La banlieue nord-ouest de Paris : les mutations urbaines et économiques d’un territoire comme enjeu géopolitique

Ancienne pièce maîtresse de la banlieue rouge, la banlieue nord-ouest de Paris connaît ces dernières décennies un bouleversement majeur de son tissu productif ainsi que d’importantes transformations urbaines et sociologiques. A l’image de Levallois-Perret, elle est devenue un pôle de commandement majeur de la Métropole du Grand Paris et connaît un processus d’embourgeoisement avancé, bien que les inégalités y restent fortes (Asnières, Clichy, Saint-Ouen, Gennevilliers…). Ces profondes mutations ont une dimension éminemment géopolitique car elles résultent avant tout d’un ensemble de stratégies urbaines, dont l’objectif est le contrôle politique des villes de cette banlieue, devenue « bleue ».

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Légende de l’image

La banlieue nord-ouest de Paris : un territoire en mutations urbaines, sociales et économiques
Cette image a été prise par un satellite Pléiades le 26 mai 2012. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution 0.5 m.

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Présentation de l’image globale

L’image couvre le nord du département des Hauts-de-Seine (92), dont la particularité est d’être disposé en écharpe à l’ouest de la capitale. Il est centré sur la ville d’Asnières-sur-Seine (92), mais déborde au nord et à l’est sur celle de Gennevilliers (92) et englobe partiellement au sud les villes de Levallois-Perret (92), Clichy (92) et Saint-Ouen, cette dernière étant située en Seine-Saint-Denis (93). Partie intégrante de la Métropole du Grand Paris (MGP) depuis 2016, ce territoire de la proche banlieue est entièrement et densément urbanisé. L’espace couvert par l’image comprend plus de 250 000 habitants, soit l’équivalent de la ville de Bordeaux (hors métropole).

Au-delà de son unité apparente, il en ressort néanmoins une mosaïque de paysages urbains contrastés, dont l’analyse historique, géographique et fonctionnelle permet de retracer la création et l’évolution récente des premières banlieues parisiennes qui se sont formées au milieu du XIXe siècle. Schématiquement, deux grands ensembles se dégagent suivant une ligne nord-ouest/sud-est. A l’ouest, se déploie un espace essentiellement résidentiel marqué par un habitat très dense associant noyaux d’anciens villages, villes haussmanniennes et zones pavillonnaires. A l’est, se déploie un territoire façonné par des emprises industrielles encore importantes et un habitat de grands ensembles.

De fait, l’image présente de forts contrastes entre les banlieues résidentielles et bourgeoises de l’ouest de la capitale (Neuilly-sur-Seine) et l’ancienne banlieue rouge, industrielle et ouvrière de Paris (Gennevilliers, Levallois, Clichy, Saint-Ouen). Elle révèle surtout les transformations économiques, sociales, urbaines et donc politiques d’une banlieue anciennement industrielle devenue aujourd’hui pour partie un pôle stratégique de commandement de la métropole parisienne. 

Géohistoire d’un paysage de banlieue : un système radioconcentrique et radial

Cette partie du nord des Hauts-de-Seine se caractérise par son site de plaine alluviale, agencé autour de la vallée de la Seine et du grand méandre de Gennevilliers. Elle se différencie donc du reste du département où le relief de plateau est plus prononcé et forme des coteaux souvent abrupts qui surplombent le fleuve (d’où le nom « Hauts-de-Seine »).

Ici, le paysage s’organise de manière radio-concentrique et est structuré par de puissants axes de transport, qui sont autant d’indices spatiaux du fonctionnement productif passé et présent de cette banlieue nord-ouest de Paris. On distingue ainsi trois auréoles concentriques : la plus importante est formée par la Seine.

Les vastes terrains plats dans la vallée du fleuve ont guidé à partir de la seconde moitié du XIXe siècle l’implantation d’industries chimiques (blanchisseries, teinturerie, savonneries, parfumeries...) et métallurgiques (automobiles, fonderies, câbleries...) qui exigeaient la présence d’eau pour leurs activités (traitement des matières premières, refroidissement des machines, transport des marchandises et des sources d’énergie). Délaissée à partir des années 1970 au profit du système routier, la Seine retrouve depuis peu sa vocation d’axe de communication stratégique pour l’insertion de la capitale dans la mondialisation maritime marchande via Le Havre. Dans la boucle de Seine en aval (hors cadre), le port de Gennevilliers, le premier port fluvial de France et le deuxième d’Europe, constitue le véritable terminal portuaire de la métropole parisienne (plus de 20 millions de tonnes de trafic par an, soit 6% du trafic total francilien) et connaît en particulier un regain de dynamisme en ce qui concerne le transport de conteneurs.

