Cuba / Etats-Unis - Guantanamo : une base étatsunienne au rôle géostratégique au cœur de la Méditerranée américaine

Au sud-est de la grande île de Cuba se déploie depuis 1903 sur 117 km2 la base militaire de Guantanamo. A l’abri d’une grande baie naturelle, cette base navale présente un intérêt géostratégique majeur pour les Etats-Unis. Elle se trouve en effet au cœur du Grand Bassin Caraïbe et située dans une île à la confluence maritime du golfe du Mexique, de la mer des Caraïbes et de l’océan Atlantique. Servant de support au déploiement et à la projection de l’escadre de l’Atlantique, elle permet à la fois le contrôle, la protection et la défense de la route maritime directe - via le canal de Panama - mise en place entre la Côte Est et la Côte Ouest des Etats-Unis, entre les océans Atlantique et Pacifique, et la surveillance de la Méditerranée américaine (trafic de drogue, flux de migrants…).

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Légende de l’image

Cette image de la province de Guantánamo (Cuba) a été prise le 12 octobre 2019 par le satellite Sentinel 2B. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution à 10m.

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L'image ci-contre indique quelques repères géographiques de la région de Guantanamo sur l'État insulaire des Caraïbes.


Présentation de l'image globale

Guantanamo : une base militaire navale étasunienne
au cœur du Grand Bassin Caraïbe, la Méditerranée américaine

Pour bien comprendre l’intérêt géostratégique de la base militaire navale de Guantanamo, il faut à la fois emboiter les échelles d’analyses (locale, régionale, nationale, continentale et mondiale), comprendre les atouts incomparables que représentent son site et sa situation et réinscrire son histoire dans les grands affrontements géopolitiques de la fin du XIX em, du XX em et du début du XXIem siècle, qu’ils soient continentaux (rivalités impérialistes entre l’Espagne et les Etats-Unis) ou mondiaux (Guerre froide, cris des fusées…).    

Cuba : une grande île en position nodale dans le Grand Bassin Caraïbe, la Méditerranée américaine

Comme le montre l’image, nous sommes ici dans une plaine littorale qui est percée au nord-ouest et au nord-est par des hauteurs boisées et qui est au sud largement ouverte sur la Mer des Caraïbes. Au nord de l’image se trouve la ville même de Guantanamo, située à seulement 46 m d’altitude et peuplée de 210 000 habitants, elle est la capitale régionale donnant son nom à cette province orientale. La ville est bien identifiable par son étendue et la forme géométrique de sa structure foncière et urbaine.

Cette grande ville polarise en fait, au delà de l’échelle de l‘image, une vaste cuvette entourée de moyennes montagnes drainées par plusieurs fleuves se jetant dans la mer, comme le Rio Guantanamo dont le cours est bien visible dans l’ouest de l’image. Au plan agricole, la cuvette est bien mise en valeur par de nombreuses cultures spéculatives (canne à sucre, café, tabac, coton…) et d’importants salines, bien visibles sur l’image.  La région se caractérise globalement par un climat tropical marqué par une certaine aridité du fait de températures élevées (entre 31°C et 22,5°C) accompagnées cependant de faibles précipitations (62 cm/an). Mais elle est parfois marquée par le passage de puissants cyclones.

A une centaine de kilomètres à l’est se trouve la ville de Santiago de Cuba (hors image), la grande métropole du sud-est de cette île qui est la plus grande île de tout le Grand Bassin Caraïbe (110 000 km2). Par sa taille comme par sa position, Cuba occupe en effet dans celui-ci une place tout à fait singulière : elle se trouve en position nodale dans ce grand système, ce qui en explique son caractère géostratégique.

Au plan maritime, elle est en effet au point de confluence du golfe du Mexique au nord-ouest, de la mer des Caraïbes au sud et de l’océan Atlantique au nord-est. D’un côté, elle est très proche des côtes de la Floride (Etats-Unis) et des côtes du Yucatan (Mexique), de l’autre, elle est voisine d’Etats insulaires de tailles plus ou moins importantes (Jamaïque, Bahamas, Caïmans, Haïti, Turques et Caïques).        

