Russie - Sibérie. Le delta de la Léna : un laboratoire des changements multiformes du Grand Nord Arctique

L’embouchure de la Léna est une des plus majestueuses constructions deltaïques dans le monde. S’étendant sur plus de 30.000km2 en zone arctique, cet espace entre terre et eau est marqué par une géomorphologie glaciaire et périglaciaire remarquable dans un contexte de risque global lié au réchauffement climatique. Dans le grand Nord russe, la Léna véhicule un puissant imaginaire : la longue permanence d’une terra incognita, le grand éloignement, la rudesse d’un espace inhospitalier, la permanence d’une nature a priori sauvage (wilderness), l’absence d’anthropisation sont autant de marqueurs fonctionnels et identitaires. Aux extrêmes limites entre écoumène et érème, c’est-à-dire un espace inhabité et non humanisée, le delta et la ville de Tiksi sont les laboratoires des changements affectant le Grand Nord Arctique.

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Légende de l’image

Cette formation naturelle créée par le fleuve Léna en se jetant dans la mer de Laptev a été capturée par un satellite Sentinel 2 les 2 et 3 août 2019. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.

L'image générale ci-contre présentent quelques repères géographiques.

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Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Le Delta de la Léna : entre changement climatique, dynamiques géostratégiques, mutations démographiques et urbaines 

1. L’immense delta d’un fleuve majeur de Sibérie orientale

La Léna : fleuve de la démesure

La Léna fait partie de ce réseau d’immenses fleuves – comme l’Ob et le Ienisseï - qui traversent la Sibérie du sud au nord et qui jouent un rôle majeur dans l’organisation du territoire russe. Ce sont tout d’abord de grandes artères, exploitées pour leurs ressources (pêche, hydroélectricité) et qui mettent en connexion les aires régionales méridionales et septentrionales du pays.

Mais leur orientation méridienne induit aussi des césures spatiales dans l’immensité orientale russe. Le rôle structurant de ces grands cours d’eau est renforcé par la présence dans leurs vastes bassins d’affluents moins connus mais non négligeables tel l’Oleniok - long de 2.300 km - clairement visible au sud-ouest du delta, et d’axe sud-est/nord-ouest. Son cours de 4.400 km fait de la Léna le 7ème fleuve le plus long au monde et son bassin-versant couvre 2,5 millions de km2, soit environ cinq fois la France métropolitaine.

La Léna imprègne profondément l’identité sibérienne, car elle marque l’entrée dans la Sibérie orientale, plus lointaine et plus montagneuse. Sur l’image, au niveau de l’apex du delta, la césure topographique est nette entre la fin des plateaux plus ou moins accidentés (horsts, plissements) de la Sibérie centrale constituant la rive gauche du fleuve et, à l’est, la terminaison septentrionale des Monts de Verkhoïansk, aux roches métamorphiques et volcaniques, couverts de neige. La Léna quitte alors sa vallée aux versants parfois assez abrupts et s’étale sur la plaine littorale dans son vaste delta.

Le débit moyen du fleuve est impressionnant : avec un module de 16.300 m3/seconde à son embouchure, elle débouche dans la mer des Laptev et lui apporte 525 km3 d’eau par an. Son régime hydrographique - de type nival de plaine, avec un maximum au printemps et un étiage en janvier - est fortement contrasté. Les très fortes variations saisonnières de débit expliquent la largeur du lit majeur. Alors que le fleuve est gelé d’octobre à juin, la période la plus impressionnante est celle de la débâcle, lorsque le dégel provoque des crues de fin de printemps redoutées. Le débit explose alors littéralement et peut dépasser les 60.000 m3/seconde, voire les 100.000 m3/seconde.

Ces phénomènes sont plus paroxystiques encore lorsque se produisent des phénomènes d’embâcle quand des glaces en aval obstruent le fleuve et empêchent l’écoulement des eaux, ce qui entraîne en amont des inondations dévastatrices. La Léna quitte alors son lit mineur et s’étale spectaculairement dans son lit majeur d’inondation, qui en amont de l’image peut atteindre 25 km de largeur !

Le delta : entre ramifications fluviales, géomorphologie périglaciaire et cryosols

Comme le montre l’image, le delta de la Léna surprend d’abord par son ampleur spatiale. Il est cerné de plusieurs lignes de crêtes rocheuses qui, d’une certaine façon, assurent un bornage spatial à cette remarquable formation naturelle : les monts Chekanovski à l’ouest de la Léna qui dépassent les 500 mètres et, à l’est, les monts Karaoulakh – qui font partie des Monts de Verkhoïansk et qui culminent à plus de 1000 mètres d’altitude.

