Grèce – Turquie. Les îles grecques de Samos et Lesbos en mer Egée : tensions géopolitiques frontalières et flux migratoires

Les îles de la partie orientale de la mer Égée, sur la frontière gréco-turque, sont au centre de l'attention depuis 2015 avec l'arrivée massive de migrants, suite en particulier au conflit syrien. Territoires méditerranéens insulaires et maritimes mettant en contact la Grèce et la Turquie, elles constituent une frontière extérieure de l'Union européenne, marquée par de nombreux points de tension géopolitiques portant sur des litiges frontaliers entre les deux Etats. Par ailleurs, la situation non résolue de dizaines de milliers de migrants dans les "hotspots" et l'instrumentalisation de la crise migratoire par les différents acteurs replace régulièrement ces espaces au centre de l'actualité.

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Légende de l’image

Cette image de la frontière séparant Grèce et la Turquie a été prise par un satellite Sentinel-2 le 13/03/2020.  Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

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Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Le système frontalier Grèce/Turquie en mer Egée : un ensemble singulier sous hautes tensions

Un cadre frontalier trés spécifique : milieu méditerranéen, côte déchiquetée et une myriade d’îles très proches du rivage

L’image présente à l’est un littoral avec deux caractéristiques majeures : il est accidenté car tombant souvent dans la mer du fait de l’absence de plaines littorales, il est très découpé par une multitude de caps, de presqu’îles, de détroits et de baies. Au centre de l’image se trouvent de nombreuses îles. Du nord au sud s’égrènent bien reconnaissables les principales îles de Lesbos, Chios et Samos ; accompagnées dans le détail – comme le montrent les changements d’échelle apportés par les zooms – par une myriade d’îles secondaires, d’îlots ou de simples rochers très largement inhabités.

Souvent alignées dans la continuité des grands reliefs côtiers et de tailles bien différenciées, ces îles sont particulièrement proches de la côte. Ainsi Lesbos se trouve à vol d’oiseau à moins d'une dizaine de kilomètres des côtes turques, Chios à sept kilomètres et demi et Samos à moins de deux kilomètres. Plus au sud se situe l’ensemble des îles du Dodécanèse, dont seules quelques îles sont visibles sur l’image comme Patmos ou Leros.

Comme on peut l’observer sur l’image, le relief de toute la région est montagneux. Le mont Lepetymnos à Lesbos culmine à 968 mètres. Sur l’île d’Ikaria – la fameuse Icare, non loin de Samos - le sommet « Fardi » (large) culmine à 1.037 mètres et le mont Kerkis atteint 1.433 mètres à l’ouest de l’île de Samos. De même, à l’est, la partie continentale est élevée. Face à Samos, le Samsun Dagi fait 1.229 m, dans la presqu’île face à Chios, le Ak Dag atteint 1.212 m, au nord-est de Lesbos, le chainon de Zeybek Dagi fait 1.767 m. Dans ce contexte, la grande ville d’Izmir, autrefois Smyrne, se déploie sur une petite plaine littorale au fond d’un golfe assez profond, l’Izmir Körfezi.  

Enfin, cette région appartient au climat méditerranéen avec des hivers relativement doux et pluvieux et des étés très chauds et secs. La région peut être marquée par des épisodes caniculaires. Ainsi à la mi-mai 2020, les températures se sont approchées des 40 degrés dans la région. Au total, ce qui frappe sur cette image c’est bien l’unité géographique – reliefs, morphologie, tectonique, climat méditerranéen… - de ce vaste ensemble régional où le continent – ici à l’est l’immense péninsule anatolienne – se projette dans la mer.   

Le poids de la géohistoire : un espace de contact, entre unité et rivalités

La mer Egée, et plus spécifiquement sa bordure orientale, est un espace très ancien de contacts, de passages et d’affrontements pour son contrôle, le tout débouchant sur des changements fréquents de domination autour de constructions soit thalassocratiques (cf. cités grecques) centrées sur la mer, les littoraux et les iles, soit impériales et plus continentales.

Par exemple, l’avènement de l'empire perse achéménide, aux VIème et Vème siècle, marque le début de grandes rivalités dans cette région. L'Ionie, dans l'Antiquité, recoupe une région qui correspond à un périmètre de 170 kilomètres autour de l'actuelle Izmir, et comprend les cités de Chios, Phocée, Samos...  Elle passe sous le contrôle Lydien puis la domination perse. Les guerres médiques au début du Vème siècle avant J-C marquent un renversement de la domination en mer Égée avec la victoire des cités grecques et leur domination sur cet espace maritime.