Parallèlement, le fleuve est doublé par deux grandes voies routières (dont on repère des tronçons sur l’image) qui contournent la capitale et prennent en étau les Hauts-de-Seine : le boulevard périphérique au sud bâti dans les années 1970 sur l’ancienne zone non aedificandi séparant Paris intra-muros de ses banlieues, et l’autoroute A86 au nord qui date des années 1980/1990.

Les nombreuses radiales qui entaillent ce territoire de banlieue rappellent sa fonction initiale au XIXe siècle d’espace de transit entre Paris et sa région, et même davantage d’espace de relégation des activités polluantes et dangereuses dont la capitale voulait se délester. Malgré la profonde transformation de la géographie économique, cette représentation historique de la banlieue déversoir nourrit un ressentiment encore vivace à l’égard de Paris chez de nombreux élus locaux suburbains.

On distingue ainsi au sud de l’image la première ligne de chemin de fer de France reliant Paris-Saint-Lazare à Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines : inaugurée en 1837, elle a favorisé la croissance urbaine sur le modèle haussmannien et la première industrialisation des portes de Paris, à Clichy et Levallois-Perret (parfumerie Oriza-Legrand en 1860, ateliers Eiffel en 1867, usines de cycles et d’automobiles Clément-Bayard en 1898, rachetées en 1922 par Citroën). Plus au nord, les voies radiales routières construites à la fin du XIXe siècle ont davantage joué le rôle d’axes d’urbanisation de l’autre côté de la Seine : progressivement le front urbain est venu combler les interstices entre les vieux villages pré-industriels, sous la forme de lotissements pavillonnaires plutôt modestes dans l’entre-deux-guerres, comme on le remarque à Asnières-sur-Seine (centre de l’image). Ces nouveaux types d’habitat et l’apparition concomitante de grandes unités industrielles ont contribué à différencier un peu plus la banlieue de la ville-centre parisienne.

Les grands ensembles des années 1950/1960, édifiés sous l’impulsion de l’Etat dans un contexte de crise du logement, ont terminé de colmater les espaces restés libres, en particulier dans les communes ouvrières et industrielles, où pour des raisons autant idéologiques qu’électoralistes, leur construction a été favorisée par les municipalités en place, en particulier communistes. C’est le cas par exemple du quartier du Luth à Gennevilliers coincé entre l’A86 et le vieux noyau villageois et repérable au nord de l’image à ses immeubles courbes, ou encore de la cité des Agnettes au centre de l’image. Par sa masse et son architecture imposante, ce type d’urbanisation a renforcé les contrastes géographiques entre la banlieue et la capitale.

Une banlieue anciennement industrielle devenue un pôle de commandement de la ville globale parisienne

L’exemple du nord du département permet de mesurer l’ampleur des mutations du tissu productif ces dernières décennies. En 1968, les Hauts-de-Seine étaient encore un territoire industriel de premier plan avec près de 50 % des emplois dans les entreprises du secteur secondaire. Aujourd’hui, les emplois industriels ne représentent plus que 9 % de l’ensemble des emplois départementaux. La chute a commencé au milieu des années 1970, mais l’hémorragie s’est véritablement accélérée dans les années 1990/2000 (- 140 000 emplois industriels entre 1990 et 2012).

Ce mouvement de fond s’explique aussi bien par la politique dite de décentralisation industrielle impulsée par l’Etat et la DATAR dans les années 1960-1970, que par l’entrée de plain-pied de la France dans la nouvelle phase de la mondialisation économique libérale qui a favorisé les délocalisations des unités de production dans des pays moins développés. Il s’est traduit par la dissociation croissante entre les fonctions de production concrète (fabrication industrielle des biens matériels) qui ont massivement quitté la proche banlieue parisienne (-57% des emplois entre 1982 et 2012), et les fonctions de production abstraite (conception, recherche, gestion, prestations intellectuelles) qui, au contraire, ont eu tendance à toujours plus s’y concentrer pour être au plus près du centre parisien (+73% des emplois entre 1982 et 2012).

