25 Avril 2019

Pandémie de Coronavirus  et démondialisation : les croisières touristiques bloquées à quai

Symbole ces deux dernières décennies de la mondialisation du tourisme, le secteur de la croisière maritime a été frappé de plein fouet par la pandémie de coronavirus. Encore inconcevable il y a quelques mois, on a vu de magnifiques navires ultramodernes avec des milliers de passagers errer durant des semaines à la recherche d’un port les acceptant. Jusqu’à l’arrêt complet de toute activité mondiale vers la mi-mars 2020. Depuis, ces fleurons sont à quai ou à l’ancre, dans l’attente de jours meilleurs.

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Floride - Miami : le berceau de l’industrie de la croisière à l’arrêt

Cette image satellite date du 15 avril 2020. Le jour où l’agence sanitaire américaine, le Centers for Desease Control and Prevention (CDC), a étendu de cent jours la période  gel de toute activité de croisière dans les ports des Etats-Unis pour des raisons sanitaires. L’image couvre à l’ouest le front de mer de l’agglomération de Miami et à l’est la terminaison de la longue presqu’île de Miami Beach, dont on distingue facilement les longues plages de sable blanc. Dans le Sud-Est du pays et face aux Bahamas, qui se trouvent à quelques encablures plus à l’est, nous sommes là dans un des hauts lieux du tourisme balnéaire de luxe des Etats-Unis.

Mais nous sommes aussi au cœur économique, logistique et stratégique d’un des secteurs du tourisme mondial qui a connu ces dernières décennies une des croissances les plus considérables : les croisières touristiques. Miami est à la fois le berceau historique de l’industrie de la croisière et le siège de trois des plus grands acteurs mondiaux du secteur : Carnival,  Norwegian et Royal Caribbean.

Entre Miami et Miami Beach se trouve en particulier une île assez longue, fine et d’orientation ouest-est qui ferme Biscayne Bay au sud. C’est là que se trouvent les installations portuaires les plus importantes au monde de la 1er firme mondiale de la croisière : le groupe Carnival.

Mais deux choses nous interpellent à la lecture de cette image. Le long du quai Nord, sept navires de croisières sont bien visibles, mais à l’arrêt. Au large, sept autres navires de croisière sont à l’ancre.

En effet, face à la très rapide diffusion mondiale de la pandémie de coronavirus, les croisiéristes décident enfin, après l’Asie et la Méditerranée, de suspendre en catastrophe toutes leurs activités aux Etats-Unis, le premier marché mondial, le 13 mars 2020. Mais 40 navires et 90 000 passagers sont à cette date encore en mer et doivent être rapatriés d’urgence.

Au total, c’est bien l’ensemble du secteur qui se retrouve à l’arrêt, y compris les voyages de niches comme Hurtigruten, un des spécialistes des navigations polaires, ou les opérations sur la ligne de l’Express Côtier en Norvège.

La crainte de la contagion : des ports qui se ferment, des navires en pleine errance 

Il est vrai que la situation était devenue intenable. Au plan sanitaire, plusieurs navires se sont retrouvés avec des équipages et des passagers contaminés par le coronavirus, dont au moins sept navires du groupe Carnival. D’autant plus facilement que ces espaces confinés peuvent regrouper des centaines ou des milliers de personnes dans une relative promiscuité. 

Dans ces conditions, plusieurs navires ont été bloqués dans le monde pour des cas suspects ou avérés de contamination, d’autres ont été refoulés par peur de la contagion, la liste des ports interdisant leur accès aux croisiéristes s’allongeant sans fin. Mis en quarantaine le mercredi 5 février 2020, les 3.700 passagers du Diamond Princess, d'une cinquantaine de nationalités différentes, sont restés à quai dans la baie de Yokohama au japon durant un long moment avant que des opérations de rapatriements par voie aérienne soient organisées par les Etats-Unis, le Canada ou l’Italie.  

Le 15 mars 2020, le Chili et le Pérou ferment leurs ports aux bateaux de croisière et deux navires - le Silver Explorer et l'Azamara avec 1 200 passagers à bord devant visiter la Terre de Feu - de la compagnie américano-norvégienne Royal Caribbean Cruises sont mis en quarantaine.

