Makatea dans l’archipel des Tuamotu : une marge, devenue centre, redevenue marge

En plein océan Pacifique dans l’archipel des Tuamotu, se dresse l’île de Makatea, « le rocher blanc » ; sorte de fort Boyard naturel. Si elle est minuscule avec ses 24 km2, elle fut naguère au cœur du développement de la Polynésie française grâce à. l’exploitation de ses richesses minérales. Ce cycle spéculatif refermé, elle se débat aujourd’hui pour ne pas mourir.
makatea-20210911-s2a.jpg

Légende de l’image

Cette image de Makatea , atoll d'origine corallienne, a été prise par le satellite Sentinel-2A le 11 septembre 2021. Il s'agit d'une image en couleur naturelle et la résolution est de 10m  

Contient des informations © COPERNICUS SENTINEL 2021, tous droits réservés.


Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Makatea : « une shrinking island »

Une île atypique de l’archipel des Tuamotu en plein océan Pacifique

Au milieu de l’océan Pacifique, Makatea appartient à l’archipel des Tuamotu. Pour en comprendre les dynamiques, il faut avoir recours à l’emboitement des échelles d’analyse. Perdu dans l’océan, l’archipel des Tuamotu s’étend en effet entre les îles de la Société et Tahiti à l’ouest, qui se trouve à seulement 220 km à vol d’oiseau de Makatea, les Australes au sud-ouest, les Marquises au nord-est qui se trouvent à 1200 km et enfin Kiribati au nord-ouest.

Peuplées de 15 500 habitants, les îles Tuamotu constituent un archipel de 76 atolls qui s’étend du nord-ouest au sud-est sur 1700 km de Mataiva aux Gambiers. Il est lui-même constitué de plusieurs sous-ensembles d’îles. L’ensemble des îles Palliser auxquelles appartient Makatea forment la partie occidentale des Tuamotu.

Comme le montre l’image, Makatea est une île balayée par des alizés venant de l’est, en forme d’outre aux dimensions très modestes : elle s’étend de 7,5 km sur 4 km et ne couvre que 24 km². Par rapport aux autres îles, elle présente une nette singularité, liée à la tectonique : c’est un ancien atoll surélevé qui se dresse, comme une forteresse naturelle, avec des falaises abruptes de plus de 70m de hauteur au-dessus de la mer. Son point culminant est Puutiare à 110m. d’altitude.

L’île est entourée par des récifs coralliens frangeants formant l’ourlet blanc de l’image. Elle ne dispose donc pas de lagon, contrairement à tous les autres atolls des Tuamotu… Makatea est géologiquement constituée par une couche de calcaires phosphatés, sur des calcaires crayeux à l’image de deux autres îles du Pacifique : Nauru et Banaba.

L’archétype d’une marge : isolement, population restreinte et faible accessibilité

Contrairement aux idées reçues souvent véhiculées sur les îles tropicales du Pacifique, Makatea se présente comme l’archétype d’une marge du fait de trois facteurs majeurs conjuguant leurs effets.

L’isolement. Makatea, outre son insularité, est éloignée de 80 km de son plus proche voisin l’atoll de Tikehau, de 200 km de Tahiti qui constitue le centre vital de la Polynésie française, et à plus de 15 400 km de la métropole.

La population. Celle-ci est des plus restreinte, et vit quasiment en autarcie, puisqu’elle ne compte pas plus de 100 habitants. Elle est concentrée en un seul lieu, le village de Vaitepaua au centre-nord de l’île.  Elle n’est desservie que par un vraquier apportant nourriture de base, riz, énergie et boissons à raison d’environ deux voyages par mois…

Une accessibilité des plus restreintes. Makatea ne dispose d’aucun accès à la mer stable, car - au-delà des récifs - on est immédiatement sur de grandes profondeurs, rendant l’ancrage des bateaux problématique. Le seul point d’accès aménagé est l’anse de Temao à l’ouest de l’île, ainsi protégée des alizés. Il n’y a aucun accès aérien, hormis un possible hélicoptère destiné uniquement aux évacuations sanitaires.

Le boom minier des phosphates de la première moitié du XXème siècle

Si Makatea est aujourd’hui totalement marginalisée, il n’en fut pas toujours ainsi. C’est en effet au début du XXème siècle qu’un ingénieur français eut l’idée de développer l’exploitation des minerais phosphatés à forte teneur de 80 à 85 % de Makatea. C’est ainsi que fut créée la CFPO - Compagnie française des phosphates de l’Océanie. Débutant en 1917, l’exploitation va durer plus de cinquante ans au prix d’investissements colossaux et d’un afflux de main d’œuvre constant originaire d’Asie, du Pacifique et de Polynésie.