L’industrie automobile, qui a profondément marqué de son empreinte le nord des Hauts-de-Seine (Levallois-Perret, Clichy, Gennevilliers), est un exemple emblématique de cette mutation. Parler de désindustrialisation est donc impropre : il s’agit plus d’un bouleversement fonctionnel de la sphère productive alimentant par la concentration de ces fonctions stratégiques de commandement le processus de métropolisation.

Avec 23 % du PIB et 17 % des emplois franciliens, les Hauts-de-Seine constituent en effet un pôle de commandement majeur de la ville globale parisienne. Onze entreprises françaises sur les trente et une présentes au classement « Fortune 500 » ont leur siège dans les Hauts-de-Seine, notamment dans le quartier d’affaires de La Défense et son périmètre élargi (Total, Engie, Carrefour, Saint-Gobain, Vinci, Schneider Electric, L’Oréal, etc.). Signe de son intégration à la mondialisation, le département attire, après Paris, le plus grand nombre d’entreprises étrangères, plus de 2 400, qui, avec 180 000 salariés, contrôlent un quart des emplois départementaux. Il polarise un tiers des centres de gestion et de supervision des filiales de groupes étrangers implantés en Île-de-France et cette polarisation ne cesse de se renforcer, à l’image de l’installation du siège français du groupe américain Amazon.fr à Clichy en 2013.

La boucle nord des Hauts-de-Seine participe de cette dynamique en concentrant de grandes entreprises à Asnières-sur-Seine (Procter&Gamble, Lesieur, Porsche), Levallois-Perret (SAP, Altran, Pricewatherhousecoopers, Geodis, BASF, Guerlain, Hachette Filipacchi), Clichy (L’Oréal, Monoprix, BIC, Amazon France, Etam, Geodis, Nexity) et Gennevilliers (Alliance Healthcare, Thales, Prisma Media). Le tissu productif du département est de ce fait largement tourné vers les services aux entreprises (plus de 30% des emplois départementaux, soit dix points de plus que la moyenne régionale), en particulier les activités dites scientifiques et techniques (audit, conseil, R&D), les activités d’information et de communication (services informatiques et numériques, télécommunication, édition, audiovisuel) et les activités financières et d’assurances. 

La concentration des emplois de cadres des fonctions métropolitaines supérieures (CFM)  (chefs d’entreprise, avocats, juristes, cadres de banques, de la finance, des assurances, de la recherche, ingénieurs) permet enfin de prendre toute la mesure de la puissance de décision des Hauts-de-Seine : en trente ans, ils ont été multipliés par trois et représentent aujourd’hui un tiers des emplois départementaux (300 000 CFM), soit proportionnellement plus que dans la capitale (450 000 emplois, soit 25 % de l’emploi parisien) et numériquement presque autant que dans les métropoles de Lyon, Toulouse, Marseille et Lille réunies.

De la « banlieue rouge » à la « banlieue bleue » : les mutations sociales, urbaines et politiques

Les mutations du tissu productif des Hauts-de-Seine se sont traduites par de profonds et rapides bouleversements sociaux. Entre 1968 et 2013, la population active ouvrière résidente a diminué de 60 %, alors que celle des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS) a augmenté de près de 300 %, à l’issue d’une évolution en ciseau très prononcé.

Pourtant, lors de sa création à la fin des années 1960, le département des Hauts-de-Seine avait un profil social plus ou moins similaire à celui de la Seine-Saint-Denis : les classes populaires (ouvriers et employés) étaient largement dominantes (57 % dans le 92, 69 % dans le 93), quand les cadres ne constituaient qu’une catégorie très minoritaire de la population (14 % dans le 92, 5 % dans le 93). Le basculement s’est véritablement opéré dans les années 1980 et désormais les Hauts-de-Seine se caractérisent par une nette surreprésentation des cadres (40 % contre 29 % en Île-de-France), et au contraire une sous-représentation des ouvriers et des employés (31 % – dont 9 % d’ouvriers – contre 40 % dans la région).  A bien des égards, la société alto-séquanienne apparaît comme le prolongement de la société parisienne, qui est marquée par une surreprésentation des cadres encore plus manifeste (46 %).