Un site exceptionnel : une profonde baie littorale au sud-est de Cuba

Mais le fait de plus marquant de l’image est sans conteste la présence d’une grande baie qui s’étend à 15 km au sud de la ville de Guatanamo. Bien repérable au centre de l’image, c’est la Baie de Guantanamo. Celle-ci est une des rares grandes baies d’abri de tout l’espace caraïbe, un atout majeur pour y implanter une base navale.

Pénétrant de plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres, cette baie est elle même composée de trois sous-ensembles facilement indentifiables. Au sud se trouve une large passe de deux kilomètres de large en forme d’entonnoir entre la Windward Point à l’est et l’aéroport militaire bien visible à l’ouest.

Cette passe débouche au centre sur la petite Baie de Guantanamo qui constitue le centre névralgique de la base étatsunienne. Il est important de noter la forte dissymétrie de ses deux rives pour comprendre l’organisation géographique de la base étasunienne. A l’ouest, le Rio Guantanamo vient se jeter dans la mer dans une forme de petit delta très plat dans lequel les terrains sont très marécageux. En dehors de la base aérienne, cette zone est sous-occupée, voire vide, du fait de fortes contraintes naturelles. A l’opposé, la partie Est présente des altitudes plus élevées du fait de la présence d’importantes collines et son littoral, bien qu’en partie masqué sur l’image par des nuages, est très découpé. C’est là que se déploie le cœur opérationnel et résidentiel de la base militaire.      

Plus au nord, la petite Baie du Guantanamo se continue par la Grande Baie septentrionale. La passe entre les deux sous-ensembles est très étroite et se caractérise par de nombreuses îles basses comme la Flamingo Cay, traversée par le tracé frontalier. A l’est de trouve le village de Boqueron et à l’ouest celui de Caimanera. Les marais salants sont facilement repérables sur l’image. Les grandes tables, ou bassins fermés, dans lesquelles l’eau de mer s’évapore présentent des couleurs différentes selon le degré de concentration du sel.     

Guantanamo : un sismographe des relations Etats-Unis/Cuba

La base navale de Guantanamo, la Guantanamo Bay Naval Base, a la particularité d’être la plus ancienne base militaire des Etats-Unis à l’étranger. Et d’être aujourd’hui la seule installée dans un Etat souverain avec lequel Washington n’entretient pas de relations diplomatiques.  Dans ce contexte, le niveau de tension y est très dépendant de l’état des relations entre Washington et La Havane.

Historiquement, Cuba est une colonie de la Couronne d’Espagne de 1492 à 1898. Mais à partir des années 1850, cette domination est de plus en plus remise en cause par la population cubaine. Ce processus de lutte anticoloniale aboutit à des révoltes armées à partir en particulier de 1868. Lors de la 3em Guerre qui éclate en 1895, les Etats-Unis décident d’intervenir directement en avril 1898. Dans ce contexte, la guerre hispano-étatsunienne s’achève par la signature du Traité de Paris du 10 décembre 1898. Avec la défaite et en particulier la perte de sa flotte de guerre coulée par la Navy, Madrid cède aux Etats-Unis ses derniers grands territoires coloniaux : l’île de Porto Rico dans la Caraïbe et, surtout, l’île de Guam, située dans le Pacifique, et les Philippines, situées en Asie du Sud-Est qui deviennent malgré une forte résistance locale initiale colonie étatsunienne jusqu'à l’indépendance de 1945.    