Cette région suit au fil des siècles les grandes lignes des évolutions politiques (Empire d’Alexandre le Grand, royaumes helléniques, Empire romain, Empire byzantin). Au XIVème siècles Lesbos, Chios et Samos passent sous domination génoise avant d'être reprises par l'Empire ottoman. En effet, depuis la toute fin du XIIIème siècle, les Turcs, un peuple nomade d'Asie entame la conquête de l'Anatolie et Constantinople - l’actuelle Istanbul - est prise en 1459, marquant l’avènement de l'empire ottoman. Il connaît son apogée territorial en 1683 avant de connaître un lent recul qui s’accélère au XIXème siècle.

Au début du XIXème siècle, l’ensemble des îles de la mer Égée est sous contrôle ottoman.  Dans le cadre du mouvement national grec, ces territoires se révoltent en 1821. En représailles contre l'insurrection grecque, le massacre de l’île de Chios - perpétré par les Ottomans contre la population grecque de l'île en avril 1822 - constitue un épisode célèbre. Appuyés par les Français, les Anglais et les Russes, la Grèce devient indépendante de l’Empire ottoman par la conférence de Londres en 1830, mais ne prend sa forme actuelle qu’en1945 à l’issue de nombreux conflits.

Aux XIXème et XXème siècles : la construction des Etats-nation grecs et turcs et la fixation des frontières actuelles

Les deux Etats entrent de nouveau en guerre en 1897 (« guerre des trente jours ») puis lors des Guerres balkaniques de 1912-1913. Le partage des îles de la mer Egée constitue un point de discorde dès la création de l’État grec. En effet le protocole de Londres de 1830 prévoit un partage en deux des îles de la mer Égée, la partie occidentale allant à la Grèce et la partie orientale à l’Empire ottoman. Mais suite à la guerre italo-turque de 1911-1912, les îles du Dodécanèse au sud de l’image sont occupées par l’Italie avant d’être rétrocédées à la Grèce en 1945. Lors de la guerre balkanique de 1912-1913 qui oppose Serbie, Bulgarie, Grèce et Monténégro à l’Empire ottoman, la Grèce occupe les îles de la partie orientale de la mer Égée. Une situation légalisée par plusieurs traités en 1913 (Traités de Londres, Athènes et Bucarest).

A la suite de la 1er Guerre mondiale et profitant de la déliquescence accélérée de l’Empire ottoman, la Grèce envahie les côtes de l’Asie mineure dans le cadre la guerre gréco-turque de 1919-1922. Mais le réveil du mouvement national turc sous la direction de Mustafa Kemal aboutit à un double processus en 1923 : la fondation de la République turque, une victoire militaire écrasante de la Turquie sur la Grèce. Cette victoire invalide le Traité de Sèvres de 1920 très défavorable à l’Empire ottoman et débouche sur le Traité de Lausanne du 24 juillet 1923. Celui-ci rend les territoires de la rive orientale de la mer Egée à la Turquie et fixe les frontières de la Turquie actuelle, tout en confirmant la possession des îles de la mer Égée par la Grèce.

Dans le cadre d’un processus visant à homogénéiser les populations de la Grèce et de la Turquie, le Traité de Lausanne prévoit un protocole d'échange obligatoire de leurs minorités respectives. 500 000 Turcs quittent la Grèce, 1,5 million de Grecs quittent l’Asie mineure (cf. ville de Smyrne/Izmir et sa région) et la Thrace orientale où ils étaient installés souvent depuis l’Antiquité. Pour la Grèce, c’est la "grande catastrophe" dont les répercussions politiques contribuent à la disparition de la monarchie grecque en 1924. Comme en Thrace, l’établissement de cette frontière s’accompagne donc dans la région couverte par l’image d’un des plus importants processus - que l’on qualifierait aujourd’hui d’« épuration ethnique » - du XXème siècle.  

Une frontière émaillée de points de tension

Durant le Second XXème siècle, les relations entre les deux pays restent instables et alternent des phases de coopération (séismes de 1999) et de tensions (pogrom d’Istanbul à l’encontre des Grecs en 1955…) alors que sur un plan géostratégique la Grèce et la Turquie rejoignent l'OTAN en 1952. Ainsi, à partir de 1991, la candidature de la Turquie à l'entrée dans la CEE (puis à l'UE) joue un rôle important dans la normalisation des relations entre les deux pays. Mais dans les années 2000, l’affirmation de la Turquie comme nouvelle puissance régionale en Méditerranée orientale, en mer Egée et au Proche et Moyen-Orient sous la direction d’un gouvernement nationaliste se traduit par une nouvelle montée des tensions frontalières.      