Mais malgré un embourgeoisement global de la population, les inégalités spatiales restent fortes, comme en témoigne le territoire de la boucle nord des Hauts-de-Seine. La médiane des revenus moyens atteint plus de 30 000 euros à Levallois-Perret et même plus de 43 000 euros à Neuilly-sur-Seine, contre seulement 16 000 euros à Gennevilliers. De même, les écarts en matière de taux de pauvreté sont frappants : il est trois fois plus élevé à Gennevilliers (27 %) qu’à Levallois-Perret (9 %).

La boucle nord se situe en fait au cœur du front pionnier de gentrification qui se diffuse à partir des espaces les plus favorisés de l’ouest parisien vers le noyau dur de pauvreté régional polarisé autour de la Plaine Saint-Denis. C’est pourquoi les discontinuités locales à l’échelle infracommunale sont de plus en plus fortes : à Asnières et Clichy, les quartiers pauvres font directement face aux quartiers aisés et gentrifiés.

Loin d’être le résultat d’un simple processus « naturel », ces mutations économiques et sociales sont liées à un ensemble de stratégies territoriales élaborées par les élus de droite des Hauts-de-Seine, dans l’objectif d’avoir le contrôle politique des villes du département. Parmi ces stratégies, les politiques locales d’aménagement urbain, en particulier celles menées dans les villes anciennement tenues par la gauche, ont joué un rôle absolument décisif dans la construction du sociopôle des Hauts-de-Seine.

Ainsi, aussitôt après avoir conquis Levallois-Perret en 1983, mairie jusque là communiste, Patrick Balkany a lancé de vastes opérations de rénovation urbaine, en multipliant les ZAC, en rasant les friches industrielles et une partie de l’habitat modeste, pour y bâtir des immeubles de bureaux et de résidences de standing (quartier du Front de Seine : cf. zoom 1). Ces politiques urbaines, mises en œuvre dans de nombreuses villes du département (Issy-les-Moulineaux, Antony, Le Plessis-Robinson, Puteaux, Asnières-sur-Seine ou encore Clichy conquise par la droite en 2015 après soixante-dix ans de socialisme), ont encouragé la mutation du tissu productif local, accéléré le processus de gentrification et entraîné une hausse importante des prix de l’immobilier en favorisant l’installation d’entreprises dynamiques et l’arrivée de classes moyennes et supérieures.

Elles ont contribué avec le temps, et c’était l’objectif, à sécuriser l’assise politique des maires de droite, qui pour beaucoup d’entre eux avaient initialement été élus avec une faible majorité électorale. Enfin, en gonflant le potentiel financier des communes, ces politiques ont également permis aux municipalités de développer une offre importante d’équipements publics souvent prestigieux et monumentaux (centre aquatique, conservatoire, palais des sports...), et surtout une politique de services très généreuse (crèches, colonies de vacances, séjours à l’étranger, bus gratuits, étrennes, sorties…) concourant à fidéliser une clientèle électorale (jeunes ménages et personnes âgées notamment).

Cette gouvernance urbaine a abouti à la constitution d’un système durable de contrôle politique local qui peut être qualifié de « banlieue bleue », car par bien des aspects, il forme le double inversé de la banlieue rouge, dont la dernière butte témoin dans le nord des Hauts-de-Seine est Gennevilliers. La banlieue bleue se caractérise ainsi par la conjugaison d’une identité politique (centre et droite républicaine), sociale (domination des classes supérieures), économique (concentration de fonctions stratégiques de commandement) et géographique (ouest de la région parisienne).


Zooms d’étude


Levallois-Perret : de la refondation urbaine à la banlieue bourgeoise


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(attention, en fait le zoom codé trois dans la livraison est le zoom 1 dans le texte)

Une banlieue devenue bourgeoise

Située entre Paris, Neuilly-sur-Seine et Clichy, Levallois-Perret présente une trame urbaine très régulière, calée sur l’orientation de la Seine, et un tissu urbain dense de gabarit haussmannien dans la continuité de celui de la capitale. Cette ancienne cité communiste, ouvrière et industrielle, berceau de la célèbre « 2 CV » du constructeur automobile Citroën, a connu un renouvellement urbain très important sous les mandats successifs de Patrick Balkany, maire depuis 1983 (sauf entre 1995 et 2001). Elle est devenue en l’espace de trente ans une ville bourgeoise de banlieue, très prisée par les classes supérieures et les entreprises de services.

