Pakistan - Inde - Chine. Le massif du K2 et le Glacier Siachen, conflits frontaliers et affrontements militaires sur le « toit du monde »

Dans l’ouest de l’Himalaya, la vaste chaine du Karakoram est dominée par le massif du K2 (8.611 m.) qui est le second plus haut sommet du monde derrière l’Everest (8.848 m.). Dans une région qui pourrait être un paradis pour les alpinistes, trois puissances asiatiques sont pourtant en conflits frontaliers depuis les années 1950 pour le contrôle de ces hautes terres glacées désertiques. A la rivalité géopolitique sino-indienne sur la vallée de la Shaksgam et l’Aksai Chin, situé plus au sud-est, se superpose la rivalité entre l’Inde et le Pakistan sur le Cachemire, une région aujourd’hui coupée en deux par une ligne de contact militarisée. Le conflit porte ici tout particulièrement sur le triangle constitué par le Glacier Siachen, aujourd’hui sous administration indienne mais que revendique le Pakistan. Les deux armées s’y affrontent régulièrement de manière sporadique dans des conditions tactiques très difficiles du fait de conditions extrêmes.

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Légende de l’image

Cette image de la chaîne  himalayenne, été prise par le satellite Sentinel-2B le 19/10/2020.  Il s’agit d’une image en couleurs naturelles de résolution native à 10m.


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Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Le massif du K2 et le Glacier Siachen : conflits frontaliers et
affrontements militaire sur le « toit du monde »

Un cadre de très hautes montagnes : le K2, un massif du « toit du monde »

Cette magnifique image, sans aucun nuage et prise au mois de septembre, couvre la partie orientale du Karakoram. Cette très vaste chaine se déploie sur plus de 400 km., est une des régions montagnardes les plus élevées du monde avec une altitude moyenne de 3800 m et est couverte par 18 800 km² de glaciers. Comme nous allons le voir en étudiant l’image s’y trouvent quatre des quatorze sommets de plus de 8000 m. (K2, Broad Peak, Gasherbrum I et Gasherbrum II) et dix des trente sommets les plus hauts du monde. Le terme local de « muztagh » (« Muz » glace, « Tag » montagne), parfois utilisé, correspond au terme de massif.

Nous sommes ici sur un des espaces constituant le « toit du monde » avec une succession de très hauts sommets regroupés en chaines ou en massifs et dépassant souvent les 6000 m. Du fait de ses très fortes contraintes naturelles, cet espace est très peu peuplé, voir quasi-désertique, en dehors de quelques villages de fond de vallée côté pakistanais (Goma, Khaplu…) aux marges de l’image, et de postes militaires.      

Comme le montre l’image, l’axe montagnard principal est constitué à l’est de la Baltoro Muztâgh, à laquelle appartient le massif du K2 (zoom 1), et à l’ouest de la Siachen Muztâgh. Cet axe sert de frontières à la Chine, qui se trouve au nord-est, au Pakistan au centre et au sud-ouest et à l’Inde, qui occupe ici l’angle sud-est. Au plan politique et administratif, l’image couvre une partie du Tashkurgan, qui apparient à la province chinoise du Xinjiang, le Balistan, qui appartient au Gilgit-Balistan pakistanais, et les marges de la région indienne du Jammu-et-Cachemire.

Au sud de l’axe principal se déploient deux autres grands ensembles remarquables. Premièrement, le massif de la Masherbrum Range. Et surtout, d’orientation nord/sud, la puissante Saltoro Range, qui isole à l’ouest la vallée du Glacier Siachen, et qui est composée du Ghent Kangri 1 (7401 m.), du Saltoro Kangri (7742 m.), du K12 (7428 m.) et du Chumik Kangri (6754 m.). Cette chaine joue un rôle géopolitique et géostratégique majeur puisque sa partie sommitale sert globalement de frontière entre la région sous administration pakistanaise à l’ouest et la région sous administration indienne à l’est. Cet espace de très hauts montages est l’objet d’accrochages militaires récurrents entre les deux Etats qui s’en disputent le contrôle (zoom 4). Dans ces conditions, les expéditions des alpinistes sont soumises à permission, selon la conjoncture locale et régionale, et nécessite un contact avec un officier de liaison, en particulier au Pakistan.  

