Corse. Bastia : une ville à l’étroit entre mer et pente

La relation de Bastia à sa localisation est ambivalente. Elle doit en effet son existence à sa situation littorale au nord-est de l’île. En revanche son site, emblématique de l’image d’une Corse « montagne dans la mer », limite, voire entrave son développement du fait de fortes contraintes naturelles. Pour autant, malgré celles-ci, Bastia est le second grand pôle urbain de Corse et polarise toute la moitié nord-est de la Corse face à Ajaccio au sud-ouest.

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Légende de l’image satellite 

Cette image a été prise par un satellite Pléiades le 09/09/2016. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m.

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Présentation de l’image globale 

Un port et sa ville : une urbanisation sous contrainte

L’image montre le centre de l’agglomération bastiaise - une partie de la commune de Bastia et, au nord, une commune limitrophe. Il s’agit d’un espace littoral, ouvert sur la Mer Tyrrhénienne, à 50 kilomètres à l’ouest des côtes de l’île d’Elbe (archipel toscan) et à 90 kilomètres de l’Italie continentale (Piombino). Le port occupe une place centrale sur l’image ; la ville de Bastia est d’ailleurs née de celui-ci. La relation ville-port est cependant complexe.

Une ville née du port

Bastia n’existait pas avant le XIVème siècle. L’emplacement actuel du Vieux-Port (voir zoom 1) abritait seulement quelques baraques de pêcheurs du village de Cardo, situé sur les hauteurs et dont le noyau circonscrit reste encore visible (au centre-ouest de l’image, à l’est d’une piste en terre nettement détachée). 

C’est sur un site surplombant cette première implantation, appelée Porto Cardo, que les Génois ont installé au cours du XIVème siècle le lieu de leur pouvoir en Corse : le palais des Gouverneurs. Celui-ci a été établi au cœur d’un ensemble fortifié (voir zoom 1), une citadelle ou « bastiglia » à laquelle la nouvelle ville doit son nom. Dès lors Porto Cardo a été investi par les Génois qui l’ont modelé et aménagé pour assurer à la fois le contrôle des littoraux corses et les échanges avec le reste de leurs possessions. 

Au cours du XIXème siècle, avec l’accroissement des échanges et l’augmentation du gabarit des navires, le Vieux-Port, peu profond, de dimensions réduites et dont l’accès nécessite une manœuvre délicate, devient définitivement inadapté. Les autorités sont amenées à planifier la construction du port actuel : le port Saint-Nicolas (voir zoom 2). 

Une relation ville-port évidente et qui pourtant ne va pas de soi

Cette rapide genèse montre combien la ville et le port sont intrinsèquement liés. Cependant ces deux entités ne fonctionnent pas toujours en symbiose, voire se contredisent, l’une et l’autre imposant au fil du temps ses impératifs propres. 

Tout d’abord, la côte quasi rectiligne de la façade orientale de la Corse (créer un lien hypertexte avec l‘image de la Corse) ne présente pas de site réellement propice à l’installation d’un grand port, faute de rentrant de dimension suffisante pour constituer un abri adéquat. Le Vieux-Port des origines (voir zoom 1) s’est ainsi développé sur une crique dont les dimensions n’excédaient pas 150 mètres sur 200. 

La création du port actuel ex nihilo a d’ailleurs nécessité de très importants ouvrages : réalisation d’un terre-plein, d’un bassin de plus de 400 mètres sur 200 et d’une grande digue (voir zoom 2). La ville en a profondément été transformée, les travaux du port nécessitant notamment l’aménagement de la place Saint-Nicolas, aujourd’hui véritable agora de l’agglomération.

Actuellement, ville et port coexistent sans réellement fonctionner de concert. Le port constitue la principale entrée de l’île avec plus de 2 millions de passagers par an, ce qui en fait le premier de Corse et le quatrième de France pour le trafic passagers. Mais la ville bénéficie peu de ces flux majeurs : elle n’est qu’un lieu de passage pour nombre de touristes, illustrant de manière éloquente la notion d’effet-tunnel. 