Près d’un actif sur deux résidant à Levallois-Perret appartient en effet à la catégorie des cadres et professions intellectuels (CPIS) (49 % en 2015 contre 14 % en 1982), tandis que les classes populaires ne représentent plus que 23 % de la population (dont seulement 5 % d’ouvriers) contre 60 % en 1982. C’est la ville des Hauts-de-Seine où l’effet ciseau entre classes aisées et classes populaires a été le plus précoce, le plus rapide et le plus marqué. Plus jeune, la population communale s’est donc profondément renouvelée (30 % des habitants recensés en 2012 n’habitaient pas la ville en 1999), et dans le même temps a fortement progressé (+ 18 000 habitants en vingt-cinq ans).     

L’archétype de la ville entrepreneuriale

Par ailleurs, le parc de bureaux à Levallois-Perret a été multiplié par trois depuis 1983 et atteint désormais un parc immobilier de 900 000 m2. De nombreuses entreprises dynamiques y ont installé leur siège social (BASF France dès 1968, Plastic Omnium, Guerlain, Geodis, Swisslife France, Alstom etc.) ou leurs activités (Altran Technologies, Alti, Orangina-Schweppes, L’Oréal, BNP Paribas, Pricewatherhousecoopers, KPMG, Lagardère, etc.) assurant désormais à la ville la plus forte densité entrepreneuriale (3 565 entreprises au km²) des Hauts-de-Seine, devant Neuilly-sur-Seine (3 109), Boulogne-Billancourt (2 641) et Courbevoie (2 259). Les entreprises sont au cœur du modèle urbain levalloisien : jusqu’à récemment, c’est-à-dire avant la mise en place de la Métropole du Grand Paris en 2016, elles assuraient près de 60 % des recettes fiscales totale de la commune.

Le Front de Seine : des usines Citroën au quartier métropolitain totalement refondé  

Ces bouleversements sociaux sont en grande partie la conséquence des vastes opérations de rénovation urbaine lancées par la municipalité Balkany à partir des années 1980. Pas moins de dix ZAC ont été créées répondant à plusieurs objectifs : favoriser la mutation du tissu productif, ouvrir la ville sur Paris et enfin la positionner dans l’aire d’influence de sa voisine huppée de Neuilly-sur-Seine et du quartier d’affaires de La Défense. « Bras armé » de la Ville, la Société d’économie mixte d’aménagement local (SEMARELP) et ses filiales ont joué un rôle décisif dans la mise en œuvre de la politique urbaine, en permettant au Maire de maîtriser toute la chaîne de l’aménagement, jusqu’à parfois la promotion immobilière.

Ainsi, la fermeture en 1988 des usines Citroën, qui occupaient la quasi-totalité des quais de Seine depuis la fin du XIXe siècle, a laissé libre un vaste espace, qui a été englobé dans la ZAC Front de Seine (75 hectares). Il a été entièrement transformé avec la construction d’un million m2 de plancher pour donner naissance à un nouveau quartier multifonctionnel peuplé aujourd’hui à plus de 60 % de cadres et professions intellectuels supérieurs. Celui-ci est reconnaissable sur l’image à ses immeubles relativement massifs de logements et de bureaux organisés autour d’une place centrale (Georges Pompidou) et tournés vers les berges de Seine, elles-mêmes réaménagées en quais et en promenade.

Le quartier Collange, dans le prolongement du Front de Seine en direction du cimetière et de la voie ferrée, est un des derniers secteurs de la ville concernée par des opérations de renouvellement urbain, avec le quartier de la gare et le quartier Eiffel-Alsace au sud de la ville (hors image). Enfin, la décision de la municipalité d’imposer l’architecture néo-haussmannienne et la pierre de taille pour toute nouvelle construction (logements sociaux compris) vise à mettre en valeur un modèle urbain homogène de nature bourgeoise et à rompre avec l’image de la banlieue au passé communiste.