Enfin, au nord et nord-est de l’image se déploie une longue vallée intramontagnarde, la vallée de la Shaksgam, qui est dominée au nord par la chaine des Aghill Mountains et l’Akal Range qui bordent vers l’est des hauts plateaux montagneux.  

L’espace couvert par cette image correspond à l’ancien Etat princier du Jammu-et-Cachemire, qui était incorporé à l’Empire britannique des Indes. Le système géopolitique et frontalier régional va être profondément bouleversé à la fois par la création de deux Etats rivaux, l’Inde et le Pakistan, en 1947, et par la volonté de la Chine en 1962 de redessiner à son profit sa frontière méridionale au détriment de l’Inde afin de conforter son annexion du Tibet de 1951.

Le conflit Chine/Inde : la vallée de la Shaksgam River et l’accès à l’Aksai Chin

Cette zone de très hautes montagnes malgré l’absence de toute ressource minière, ses très fortes contraintes naturelles et son aspect désertique est un enjeu d’affrontement géopolitique et géostratégique entre l’Inde et la Chine. La frontière sino-indienne représentée sur l’image est donc un haut lieu de tensions comme l’analyse le géographe et diplomate Michel Foucher (ouvrages cités en bibliographie).

Pour comprendre pourquoi, il faut avoir recours à l’histoire et changer d’échelle d’analyse. Après avoir annexé le Tibet en 1951, la Chine veut modifier à son profit la ligne MacMahon, fixée par les Britanniques, les Chinois et les Tibétains en 1914 pour séparer l’Empire des Indes du Tibet. En octobre 1962, 80 000 soldats chinois envahissent ces régions himalayennes et écrasent les 10 000 soldats indiens qui y étaient stationnés. Elles occupent l’Arunachal Padesh (90 000 km²), et l’Aksai Chin (38 000 km), une région de hauts plateaux qui se trouve juste à 60 km au sud-est de l’image. Mais face aux pressions de Washington et de Moscou, la Chine est contrainte de se retirer de l’Arunachal Padesh, territoire indien qu’elle revendique toujours au nom de l’unité historique du Tibet.

Mais la Chine garde le contrôle de l’Aksai Chin, dont New Dehli réclame toujours la souveraineté. Depuis, la situation demeure très tendue sur la Ligne de contrôle actuelle (LAC), longue de plus de 4000 km, qui sépare les deux pays (cf. accrochage en 2020 sur le Lac Pangong Tso situé à 230 km au sud-est de l’image). Pour Pékin, l’Aksai Chin est un enjeu géostratégique de grande importance puisqu’y passe la route principale entre Lhassa et le Xinjiang, région à laquelle appartient tout l’espace du coin nord-est de l’image.     

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le changement de frontière intervenu en mars 1963 entre le Pakistan et la Chine, via le Sino-Pak Boundary Agreement. Ce traité règle les litiges frontaliers entre les deux Etats, la Chine ayant exprimé des prétentions territoriales sur la vallée de l’Hunza dans le Gilgit-Balistan plus à l’ouest et autour du massif du K2. En échange de l’abandon de ces prétentions, le Pakistan reconnaît la souveraineté chinoise sur l’Aksai Chin, arraché à l’Inde en 1962. Il cède aussi la vallée de la Shaksgam, la bien nommée Trans-Karakoram Tract, nom qui témoigne de sa fonction de couloir logistique. Ce gain chinois de 5200 km² est symbolisé par les tracés en noir (ancienne frontière) et rouge (nouvelle frontière). Dans le cadre de leur alliance géostratégique contre l’Inde, une alliance cependant très déséquilibrée au profit de la Chine, l’espace cédé par le Pakistan à Pékin correspond à une vallée stratégique (cf. zoom 3). Ce petit morceau de territoire est toujours revendiqué cependant par l’Inde puisqu’il appartenait à l’ancien Cachemire avant sa partition. Nous revenons plus en détail sur cet espace dans le zoom 3.

