Le Mont Blanc : un massif transfrontalier, entre désaccords frontaliers et laboratoire de coopération transfrontalière

Au cœur de l’Europe occidentale, le massif du Mont Blanc, qui culmine à 4810 m., est un territoire de haute montagne partagé entre la France, la Suisse et l’Italie. Les frontières interétatiques y furent définitivement fixées assez tardivement, entre 1815 et 1860, avec l’émergence nationale de la Suisse puis de l’Italie. Cet espace transfrontalier, largement francophone, s’affirme comme un laboratoire de coopération transfrontalière, comme en témoignent y compris les échanges de territoires entre la France et la Suisse de 1963. Pour autant, les désaccords entre Paris et Rome sur le tracé de la frontière au sommet même du Mont Blanc témoignent encore aujourd’hui de la portée des symboles et du poids des représentations géopolitiques. Le Mont Blanc : français ou franco-italien ? Face à cette querelle, la Suisse s’intéresse pour sa part à l’impact du changement climatique sur la fonte des glaces et les évolutions qu’elle induit sur le tracé local des frontières alpines.

Le massif du Mont-Blanc et ses grandes vallées

L’image couvre une région de hautes montagnes : le massif du Mont-Blanc. Quatre grands ensembles naturels sont bien repérables : le cœur du massif, largement englacé et dominant largement l’ensemble régional par ses altitudes, les massifs contigus, les espaces périphériques associés et les grandes vallées. Les campagnes de mesures réalisées tous les deux ans, au mois de septembre, ont permis de  déterminer que le plus haut sommet d'Europe culminait en septembre 2017, à 4808,72 m. Cette mesure a été réalisée à partir d'un réseau GPS. Par ailleurs le massif du Mont-Blanc s’étend sur 400 km². Celui-ci a la forme d’une grande amande de 14 km de large, entre Chamonix et Entrève, et de 52 km de long entre le Col du Bonhomme, au sud, et Martigny, au nord. Il appartient à la vaste chaîne de l’arc alpin qui structure l’Europe occidentale et médiane en son milieu.

Ces hauts massifs sont encadrés par de puissants systèmes de grandes vallées d’origine glaciaire, bien individualisées, encaissées mais larges : celle de l’Arve au nord-ouest, celle du Val d’Aoste au sud-est, celle du Rhône au nord-est. Ces vallées polarisent l’essentiel du peuplement et des activités. Elles jouent un rôle central dans l’organisation de l’espace, les circulations et la construction des identités locales (Val Ferret, Val Veny…)  et régionales (Val d’Aoste italien, Valais suisse).  

Contrairement aux Alpes du Sud aux reliefs beaucoup plus confus, cette présence de grandes et larges vallées favorise la circulation interne et la traversée continentale des massifs constituant cette région de l’arc alpin. Chaque vallée mène en général à l’amont à un seuil d’abaissement topographique dans la ligne de crête qui se traduit par un passage plus ou moins facile et accessible (col, passage, fenêtre…). Ceux-ci sont équipés selon les cas sur l’image d’un simple chemin, voire d’une trace saisonnière dans les éboulis, d’un chemin agricole desservant les alpages (Col du Bonhomme) ou de véritables routes (col de la Forclaz, Col du Petit St Bernard entre la vallée de la Tarentaise - donc la haute vallée de l’Isère - et la vallée d’Aoste).

On doit en particulier souligner l’importance stratégique du col du Grand St Bernard. Perché à 2469 m sur la frontière entre la Suisse et l’Italie, il met en liaison la vallée du Rhône, via le Val d’Entremont, et le Val d’Aoste. C’est depuis le néolithique un axe de passage important, entré en particulier dans l’histoire lors des campagnes d’Italie de Bonaparte qui fit passer en Italie par les grands cols alpins (Saint-Gothard, Simplon, Petit-Saint-Bernard, Mont-Cenis), dont celui-ci, une armée de 40 000 hommes en mai 1800.  