Clichy-Saint-Ouen : une banlieue populaire en voie de gentrification


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Banlieues populaires et héritage industriel

Bien que situées de part et d’autre des départements des Hauts-de-Seine et de Seine-Saint-Denis, les villes de Clichy et de Saint-Ouen, ont des profils relativement similaires. Elles ont en commun un riche passé industriel, dont les traces sont encore visibles dans le paysage urbain, et ont accueilli les activités et les infrastructures trop encombrantes pour la capitale : faisceau de voies ferrées (à la frontière avec Levallois-Perret), fourrière, cimetière, station de retraitement des eaux usées (Clichy) et usine de traitement des déchets (Saint-Ouen) en bord de Seine, etc.

Places fortes respectivement de la gauche socialiste (Clichy) et communiste (Saint-Ouen) pendant près d’un siècle, elles ont toutes deux été conquises par la droite (LR) et le centre (UDI) aux élections municipales de 2014. Elles restent par ailleurs des villes populaires, ce qui les rapproche davantage de la banlieue nord de Paris que de la banlieue chic de l’ouest parisien. La médiane des revenus moyens par habitant est faible (18 000 euros à Clichy, 17 000 à Saint-Ouen) et le taux de pauvreté relativement élevé (25 % à Clichy et 29 % à Saint-Ouen) tout comme celui des logements sociaux (34 % à Clichy, 41 % à Saint-Ouen).

Grand Paris Express, mutations urbaines et intégration métropolitaine

Néanmoins, depuis le milieu des années 2000, ces villes connaissent des mutations urbaines importantes et une accélération de la gentrification dans un contexte d’intégration métropolitaine de plus en plus poussée. Elles sont en effet au cœur d’un triangle stratégique formé de pôles économiques d’envergure : Paris, La Défense et la Plaine Saint-Denis.

Ainsi, l’arrivée prochaine du Grand Paris Express, via le prolongement de la ligne 14 du métro parisien reliant l’aéroport d’Orly à Saint-Denis Pleyel, s’accompagne de profondes transformations urbaines des quartiers limitrophes de Paris avec notamment comme objectif de gommer l’effet frontière matérialisé par le boulevard périphérique, l’autoroute urbaine la plus fréquentée d’Europe. Dans le sillage de l’installation en 2018 de l’imposante Cité judiciaire dans le XVIIe arrondissement, qui accueille quotidiennement 12 000 personnes (hors cadre), la mutation du secteur de la porte de Clichy au sud de la commune (ZAC Entrée de Ville) vise à faire de ce quartier enclavé une véritable entrée de ville dynamique et attractive : alors que les choix municipaux ont pendant longtemps privilégié la construction de logements sociaux et la maîtrise du processus de tertiarisation, la nouvelle municipalité cherche au contraire à développer ici l’offre de logements libres pour classes moyennes et supérieures et l’immobilier de bureaux. Un même processus est à l’œuvre à Saint-Ouen aux alentours de la future gare « Clichy/Saint-Ouen », au sud-ouest de la ville (à l’est de l’image).

La reconquête du fleuve à Clichy

Les opérations d’aménagement urbain visent aussi à reconquérir les berges de Seine, longtemps dédiées aux seules activités industrielles et à la circulation routière. Le quartier du bac d’Asnières, situé à l’angle nord-ouest de Clichy, où était installée une usine Gaz de France, fait l’objet d’une requalification urbaine de grande ampleur : bien visible sur l’image, le parc des Impressionnistes a été créé en 2010 et un nouveau quartier multifonctionnel sort progressivement de terre.

A proximité immédiate de ce secteur, toujours en bord de Seine, l’imposante usine à ciel ouvert de préretraitement du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP) construite à la fin du XIXe siècle et qui reçoit 80 % des eaux usées de Paris et sa région, est en cours d’enfouissement et de modernisation.

Plus à l’est vers Saint-Ouen, mais en retrait du fleuve, l’hôpital Beaujon inauguré en 1935, doit déménager à l’horizon 2025 (avec l’hôpital Bichat situé dans le XVIIIe arrondissement) pour rejoindre le futur grand hôpital Paris Nord à Saint-Ouen. Un nouveau quartier devrait voir le jour dans la continuité du réaménagement de celui du Pont de Clichy (reconnaissable sur l’image à son architecture de barres) : construit dans les années 1960-1970 et composé à 95 % de logements sociaux, ce quartier possède un foncier mutable important à la suite notamment du départ d’organismes comme l’Inalco en 2011.