A partir de l’île Stolb qui marque l’entrée du delta, celui-ci forme une excroissance qui s’avance sur la mer sur plus de 100 kilomètres de long et 250 kilomètres de large. Il s’étend sur 32 000 km². C’est la plus grande construction deltaïque des régions arctiques et l’une des plus vastes au monde : à titre de comparaison, le delta du Nil couvre 24 000 km², soit 25 % de moins. Le delta s’épanouit d’autant plus aisément que la mer des Laptev est peu profonde, ce qui facilite l’accumulation des dépôts alluviaux fluviatiles que la Léna charrie abondamment : les apports sédimentaires du fleuve à la mer des Laptev sont de 17,6 millions de tonnes par an (Emmanuelle Gautier). Les processus classiques d’érosion/ transport/ accumulation prennent dans cette région toute leur ampleur.

Cette embouchure est profondément ramifiée en un réseau de plus d’une centaine de bras aux débits inégaux. Filant vers l’ouest, le bras Olenek évacue moins de 10 % des eaux du fleuve vers la mer. Le plus important de tous est le bras ramifié Trofimov. Il charrie environ 55 % du total des eaux de la Léna. Le bras Bykov, au sud-est, correspond à l’artère de navigation que les navires qui circulent sur le fleuve empruntent.

Ce dense réseau de chenaux de forme dendritique est complexifié plus encore par leur nature anastomosée. Le delta est en effet constellé d’environ 1500 îles et îlots qui renforcent le caractère amphibie de ce milieu. Ces îles sont des constructions sédimentaires et alluviales pour la plupart, mais certaines ont une base rocheuse. Il en résulte des pointements qui dominent le delta. A l’instar du pic Amerika Khaya dont le nom procède directement de la présence d’un monument sur place à la mémoire des victimes américaines de l’expédition du Jeannette de 1879-1881 qui cherchait à rejoindre le pôle Nord par le détroit de Béring. Cet épisode vient rappeler que cette région fut longtemps un terra incognita : elle ne fut finalement appréhendée qu’à partir des premiers voyages arctiques du vice-Amiral Dimitri Laptev entre 1739 et 1742.

Les espaces terrestres sont tapissés de tourbe gorgée d’eau et une profusion de lacs occupe en été les multiples petits cratères qui échancrent le delta. Il en résulte des paysages marécageux très finement dentelés entre terre et eau. Car la zone est gorgée d’eau, surtout dès le moment de la fonte des glaces.

Les sols sont caractérisés par l’accumulation superficielle de dépôts tourbeux, mais ils sont surtout marqués par l’hyper-nordicité du milieu polaire. Ces cryosols sont constitués de deux couches. Une couche active - le mollisol - qui gèle et dégèle saisonnièrement ; et le permafrost-pergélisol stricto sensu  - ou merzlota en russe - qui constitue les couches en profondeur constamment gelées. Le yedoma, fort abondant dans ce Grand Nord russe, correspond à un pergélisol remontant au Pléistocène, donc largement hérité, et très riche en glace (sup. 50 % du volume total).

Le delta est un organisme géologiquement récent, marqués par des dépôts successifs depuis 8000 ans, et dont la genèse est chronologiquement repérable dans les paysages. Sur l’image satellitale, cela se traduit par des différences de couleurs bien visibles. Elles sont liées à la fois à des différences de végétation et de topographie. La plus grande partie du delta  - est/nord-est - correspond à une construction alluviale de type terrasse et d’âge holocène. Elle correspond à la zone la plus foncée, tant l’abondance des lacs et des étangs est grande dans cette vaste plaine toujours inondable.

Au nord-ouest, une deuxième terrasse, légèrement surélevée par la tectonique - avec des altitudes moyennes d’environ 20 mètres, pouvant aller jusqu’à 50 mètres - est une zone dont la géomorphologie est marquée par des thermokarsts occupés par de nombreux lacs. Son trait de côte se caractérise par des formes d’accrétion remarquables : flèches sableuses isolant de petites lagunes, pouliers et musoirs nettement visibles au nord-ouest du delta… Autant de signes d’une géomorphologie littorale toujours dynamique et évolutive. Ces accumulations sédimentaires sont encombrées l’été de multiples laisses de haute mer et d’inondations abandonnées par le fleuve et l’océan.

Enfin, la troisième terrasse du delta, la plus ancienne, est aussi bien sur celle qui est la plus éloignée de l’Océan. Visible sur l’image par des marbrures vertes, faisant d’une certaine manière la jonction entre le delta et le bloc continental, elle est la terrasse la plus haute, non inondée, et surtout marquée par des formations végétales plus abondantes, car plus anciennes, et une toundra de type arbustif.

2. Un angle territorial marginal en recomposition

Aux marges extrêmes de l’écoumène, les sociétés nomades des Evenks et Evènes

Le delta de la Léna se situe dans le Grand Nord arctique russe, à 12h30 de Moscou en avion, avec escale à Iakoutsk. Sans prétendre verser dans le déterminisme, il convient tout de même de rappeler que l’espace polaire, fort de ses contraintes climatiques, peut être considéré comme « difficile » selon Jean Demangeot et comme ressortissant aux « environnements les plus hostiles » selon Paul Arnould.

La basse Léna fait donc partie des zones les plus faiblement peuplées de Russie. Au sein de la Fédération de Russie, elle relève de la République de Sakha dont la densité n’atteint que les 0,3 habitant par km². Nous sommes don dans un désert humain.

L’origine du nom Léna est discutée. Il pourrait procéder du mot « Elïou-Ene » qui, en langue Evenki, signifie « grand fleuve » cependant que, en langue toungouze, Léna, viendrait de « Yelyuyon » qui signifie « rivière ». Mais, dans les deux cas, cette étymologie renvoie à une réalité : celle d’un peuplement autochtone ancien de la région. Les Iakoutes sont un peuple turcique lui-même même divisé en différentes ethnies très minoritaires en nombre (Evenks, Evènes, Youkaguirs, Tchouktches et Dolganes). D’ailleurs, au dernier grand recensement de population organisé par les autorités soviétiques en 1989, les Sakhas étaient au nombre de 365 000 individus, tandis que les minorités autochtones recensées en Iakoutie comptaient 25 000 personnes.

La Léna forme du reste une limite entre deux peuples autochtones : les Evenks à l’ouest du fleuve et les Evènes à l’est. Tous partagent des pratiques spatiales et des repères économiques communs : en effet, « ce sont traditionnellement des peuples nomades ou semi-nomades, vivant de la chasse, de la pêche, de la cueillette, et surtout, de l’élevage du renne » selon Marine Le Berre-Semenov. Leur mode d’habiter est très spécifique : quelques villages où vivent les familles, fort distants les uns des autres, disséminés dans l’immensité rurale alors que les éleveurs, qui suivent les troupeaux, dans leurs longues transhumances, adoptent des modes de vie itinérants aux habitats traditionnels (tentes de type tchoums).

Les particularismes de chaque peuple sont grands. Ainsi, les Evènes élèvent une race locale et semi-domestique de rennes et ce peuple utilise des chiens de traineaux et la monte de rennes pour se déplacer. Les équilibres de vie et les structures d’encadrement, précaires, ont été fortement déstabilisés tout d’abord par la coercitive collectivisation soviétique puis, par la suite, par la brutale libéralisation de l’économie russe au début des années 1990.

En outre, la filière manque de débouchés dans une région russe très excentrée. Mais désormais, l’heure est à l’affirmation des identités ethniques locales. Depuis 1990, la République de Sakha est marquée par un puissant mouvement de « yakoutisation » (Marine Le Berre-Semenov) des logiques politiques en s’efforçant de défendre et de promouvoir la diffusion des cultures et des langues locales.

Tiksi : ancien goulag, pôle militaire et nœud maritime

Les autorités soviétiques ont transformé cette région dans le cadre d’un aménagement volontariste du territoire. Mais ces aménagements ont toujours été de faible ampleur comparativement à d’autres zones de haute activité : sites miniers de Norilsk, gisements d’hydrocarbures de la basse Vallée de l’Ob, gisements gaziers de la péninsule de Iamal.

L’éloignement et l’isolement ont tout d’abord été instrumentalisés par le régime soviétique pour organiser un espace de relégation carcérale. Déjà, la Russie tsariste exilait sur les rives de la Léna les opposants au régime impérial : le plus célèbre d’entre eux fut sans nul doute Vladimir Illich Oulianov, dit Lénine, proscrit de 1897 à 1900 à Chouchenskoïe. Le Goulag soviétique a donc développé son archipel jusque dans la basse Léna. Sans avoir l’ampleur des grands camps du Nord arctique (Solovki, Vorkouta, Kolyma), l’île de Trofimovsk, une des innombrables îles du delta de la Léna, a porté un camp de détenus. Y furent notamment déportées des familles entières de Lituaniens après l’invasion des pays baltes par l’URSS en 1940. Pour les autorités soviétiques, ce camp avait pour fonction de mâter des populations rétives au régime, mais aussi de tenter de valoriser des ressources locales (ressources halieutiques).

Toutefois la principale opération d’aménagement du territoire dans la région réside dans la fondation de la ville de Tiksi. Signifiant « lieu de la rencontre » en langue iakoute, la ville est située à moins de 1500 km du pôle et s’avère être une des communes les plus septentrionales de la Fédération de Russie. Elle fut fondée en 1932 avec une triple orientation fonctionnelle : scientifique (observation météorologique, étude de la biodiversité, exploration des permafrosts), portuaire et, par-dessus tout, militaire.

Désormais, elle fait partie de ces villes dont les activités et la population se sont effondrées depuis la fin de l’expérience soviétique. Tiksi a ainsi perdu près de la moitié de ses habitants entre 1987 et 2005. Son importance militaire s’est érodée et son port s’est trouvé marginalisé sur la Route maritime du Nord dans la mesure où les acteurs maritimes russes ont donné la priorité en termes de desserte à des sites portuaires plus accessibles et mieux équipés comme Pevek, dans le district autonome de Tchoukotka. Pour autant, des opportunités de rebond existent, comme l’écotourisme dans le Grand Nord arctique, même si elles restent à tout le moins ténues.

3. La contrainte naturelle comme atout potentiel : changement climatique, risque global et opportunité de résilience

Un laboratoire pour la recherche face au risque global propre aux régions arctiques

Le delta de la Léna est un des milieux les plus froids de la planète. En cette aire au climat polaire de type océanique, les températures descendent très bas. Sur la période 1994 -2005, la moyenne des températures en janvier oscille entre -28 °C et -35°C (moyenne maximale et minimale) et les records de froid ont atteint -50°C en 1967 à Tiksi. Mais elle est aussi une zone directement confrontée au risque global lié au réchauffement climatique – sachant que le phénomène de réchauffement climatique dans cette aire polaire est globalement deux fois plus forts qu’à l’échelle de la planète.

Il en résulte des conséquences majeures. La première renvoie à la remontée du niveau marin qui entraîne une aggravation des phénomènes érosifs. Ce qui signifie d’une part l’ennoiement potentiel des îles du delta et, d’autre part, l’érosion accélérée des côtes.

En outre, le permafrost est directement impacté par le réchauffement. Celui-ci, en Sibérie, possède des caractéristiques propres : très ancien, puisqu’il peut remonter au Pléistocène, il est par ailleurs très froid et très profond puisqu’il peut descendre jusqu’à 1 500 mètres de profondeur. Plus spécifiquement, le permafrost du delta se caractérise par sa stabilité et sa grande richesse en matières organiques du fait de l’abondante présence de tourbières à sa surface. Or, il est aujourd’hui affecté par des phénomènes qui ne trompent pas : augmentation de sa température moyenne de + 1,5 à + 2°C depuis 2006, diminution de son épaisseur, augmentation de l’épaisseur de la couche active, aggravation des phénomènes de thixotropie en surface des sols…

Mais, surtout, la preuve la plus manifeste - et fort bien visible sur l’image satellitale - est la surabondance dans le paysage de thermokarsts, ces dépressions liées à un effondrement superficiel suite à la fusion en profondeur de la glace contenue dans le sol. Remplies d’eau, ces dépressions forment de petits lacs, les alass.

Et le réchauffement du permafrost contribue à libérer du CO2 et du méthane qui étaient jusque-là piégés dans la glace. Si bien que par un phénomène de rétroaction négative, le permafrost, fragilisé par le réchauffement climatique, contribue, par la libération de gaz à effet de serre, à accélérer la hausse des températures ce qui aggrave sa déstabilisation.

Le delta de la Léna, à l’instar du grand Nord arctique, est donc une base d’observation privilégiée de ces phénomènes. Déjà, l’Union soviétique avait créé un Institut du permafrost à Moscou dès la fin des années 1930, lequel fut déplacé à Iakoutsk en 1960. Dans le delta, l’île de Samoïlov (5 km2) porte un centre d’étude sur l’impact des changements climatiques dans la région qui s’est spécialisé sur l’analyse de l’altération des sols sédimentaires, les transformations du paysage et les interactions entre réchauffement du climat et dégel du permafrost.

Il est notamment animé par des équipes de chercheurs russes issus de l’IAA, l’Institut sur l’Arctique et l’Antarctique de Saint-Pétersbourg, ainsi que de l’Institut Melnikov du permafrost de Iakoutsk. Mais également par des scientifiques allemands issus de l’Institut Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine (AWI), une coopération intellectuelle germano-russe remontant à l’époque de la RDA. En 2013, l’île est dotée d’un centre moderne d’étude, avec des bâtiments flambants neufs peints au couleur du drapeau russe et des équipements de qualité. La décision de modernisation du site émane directement de Vladimir Poutine lors de sa visite à Samoïlov en 2010.

Biodiversité à protéger, capital de naturalité à valoriser

Le delta de la Léna est une région particulièrement riche en biodiversité. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes des régions arctiques : des zones en apparence englacées et uniformes renferment des biocénoses d’une rare diversité.

En termes de formations végétales, cette région est couverte par la toundra. Ce biome caractéristique des hautes latitudes est assimilable à une « prairie ouverte, balayée par le vent et souvent marécageuse » (Jean-François Carion). Les formations végétales y déploient des stratégies d’adaptation au froid : les plantes sont basses, voire rases et disposent d’enveloppes laineuses autour des graines alors que les tiges sont pour la plupart velues. Par ailleurs, sur l’île de Tit-Ary, se développe l’une des forêts les plus septentrionales du monde, et qui constitue une anomalie végétale en cette zone de toundra théoriquement sans arbre. Les botanistes y recensent environ 250 espèces de fleurs, dont certaines emblématiques : épilobe à feuilles larges, lupin arctique, pavot arctique ainsi que de nombreuses orchidées.

La faune est également riche et complexe. Dans ce grand Nord vivent des ours blancs, des rennes, des bœufs musqués, des renards polaires, des lemmings de Sibérie, des hermines, des oiseaux marins et des rapaces. En mer des Laptev sont principalement recensés des esturgeons, des saumons et des omouls. Globalement, les biologistes ont listé dans le delta et ses alentours trente espèces de poissons, cent-neuf espèces d'oiseaux et trente-trois espèces de mammifères.

Infirmant l’idée tenace selon laquelle l’URSS n’avait absolument que faire de l’environnement, les autorités ont délimité dès 1985 un espace de protection dans le delta et sur le piedmont des Monts Karaoulakh, la région des Sokol. Cette réserve naturelle s’étend sur 14.330 km2 et cherche à assurer la préservation de la faune contre toute activité de braconnage ou toute pression inconsidérée sur l’environnement. Et ce dans une région, où finalement, un certain retournement d’espace et de logique s’impose : « le port de Tiksi [était] autrefois [une] base militaire importante sur le delta de la Léna. Aujourd’hui dépeuplée partiellement avec la fin du complexe militaro-industriel, sa région est rendue à la nature » (Emilie Maj).

D’ailleurs, l’environnement peut être une opportunité de résilience économique pour ce territoire excentré. L’écotourisme de contemplation de la nature - variété des formes géologiques et géomorphologiques, richesse de la biodiversité, somptuosité de phénomènes astronomiques comme les aurores boréales… - peut constituer en effet un centre d’intérêt majeur alors que le tourisme des hautes latitudes connaît une croissance forte. Certes, le delta de la Léna demeure classé « zone militaire spéciale » par les autorités russes pour lesquelles l’Arctique est un espace géostratégique sensible : les mobilités dans la zone sont strictement assujetties à autorisation.

Mais déjà, des croisières sont organisées sur la Léna, au départ de Iakoutsk pour descendre le fleuve jusqu’au delta et la ville de Tiksi. Parmi les faits saillants mis en exergue - non sans emphase - dans les documents promotionnels, les voyagistes insistent, dans leur stratégie de « story telling », sur deux choses : le contact avec les peuples autochtones et le capital de naturalité qu’offre la zone à visiter. Ainsi, l’agence Nord Espaces souligne l’attrait de « paysages intacts de la taïga et de la toundra » cependant que Mer et Voyages évoque des « paysages époustouflants de toundra et de montagnes totalement vierges de civilisation, jalonnés d’une flore et d’une faune exceptionnelles ».
    
Au final, le delta de la Léna, apparaît donc comme un espace de nature, à l’anthropisation faible : il est assimilable à d’autres deltas arctiques, comme celui du fleuve Mackenzie au Canada ou du Yukon en Alaska, qui « sont restés très naturels, leur bassin fluvial étant peu aménagé, leur occupation humaine restant très lâche » (Jean-Paul Bravard). Pour autant, l’on ne saurait le considérer comme un espace de nature strictement vierge, une zone de pure wilderness. Impacté par le risque climatique global et des aménagements aux infrastructures ponctuelles, parcouru de longue date par des peuples premiers, susceptible d’être mis en tourisme, il doit être appréhendé, comme tout espace de nature, tel un « système socio-écologique » (Brian Walker).


Zoom d’étude

Tiksi : les recompositions d’une enclave humanisée en milieu polaire

Située bien au nord du cercle polaire arctique, à 71° 38’ de latitude nord, la ville de Tiksi apparait à l’extrême est de l’image satellitale d’abord à travers ses fonctions logistiques : un port et un aéroport. Mais la trame urbaine est extrêmement réduite et l’environnement renvoie à un véritable « désert froid » (Paul Arnould). En situation de bout de monde, à 4.300 km et six fuseaux horaires de Moscou, alors que les logiques de fronts pionniers d’appropriation de l’espace sibérien ne sont plus d’actualité, Tiksi peut apparaître comme une forme territoriale en sursis.

Une enclave humanisée en milieu polaire, en fond de baie et au débouché du transport fluvial de la Léna

Une « enclave humanisée » (Pierre Thorez) en milieu polaire, la ville sibérienne de Tiksi est nichée au fond d’une baie. Ce rentrant côtier, long de 21 kilomètres et large de 17 kilomètres, constitue un site d’abri intéressant pour l’activité portuaire et il est ceinturé par une ligne de hauteurs collinéennes.

La principale contrainte est logiquement celle du froid. La baie, souvent balayée par le blizzard, est prise par les glaces dix mois sur douze cependant que la ville connaît des températures moyennes mensuelles strictement négatives pendant huit mois. Les bâtiments, réhaussés au-dessus du sol par des pilotis, sont strictement fichés dans le permafrost par des pieux profonds. Aucune canalisation ne peut être enfouie dans la couche active du sol, si bien que tous les réseaux sont apparents. Mais ces infrastructures nécessitent un entretien constant et sont aujourd’hui déstabilisées par le réchauffement du permafrost.

Géomorphologiquement, la côte est hétérogène : elle alterne des falaises taillées dans des roches de socle, des accumulations sableuses et des pointements rocheux. Ce qui permet d’isoler des baies. Au nord de Tiksi, la petite péninsule de Bikovski forme un L qui se termine par un cap et qui isole la baie de Neelov de la mer des Laptev. Marquée par un relief de thermokarst, avec de petites collines qui culminent à une trentaine de mètres, taraudée de petits lacs, elle est sujette sur ses côtes à une érosion assez marquée qui traduit la remontée du niveau marin en Arctique. Sur cette presqu’île, le trait de côte a reculé en moyenne de - 0,59 mètre par an entre 1951 et 2006. Mais, ponctuellement, des reculs de - 4 à - 10 mètres par an ont pu être recensés (Hugues Lantuit).

Une cité scientifique et portuaire

Tiksi a une importante fonction scientifique dans la mesure où la station météorologique Polyarka permet des mesures et des observations majeures pour l’appréhension des données climatiques polaires. Le site profite d’une coopération internationale et a d’ailleurs obtenu, en 2010, le titre d’Observatoire hydrométéorologique international sur lequel travaillent des experts russes, mais aussi états-uniens et finlandais.

Mais Tiksi a plus encore une fonction portuaire en devenant un port d’escale sur la « Sevmorput », la Route Maritime du Nord que les Soviétiques inaugurent dès 1935. D’ailleurs, deux années auparavant, en 1933, un premier navire (le « Camarade Staline ») qui faisait partie de l’expédition « Leno-Khatang » avait accosté à Tiksi et inaugurait ainsi la mise en fonctionnement des installations portuaires. Celles-ci avaient notamment pour but d’évacuer les productions de l’arrière-pays (bois, produits de la pêche) et d’approvisionner les populations locales (alimentation, produits pétroliers).