Depuis une vingtaine d’années, les relations entre ville et port sont à nouveau déséquilibrées par des dynamiques parallèles : augmentation des échanges, croissance urbaine, mutations du trafic maritime (voir zoom 2). Les débats en la matière sont actuellement cristallisés par le projet d’un troisième port, plus au sud. 

L’extension accélérée d’une ville modeste

Si on compare l’image proposée à des documents plus anciens (photographies aériennes, cartes topographiques …), l’évolution est saisissante. L’urbanisation jusqu’au milieu du XXème siècle était limitée à l’espace compris entre les quartiers plus anciens de la citadelle et du Vieux-Port et ceux développés autour de la place Saint-Nicolas, aisément repérables au plan orthogonal des rues. L’unité urbaine de Bastia compte aujourd’hui 67.000 habitants.

A partir des années 1950, la zone construite s’est considérablement étendue, à la fois le long du littoral et sur les premières pentes. Deux nouveaux quartiers se sont développés. 

Celui du Fango constitue une excroissance du centre-ville au nord-ouest de la place de Saint-Nicolas. Il est structuré de part et d’autre d’une artère principale d’orientation est-ouest qui reprend la vallée du fleuve éponyme. Il regroupe les principales fonctions administratives ; on peut d’ailleurs repérer sur l’image la pastille blanche formée par la coupole du bâtiment de l’ancien Conseil général.  

Au nord du bassin Saint-Nicolas, le quartier de Toga est quant à lui identifiable au port de plaisance aménagé dans les années 2000. L’image montre également un bourgeonnement urbain sous forme tantôt de petites résidences tantôt d’habitat individuel. Cette dynamique s’est diffusée jusqu’à englober le hameau préexistant de Guaïtella sur les pentes du nord-ouest.

La ville confrontée à la pente 

La croissance urbaine s’est donc faite en grande partie sur les premières pentes de la Serra di Pigno. La dénivellation est importante : les dernières constructions visibles à l’extrême nord-ouest de l’image sont à 350 mètres d’altitude alors qu’elles sont distantes de 2,5 kilomètres de la mer seulement. La pente crée des contraintes en termes de construction et d’accès. Cela contrarie l’urbanisation sur les versants et explique son caractère irrégulier en fonction des accidents de la topographie. 

Ce relief marqué est aussi générateur de risques. Lors des épisodes de précipitations intenses aggravés par l’artificialisation des sols, des cours d’eau « oubliés », masqués par l’urbanisation se recréent, inondant au passage certaines habitations. Les nombreux escaliers de la ville deviennent alors autant de cascades. En outre, des mouvements de terrain menacent parfois les constructions. 

Cette nouvelle zone urbanisée est par ailleurs entourée de maquis, vulnérable au risque d’incendie. A ce sujet, on peut relever au centre-ouest de l’image un dispositif de protection et de prévention sous la forme d’une piste coupe-feu destinée également à la circulation et à la surveillance des engins de la sécurité civile. 

Ces contraintes expliquent en partie une croissance périurbaine qui privilégie actuellement l’extension vers le sud, aux alentours de l’étang de Biguglia, où les pentes laissent un peu plus de répit (créer un lien hypertexte avec l’image de la Corse).

Zooms d’étude


La Citadelle et le Vieux-Port : Terra Nova et Terra Vecchia

Cette image montre le cœur historique de la ville de Bastia. On y distingue au nord le Vieux-Port, site premier de l’implantation humaine sous la forme de cabanes de pêcheurs. Appelé initialement Porto Cardo, il a été renommé Terra Vecchia par les Génois, par opposition au nouveau quartier fortifié qu’ils ont construit en aplomb, Terra Nova.

Cette citadelle est observable au sud de l’image. Elle constituait entre le XIVème et le XVIIIème siècle le centre du pouvoir génois installé dans le palais des Gouverneurs. La forme rectangulaire de ce bâtiment est reconnaissable au centre de l’image, jouxtant le jardin Romieu.