 Le conflit entre le Pakistan et l’Inde pour le Cachemire et le Glacier Siachen  

Sur l’image, au conflit sino-indien sur la vallée de la Shaksgam se superpose le conflit né en 1947 entre le Pakistan et l’Inde pour le contrôle de l’ancienne principauté du Jammu-et-Cachemire, qui couvre ici toute l’image, dont la région du Glacier Siachen. L’ancienne principauté a été en fait partagée entre trois Etats. On estime qu’aujourd’hui l’Inde en contrôle 50 % de la surface et 70 % de la population avec le Jammu, la vallée du Cachemire, une partie du Ladakh et le Glacier Siachen ; Pakistan 30 % de la surface, en incluant l’Azad Kashmir et le Gilgit-Balistan; enfin, la Chine 15 % de la surface avec l’Aksai Chin.    
 
Lors de la déclaration d’indépendance du 15 aout 1947, la partition du sous-continent entre deux Etats rivaux aboutit à des centaines de milliers de morts, 15 millions de déplacés et le tracé de 6000 km de frontières. Ces deux Etats vont s’affronter lors de trois guerres majeures en octobre 1947/décembre 1948, en août/septembre 1965 et en décembre 1971. Si la possession des armes nucléaires gèle depuis 1998 tout affrontement majeur direct au risque d’une destruction complète des deux puissances du sous-continent indien, les crises et affrontements secondaires de plus ou moins forte intensité demeurent (cf. mai-juillet 1999, dec. 2001-juin 2002…). Dans ce contexte, la question du Cachemire cristallise les tensions, en demeurant l’épicentre du conflit, comme en témoigne la « Guerre de Kargil » de 1999, dans une région située au sud-ouest (hors image). C’est donc est une des régions frontalières les plus militarisées du monde.  

Si le Cachemire est coupé en deux par une Ligne de contrôle, la L.O.C. - fixée en 1972 par les Accords de Simla afin de séparer les armées des deux Etats belligérants, l’espace de très hautes terres couvert par l’image demeure un lieu d’indécision du tracé. En 1984, l’Inde lance l’opération Maghdoot afin de prendre le contrôle du Glacier Siachen, long de 78 km. En réaction, le Pakistan redéploye des troupes dans la région. Depuis 2003, un cessez-le-feu s’applique entre les deux parties, mais New Delhi et Islamabad continuent d’y maintenir des forces relativement importantes et les affrontements perdurent. Pour ce faire, chaque pays se dotent en particulier de troupes de montagne spécialisées et de deux Ecoles spécifiques de formation : la Siachen Battle School indienne et la Glacier Warefare School pakistanaise.

Comme le montre bien l’image, si les médias parlent souvent des conflits pour le « Glacier Siachen », les combats portent en fait localement sur le contrôle de la Saltoro Range qui domine celui-ci à l’ouest. Nous avons indiqué la limite approximative entre les zones sous administration indienne et pakistanaise qui correspond dans l’ensemble à la ligne de crêtes et les quatre sites dont le contrôle est jugé stratégique par les deux belligérants (petites étoiles bleues).  Nous revenons plus en détail sur cet espace dans le zoom 4.

Le Ladakh : un nouveau territoire de l’Union sous étroit contrôle de New Dehli

Dans ce contexte déjà très tendu, le gouvernement ultranationaliste du Premier Ministre Narendra Modi, du Bharatiya Janata Party, a pris deux décisions d’une grande importance géopolitique en 2019. En août 2019, il révoque le statut d’autonomie du Jammu-et-Cachemire pour en faire un simple « territoire de l’Union » afin de s’assurer de son étroit contrôle, malgré les protestations d’une large partie de la population. En octobre 2019, il sépare le Ladakh du Jammu-et-Cachemire, ainsi amputé de toute sa partie orientale. Cette nouvelle opération d’ingénierie politique et administrative à pour objectif d’assurer à New Dehli un contrôle civil et militaire encore plus étroit sur une petite région frontalière jugée stratégique face au Pakistan et à la Chine.   

Ce nouveau territoire de l’Union indienne couvre 59 146 km². Il est encadré au nord par la chaine du Karakoram (cf. image), à l’ouest par la Zanskar Range et à l’est par l’Himalaya proprement dit. Son point culminant est le Saltoro Kangri (7742 m.) qui se trouve sur l’image. Du fait d’une altitude moyenne très élevées, la population du Ladakh est peu nombreuse (275 000 hab.) et sa densité est très faible (4,6 hab./km²).