Makatea devient alors rapidement un des centres économiques majeurs de la Polynésie et compte jusqu’à 2000 habitants. Paradoxalement, ceux-ci disposent alors d’équipements inexistants à Tahiti, voire dans de nombreuses villes françaises. On y trouve en effet deux cinémas, des terrains de tennis et de basket éclairés, des villages pour les ouvriers avec commerces et de grandes réserves en eau. Tous ces équipements sont destinés à attirer la main d’œuvre nécessaire à l’activité minière.

Les zones d’exploitation de ces phosphates sont encore très visibles sur l’image. Elles correspondent aux espaces à végétation clairsemée au nord et surtout au sud du village. Cette zone minière du sud est reliée au point d’accès maritime, en passant par le village par un axe bien visible. Il correspondait à une ligne de chemin de fer à voie étroite d’une longueur de 7 km - la seule de tout le Pacifique ! - pour acheminer les wagonnets de phosphates.

Restait encore une difficulté, majeure : le transfert des phosphates vers la mer… A cet effet fut construite une rampe métallique pour descendre les wagonnets le long des 70 mètres de falaise. Là fut construite en 1927 une grande jetée métallique afin d’assurer l’ancrage des bateaux. En agrandissant l’image, nous pouvons voir une saignée bleutée au sein du récif corallien, il correspond à l’emplacement de cette jetée.

Makatea réalise alors 10 % du PIB de la Polynésie Française. Elle joue également un rôle social et économique important dans la formation d’une main d’œuvre polynésienne : mécaniciens, charpentiers, électriciens, menuisiers, maçons, employés, magasiniers, infirmiers ou surveillants... Ces polynésiens, désormais formés, réalisent une reconversion naturelle assez facile lors de la fermeture des mines en 1966 au sein du futur Centre d’Expérimentation nucléaire du Pacifique (CEP).

Fermeture des mines et retour à une marge

La fin de l’exploitation des phosphates en octobre 1966 va laisser l’île dans un état environnemental grave. Les zones dévégétalisées, qui couvrent environ un tiers des surfaces de l’île, sont en fait une suite d’excavations de grande profondeur : les « potholes ». Ils peuvent aller jusqu’à -50 mètres en dessous du niveau de la mer. Ce réseau de trous a défiguré l’île, la végétation n’a pas pu s’y réinstaller et les terrains sont devenus inutilisables. Parallèlement, la petite voie ferrée est abandonnée, les infrastructures industrielles sont démantelées et rouillent.

Les emplois ont disparu. Les seules richesses de l’île demeurent la culture du coprah, des cultures vivrières et l’exploitation de crabes. Cet atoll surélevé est ainsi devenu en quelques années une « shrinking island » au même titre que les « shrinking cities » de Détroit aux États-Unis ou du Nord-Est de la France. L’île de Nauru a connu le même naufrage après avoir été une des îles du Pacifique au plus fort PIB par habitant.

Quel avenir pour cette marge ?

C’est dans ce contexte que se pose la question de l’avenir de cette île sacrifiée. Plusieurs pistes sont envisageables pour les acteurs locaux.

A un bout du spectre, une société australienne minière propose la reprise de l’exploitation des phosphates en creusant plus profondément, tout en remettant en état les zones dévastées. A l’autre bout du spectre, certains acteurs réfléchissent à exploiter un tourisme de niche, en réhabilitant le patrimoine industriel et en utilisant le patrimoine naturel des falaises et/ou les « potholes » pour créer des sites d’escalade. La difficulté demeurant bien sûr les infrastructures d’accueil ainsi que la notion de distance/temps et de distance/coût pour accéder à Makatea la marginale !

Références ou compléments

Dupon J.-F. (dir.), 1993, Atlas de la Polynésie française, Paris, ORSTOM.

Gay J.-Ch., 2009, Les Cocotiers de la France. Tourismes en outre-mer, Paris, Belin.

Contributeur

Jacques Bourdens, enseignant au lycée Jean-Marc BOIVIN, Chevigny Saint Sauveur (21 Côte d’Or)

Publié dans : 
Cible/Demande de publication: