15 Mai 2018

Kiruna : mine de fer et ville minière des marges suédoises, entre contraintes naturelles et dynamiques des marchés mondiaux

Au nord du cercle polaire arctique en pleine Laponie suédoise, la ville de Kiruna est née de l’exploitation du minerai de fer. Elle est aujourd’hui en pleine refonte urbaine du fait des effondrements miniers consécutifs à cette exploitation séculaire. Fonctionnant largement comme une greffe, elle est à l’image de ces nombreuses villes des marges arctiques : dominées par une firme et très largement dépendante des cours mondiaux des matières premières. Enfin, elle accueille aussi le Parlement des Sames de Suède, témoignant ainsi de l’essor récent des revendications des Peuples premiers des hautes latitudes arctiques en Europe et dans le monde.

Le désert subarctique scandinave : de fortes contraintes multiformes 

Un isolat minier et urbain enclavé dans la Suède subarctique

Cette image représente un très vaste plateau se déployant à une altitude moyenne de 400 à 500 m. Il est dominé par une grande colline, la « montagne de Kiirunavaara », elle même largement attaquée par une mine de fer qui occupe une surface en tout point considérable. Au centre, et donc au sud de la mine, se trouve la ville de Kiruna et au sud-est l’aéroport, lui aussi bien visible.

Le tout est traversé du sud-ouest au nord-est par un puissant axe de transport combinant une voie ferrée et une route, la E 10. Ce vaste espace est très longtemps restée vu de Stockholm, située à 900 km plus au sud, comme une marge continentale lointaine et enclavée. C’est en fait le boom de l’activité minière qui va pousser au début du XXem siècle, via un vote du Parlement, à l’équipement de la région et à son branchement sur le réseau national et le marché mondial. Construite entre 1890 et 1903, la « ligne du fer » - qui relie Kiruna à Narvik par la vaste dépression du Torneträsk qui traverse le massif montagneux frontalier - est inaugurée par le roi Oscar II en 1903.

Aujourd’hui électrifiée, elle fonctionne toute l’année 24H/24H. Les immenses trains de wagons de minerais quittent Kiruna pour rejoindre le port norvégien de Narvik, dont le fjord - qui donne sur l’Océan atlantique - est libre de glace toute l’année grâce aux influences du Gulf Stream. Alors qu’au sud-est, le golfe de Botnie est en glace une partie de l’année. Le rôle de Narvik comme fenêtre d’exportation du minerai de fer suédois vers le IIIem Reich nazi est si stratégique qu’en avril 1940 une opération militaire combinée franco-britannique tente de « couper la route du fer ».

Un milieu sous fortes contraintes naturelles

Comme l’illustre le document, Kiruna est une petite ville dans un désert froid. Commune la plus septentrionale de Suède aux frontières de la Norvège et de la Finlande, cette commune présente trois caractéristiques majeures. Elle couvre une immense surface : 20 551 km2, soit deux fois à elle seule le département de la Gironde, qui est le plus vaste département de la France métropolitaine. Elle n’est peuplée que de 23 000 habitants, soit une densité moyenne de 1,1 hab./km2, ce qui permet de la qualifiée de désertique. Enfin, 80 % de sa population est polarisé par la seule ville de Kiruna (18 000 hab.), qui fonctionne donc comme une greffe minière dans un ensemble régional sous-peuplé.

Ces caractéristiques s’expliquent par les très fortes contraintes des milieux naturels. Nous sommes en effet ici dans les régions subarctiques du nord de la Suède, à 200 km au nord du cercle polaire, aux limites de l’œkoumène. Si beaucoup plus à l’ouest (hors cadre) s’étendent les hauteurs de la chaîne des Alpes scandinaves qui fait frontière avec la Norvège et dont la Kebnekaise culmine à 2 111 m d’altitude, nous sommes ici sur le bouclier scandinave.