 Dans ce cadre stratégique mondial qui voit l’affirmation spectaculaire de l’impérialisme étatsunien, de nombreux débats se déroulent à Washington concernant le futur statut de l’île. La grande île est d’abord transformée en protectorat de 1898 au 20 mai 1902, avant que les Etats-Unis acceptent in fine que Cuba accède à l’indépendance, cependant très formelle politiquement (occupations militaires de l’île en 1906/1909, 1917/1922) et économiquement. En particulier, le 1er Président cubain T. E. Palma - qui a la particularité d’être aussi citoyen étasunien - concède par Traité en 1903 à titre quasi-perpétuel l’enclave de Guantanamo aux Etats-Unis, qui immédiatement la transforment en une puissante base militaire navale. Un nouveau traité signé en 1934 confirme à nouveau cette situation.

De 1903 à 1959, la situation ne pose pas de problème, tant la dépendance de Cuba est forte. Mais la situation change radicalement avec la Révolution cubaine de 1959 qui chasse le dictateur Fulgencio Batista (1952/1959), soutenu par Washington, pour porter au pouvoir Fidel Castro. Celui-ci va progressivement installer un régime socialiste, largement soutenu par l’URSS. Déjà tendue (nationalisation des avoirs étrangers, essentiellement étasuniens…), la situation se crispe encore plus durant la Guerre froide. En particulier lors de l’invasion contre-révolutionnaire d’avril 1961 de la Baie des Cochons, soutenue dirctement par la CIA. Puis lors de la « crise des missiles » d’octobre 1962 (projet d’installation de missiles russes), durant laquelle la base de Guantanamo est mise sur pied de guerre et la population civile évacuée, pour y revenir en 1964.

Depuis, alors que les Etats-Unis mettent l’île sous embargo économique, commercial et financier, le gouvernement cubain ne cesse de réclamer la rétrocession de la base de Guantanamo sous souveraineté nationale. Après une certaine période de réchauffement symbolisée en mars 2016 par la venue du Président Barack Obama dans l’île, une première depuis 1928, la situation est à nouveau particulièrement tendue.  

De la Guerre froide à la « guerre contre le terrorisme »

Si la base de Guantanamo joua un rôle majeur durant la Guerre froide, elle trouve un rôle nouveau durant la « guerre contre le terrorisme » ouvert par le Président G. W. Bush à la suite des attentats du 11 septembre 2001 qui frappent directement et spectaculairement les Etats-Unis. En particulier, des camps de détention y sont spécialement ouverts fin 2001 (Camp X-Ray, Camp Delta, Camp Iguana) afin d’accueillir des centaines de prisonniers (Afghans, Saoudiens, Yéménites…) ayant des liens supposés avec Al-Qaïda et les auteurs des attentats du 11 septembre 2001 et qui sont alors présentés comme des « combattants illégaux ».

Cette stratégie se fonde sur le statut juridique très spécifique de la base. Elle est en effet conçue comme un territoire placé sous l’autorité militaire directe des Etats-Unis, mais dans lequel le droit étasunien et le système judiciaire fédéral ne s’appliquent pas. Ces centres de détention constituent alors un cas unique au monde qui permet aux Etats-Unis de ne pas reconnaitre le statut de prisonnier de guerre à ces personnes et donc d’échapper aux obligations des Conventions de Genève de 1949. Face à certains cas de torture et à la montée des protestations nationales (cf. arrêt de la Cour suprême de juin 2006 déclarant illégales ces procédures judiciaires d’exception) et internationales, cette stratégie sera progressivement mise en difficulté, sans pour autant que cette logique soit officiellement abandonnée.

Une double valeur géostratégique : le jeu des emboitements d’échelles

Pour comprendre la valeur géostratégique de cette base et son caractère exceptionnel dans le système de projection de la puissance militaire étatsunienne, il convient de mobiliser le jeu des emboitements d’échelle alors que la base sert de support au déploiement et à la projection de l’escadre de l’Atlantique.   

A l’échelle régionale, ou sous-continentale, la base de Guantanamo se trouve au cœur de l’archipel constitué par les plus grandes iles des Caraïbes que sont Cuba, Saint-Domingue et la Jamaïque. Cette position stratégique de poste avancé dans l’espace caraïbe permet en particulier à l’armée étatsunienne, et sans doute à différentes agences gouvernementales, de déployer ses missions de surveillance sur les flux migratoires (cf. centre de regroupement de réfugiés haïtiens cubains entre 1964 et 1991) et de lutte contre le trafic de drogue.  