Face aux fortes contraintes naturelles, la circulation a bénéficié d’importants efforts d’investissements dans la période contemporaine. Le Col du Grand Saint-Bernard a été doté d’un tunnel sommital de 5,7 km de long ouvert en 1964. Surtout, le Tunnel du Mont-Blanc - long de 11,6 km et creusé sous le massif - est ouvert en 1965.

Un cadre de hautes montagnes englacées

Comme le montre bien l’image, le massif du Mont Blanc se caractérise par un important englacement qui participe de son « image de marque », de son attractivité touristique et de sa renommée mondiale dans le milieu du haut alpinisme depuis son ascension en 1786 par Balmat et Paccard puis du naturaliste suisse de Saussure en 1787. A côté des alpinistes chevronnés, le haut massif est très facilement accessible par le télécabine/téléphérique transfrontalier ouvert à la fin des années 1950 qui relie Chamonix à Courmayeur en passant par l’Aiguille du Midi (3842 m.) et la pointe Helbronner (3466 m), qui marque la frontière, avant de redescendre sur l’Italie.

S’étageant de 1400 m. à 4810 m, les glaciers couvrent environ 160 km². Du fait de la dissymétrie topographique du massif, 63 % de ceux-ci se trouvent sur le versant français, contre 23 % sur l’italien et seulement 14 % sur le suisse. Mais depuis les années 1960, on assiste à une régression d’environ 10 % du front des glaciers et de leur épaisseur de glace. Comme le montrent très bien les images, les marqueurs du changement climatique sont spectaculaires. En particulier sur les langues terminales des grands glaciers qui descendent très bas en altitude dans les vallées : glacier d’Argentière, Mer de Glace, Glacier des Bossons côté français ; Glacier du Pré de Bar, Glacier de Saleina ou Glacier du Trient côté suisse ; Glacier de la Brenva ou Glacier du Miage côté italien.

Le poids de la géohistoire dans la définition des frontières : un changement majeur de statut au XIXe siècle, des frontières historiquement récentes

Au plan politique et administratif, le massif est un espace transfrontalier puisqu’il est partagé entre trois États et trois régions : la Suisse avec le Valais au nord-est, l’Italie avec le Val d’Aoste à l’est et la France avec la Savoie à l’ouest. Il se caractérise aussi, il convient de le souligner, comme un espace largement francophone, ce qui facilite largement les logiques d’interaction. En effet, le Canton suisse du Valais est dans cette région francophone, alors que sa partie amont est germanophone avec une frontière linguistique fixée sur la Raspille, une petite rivière située en amont de la ville de Sierre. Pour sa part, le Val d’Aoste italien est défini comme une région autonome à statut spécial disposant d’une large autonomie et reconnaissant deux langues officielles, l'italien et le français.

Comme le montre les images, le tracé des frontières passe - à quelques exceptions - sur la ligne de crête la plus élevée. La dissymétrie du massif explique que plus des deux tiers de celui-ci sont en France, alors que la retombée sur le versant italien est beaucoup plus raide. Au nord-est, le Mont Dolent est le sommet de la triple frontière France/Italie/Suisse.

Cette situation est historiquement relativement récente puisqu’elle date du XIXe siècle et de l’orogénèse des États-nation contemporains suisse et italien. Pendant plusieurs siècles en effet exista une principauté territoriale qui - sous différents noms et statuts (cf. au XVe siècle, le Duché de Savoie, Royaume de Piémont-Sardaigne…) - avait la particularité d’être à cheval sur le massif du Mont-Blanc, de maitriser les grands cols alpins et les axes de transit entre la France et l‘Italie et de disposer de plusieurs capitales (cf. Turin et Chambéry). Loin de constituer une « frontière naturelle », les hauts massifs étaient des traits d’union.    
 