Au plan géostratégique, le Ladakh est organisé par trois vallées importantes qui servent d’axes de circulation pour les troupes indiennes. Premièrement, celle de l’Indus (hors image) où se trouve Leh, sa capitale, et l’important poste miliaire de Batalik qui verrouille l’entrée de la vallée de l’Indus au Pakistan. Dans les années 1960, l’Inde construit la Srinagar-Leeh Highway, via Kargill, longue de 445 km afin de faciliter la circulation militaire le long de ce qui va devenir la Ligne de Contrôle avec le Pakistan.

Deuxièmement, les vallées de la Nubra et de la Shyok. La vallée de la Shyok est importante car elle longe sur un cours nord /sud la frontière chinoise le long de l’Aksai Chin avant de basculer sur un cours sud-est/nord-ouest pour continuer au Pakistan    comme en témoigne sa présence dans l’angle sud-ouest de l’image. Pour sa part, longue d’une centaine de kilomètres, la vallée de la Nubra prend sa source à la terminaison du Siachen Glacier pour se jeter dans la Shyok au sud de Sumur. A partir de Leh, via le col de Khardung La (5360 km), ou Agyam, elle permet aux troupes indiennes de se porter avec efficacité vers le front du Siachen Glacier.      

Zooms d’étude

Le massif du K2, le second plus haut sommet du monde à la frontière de la Chine et du Pakistan

Cette magnifique image-zoom est centrée sur le sommet du mythique K2 – ou Godwin Austen – qui en culminant à 8611 m. d’altitude, est le second plus haut sommet du monde derrière l’Everest (8848 m.). Venant du sud, la lumière du soleil produit des jeux d’ombres qui soulignent la puissance de cet immense sommet. Il a été conquis en juillet 1953 par une expédition étasunienne et son ascension demeure très périlleuse (avalanches, mauvais temps…) pour les quelques centaines d’alpinistes qui chaque année en tentant l’ascension. On compte environ 100 tentatives par an pour le K2. Si la région constitue un des paradis de l’alpinisme international, ces activités sont cependant sous étroit contrôle des différentes autorités politiques, en particulier pakistanaises.

Dans ce vaste amphithéâtre local, le K2 est encadré à l’ouest par le Chongtar Kangri I (7315 m), le Thvor (6745 m) et continué plus à l’ouest par le Karpogo Sar (7038 m., hors image). A l’est se trouvent le Skyang Kangri (7545 m.), le Marpohong Kangri 1 (6928 m.) et, surtout, le magnifique Broad Peak (8051 m.).

Plus on monte en altitude, plus la température moyenne s’abaisse, d’environ -0,5°C tous les 100 mètres de dénivelés. C’est la péjoration montagnarde. Ce processus se traduit par un phénomène généralisé d’étagement (végétation, activités humaines…). Du fait des très hautes altitudes, nous sommes ici dans le domaine de la roche, de la glace et des neiges éternelles. Ceci se traduit par la présence d’une importance couverture de glace et de neige qui alimente de puissants glaciers (K2 Glacier, Bianco Glacier…). Orienté plein sud, le K2 Glacier constitue d’ailleurs une des principales voies d’accès pour l’ascension du K2 du fait de sa relative facilité face à une face Nord beaucoup plus raide.   

Dans ces très hautes montagnes, le froid (cycle gel/dégel) et les glaciers constituent les principaux facteurs de remodelage des paysages et de la morphologie. Selon le cycle classique érosion/ transport/ accumulation, les glaciers creusent d’importantes ou d’immenses vallées selon leur taille, qui dépend de leur bassin d’alimentation, transportent les roches arrachées (moraines de fond, latérales et frontales) et les déposent en fin de parcours. Celles-ci sont très visibles lorsque deux glaciers fusionnent leurs moraines latérales (stries marrons) et sur le front final de la langue terminale.


Repères géographiques

La chaine des Masherbrum et le Baltoro Glacier

Le Baltoro Glacier : un des plus longs glaciers au monde
 
Située pour l’essentiel au Pakistan, cette image zoom est centrée sur la magnifique Baltoro Glacier, qui est un des plus longs glaciers du monde hors zones polaires, en mesurant 63 km. La fonte de ses eaux donne naissance à la Braldu River, qui un émissaire de la rivière Shigar qui se jette elle même dans l’Indus à Skardu. Toute cette région sert donc de château d’eau et alimente les piémonts et basses terres, dont certaines désertiques, du Pakistan.  