La frontière entre la Grèce et la Turquie reste émaillée de différents frontaliers, notamment maritimes. Longue de plusieurs centaines de kilomètres en mer Égée, les deux pays sont en désaccord sur la délimitation de leur frontière commune. La frontière n’est pas en effet ici une simple ligne mais possède une double dimension verticale, avec l’espace aérien d’un côté, l’exploitation des fonds marins de l’autre qui relèvent de différents traités et conventions. Ceux-ci sont donc de nature un peu différent mais font système.

Ilots et rochers. Ainsi, la Turquie met en cause la souveraineté grecque sur certains îlots grecs inhabités comme ceux d’Imia et de Limnia, qui se situent au sud de l'image à l’est de l’île de Kalimnos où en 1996 l'armée turque débarque, ou aujourd’hui sur la petite île de Kastellorizo.

Eaux territoriales. La largeur des eaux territoriales est fixée dans cette zone à 6 miles marins. Mais le passage éventuel à 12 miles marins, comme l’autorisent les traités internationaux, constitueraient un point de tension fort pour la Turquie car cela agrandirait considérablement la zone grecque. De fait, la possession par la Grèce très près des côtes turques d’une myriade d’îles fait obstacle aux prétentions de la Turquie à disposer d’eaux territoriales larges, un processus que l’on retrouve bien sur décuplé pour la définition des souverainetés sur les ZEE. Fruit d’un compromis à Lausanne en 1923, le tracé frontalier contemporain bloque de facto largement l’accès à la mer de la Turquie. En 1923, cette définition ne posait aucun problème au nouvel Etat turc qui était alors dans une logique très continentale et anatolienne, comme le symbolise le transfert de la capitale d’Istanbul à Ankara. Aujourd’hui, cette situation entre en contradiction avec le projet géopolitique de son affirmation comme nouvelle puissance continentale qui passe, pour partie, par sa maritimisation.         
Limites du plateau continental et ZEE. La définition du plateau continental, qui joue un rôle majeur dans la limitation des ZEE (zones économiques exclusives), est fixée par la convention de Montego Bay en 1982. Cette convention n’a toutefois pas été ratifiée par la Turquie, qui la conteste. Pour la Grèce, les îles doivent être considérées sur un pied d’égalité avec les territoires continentaux dans la délimitation du plateau, alors que pour la Turquie non. Ce conflit juridique résulte d’enjeux forts sur la possession de ressources sous-marines comme le pétrole, découvert dans les années 1970, ou plus annexes comme la possession d’objets archéologiques et historiques subaquatiques.

Espace aérien. La délimitation de l’espace aérien constitue enfin un dernier type de contentieux entre les deux pays. La Grèce a fixé en 1931 son espace aérien à 10 miles nautiques. Depuis 1974, la Turquie souhaite ramener cette zone à 6 miles. Les incidents se sont donc multipliés du fait des survols de la zone contestée par l'aviation turque. Ainsi, début 2018, le ministre de la Défense grec a annoncé que la Turquie avait violé l’espace aérien près de 138 fois en une seule journée. En mars 2019, l’hélicoptère du Premier ministre Alexis Tsipras lors d’une visite prévue sur les îlots d’Imia a donné lieu à des manifestations d’intimidation des chasseurs aériens des deux pays autour de cette zone de tension.

Dans ce contexte de montée des tensions, on assiste à la multiplication des accrochages entre les forces armées grecques et turques (1987, 1996, 2018…), nécessitant parfois l’intervention des Etats-Unis, de l’OTAN ou de l’Union européenne pour s’apaiser celles-ci. Ainsi, en 2018 pas moins de trois incidents ont eu lieu entre navires grecs et turcs, un patrouilleur maritime grec, acquis sur des fonds européens, étant par exemple endommagé par un navire militaire turc en février 2018. L’usage des drones au service d’une affirmation de la puissance turque dans cette zone se manifeste également. La Turquie a fortement développé depuis une dizaine d’années la production de drones, avec notamment un modèle phare le Bayraktar TB2. Il a été utilisé à plusieurs reprises pour survoler les îles de la mer Égée.

Face à cela, la Grèce a fait l’acquisition de drones israéliens Heron, pour renforcer ses capacités de dissuasion et souhaite acheter des avions Rafale à la Fance. Dans ce contexte, en septembre 2020, la France, l’Italie, Chypre et les Emirats Arabes Unis participent à des manœuvres navales communes avec la Grèce dans l’espace maritime au sud de la Crète et de Chypre dans un zone où la Turquie conteste les ZEE de la Grèce et de Chypre alors que se multiplient la recherche de gisements d’hydrocarbures offshores.       

La gestion d’une des frontières extérieures de l’UE : Frontex

Du fait de l’appartenance de la Grèce à l’Union européenne et à l’Espace Schengen, cette frontière maritime se déploie dans une double échelle géographique : étatique et supranationale, puisque communautaire. Dans ce cadre, l’UE apporte son soutien direct aux Etats membres dans le contrôle de leurs frontières (matériels, hommes) lorsque celles-ci s’avèrent particulièrement poreuses et soumises et d’importantes pressions migratoires.    