S’étendant aussi plus à l’est sur la Finlande, ce bouclier a été très largement raboté par les puissants glaciers de l’inlandsis scandinave qui couvrait la région lors des grandes glaciations quaternaires, un peu sur le modèle du Groenland actuel. Les altitudes sont donc très planes et la topographie et le réseau hydrographiques largement modelés par les héritages glaciaires comme en témoigne l’image : nombreux lacs de surcreusement glaciaire, désorganisation partielle des réseaux hydrographiques, importances des moraines de fond et dépôts fluviatiles… Selon la latitude, l’altitude, l’orientation des pentes et les sols dominent soit une forêt boréale (taïga en russe), plus ou moins dégradée, soit la toundra ou des landes qui peuvent parfois servir de pâturages aux troupeaux de rennes des Sames.          

Au delà du cercle polaire, ces régions des hautes latitudes de la région du Norrbotten sont soumises à un rude climat subarctique continental qui détermine en particulier la durée de la saison végétative  et les précipitations. Il représente de fortes contraintes pour les activités humaines et la mise en valeur du territoire. En hiver, on atteint en moyenne – 22°C alors que les étés demeurent très frais. L’enneigement est à Kiruna souvent permanent d’octobre à la fin mai. Enfin, du fait de l’inclinaison et de la rotation de la terre, à cette latitude la période du « soleil de minuit » dure 50 jours entre la fin mai et la mi-juillet alors que la « nuit polaire » est complète durant 20 jours, du 12 au 21 décembre. 

Kiruna, la « capitale » des Sames de Suède

Dans ces conditions, ces vastes marges désertiques n’ont été que très progressivement intégrées à la construction nationale suédoise alors que les Sames - ou Lapons, un terme qui est aujourd’hui considéré comme péjoratif, et donne le nom de Laponie – étaient le peuple autochtone occupant la région.

Après de nombreuses luttes pour la défense de leur dignité et de leurs intérêts et la reconnaissance de leurs spécificités, les Sames ont enfin obtenus la création en 1993 du Parlement same de Suède dont le siège se situe à Kiruna.  Cette ville est donc en quelque sorte la « capitale » des Sames suédois. 

La mine de fer : cœur économique, social et urbain

Un des gisements de minerais de fer les plus importants au monde

Comme l’illustre le document, la mine de fer occupe une place considérable au nord de la ville du fait de la forte extension progressive du site d’extraction. Elle exploite le gisement de la « montagne de Kiirunavaara » qui domine très largement la ville et ses paysages urbains de ses 200 m d’altitude. On y trouve les puissantes installations techniques bien identifiable au nord (vers les trois rectangles blancs) et à l’est (multiples petits bâtiments), les excavations liées à l’exploitation initiale en surface, les terrils et rejets des dépôts et les retenues d’eau des différents barrages (cf. grand lac de retenu de Luossajärvi).  

Du fait de la géologie, Kiruna est à la fois un des plus grands gisements de minerais de fer au monde et dispose d’un minerai d’une qualité exceptionnelle. Du début du XXem siècle aux années 1960,  l’exploitation s’effectue à ciel ouvert au nord de la ville. Mais du fait de l’épuisement progressif des gisements de surface, l’exploitation passe entièrement en sous-sol dans la partie ouest de la ville à partir de 1965.  Là encore, la dynamique d’extraction de cette ressource naturelle non-renouvelable explique que l’exploitation minière descende de plus en plus profondément : on passe de  - 775 m à – 1 365 m entre 2000 et aujourd’hui. 

La mine-ville d’une compagnie : la LKAB 

Cette mine est la propriété de la LKAB (Luossavaara-Kiirunavaara AB), une firme à 100 % sous contrôle public depuis 1950 dont le siège social est à Luleä.  La production de  80 000 tonnes de minerais par jour représente une  manne financière considérable puisqu’elle dégage un chiffre d’affaires de 1,7 milliard d’euros par an. Cette production est très dépendante des prix mondiaux du fer, fixés en particulier par la demande de la Chine qui absorbe ces dernières décennies 40 à 50 % de la production mondiale de fer.   

La LKAB joue un rôle fondamental dans le tissu économique et social de Kiruna. Elle est en effet avec 2 100 salariés, qui reçoivent de très bons salaires, de très loin le premier employeur et le premier contribuable de la ville. Au plan urbain, le développement minier grignote progressivement les quartiers de Bogalet, séparé de la mine uniquement par la voie ferrée, et de Järnvägen.