La militarisation de l’Arctique

Toutefois, la plus importante des fonctions de Tiksi est d’ordre militaire. Tiksi occupe une position géostratégiquement intéressante. Le site permet un contrôle militaire sur l’Océan arctique, en vis-à-vis de la puissance états-unienne. Les Soviétiques ont donc bâti un aéroport de grande ampleur, visible sur l’image satellite et qui repose sur une infrastructure principale : une longue piste de 3000 mètres de long et de 59 mètres de large devant permettre l’atterrissage et le décollage d’avions gros porteurs.

En effet, les Forces aériennes soviétiques puis russes ont positionné à Tiksi des Tupolev 95. Ces bombardiers lourds de 188 tonnes, dont la première version remonte à 1952, sont à très long rayon d’action (12000 km) et de grande taille (surnommé Bear « Ours » par les forces de l’OTAN). Ils sont donc capables à la fois d’assurer la surveillance de tout l’espace arctique et d’y porter la puissance russe puisqu’ils peuvent embarquer des missiles nucléaires, notamment de type KH 555.

Un exemple de l’urbanisation volontariste du Grand Nord

Dans le cadre de leur politique volontariste d’aménagement et d’appropriation de l’immensité territoriale russe, les cadres soviétiques ont fait de Tiksi plus qu’une base militaire et portuaire. L’objectif était aussi de créer une ville en ce milieu hostile. A grands renforts d’investissements publics et de politiques ad hoc pour attirer la population (hauts salaires, services publics) et positionner des forces militaires, le site de Tiksi a compté jusqu’à 12.000 habitants.

D’autant que pour les Soviétiques urbaniser le grand Nord arctique revient aussi à prétendre sédentariser les populations autochtones. Une urbanisation à la soviétique est menée avec la construction de différents immeubles aux façades colorées et la trame urbaine a été organisée en différents sous-ensembles : Tiksi 1 constitue le noyau urbain), Tiksi 2 et Tiksi 3 les installations du complexe militaro-industriel.

Depuis la chute de l’URSS, le développement urbain n’est plus une priorité. La population s’est effondrée et ne compte plus que 4600 habitants. La ville est aujourd’hui marquée par de nombreuses friches résidentielles, des immeubles abandonnés et des bâtiments délabrés. 25 % des logements de la ville sont à présent inoccupés. Le déclin, spectaculairement rapide de la ville procède de deux causes complémentaires. La première relève de la fin de la politique nationale soviétique de front pionnier qui visait à la fois à coloniser, peupler et valoriser les ressources de l’Est sibérien. L’Etat russe, surtout lors des années 1990 d’effondrement économique et géopolitique, ne finance plus ou différemment les politiques de développement des marges territoriales. Dans ce contexte, Tiksi n’est absolument plus une priorité. Une différence sensible avec Norilsk ou Yamal par exemple.

 Mais surtout le rôle militaire, économique et logistique du port de Tiksi s’est considérablement amoindri. Le renforcement de la Route du Nord ne repose plus sur la nécessité de s’appuyer sur des ports d’escale : ainsi les brise-glaces à propulsion nucléaire ont une phénoménale autonomie et n’ont aucun besoin de faire relâche dans des ports intermédiaires. En outre, les conditions nautiques d’accès au port sont malcommodes. La baie de Tiksi est peu profonde puisqu’elle fait moins de 12 mètres, voire moins de 3 mètres en certains endroits. Si bien que le port n’est accessible qu’à des navires ayant un tirant d’eau maximal de 7,6 mètres.

Par ailleurs, avec les années 1990, certaines compagnies maritimes russes spécialisées dans le transport dans les régions arctiques se diversifient et s’ouvrent à des trafics internationaux, délaissant de la sorte certaines dessertes secondaires. Ce fut notamment le cas de la Murmansk Shipping Company. Enfin, il faut aussi souligner que les trafics fluviaux marchands sur la Léna (1,3 million de tonnes), structurés par la Lena United River Shipping Company, sont surtout centrés en amont sur le fleuve, autour notamment de Yakoutsk, et relèvent essentiellement en aval de logiques d’approvisionnement des villes et villages le long du fleuve. Si bien que l’hinterland du port est fort restreint.

Une impossible résilience territoriale ?

Pour autant, Tiksi n’est pas une ville abandonnée ni condamnée. Sous la houlette de la République de Sakha, le port a été l’objet d’investissements afin de moderniser ses infrastructures de quayage et de manutention. Les trafics restent certes confidentiels : moins de 70000 tonnes y sont manutentionnées et le port compte 9 postes d’amarrage, quelques grues de levage et un appontement pétrolier avec cuves de stockage sur le quai. Mais en 2017 ce sont 5 milliards de roubles qui sont provisionnés pour le développement portuaire du littoral iakoute avec un objectif, peut-être trop ambitieux, de porter à terme le trafic du port à 300 000 tonnes.