Le bassin du glacier est alimenté au nord par la Baltoro Muzragh et le massif du K2, au sud par la chaine des Masherbrum et au sud-est par la retombée de la Siachen Muztâgh. Né de la convergence de nombreux glaciers de rive droite et de rive gauche (K2 Glacier, Dunge Glacier, Trango Glacier…), il est largement couvert dans sa partie moyenne et inférieure par une moraine de surface qui témoigne d’une perte d’énergie sans doute consécutive aux effets du changement climatique.

Le processus de fusion, ou coalescence, des différents glaciers qui le compose en un seul est particulièrement net dans sa partie supérieure sous le Baltoro Kongri (7.300 m). Du fait du frottement des parois, chaque glacier arrache par érosion en glissant de l’amont vers l’aval des matériaux qui constituent ses moraines latérales. Si ces glaciers sont importants, les moraines latérales fusionnent et se retrouvent au centre du nouveau glacier comme en témoignent ces trainées noires.   

Un des paradis de l’alpinisme mondial

A partir de la ville pakistanaise de Sarku, située à 2500 m. d’altitude à la confluence de l’Indus et de la Shigar, la Sharku Road N°1, elle même banchée sur la Karakorum Highway, et la haute vallée de la Shigar constituent le principal accès pour les alpinistes aux massifs de la région du K2.

Cet ensemble de très hauts sommets mondiaux est historiquement un des paradis de l’alpinisme mondial depuis les grandes premières réalisées dans les années 1950 et demeure encore aujourd’hui un ensemble très attractif. On trouve ainsi sur l’image le Gasherbrum 1 qui atteint 8.080 m. d’altitude, ce qui en fait le somme n° 11 mondial, et qui a été conquis en 1958. On trouve aussi, par exemple, le Broad Peak (8047 m, n° 12, 1957), le Gasherbrum II (8035 m, n°13, 1956), le Gasherbrum III (7946 m, 1975), le Gasherbrum IV (7932 m, n°17, 1958), le Masherbrum (7821 m, n°11, 1960) et le Chogolisa (7.665 m, n°36, 1975).

Chaque sommet présente en général une voie principale, la plus ancienne car la plus facile techniquement, et des voies secondaires – souvent plus difficiles - découvertes, ouvertes et documentées dans la littérature spécialisée plus récemment. Chaque ascension suppose une lourde logistique, l’établissement de camps de base puis l’installation de bivouacs intermédiaires dans des progressions réalisées sur plusieurs jours et très dépendantes de l’état de la météorologie (cf. Gasherbrum 1 de 8035 m. : stations à 6000 m. au jour 1, 6800 m. au jour 2, 7000 m. au jour 3., 7700 m. au jour 4). En 1964, l’ascension du Saltoro Kangri à 7742 m. à partie de Goma via le Bilafond Glacier puis le Siachen Glacier nécessita l’utilisation de six camps d’étape pour la marche d’approche jusqu’à 5000 m. puis l’installation dans la partie sommitale de cinq bivouacs successifs pour l’ascension finale.  

L’axe du Baltoro Glacier est donc dans le massif le principal accès à ces grands sommets. Ainsi par exemple, le site d’Urdukas est un site de stationnement et de préparation bien connu des alpinistes, tout comme la Concordia. Ce site à la rencontre du glacier K2 et du Baltoro Glacier, est un des lieux d’accueil des grands camps de base pour préparer l’ascension du K2.  



Repères géographiques

La vallée de la Shasgam et la modification de la frontière sino-pakistanaise de 1964 : un enjeu géostratégique pour Pékin

L’espace couvert par l’image appartient au district autonome de Taxkorgan Tajik créé en 1954 et rattaché à la province chinoise du Xinjiang. Couvrant 25.000 km2, il culmine à 3.094 m. et n’est peuplé que de 37.800 habitants, soit une densité très faible de 1,5 hab./km2. Nous sommes ici dans une région au climat désert froid caractérisé à Taxkorgan, la capitale (hors image), par une température moyenne de seulement 3,5°C, du fait d’hivers froids (moyenne de – 12°C en janvier, pointes à - 39°C). En position d’abri continental, les précipitations moyennes de la région sont très limitées (68 mm) et se dégradent fortement des hautes chaines de l’image, encore bien enneigées, vers l’intérieur des terres.  