Cette stratégie de surveillance est prise en charge par Frontex, l’agence de mise en commun des contrôles policiers aux frontières extérieures. Créée en 2004 et ayant son siège à Varsovie en Pologne, ses opérations portent dans la région des noms inspirés de l'Antiquité grecque (Poséidon, Héra...). Depuis 2013, le système Eurosur est mis en place. Il vise à partager des images et des données en temps réel sur les frontières extérieures de l'Union, collectées grâce plusieurs outils de surveillance (satellites, hélicoptères, drones, systèmes de comptes rendus des navires…). Le renforcement des mesures de surveillance et des restrictions aux arrivées relance l’image des territoires européens vus comme une « Europe forteresse » pour les migrants. En même temps, la très grande proximité des îles grecques et donc de l’Union européenne, très visibles depuis la côte turque, renforce cette dimension symbolique et l’impression d’une facile accessibilité pour les migrants, malgré les dangers de la traversée en bateau.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, veut augmenter le corps des garde-frontières communautaires de 1.500 à 10.000 d’ici à 2024. En effet l'Union européenne peine faute de moyens à envoyer ponctuellement des gardes frontières pour suppléer la police grecque lors des pics migratoires. Dès 2010, 175 gardes-frontière de 26 pays européens - envoyés par l’Union européenne à la demande de la Grèce - se sont ajoutés aux forces de police grecques.

Une frontière migratoire sous tension : un pays sur la route des Balkans

Placée sur la "route des Balkans", le Grèce occupe une position charnière entre l’Union européenne d’un côté et la Turquie (3,7 millions de réfugiés syriens) et le Proche et Moyen Orient bouleversé par les crises géopolitiques (Syrie, Irak, voire Afghanistan…) de l’autre. Deux grands itinéraires sont empruntés : le couloir terrestre dans la région de l’Evros au nord, les couloirs maritimes dans les îles de la mer Egée au sud.  

L'année 2015 constitue à cet égard une année charnière pour la compréhension des dynamiques de cette zone puisqu’un million de migrants rejoignent alors l'UE. Alors que le gouvernement Syriza, arrivé en 2015 au pouvoir, prend plusieurs mesures en faveur des réfugiés, les arrivées dans ces îles sont massives : plus de 200 000 personnes pour le seul mois d'octobre 2015. On estime par ailleurs qu’en 2015 près de 800 personnes, dont 45 % d’enfants, ont perdu la vie dans le passage entre les côtes turques et les îles grecques de la mer Egée, dont 220 pour le seul mois d’octobre 2015. Ces chiffres restent toutefois peu précis car de nombreuses victimes ne sont pas recensées.

Le terme "hotspots" émerge alors pour qualifier les centres de tri des arrivants qui distinguent les demandeurs d'asile des migrants économiques. Face à ces arrivées massives l’enjeu est double : faire transiter les personnes tout en les identifiant. Cette appellation n'a toutefois pas de valeur juridique. L'anthropologue Michel Agier emploie l'expression d'"encampement" - traduction du terme anglais "encampment" - pour désigner le processus de la mise en camp comme choix politique.

Plusieurs enjeux juridiques sont liés à l'arrivée de migrants dans ces camps. Une fois dans les centres de détention grecs, les migrants voient leurs empreintes digitales enregistrées selon le règlement de Dublin. Il impose également de demander l’asile dans le pays de premier passage, ce qui n'est pas sans poser de nombreux problèmes car les migrants n'envisagent souvent pas la Grèce comme destination finale. De plus l'enregistrement dans ces camps concourt à une évolution du statut des migrants, un terme générique assez vague, qui peuvent devenir selon les cas réfugiés, demandeurs d'asile, clandestins...

Cinq « hot spots » sont ainsi créés à Lesbos, Samos, Leros, Chios et Kos (cf zooms d’études). Ces camps sont généralement composés de rangées de conteneurs. Autour se développe une "jungle'" faite de tentes et de campements informels. Le terme jungle renvoie à l'intrication des câbles, abris de fortune et déchets dans ces espaces périphériques des hotspots. Il s'applique à d'autres espaces comme la "jungle" de Calais. Les ONG sont des acteurs importants au sein de ces hotspots, suppléant les autorités grecques parfois débordées ou défaillantes. Certains géographes emploient le terme de "hors-lieu" pour désigner ces espaces, parfois non marqués sur des cartes et maintenus à distance des lieux de vie. Le nombre de personnes dans ces camps insulaires augmente très rapidement car, à partir de l’automne 2015, les pays qui se trouvent sur la « route des Balkans » ferment les uns après les autres leur frontière, sous l’impulsion du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie).