Enfin, le projet de réaménagement des quais de Seine (RD1) en promenades et pistes cyclables, piloté par le conseil départemental des Hauts-de-Seine, vise à accompagner le renouvellement urbain d’une ville qui a longtemps tourné le dos au fleuve.

La métamorphose des docks de Saint-Ouen

A l’extrémité est de l’image en bord de Seine, on aperçoit sous la forme de friche une partie des anciens docks de Saint-Ouen. Cet ancien site logistique fut le berceau historique de l’industrialisation de Saint-Ouen par le biais du transport fluvial avec une gare d’eau créée en 1830 et une gare ferroviaire en 1856.

Il est aujourd’hui en pleine reconversion. Lancée au milieu des années 2000 à la suite du départ des installations Total (2004), la ZAC Docks de Saint-Ouen, la plus grande ZAC aux portes de Paris, est en passe de bouleverser le quart de la ville (100 hectares). Elle s’étend côté Clichy, sur les anciens terrains cédés par Total, à cheval sur les deux communes, et à l’autre extrémité, avant le Vieux Saint-Ouen, sur l’ancien site d’Alstom racheté par le promoteur Nexity (hors cadre). Entre les deux, et bien visibles sur le zoom, se trouvent l’usine de traitement des ordures ménagères du SYCTOM et la Compagnie parisienne du chauffage urbain (CPCU).

Conformément aux souhaits de l’ancienne municipalité communiste de redévelopper les docks dans une logique de mixité sociale et fonctionnelle, la construction d’un éco-quartier à haute qualité environnementale (HQE), privilégiant une offre diversifiée de logements (libres et sociaux) et d’activités (bureaux, recherche, artisanat, commerce), est lancée en 2012. Mais l’alternance politique en 2014 (UDI) entraîne la révision partielle du projet : l’objectif de 40 % de logements sociaux est supprimé et la construction d’immobilier de bureaux favorisée, notamment dans le secteur de la future gare du Grand Paris Express.

Les services du Conseil Régional d’Île-de-France ont ainsi quitté le VIIe arrondissement parisien en 2018 où il était établi depuis vingt ans pour installer l’ensemble de son siège aux docks de Saint-Ouen. Est également prévue l’implantation du futur grand hôpital Paris Nord. La Manufacture du design a ouvert ses portes en 2017 dans une des anciennes halles d’Alstom (260 mètres de long), qui abritait jusqu’à récemment les chaînes de montage des transformateurs. A sa livraison en 2025, le nouveau quartier des docks de Saint-Ouen formera une nouvelle centralité de la Métropole du Grand Paris avec ses 10 000 emplois, ses 5 000 logements, ses 300 000 m² de bureaux, ses deux groupes scolaires, son parc de douze hectares et ses nombreux équipements publics.


Gennevilliers : le modèle productif de la banlieue rouge en question

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attention ce zoom est codé 1 par wetransfert, mais il est le zoom trois dans le texte de la notule)

Un territoire productif, industriel et logistique

Ce zoom sur la plaine industrielle des Chanteraines en rive gauche de la Seine permet de se pencher sur le devenir des espaces productifs à Gennevilliers. Domine ici un paysage de zones d’activités constitué de friches industrielles et d’une succession de vastes bâtiments, usines, ateliers et entrepôts, relativement peu élevés. Sur le terrain, il faut s’imaginer un espace fermé fait de multiples clôtures, barrières et murets.

Cette impression de cloisonnement est renforcée par le quadrillage du territoire par de nombreuses infrastructures routières, ferroviaires et même électriques qui l’entaillent puissamment du nord au sud : d’est en ouest, on aperçoit un tronçon de l’autoroute A86, ce super-périphérique qui supporte à ce niveau un trafic journalier moyen très élevé (plus de 200 000 voitures) et en constante augmentation, le talus ferroviaire de la ligne du RER C Paris-Pontoise et à l’ouest la RN315 qui forme le prolongement de l’autoroute A15 vers le boulevard périphérique (50 000 voitures par jour).

Ces axes majeurs assurent néanmoins à ce territoire économique une bonne accessibilité. C’est d’ailleurs le désenclavement routier puis ferroviaire de la presqu’île qui a permis à la fin du XIXe siècle son industrialisation. Profitant de vastes terrains plats à faibles prix et la proximité de Paris, plusieurs grandes industries s’y sont implantées : métallurgie (aciéries Delachaux), construction automobile (Citröen/Peugeot, Renault, Chausson), produits chimiques, agroalimentaire (Bellevue/Panzani, Cinzano) aéronautique, énergies... Mais la vague de désindustrialisation des années 1970 a durement affecté cet espace, l’amenant à se diversifier vers d’autres activités.