L’impact local de la modification d’une frontière

Cette image permet de mesurer localement l’impact et les raisons de la modification de la frontière intervenue au profit de la Chine en 1964 qui permet aujourd’hui à Pékin de contrôler la vallée de la Shasgam, qui apparaît bien au centre du document. La bande de territoire intégrée à la Chine sur l’image présente une largeur de 24 km à 30 Km.  

L’ancienne frontière entre la Chine et le Pakistan passait sur les hauts sommets de la chaine de l’Aghill (cf. ligne noire en tiretés) qui domine la vallée au nord-ouest en rive droite. Celle-ci porte de hauts sommets comme le Sa Kangri (6.812 m.) et l’Avakebagela (6.808m.). Elle isole au nord-ouest de hauts massifs couverts de glace dominés par quelques sommets qui forment au total une forme de très vaste plateaux désertique aux reliefs assez confus.

La nouvelle frontière internationale (cf. ligne de tiretés rouges) est fixée sur la ligne de crêtes de la Siachen Muztâgh à des altitudes beaucoup plus élevées. De celle-ci descendent d’ailleurs de puissants appareils glaciaires faisant des dizaines de kilomètres de long comme le Singhi Glacier et le Kvagan Glacier, dont les langues terminales envahissent le fond de la vallée de la Shasgan.

Cette nouvelle ligne frontalière englacée présente pour la Chine un grand intérêt : elle met directement en contact avec la région du Glacier Siachen pour le contrôle duquel s’affrontent militairement l’Inde, qui en contrôle aujourd’hui l’espace, avec le Pakistan. Au total, cette région en forme de triangle dont la pointe s’avance vers le nord-ouest, bien que sous contrôle de New Delhi, est coincée entre le Pakistan et la Chine, ses deux rivaux.      

La vallée de la Shasgam : un axe de circulation d’intérêt géostratégique pour la Chine face à l’Inde

 Bien que très étroite, la vallée de la Shasgam – qui coule de la droite (est) vers la gauche (ouest) de l’image - est très longue. Son usage demeure très contraint. Si le fond de la vallée est relativement plan, il est soumis aux puissantes crues printanières et estivales et donc à la divagation de la Shasgam. De plus, les langues terminales de trois puissants glaciers en coupent le tracé. Enfin, du fait du froid et de l’enneigement, elle est impraticable une bonne partie de l’année.       

Pour autant, si nous changeons d’échelle d’analyse, cette vallée présente un intérêt géostratégique évident : à l’échelle régionale et locale, elle constitue un axe de circulation et de pénétration d’un grand intérêt pour qui la contrôle dans une région de hautes terres englacées. Cette mise en réseau des axes de circulation intramontagnards permet à la Chine de verrouiller son dispositif frontalier face à l’Inde dans un contexte de rivalités et de revendications frontalières concurrentes.

En effet, à l’aval, vers l’ouest, la vallée de la Shasgam s’élargit en rejoignant la vallée du Yueliu à la hauteur de l’Akal Pass qui, à 4.805 m., franchit la chaine de l’Akal (hors image). On peut alors soit rejoindre par une piste de haute montagne la Karakorum Highway par la passe d’Uprang La à 5.243 m., soit rejoindre la route de la vallée de la Karakak He qui donne sur la grande route stratégique qui dessert toute la zone frontière.

Surtout, vers l’amont, vers l’est (hors image), elle donne par la Shaksgam Pass (5.465 m.) sur la haute vallée de la Yarkand et, de là, sur la fameuse Karakoram Pass (5.575 m.). Le tout permet d’accéder au grand axe régional de la Karakash River, et au poste de Kangxiwar, par lequel passe la grande route stratégique traversant la région de l’Aksai Chin, arraché à l’Inde par la Chine lors de la guerre de 1963.   