Plus globalement, la région du Norrbotten est devenue un des leviers de l’industrialisation et du développement économique de la Suède au XXem siècle en lui fournissant ses nombreuses ressources naturelles à bas prix (bois, minerais, hydroélectricité). Pour autant, elle demeure encore aujourd’hui du fait de ses fortes contraintes et de son éloignement des grands centres économiques et démographiques du pays une marge excentrée et une sorte de front pionnier.

La ville : effondrements miniers et déménagement vers le sud

Une ville minière confrontée aux affaissements miniers

La ville de Kiruna est donc née entre 1898 et 1903 du développement de la mine de fer qui a porté sa croissance urbaine et démographique. Elle devient ainsi municipalité urbaine en 1908. Après avoir culminée en 1975, la population recule du fait des flux migratoires vers le centre et le sud du pays pour se stabiliser autour de 18 000 habitants. Comme l’indique le document, la ville juxtapose trois ensembles bien différenciés : au nord, le quartier de Norrmalm, prés du lac de barrage, le centre historique au coeur de l’agglomération, et enfin l’Ostermalm vers l’est et le sud-est. Sous ces altitudes froides aux fortes contraintes, le bâti est assez bas (immeubles de deux à quatre étages), souvent de couleurs vives et bien adapté au froid et à la neige.

Mais dans la partie urbaine la plus proche de la mine, la multiplication des tassements, affaissements ou effondrements de terrains dus à l’avancée de l’exploitation souterraine devient de plus en plus dangereuse. Ce processus - comme dans de nombreuses zones et villes minières – n’est pas nouveau à Kiruna. Ainsi, entre 1960 et 1980, des centaines de familles avaient déjà été déplacées des quartiers adjacents et les maisons détruites. Mais il a pris dans les années 1990/2010 une ampleur nouvelle, la zone de déformation des sols concernant toute la zone urbanisée entre le lac de retenue de Luossajärvi au nord-est et le petit lac d’Ala-Lombolo plus rond, bien visible sur le document, au sud-ouest.

Le déplacement et la totale refonte de la ville : un ambitieux projet d’urbanisme

Face à la détérioration de la situation, la LKAB prend le taureau par les cornes et négocie avec la municipalité l’abandon de cette vaste bande urbaine. Face au refus des élus et de la population de transférer la ville à une dizaine de kilomètres, la décision est prise en 2014 d’organiser le déplacement de la ville-centre à 3 km vers le sud-est, sur une distance donc plus réduite. Le coût de cette opération d’envergure est estimé à 3,5 milliards d’euros. Deux chantiers gigantesques sont donc ouverts. 

D’un côté, entre 2017 et 2028, une bande urbaine de plus d’un kilomètre de profondeur sur quatre kilomètres de large va être ainsi progressivement évacuée (mairie, célèbre église rouge en bois…), le lac au pied du gisement va être entièrement drainé, les routes déplacées, et cette partie de la ville détruite et remplacée par une coulée verte.

De l’autre, une ville neuve va émerger à la suite d’un concours international d’urbanisme ouvert en 2012. Une vingtaine d’édifices à valeur historique ou patrimoniale doivent déplacés. Et d’ici 2024, de nouveaux quartiers doivent émerger (nouvelle mairie, construction d’immeubles résidentiels, hôtel, commerces et bureaux) dans l’axe sud-ouest qui quitte la ville pour rejoindre l’aéroport. Toute la zone actuellement libre sur le document comprise entre l’axe routier de la E10 et le petit étang qui se trouve au sud, à proximité des quartiers allant vers l’aéroport, sera urbanisée.

L’objectif du projet de remodelage est de faire de Kiruna le modèle d’une ville durable à l’horizon d’une vingtaine d’années.  Du fait de ses importantes réserves de minerais de fer et d’une demande mondiale qui ne peut structurellement qu’augmenter avec la croissance urbaine et l’élévation des niveaux de vie, Kiruna et la Suède ont la capacité à financer ce projet urbain novateur.