Les migrations, un outil de négociation pour la Turquie

L'année 2016 marque une inflexion géopolitique par la négociation avec la Turquie qui négocie avec l’Union européenne la gestion des flux migratoires contre des aides considérables. Selon l’accord de mars 2016, la Turquie maintient sur son territoire les migrants syriens et Moyen-Orientaux en échange d’une promesse de levée des restrictions des visas pour l’UE accordés à ses ressortissants, de l’ouverture d’un nouveau chapitre des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’UE ainsi que d’une aide financière de 6 milliards d'euros. Il inclut un accord de rapatriement entre la Grèce et la Turquie sur les demandeurs d'asile et migrants économiques.

A l’échelle régionale et locale, les flux de migrants clandestins débouchent sur la création d’une vaste économie grise fort rémunératrice dans la zone frontalière. Ainsi les réseaux de passeurs, souvent d’origine turque, agissent souvent avec des collaborateurs grecs. La plupart des migrants qui arrivent dans les îles de la mer Égée partent des plages et criques autour de la région d’Izmir, dont l’urbanisation est bien identifiable sur l’image et s’étend le long des côtes. Le quartier de Basmane - un quartier populaire du centre-ville avec de nombreux hôtels bon marchés - a ainsi été surnommé la « petite Syrie ».

Cet accord contribue à stabiliser les flux migratoires vers la Grèce malgré une reprise en 2019 qui a vu le nombre de migrants repartir à la hausse, sans atteindre toutefois les arrivées de 2015 : on compte ainsi 10.000 arrivées sur les îles grecques en septembre 2019. L’arrivée au pouvoir à Athènes en 2019 du parti conservateur « Nouvelle démocratie » se traduit par un durcissement des conditions d’entrée pour les demandeurs d'asile. Elle les prive notamment de la possibilité pour ceux retenus dans les îles d'être transférés sur le continent et prévoit la détention en cas de refus du droit d'asile. Le gouvernement grec annonce également en novembre 2019 sa volonté de fermer les camps surpeuplés des îles de Lesbos, Samos et Chios, ainsi que la relocalisation de 20.000 migrants dans d'autres parties de la Grèce, dans des camps en dur.  En effet, la capacité totale des hotspots des îles grecques est de 6.200 places au total pour une présence effective de plus de 30.000 personnes au total en octobre 2019, contre 63.500 migrants présents en Grèce continentale à la même période.

Les conditions de vie dans ces camps sont en effet dramatiques et les incidents se multiplient. Ils sont ainsi frappés par de nombreux incendies comme en octobre 2019 au camp de Vathy sur l'île de Samos où près de 600 abris sont détruits, ou en septembre 2020 à Moria sur l’île de Lesbos qui abrite 20.000 personnes. Des affrontements avec des militants d’extrême-droite ont également eu lieu aux abords du camp de Souda à Chios et ont nécessité le transfert des migrants vers un nouveau camp à Vial. Face à ces difficultés de gestion, la Grèce a rétabli début 2020 un « Ministère des migrations » et a nommé un ancien général pour la gestion des camps.

Mais ce sont encore des facteurs géopolitiques qui contribuent une nouvelle fois, au premier trimestre 2020, à une recrudescence des tentions migratoires dans cette zone. Le 28 février 2020, 33 soldats turcs meurent en Syrie dans un bombardement attribué à l’armée syrienne. Le président Erdogan décide alors unilatéralement de suspendre l’accord UE-Turquie qui datait de mars 2016, ce qui encourage en retour des milliers de réfugiés à tenter le passage vers la Grèce. Il lance en parallèle une nouvelle opération militaire dans le nord de la Syrie. Les migrants affluent aux frontières grecques, arrivant parfois dans des bus affrétés par la Turquie et sont refoulés par l'armée et la police avec des lacrymogènes tandis que certains sont privés de leurs vêtements et effets personnels avant d'être renvoyés. Au total, on estime qu’au moins 13.000 personnes en attente d’un éventuel passage sont massées le long des plus de 200 km de la frontière terrestre gréco-turque début mars 2020.

Des espaces marqués par des tensions et un phénomène de barriérisation

A ces tensions entre Etats s'ajoutent des tensions internes au sein des îles grecques, où le tourisme est en chute libre depuis 2015 privant les habitants de revenus financiers considérables. Fin février 2020, des affrontements ont ainsi eu lien entre la police anti-émeute et des habitants de Lesbos et de Chios qui voulaient s'opposer à la construction de nouveaux centres fermés pour les migrants. Depuis le mois de mars 2020, l'épidémie de COvid-19 s'est ajoutée aux difficiles conditions sanitaires et à la surpopulation des camps. Le 22 mars 2020, le gouvernement grec a annoncé le confinement des migrants dans les camps grecs, hotspots inclus.