Repères géographiques

Le glacier Siachen et la Saltoro Range : un espace d’affrontements militaires entre l’Inde et le Pakistan

Le Siachen Glacier et la Saltoro Range : un système glaciaire exceptionnel
 
Au sud du massif du K2 s’étend la Saltoro Range, une chaine caractérisée par un très vaste plateau surmonté de très hauts sommets culminant au Saltoro Kangri à 7290 m. On y trouve en particulier le K12 (7428 m), le Gent Kangri I (7401 m.), le Sheroi Kangri I (7290 m), le Chumik Kangri (6754 m) et The Hawk (6754 m). Pour atteindre ce vaste ensemble qui fait sur l’image 50 km de long sur 25 à 35 km de large, trois cols jouent un rôle stratégique : Sia La au nord, Bilafond La au centre et Gvongla La au sud. On y accède en remontant les vallées glaciaires depuis les glaciers (Kondus, Bilafond, Gvongla).   

Cet ensemble de hautes terres est encadré par deux systèmes de grandes vallées. A l’est, côté indien par la vallée de la Nubra, très haute en englacée donc déserte ; à l’ouest côté pakistanais par une série de deux grandes vallées ramifiées où se trouvent les villages de Goma, Kamanding et Gulshan-e-Kabir, qui se situent à des altitudes bien plus basses.  

La Saltoro Range domine à l’est le fameux Siachen Glacier, qui est le glacier le plus important de la chaine du Karakoram. Il est long de 74 km, sa largeur varie de 1 km à 8 km et il couvre une surface de 936 km². Il constitue donc une vaste vallée glaciaire nord/sud qui va être utilisée par l’Inde pour s’avancer au nord et prendre le contrôle d’une large partie de la Saltoro Range.

La bataille entre l’Inde et le Pakistan pour le contrôle de la Saltoro Range

La guerre entre le Pakistan et l’Inde débute par une course tactique, sous formes d’opérations successives, afin de s’assurer une position de supériorité dans une région jugée stratégique. En avril 1984, face au projet d’avancée pakistanaise dans la région, l’armé indienne répond par une opération aéroportée - l’opération Maghdoot - permettant le déploiement de troupes sur les trois cols stratégiques de Bilafond La, de Sia La et de Gyong La. A partir de ces sites, elle établit des lignes de défense sur la crête sommitale de la Saltoro Range en multipliant les points d’appui. Ils dominent ainsi la région, ce qui les dote d’une nette supériorité tactique pour bloquer en contrebas les armées pakistanaise mises de ce fait sur la défensive.

En 1985, on assiste à une escalade des tensions à travers l’installation de lignes de communication entre les camps de base situés dans les vallées et les postes avancées des crêtes et l’établissement de positions d’artillerie légère d’appui à l’infanterie de montagne. Cette situation débouche sur une course tactique à l’altitude des affrontements avec l’installation de postes d’observation de plus en plus élevés. Ils offrent par beau temps une bonne visibilité sur les positions adverses et leurs lignes de communication et facilitent donc la commande de tirs de mortier, de roquettes et d’artillerie légère de campagne…

Ainsi, les postes d’observation indiens passent de 5790 m. à 6583 m. dans le secteur du Bilafond La entre 1984 et 1985. Entre février et avril 1989, les forces indiennes cherchent même à s’implanter au Point 22 158, un pic culminant de 6753 m. et surplombant le col de Gyong La afin de contrer les postes pakistanais Sher et Victor installés à 5791 m. En avril 1989, les troupes de montages pakistanaises lors de l’« opération Chumik » s’affrontent aux troupes indiennes à 6753 m. d’altitude dans la région du col de Gyong La.

Les limites des affrontements armés en très haute montagne

Pour autant, cet engrenage spectaculaire ne doit pas masquer les limites de ces affrontements dans un espace des plus hostiles de la planète. Malgré leurs équipements et leur intense préparation, les armées s’y heurtent à l’incapacité du corps humain à s’acclimater de manière durable (changement et altération du métabolisme) aux très hautes altitudes, les alpinistes définissant par exemple les altitudes supérieures à 6.700 m. comme la « zone mortelle ». Les conditions altimétriques et météorologiques combinent leurs effets : raréfaction de l’air et manque d’oxygène qui rend chaque effort très pénible (difficultés extrêmes de progression sur des verticales englacées…), « mal aigu des montagnes », gelures liées au froid, œdèmes pulmonaires ou cérébraux… Un 22 avril, un blizzard durant trois jours fait tomber la température – 48,3°C. alors que les troupes pakistanaises sont à l’offensive. De même, la violence des vents et la raréfaction de l’air freine l’emploi des hélicoptères.

