que ce soit à Londonderry ou Belfast. Ils sont en général liés aux tensions intercommunautaires qui continuent d'empoisonner la société nord-irlandaise. La raison pour laquelle cet événement tragique a revêtu cette fois-ci une importance particulière est le contexte dans lequel il s’est produit. La présence aux obsèques de la jeune femme de nombreux responsables politiques – les Premiers ministres britannique et irlandais et les dirigeants de tous les partis politiques nord-irlandais, unionistes et républicains – n’a pas trompé.

Et pour cause : le processus de paix en Irlande du Nord semble plus que jamais menacé et les incertitudes dues au Brexit y contribuent singulièrement. L’Union européenne a en effet joué un rôle considérable dans le processus de paix depuis la signature des accords de Vendredi Saint. De très nombreuses et indispensables initiatives de réconciliation entre les communautés catholique et protestante, qui impliquent également et sont soutenues par la République d'Irlande, ont été financées par l’UE. Dans un monde post-Brexit, ces financements – et donc la pérennité du processus de paix – sont a priori garantis par Londres. Mais pour combien de temps ? L’Irlande du Nord est une petite nation périphérique, qui a beaucoup de mal à se faire entendre par le pouvoir central britannique.

L’assemblée régionale d’Irlande du Nord a été suspendue du 9 janvier 2017 au 11 janvier 2020. Ses travaux n’ont donc repris récemment et l’assemblée aura un rôle clef à jouer dans les mois et années à venir au regard des choix à faire en ce qui concerne les suites du Brexit. Toutefois, les conflits, oppositions et/ ou tensions intercommunautaires, qui se traduisent bien évidemment au niveau politique, risquent bien de compliquer grandement les débats avec, en toile de fond, la question de la réunification de l’Irlande, qui finira, à moyen terme, par se poser de manière insistante.

La poussée électorale des nationalistes/ républicains aux élections législatives de décembre 2019 - notamment le SLDP, modéré, qui soutient la réunification de l’Irlande - est un indicateur clair d’un rééquilibrage de l’opinion publique au détriment des unionistes, ces dernières souhaitent que l’Irlande du Nord reste attachée au Royaume-Uni.

Image complémentaire

Londonderry dans son cadre régional : une ville de fond d’estuaire, en position d’abri littoral de fond de baie aux limites de la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord.


Repères géographiques

Documents complémentaires


 

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  [Accéder à la traduction de ce dossier en anglais]

Sur le site GeoImage :

Fabien Jeannier, Irlande / Royaume-Uni : le Donegal, une marge nord-occidentale isolée par une frontière confrontée aux incertitudes du Brexit

Autres ressources :
Fabien Jeannier, « Le Brexit et la frontière irlandaise », Géoconfluence, 2019, 

Dr Ulf Hansson and Dr Helen McLaughlin, « Protestant migration from the West Bank of Derry/ Londonderry, 1969-1980 », Pat Finucane Centre, 2018,

Derry City and Strabane District Council, Derry and Strabane Statistics

Contributeur

Fabien Jeannier, professeur d’anglais, chercheur associé au laboratoire Identité culturelle, textes et théâtralité, Avignon Université.

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