La croissance urbaine bastiaise a longtemps pris la double forme d’une occupation progressive de Terra Vecchia et d’une densification de Terra Nova, notamment par l’ajout d’étages aux immeubles existants. Des aménagements ont aussi été réalisés par les Génois pour adapter ce site initial peu propice et faire face au développement des échanges. Un môle prenant naissance au pied de la Citadelle a par exemple été construit au XVIIème siècle pour protéger l’entrée du port. Il a été prolongé de 50 mètres sous le Second Empire.

Terra Nova et Terra Vecchia sont aujourd’hui en pleine restructuration. Le palais des Gouverneurs abrite désormais un musée. Un hôtel 4 étoiles a été ouvert en 2015 dans un immeuble réaménagé de la Citadelle. Les abords du Vieux-Port font l’objet d’opérations en partenariat avec l’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine. Le trafic de marchandises ayant migré vers le port Saint-Nicolas, le Vieux-Port est maintenant dévolu à la plaisance et à une petite activité de pêche. Cette dynamique globale s’accompagne d’une gentrification.

Les nombreux bars et restaurants, prisés tant des Bastiais que des touristes, font l’animation de ces deux quartiers, le Vieux-Port avec en arrière-fond l’église Saint Jean-Baptiste constituant la carte postale traditionnelle de Bastia.


Le port Saint-Nicolas

Créé ex nihilo pour pallier l’absence d’un site portuaire naturel adapté aux exigences croissantes du trafic maritime, le port Saint-Nicolas constitue une réelle artificialisation du littoral et une redéfinition du trait de côte.

Ce chantier de la fin du XIXème siècle était gigantesque rapporté à l’échelle de la ville de l’époque. Il impliquait aussi la création d’une place piétonne de grande ampleur, que ses dimensions de 280 mètres sur 80 permettent de repérer au premier coup d’œil sur l’image. L’aménagement de la place Saint-Nicolas  a profondément reconfiguré le centre-ville, même si ce n’est plus tellement visible aujourd’hui grâce à une intégration morphologique et paysagère réussie.

Le port Saint-Nicolas accueille quasi exclusivement des ferries, transportant aussi bien des passagers, en majorité des touristes, que des marchandises apportées par camion du continent - les flux commerciaux sortants étant bien plus faibles.

Bien que l’image le montre peu, le port est aujourd’hui saturé, particulièrement en été, en raison du rôle de Bastia comme entrée principale de la Corse, de l’augmentation du trafic et de l’accroissement du gabarit des navires. Cela empêche notamment le développement d’un trafic croisières aux potentielles retombées économiques locales. Les nuisances associées aux flux maritimes font par ailleurs l’objet de contestations de la part de riverains. Avec plus de 2 millions de passagers accueillis chaque année au port, l’agglomération subit l’engorgement de ses accès routiers.

Elle ne profite pourtant que peu des effets positifs de ces flux, qui bénéficient essentiellement à des espaces touristiques insulaires plus lointains (créer un lien hypertexte avec l’image de la Corse). L’effet-tunnel porte ici bien son nom : les véhicules descendant des ferries longent la place Saint-Nicolas, empruntent un tunnel qui passe sous le Vieux-Port et la Citadelle et sont ainsi directement dirigés hors de la ville. 

Ce contexte de saturation a encouragé les autorités à envisager la création d’un nouveau port à quelques centaines de mètres au sud de la Citadelle, en limite d’image. Ce projet, dont les études liminaires ont déjà été réalisées, fait encore l’objet de controverses importantes. Ses détracteurs lui préfèrent la possibilité d’un agrandissement du port actuel. 

 

Documents complémentaires 

« L’impact économique du port de Bastia », Les dossiers de l’économie corse, n° 12, décembre 2012 
William Bracconi : « Bastia, territoire paradoxal du tourisme corse », Historiens et Géographes, n° 441, février 2018.  


Contributeurs

- Elisabeth Grimaud, agrégée de géographie, CPGE du lycée Giocante de Casabianca, Bastia, 
- Marie Cervoni, agrégée de Géographie, Formatrice académique, professeur au collège Giraud, Bastia