C’est pourquoi les pertes dues au froid et à un milieu extrême sont souvent plus nombreuses que celles liées aux combats. En avril 2012, une centaine de soldats pakistanais de l’Infanterie légère du Nord sont ensevelis par une avalanche qui emporte leur camp situé à Gayari à 6.300 m. d’altitude. De même, les tirs d’artillerie adverses provoquent souvent des avalanches sur les groupes d’assaut et leurs bivouacs. Au total, loin de concerner des effectifs très nombreux, cette guerre dans la Saltoro Range met souvent au contact des groupes d’assaut de petite taille (10 à 15 hommes).


Repères géographiques

Document complémentaire


La chaine du Karakorum vers l’ouest de l’image.


Vue 3D du mont K2

Image prise par le satellite Sentinel-2 le 8/11/2020
Contains modified Copernicus Sentinel data 2020 processed by Sentinel Hub


Le Cachemire : axes et barrières stratégiques

Source :  Jean Luc Racine dans la revue Hérodote en téléchargement direct sur le site Cairn (Jean-Luc Racine : Le Cachemire : une géopolitique himalayenne, Revue Hérodote, n°107, 4/2002). https://www.cairn.info/revue-herodote-2002-4-page-17.htm


Siachen : la guerre des glaces

Source :  Jean Luc Racine dans la revue Hérodote en téléchargement direct sur le site Cairn (Jean-Luc Racine : Le Cachemire : une géopolitique himalayenne, Revue Hérodote, n°107, 4/2002). https://www.cairn.info/revue-herodote-2002-4-page-17.htm

Ressources bibliographiques

Sur le site Géoimage :

Sur les hautes terres frontalières de l’Asie du Sud et de l’Asie centrale

Laurent Carroué :
Afghanistan / Pakistan - La passe de Khyber, un haut col transfrontalier au rôle géostratégique entre guerres et drogue
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/afghanistanpakistan-la-passe-de-khyber-un-haut-col-transfrontalier-au-role-geostrategique

Laurent Carroué :
Afghanistan - Le corridor de Wakhan, une zone tampon transfrontalière en plein Himalaya

https://geoimage.cnes.fr/fr/afghanistan-pakistan-tadjikistan-le-corridor-de-wakhan-une-zone-tampon-transfrontaliere-en-plein

Laurent Carroué
Pakistan-Chine. La Karakoram Highway : un axe transfrontalier géostratégique à travers l’Himalaya  
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/pakistan-chine-la-karakoram-highway-un-axe-transfrontalier-geostrategique-travers-lhimalaya

Fabien Vergez : Affrontements aux sommets sur la frontière sino-indienne sur le Lac Pangong Tso dans l’Himalaya
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/affrontement-aux-sommets-sur-la-frontiere-sino-indienne-sur-le-lac-pangong-tso-dans

 
Bibliographie

Jacques Piatigorsky et Jacques Sapir : Le Grand Jeu XIXem sciècle. Les enjeux géopolitiques de l’Asie centrale, coll. Mémoires/ Histoire,  Autrement, 2009.  

Michel Foucher : Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Fayard, Paris.

Michel Foucher : L’obsession des frontières, Perrin, Paris, 2007.

Jean-Luc Racine : Le paradigme pakistanais, Revue Hérodote, n°139, 4/2010.
https://www.cairn.info/revue-herodote-2010-4-page-3.htm#

Jean-Luc Racine : Le Cachemire : une géopolitique himalayenne, Revue Hérodote, n°107, 4/2002.
https://www.cairn.info/revue-herodote-2002-4-page-17.htm

Gilles Boquérat : Les relations indo-pakistanaises : retour sur une relation conflictuelle, Revue Hérodote, n°139, 4/2010.
https://www.cairn.info/revue-herodote-2010-4-page-143.htm

Contributeur

Laurent Carroué, Inspecteur général de l’Education nationale, du sport et de la recherche. 

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