La réaction de l'Union européenne reste limitée dans une période marquée par la crise sanitaire liée à la pandémie. L’Union européenne et la Grèce ont par exemple annoncé le 12 mars 2020 une aide financière au retour de 2000 euros pour 5000 migrants. Le programme n’est pas valable pour les demandeurs d’asile qui sont récemment arrivés en Grèce après l’annonce de la Turquie le 28 février de laisser les migrants partir en Europe.  En outre le gouvernement grec a prévu de recruter 800 agents supplémentaires de la police des frontières pour les îles de la mer Egée.

Le gouvernement grec envisage cependant à l'avenir des mesures qui s'inscrivent dans la dynamique de barriérisation de nombreuses autres parties du monde, dans le cadre d'une politique anti-migratoire comme c'est le cas pour des pays européens dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, la frontière entre la Hongrie et la Serbie... Il souhaite ainsi construire une « frontière flottante » dans la mer Égée pour empêcher la venue par bateaux de migrants en provenance de Turquie. D'une longueur de 2,7 km, elle devrait être installée au nord de Lesbos, entre les côtes de l’île grecque et la péninsule turque. Construite en filet ou avec des matériaux plus solides, elle devrait dépasser le niveau de la mer de 50 cm et être éclairée pour son repérage par les bateaux. Cette mesure, si elle est mise en œuvre, devrait rester d’une portée symbolique pour l’instant au regard de l’extension spatiale de la frontière maritime avec la Turquie.

En conclusion, plusieurs éléments concourent à exacerber les tensions géopolitiques dans cette région : la géographie complexe de cette zone maritime où territoires grecs et turcs sont imbriqués ; la présence d’une frontière extérieure de l’Union européenne particulièrement poreuse soumise à d’importantes pressions migratoires ; la stratégie de la Turquie, une puissance qui cherche à s’affirmer sur la scène mondiale ; des questions migratoires, particulièrement médiatisés, qui sont instrumentalisées au service de rapports de force géopolitiques ; l’incapacité enfin de l’UE à définir une politique migratoire commune et à s’accorder sur un système juste et équilibré de répartition des demandeurs d’asile entre Etats membres.

Zooms d'étude

L’île de Lesbos : une île sous le feu de l’actualité



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Comme on peut l'observer sur l'image, l’île de Lesbos est une île importante par sa taille de 1.600 km2 qui en fait la troisième plus grande île grecque, par ses reliefs culminant à 968 m et par sa population, officiellement de 100.000 habitants. Elle a la particularité de disposer de deux baies intérieures bien visibles, le golfe de Kalloni, qui est le plus grand, et celui de Léra, plus petit, qui est proche de Mytilène, la fameuse « capitale » de l’île. Si l’économie insulaire est fondée traditionnellement sur le tourisme, l’agriculture et les transferts publics, ses activités ont été largement bouleversées ces dernières années par la montée des tensions géopolitiques avec la Turquie, qui se trouve à moins de 15 km, et la crise migratoire.    

Lesbos est en effet l’exemple même d’un territoire insulaire frontalier largement bouleversé par l’arrivée massive d’un afflux de réfugiés. En 2019, le gouvernement grec transfère près de 15.000 personnes du camp saturé de Moria, où la situation est explosive, vers le continent. Mais la même année, 25.000 nouveaux migrants sont arrivés, rien que sur l'île de Lesbos. Afin d'attirer l'attention sur les conditions de vie désastreuses de ceux-ci dans l’île, certaines personnalités visitent le camp comme des représentants du pape ou une actrice de Game of thrones pour attirer l’attention de l’opinion publique mondiale.

Le hotspot migratoire de Moria : saturation, hiérarchie, cloisonnement

En particulier, les camps de réfugiés de l'île de Lesbos sont situés dans la partie sud-est de l'île, dans ou à proximité de Mytilène, principale ville de l’île. Situé à 5 kilomètres au nord-ouest de Mytilène, le camp de Moria, du nom de la commune sur laquelle il se situe, est le principal camp de l'île. Il a été construit en 2013 sur une ancienne base militaire et c'est le premier « hotspot » ouvert en 2015. Conçu à l'origine pour 2.840 personnes, il en accueille au début de l’année 2020 plus de 20.000. De plus, comme les autres « hotspots », le camp de Moria a été conçu comme un camp de transit et non comme un camp d'accueil permanent. Le camp emploie deux employés permanents, 47 personnes en contrat temporaire et 265 personnes recrutées sur des programmes de demandeurs d’emploi.