Côté suisse, la situation se cristallise définitivement en 1815 avec le Congrès de Vienne qui redessine la carte géopolitique de l’Europe après l’effondrement du Ier Empire napoléonien et les guerres révolutionnaires. Sur les Alpes, pour l’Angleterre et l’Autriche, l’enjeu géopolitique et géostratégique est simple : créer un État-tampon viable doté d’une neutralité perpétuelle au cœur du continent. C’est dans cette perspective que sous l’injonction de Londres et de Vienne, les petits territoires du Valais, de Genève et de Neufchâtel rejoignent la Confédération helvétique en aout 1815, qui devient elle-même un État fédéral en 1848. L’intégration du Valais à la Suisse est essentielle au plan géostratégique : elle permet de verrouiller à la fois la haute vallée du Rhône et la route du col du Simplon. Aujourd’hui, le Canton du Valais couvre 5225 km² et est peuplé de 330 000 habitants.

Côté italien, la situation est beaucoup plus singulière. Après le séisme des guerres révolutionnaires et napoléoniennes (cf. érection du département du Mont-Blanc…), là aussi, le Congrès de Vienne reconstitue le Royaume de Piémont-Sardaigne. Cet État-tampon, cependant non neutralisé comme la Suisse au nord, est doté du Piémont, de la Savoie, de Nice et - afin de disposer d’un accès à la mer afin d’en renforcer la viabilité et l’indépendance - du port de Gênes et de la Ligurie. Là encore, il s’agit au moins pour partie à l’avenir de protéger la Plaine du Pô et le nord de la botte italienne - où l’Autriche à d’importantes possessions - des potentiels appétits de la France. Mais par une ruse de l’histoire, ce schéma géopolitique éclate. L’essor du mouvement national italien et les guerres d’indépendances et d’unification sont tournées contre l’Autriche au nord puis les États pontificaux au centre.  

Cette unification nationale italienne (1858-1870) est menée sous la direction du Royaume du Piémont du roi Victor Emmanuel II. Dans ce contexte, celui-ci bascule son assise géopolitique, identitaire et territoriale d’un État trans-alpin à un État italien. En échange de son aide, la France du Second Empire de Napoléon III reçoit par le Traité de Turin de novembre 1859 la Savoie et le Comté de Nice. Confirmée par plébiscite, cette cession aboutit à la création de deux départements - la Haute Savoie au nord, la Savoie au sud - et par l’établissement d’une frontière internationale telle que nous la connaissons aujourd’hui. Au total, on peut considérer que la fixation définitive des frontières dans cette région des Alpes est donc historiquement relativement récente.     
         
Un tracé contesté sur quelques portions par l’Italie : du rififi au sommet de l’Europe occidentale

Après le Traité de Turin de 1860 fut installée en 1861 une Convention de délimitation de la nouvelle frontière internationale entre les deux États. Le tracé en reprend sans problème la vieille limite historique entre l’ancien Duché de Savoie et le Piémont. Il convient cependant de souligner qu’après le Seconde Guerre mondiale - qui vit l’Italie fasciste de Mussolini s’allier à l’Allemagne hitlérienne pour attaquer et occuper la France, voire en annexer une partie - Paris obtient en 1947 de la nouvelle République italienne deux modifications de la frontière franco-italienne : à Tende dans la région de Nice et sur le Mont-Cenis dans la Haute-Maurienne. Pour la France, l’objectif est de disposer à ces endroits stratégiques d’une position militaire tactique moins désavantageuse à ses troupes face à l’italie.    

En conséquence, les deux États se sont dotés d’instruments conjoints pour gérer le tracé frontalier, telle par exemple la « Commission Mixte franco-italienne pour l’entretien des bornes et de la frontière ». Avec les évolutions techniques et technologiques, toutes les bornes frontalières - marquant officiellement sur le terrain de manière bilatérale la limite matérielle entre les deux États - ont été dotées de coordonnées GPS très précises. Toute la ligne frontière numérique, qui figure à la fois dans les bases de données de l’IGN français et européennes, a été validée par une Commission mixte franco-italienne à Turin en avril 2016.