Pour son approvisionnement énergétique, la ville peut compter sur des importations de produits pétroliers venus par mer. Mais, sur les hauteurs collinéennes qui ceinturent Tiksi, des éoliennes ont été implantées par la société JSC Sakhaenergo - trois générateurs d’une puissance installée de 900 kw - permettant une fourniture d’énergie durable.

Le tourisme constitue une opportunité économique possible. Le port est un point de passage obligé pour les croisières fluviales qui depuis la Léna abordent le delta et la mer des Laptev. La ville possède un modeste musée d’histoire naturelle et les hôtels Moryak (aujourd’hui fermé) et Arktika (sur Tiksi 3) constituent, avec la chambre d’hôtes Guest House Umka, les seules véritables structures d’accueil de Tiksi. Et là, l’attrait pour la ville ressortit aussi d’un certain urbex, ou tourisme d’exploration urbaine, en ciblant une ville totalement excentrée, en déclin et aux très nombreuses friches urbaines.

Mais cela suppose d’améliorer les capacités de desserte de la ville. En cela, l’aéroport peut jouer un rôle majeur. Ayant été fermé entre 2012 et 2013 afin d’être mis aux normes, il a désormais reçu l’agrément pour accueillir des avions courts et moyens courriers de l’aviation civile de type Antonov 12, 24, 72, 140, mais aussi des Boeing 737-700. Tiksi est desservie par les compagnies régionales Yakutia Airlines et Polar Airlines qui assurent principalement des liaisons sur Iakoutsk.

A cet égard, lorsque Pascal Marchand décrit l’Arctique russe comme « un archipel de points forts, épars dans un immense espace vide d’hommes », l’on ne peut que considérer le delta de la Léna et Tiksi comme relevant de cette immensité. Mais, pour autant, l’aspect « vide » de la zone n’en fait pas un espace d’érème absolu. Mais bien davantage un territoire aux marges de l’écoumène caractérisé par une nature habitée, voire cohabitée entre des populations (autochtones, militaires, scientifiques, touristes) aux logiques et aux pratiques spatiales fort différentes les unes des autres.


Zoom d'étude


Tiksi

Ressources complémentaires

Références ou compléments : le Grand Nord arctique russe sur le site Géoimage

Camille Escudé : Russie. Mourmansk, capitale arctique et port militaire stratégique

Aude Monnet : Russie. Norilsk : la ville du nickel, un pilier arctique sibérien de la puissance russe

Clara loizzo : Russie. Yamal : le front pionnier énergétique russe dans un espace extrême de l’arctique sibérien

Laurent Carroué : Russie. Pétropavlovsk : la base navale du Kamtchatka au rôle géostratégique dans l’océan Nord-Pacifique.

Camille Escudé : Le détroit de Béring : fenêtre, frontière et interface géostratégiques entre océans Glacial Arctique et océan Pacifique, entre Russie et Etats-Unis 

Bibliographie indicative

Jean-Paul Bravard, Crises sédimentaires du globe 2. Deltas, une crise environnementale majeure, Iste Editions, 2018, 234 p.

Emmanuelle Gautier et François Costard, « Les systèmes fluviaux à chenaux anastomosés en milieu périglaciaire : la Léna et ses principaux affluents (Sibérie centrale) », Géographie physique et Quaternaire, 54 (3), 2000, pp.327–342.

Hugues Lantuit et alii, « Coastal erosion dynamics on the permafrost-dominated Bykovsky Peninsula, north Siberia, 1951 2006 », Polar Research, 2011.

Marine Le Berre-Semenov, « Ethnicité et « renaissantisme » ethnique chez les peuples autochtones de la République Sakha (Yakoutie) », Strates, 2006.

Émilie Maj, « Sibérie extrême-orientale : nature et ville post-communiste en République Sakha (Iakoutie) », Strates, 2006.

Pascal Marchand, « La Russie et l'Arctique. Enjeux géostratégiques pour une grande puissance », Le Courrier des pays de l'Est, vol. 1066, no. 2, 2008, pp. 6-19.

Pierre Thorez, La Russie, Sedes-Cned, 2007, 381 p.

Contributeur

Stéphane DUBOIS, Professeur agrégé de Géographie en CPGE au lycée Blaise Pascal, Clermont-Ferrand.

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