Le camp de Moria se compose en trois parties. La première – officielle - est celle entourée de clôtures où se trouvent en particulier les tentes isothermiques du HCR. On y trouve aussi quelques commerces informels comme des coiffeurs, des vendeurs de cigarette… A côté des clôtures s’est développée face à l’afflux des réfugiés une deuxième zone. Gérée par les bénévoles d’associations, elle dispose de quelques toilettes et même d’un générateur électrique pour tenter de parer au problème des câbles non protégés et non autorisés. Si les conditions de vie dans cette “deuxième zone” sont plus mauvaises que dans le camp central, elles n’ont cependant rien à voir avec un troisième espace, dénommé « la Jungle », qui tire son nom de l'enchevêtrement de câbles, de tentes et de détritus et où se concentrent 20.000 personnes, dont 7.000 enfants.

Les camps de Kara Tepe et de Pikpa

Deux autres camps, d'une taille moindre, sont présents sur l'île. Le camp de Kara Tepe est géré par la municipalité avec des fonds du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Fin 2019, il accueille 1300 migrants, uniquement des familles. Proche de l’aéroport, au sud de Mytilène, sur le site d'un ancien centre de vacances, Pikpa est né pour sa part en 2015 à l’initiative de résidents de l’île et est financé par des dons privés. C'est une structure ouverte et auto-organisée d’accueil de réfugiés. Il accueille principalement des personnes handicapées, des femmes enceintes et des personnes avec des besoins de protection spécifiques ; il ne dispose cependant que d'une centaine de places.


Ile de Lesbos


Repères géographiques

L’île de Samos



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Le hotspot de Vathy, sur l’île de Samos, dont le nom officiel en anglais est « Reception and Identification Center (RIC) », est situé sur les hauteurs de la ville de Vathy, la capitale de l’île, à moins de 500 mètres du centre-ville. Construit sur une ancienne base militaire lui aussi, il s’étend sur le flanc d’une colline située au nord-est de Vathy. Si à l'origine le camp est fermé, depuis une révolte en juin 2016, les personnes sont désormais libres d'aller et venir hors du camp. Il est entouré de clôtures grillagées surmontées de plusieurs séries de barbelés. Des dispositifs de vidéosurveillance sont également présents, notamment à l'entrée.

Prévu pour 648 personnes à l'origine, le camp de Vathy a accueilli 6.000 personnes durant l'hiver au début de l'année 2020. Les personnes y résidant sont majoritairement originaires de Syrie et d’Afghanistan, auxquelles s’ajoutent des Irakiens et des Palestiniens, ainsi que des personnes originaires du continent africain dont une majorité vient de République Démocratique du Congo (RDC). Il compte 30 % de mineurs.

Le camp de Vathy se compose d'une partie basse avec des hébergements en conteneurs, un poste de police, les locaux des agences européennes (Frontex), de ONG ou des organisations internationales (HCR, OIM...). Une partie haute est également dévolue au logement des migrants. A la partie basse s'ajoute une zone d'extension composée de tentes. Enfin la surpopulation a entraîné le développement d'un camp informel - ou « jungle » - composé d’abris auto-construits et de tentes individuelles. La communication entre les autorités du camp et les migrants se fait par haut-parleurs tout au long de la journée dans plusieurs langues.

A Samos les conditions sanitaires sont particulièrement difficiles. L'accès à l'eau est problématique et les points d'eau situés dans le camp, installés par Médecins Sans Frontière, ne suffisent pas. L'accès à l'hygiène est défaillant et la gestion des déchets très insuffisante. Si la population a accueilli les réfugiés avec générosité en 2015, la situation se tend progressivement du fait d’une difficile cohabitation. Depuis septembre 2019 des travaux ont débuté afin de construire un nouveau centre pour remplacer celui de Vathy. Toutefois le lieu de construction est très isolé, à près de deux heures de Vathy et une heure du premier village de Mitilinii.


Iles de Samos


Repères géographiques

Un espace au centre de l'actualité

Fin 2020 plusieurs événements, de nature différente, ont replacé cet espace frontalier au centre de l’actualité, montrant que les tensions permanentes qui les affectent, qu’elles soient de nature géopolitique ou humanitaire, peuvent générer des crises majeures à tout moment.

Recherches pétrolières : des tensions qui s’exacerbent en Méditerranée durant l’été 2020

Alors que le bassin de la Méditerranée orientale semble prometteur en hydrocarbures off-shore,  le 21 juillet 2020, la Turquie annonce son intention de procéder à des analyses sismiques, autour de l’île grecque de Kastellorizo (Meis pour les Turcs). Située en dehors de notre image, celle-ci appartient au dème de Rhodes et est l’une des îles les plus orientales de la Grèce. Abritant 300 habitants, l’île de  Kastellorizo est séparée par un bras de mer de seulement deux kilomètres des côtes turques.  Afin de sécuriser ces opérations, la Turquie a envoyé en amont 18 navires de guerre et le 10 août le navire d’exploration Oruç Reis est arrivé dans la zone.