A l’échelle continentale des Amériques, la base prend une valeur géostratégique majeure depuis la mise en service du Canal transocéanique de Panama en août 1914.  Elle permet en effet le contrôle, la protection et la défense de la route maritime directe mise en place entre la Côte Est et la Côte Ouest des Etats-Unis, entre les océans Atlantique et Pacifique. Avec le canal, le trajet maritime entre New York et San Francisco tombe en effet de 22 500 km via le Cap Horn, à la pointe méridionale de l’Amérique latine, à 9 500 km.    


Zoom d'étude

La base militaire de Guantanamo : une enclave aux frontières hermétiquement clauses

Comme le montrent très bien les deux images à petite (vue régionale) puis à grande échelle (vue locale), l’espace couvert par la base militaire (117 km2) est bien individualisable. On repère en particulier très bien sur l’image générale de chaque coté de la baie les grands axes de circulation enserrant la base qui ont été réalisés par Cuba. Il permette le contrôle de l’espace et facilitent la circulation des forces armées cubaines tout autour de l’enclave étasunienne.  

Sur l’image zoom à grande échelle, le dispositif militaire et frontalier est encore plus net. Du coté étasunien, le tracé des limites est très géométrique car il a été défini lors de la cession de la base aux Etats-Unis par Cuba dans le cadre des Accord américano-cubain de février 1903. A cette époque, le rapport de force en faveur des Etats-Unis était si écrasant que l’Etat-Major a tracé à grands traits les limites sans se soucier des détails topographiques du terrain qui tactiquement et techniquement peuvent avoir leur importance (delta amphibie, lagunes, îles, collines et hauteurs…).

Un peu en retrait de ce tracé frontalier a été installée une route militaire, l’US Border Road, qui ceinture totalement la base. A l’extérieur, une bande de terre a été transformée en un vaste champ de mines régulièrement entretenus, renforcés par des systèmes électroniques sophistiqués de surveillance et d’alerte.  

Côté cubain, comme nous l’avons vu, une large route a été construite pour contrôler et surveiller la base étasunienne. Comme du côté étasunien, Cuba a installé tout autour de l’enclave elle aussi des champs de mines, sans doute doublés de postes et de garnisons militaires, mais dont la présence à cette échelle est peu ou pas visible. Entre les deux dispositifs s’étend donc un vaste No Mans Land très dangereux à traverser. Nous sommes sans doute ici face à une des frontières du monde les plus surveillées et les plus hermétiquement fermées avec celle entre les deux Corées.

Couvrant 117 km2, la base de Guantanamo est gérée par la Joint Task Force Guantanamo ((JTFG). Elle accueille environ 4 800 personnels, civils et militaires, et leurs familles qui vivent en vase clôt dans la zone résidentielle avec tous les services nécessaires (logement, santé, éducation, sport...). Cette enclave est totalement autosuffisante, en produisant en particulier son énergie et son eau potable. Ouvert en 1953, l’aéroport de Leeward Point Field sert aujourd’hui de point principal d’entrée pour les liaisons aériennes alors que l’aérodrome de McCalla Field, ouvert en 1931, est réutilisé pour accueillir différentes installations.

Pour cette étude cas le camp militaire de Guantánamo est présentée dans la partie "zooms d'études". l'image ci-contre localise cette zone,

Celle placée dessous présente quelques repères géographiques

Documents complémentaires

Gérard Dorel : Atlas de l’Empire américain. Géostratégie de l’hyperpuissance, coll. Atlas, Autrement, Paris, 2006.

Guillaume Fourmont : Guantanamo : la base américaine fermera-t-telle ?, Revue Carto, N°47/2016, p. 35 et 36.

Contributeur

Proposition de Laurent Carroué, Inspecteur général de l’Education nationale

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