Le 19 avril 2020, les 369 passagers et 150 des 1 040 membres d’équipage du Ruby Princess (groupe Carnival), bloqué en Nouvelles-Galles du Sud, sont testés positifs au coronavirus ;  pour les autorités australiennes, ce navire est un des principaux foyers de contamination de cette île-continent. 

Enfin, le Zaandam - d’Holland America et filiale du groupe Carnival et transportant 1 250 passagers et 600 membres d’équipage - devait naviguer de Buenos Aires à Santiago du Chili, du 7 au 21 mars. Touché par le virus, les ports chiliens de San Antonio puis de Valparaiso lui refusent l’accès, tout comme le Pérou alors qu’il remonte vers le nord. Dans la baie de Panama City, le Rotterdam, un autre navire de la compagnie, transfert 400 passagers à son bord afin de soulager son équipage.
Le gouvernement du Panama finit par autoriser pour des raisons humanitaires le passage de l’océan Pacifique à la mer des Caraïbes via le canal de Panama au Zaandam et au Rotterdam le 29 mars. Après beaucoup d’hésitation et, surtout, sous la forte pression des Etats ayant des passagers à bord. Le Zaandam finit enfin par arriver au large de la Floride le 30 mars, puis à accoster à Port Everglades (Floride) après deux semaines d’errance.

Le Groupe Carnival, 1er spécialiste mondial, frappé de plein fouet

Le groupe étasunien Carnival, qui possède neuf des plus grandes marques de la planète (Carnival Cruise Line, Princess Cruises, P&O Cruises, P&O Cruises Australie, Costa, AIDA, Holland American Line, Cunard et Seabourn), est tout particulièrement  fragilisée par la crise.

Ce géant de 92 000 salariés opérant sur 104 navires détient la moitié du marché mondial des croisières avec 20,8 milliards de dollars de chiffres d’affaires en 2019 et 11,5 millions de voyageurs par an. Il réalise un tiers de son chiffre d’affaires dans la Caraïbe, devant la Méditerranée (14 %), le reste de l’Europe (13 %), l’Australie-Nouvelle Zélande (8 %), l’Alaska (6 %), la Chine (5 %) et le reste du monde (23 %). Et la moitié de ses clients viennent d’Amérique du Nord, pour l’essentiel bien sur des Etats-Unis, un quart d’Europe (Allemagne, R. Uni, Italie) et un quart du reste du monde (Chine, Australie, Amérique latine).

Lancé cette dernière décennie dans une course mondiale au gigantisme, il a commandé 17 navires en construction dans les chantiers navals, livrables entre juin 2020 et 2025, avec parfois des unités gigantesques de 5.440 passagers. Alors que sa valeur en bourse s’effondre de 80 % en quelques mois, il se retrouve au bord de la faillite et doit faire appel en avril 2020 à un Fonds souverain d’Arabie saoudite qui prend une participation de 8,2 % dans son capital.

Le Coronavirus : un brutal coup d’arrêt à un secteur en plein boom

La crise du coronavirus met un brutal coup d’arrêt à un secteur du tourisme qui avait connu un boom spectaculaire du fait de la mondialisation par une poignée de grands groupes fortement internationalisés d’un modèle de consommation de masse né aux Etats-Unis dans les années 1980.

Ces dix dernières années, le nombre de passagers transportés par les bateaux de croisières est passé de 16,03 à 28,5 millions de personnes (+ 80 %). Mesurées en lits par jour, les capacités d’accueil de la flotte mondiale sont passées de 130,3 à 179,7 millions entre 2013 et 2018 (+ 49,4 millions, + 38  %). Alors que le parc mondial compte 278 navires principaux, 19 nouveaux bateaux doivent être livrés par les chantiers navals en 2020. La moitié du marché mondial est en Amérique du Nord, 25 % en Europe et 25 % dans le reste du monde, en particulier en Asie. 

Les croisières sont économiquement très importantes pour les Etats-Unis, notamment pour la Floride et l’Alaska. Selon la Cruise Lines International Association, le secteur est à l’origine de 421.000 emplois aux Etats-Unis et rapporte 53 milliards de dollars tous les ans à l’économie américaine. Un argument mobilisé par les compagnies, en particulier Carnival, pour obtenir des aides publiques alors que l’essentiel de sa flotte est immatriculé à l’étranger pour des raisons fiscales, en particulier au Panama.


Contributeur : Laurent Carroué, Inspecteur général de l’Education nationale


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