Ce déploiement a provoqué une escalade des tensions à une échelle internationale. La Grèce a réagi par l’envoi de navires de guerre , soutenue par la France  et dans une moindre mesure par l’Italie. Cet événement a également amené à une recomposition croisée des traités définissant les frontières maritimes en Méditerranée. Le 6 août, la Grèce et l’Égypte signent un accord relatif à la délimitation de leurs frontières maritimes. En réaction, la Turquie,  a signé le 14 août un accord avec le gouvernement de Tripoli, qui n’est toutefois pas maître de l’ensemble de la Libye.

Ces tensions sont apparues spécifiquement dans cette zone après la découverte de gisements gaziers dans des eaux contestées par les deux pays. Le navire de recherche a depuis été retiré en septembre pour être de nouveau déployé en octobre 2020. L’Union européenne peine toutefois a régler la situation face aux ambitions plus globales de la Turquie qui cherche à s’imposer comme un acteur continental majeur, n’hésitant pas à instrumentaliser la politique migratoire vers l’UE en cas de tensions.

Des migrants dans une situation encore plus précaire après l’incendie de Moria

Le deuxième événement est l’incendie du camp de la Moria, sur l’île de Lesbos, dans la nuit du 8 au 9 septembre 2020. Selon les sources, l’incendie aurait été causé par des altercations entre migrants au sein du camp, mais plusieurs départs d’incendies avaient déjà frappé le camp en lien de avec la précarité des conditions matérielles. Cette fois, le camp de la Moria a été entièrement anéanti. S’il n’a fait aucune victime, il faut maintenant reloger 12 000 personnes dont 2 000 femmes et 4 000 enfants.

Une solution provisoire a été le déplacement des migrants vers le camp de Kara Tepe, plus proche de la ville, mais isolé de Mytilène par un cordon de policiers. Les conditions sanitaires y seraient encore plus effroyables que dans le camp de la Moria, car cet ancien champ de tir n’est pas dimensionné pour accueillir autant de personnes. Les tentes sont seulement des tentes d’été et l’absence de sanitaires conduit les migrants à devoir se laver dans la mer. Enfin, la pandémie de Covid constitue un facteur aggravant, plusieurs cas positifs ne bénéficient d’aucun suivi et aucun isolement.

La solution envisagée à moyen terme est la construction d’une structure fermée. Mais cette solution rencontre l’hostilité des habitants de l’île de Lesbos. La situation est donc une nouvelle fois dans une impasse. Pour beaucoup la solution réside dans  une refonte de la politique migratoire européenne, afin d’équilibrer l’accueil des demandeurs d’asile entre les différents pays européens et soulager les pays en première ligne comme la Grèce.

Un séisme  interroge les relations tendues entre Athènes et Ankara

Enfin, le vendredi 30 octobre 2020 un séisme de magnitude 7 s’est produit en mer Egée, entre Izmir, Lesbos et Samos. L’épicentre se situe à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Samos, à une faible profondeur d’une dizaine de kilomètres. Il a été ressenti jusqu’à Athènes et Ankara. Il a fait 26 morts et des centaines de blessés. Ce tremblement de terre a provoqué un mini-tsunami dans certaines villes côtières de la région de Seferihisar, qui se trouve sur l’image sur la baie méridionale de la vaste péninsule qui se trouve entre Izmir et Chios.

Selon le principe de la « diplomatie du séisme », cette catastrophe a, après la période de tension, rapproché ponctuellement les deux pays.  Lors du tragique séisme de 1999 qui avait fait 17.000 morts, la Grèce et la Turquie s’étaient déjà apporté une aide mutuelle.

Documents complémentaires


Croquis

Croquis : Les îles grecques sur la frontière Grèce-Turquie dans la mer Egée : une frontière migratoire sous tensions géopolitiques.


Légende

D’autres ressources

Sur le site Géoimage du CNES : frontières et migrations en Méditerranée

Clara Loizzo : Grèce - Turquie. La vallée de l’Evros : une frontière nationale et communautaire sous fortes tensions migratoires

Laurent Carroué : Italie - Lampedusa : une île-frontière au cœur des migrations internationales entre l’Afrique et l’Europe

Contributeurs

Fabien Vergez, Inspecteur d'académie - inspecteur pédagogique régional (IA-IPR) histoire-géographie - académie de Toulouse.

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