Préserver le modèle

Côté Gennevilliers, cet important territoire de la plaine des Chanteraines et du quartier du Pont de Saint-Ouen (160 hectares), dédié auparavant aux seules activités industrielles, a évolué depuis les années 1980 vers le développement de PME/PMI, la logistique et les services de tout ordre. Mais face à la désindustrialisation, les élus communistes qui dirigent la ville depuis 1934, entendent préserver la vocation productive et industrielle de ce secteur. Les enjeux sont tout autant économiques, que sociaux et politiques. Il s’agit d’éviter une mutation décisive du tissu productif vers les services qui serait susceptible de bouleverser les équilibres sociologiques d’un des derniers bastions de la banlieue rouge, peuplé à plus de 60 % d’ouvriers et d’employés.

Mais en même temps les entreprises sont essentielles à la survie du communisme municipal, en apportant des ressources fiscales conséquentes à la municipalité qui lui permettent de financer une politique redistributive et sociale généreuse (65 % de logements sociaux). Populaire, Gennevilliers est donc aussi une ville relativement riche : son potentiel financier par habitant est supérieur à celui de Neuilly-sur-Seine (2 680 euros/hab. contre 2 560).

Renouveler le modèle

C’est pourquoi, les élus communistes gennevillois se sont progressivement convertis à la mutation du modèle de la banlieue rouge, comme à Saint-Denis ou Nanterre, en abandonnant leur politique systématique de gel du foncier pour la recherche d’un développement économique équilibré entre entreprises de services et industrielles. Cette dynamique est perceptible sur l’image. La partie nord de la zone d’activités située entre l’A86 et le RER C et aujourd’hui majoritairement dédiée à des activités industrielles et commerciales (grandes enseignes), est promis à devenir un quartier multifonctionnel (ZAC sud Chanteraines), afin de saisir l’opportunité créée par l’aménagement du tramway T1 en 2012.

Plus au sud, apparaissent sur l’agrandissement deux grandes friches industrielles en cours de reconversion. La plus à l’ouest, au pied de la cité des Agnettes, est celle des anciennes usines Renault-Chausson transformée en écoquartier (Chandon-République).  Tout juste à proximité s’est installé en 2010 le siège de Prisma Média (1 000 salariés), le premier éditeur de presse magazine en France. La seconde à l’est correspond à un ancien site de stockage d’hydrocarbures de la Compagnie industrielle maritime, qui a accueilli par la suite une fourrière et un centre d’ordures ménagères : il doit désormais laisser la place à 40 000 m² de bureaux dans un parc paysager.

Ces mutations productives s’inscrivent, bien qu’à des degrés divers, plus largement à l’échelle de la boucle nord des Hauts-de-Seine. Au sud du zoom, côté Asnières, où la droite domine depuis les années 1960 (mise à part la parenthèse socialiste de 2008 à 2014), les anciens terrains industriels du secteur des berges de Seine (Unilever, PSA) sont en pleine reconversion fonctionnelle, sous l’impulsion notamment de l’arrivée prochaine du Grand Paris Express (ligne 15 aux Grésillons).

D’autres ressources

François Bost : La France. Mutations des systèmes productifs, CNED-SEDES, Paris, 2014. 

Laurent Carroué : La France. Mutations des systèmes productifs, coll. U, Armand Colin, Paris, 2013. 

Laurent Carroué : « Ile-de-France » (chap.1) in La France des 13 régions, coll. U, Armand Colin, Paris, 2017.

Tangui Pennec, Géopolitique d’une « banlieue bleue ». Les Hauts-de-Seine dans le Grand Paris : un essai d’analyse géopolitique locale, Thèse de doctorat de géographie mention géopolitique, Université Paris VIII-Saint-Denis, 2017.

Philippe Subra, Le Grand Paris. Géopolitique d’une ville mondiale, coll. Perspectives géopolitiques, Armand Colin, Paris, 2012.  


Contributeur

Tangui Pennec, agrégé et docteur en géographie, Lycée Max Linder, Libourne (Académie de Bordeaux)