Partout, sauf justement au sommet du Mont-Blanc. Cela signifie qu’en 2020, la France et l’Italie demeurent en désaccord sur le tracé frontalier d’une partie de leur frontière internationale. Un fait peu connu du grand public, mais très symptomatique des enjeux de souveraineté et des systèmes de représentation géopolitique dont les frontières sont porteuses, y compris parfois sur des espaces très restreints mais hautement symboliques. Dans le secteur compris entre le Dôme du Goûter au sud et le Col du Géant au nord, deux tracés différents s’opposent (cf. zoom 3). L’enjeux symbolique est considérable : le dôme du Mont-Blanc est-il totalement en France ou partagé entre la France et l’Italie ? Paris et Rome sont en désaccord sur la réponse.  

Changement climatique et modifications des tracés frontaliers : un enjeu d’avenir ?

De la même manière, on peut s’interroger à la lecture et à l’étude de ces images sur la question des effets locaux du changement climatique (cf. recul des neiges et des glaciers) sur le tracé frontalier. Si la question est peu ou pas abordée en France et en Italie, la Suisse est beaucoup plus en avance dans l’étude des effets du changement climatique sur le tracé des frontières comme le souligne le site de l’Office fédéral de topographie Swisstopo. A cet égard, ces approches sont particulièrement intéressantes pour la frontière franco-italienne du fait de l’importance des appareils glaciaires sur le tracé frontalier.  

Comme le souligne le site de Swisstopo, si « on considère d’ordinaire que les frontières sont fixes, elles peuvent toutefois subir l’influence d’aléas climatiques et de phénomènes naturels. Leur tracé peut alors changer. En particulier, au-delà de 3500 m d’altitude, la ligne de partage des eaux s'est déplacée au fil du temps, en partie du fait de la fonte des glaciers. Un tel cas s’est produit sur la frontière entre la Suisse et l'Italie au Furggsattel au-dessus de Zermatt : la frontière a été alignée sur le recul du glacier du théodule en 2000. En conséquence, la station de télésiège se trouve depuis lors sur sol suisse et non italien ».

« Sur les 578 km que compte la ligne de partage des eaux entre l'Italie et la Suisse, seule une quarantaine traverse des champs de neige ou des glaciers. Les autres frontières alpines, avec la France et l'Autriche, ne courent pas sur des champs de neige ou de glaciers dont la position est susceptible d’évoluer, mais suivent des arêtes rocheuses. Il n’est cependant pas exclu que ce type de frontière évolue également, par exemple à l’occasion d’un éboulement important ».

« En sa qualité de service spécialisé de la Confédération compétent pour la frontière nationale, Swisstopo doit tenir compte de ces changements de position pour assurer la mise à jour correcte de l’ensemble de ses produits de mensuration, topographiques et cartographiques. La mise à jour n’est toutefois entreprise que si elle est nécessaire (par exemple lorsque la modification de frontière touche une construction) ».

L’Espace Mont-Blanc : un levier et un laboratoire de la coopération transfrontalière  

A cheval sur la France, l’Italie et la Suisse, le massif du Mont-Blanc devient progressivement un laboratoire de coopération transfrontalière à travers la promotion du concept d’Espace Mont-Blanc. Cette instance de coopération transfrontalière émerge lors de la création de la "Conférence transfrontalière Mont-Blanc" (CTMB), une structure de concertation politique, par les Ministres de l'Environnement de France, d'Italie et de Suisse en octobre 1991. Comme souvent, le processus institutionnel et politique se diversifie et se complexifie progressivement avec l’approbation en 2006 du Schéma de Développement Durable, puis en 2010 avec le démarrage du projet européen du Plan Intégré Transfrontalier (PIT),

L’Espace Mont-Blanc associe les Départements de la Savoie et de la Haute-Savoie (France), la Région autonome Vallée d’Aoste (Italie) et le Canton du Valais (Suisse) et 50 communes et intercommunalités comme les Communautés de Communes de la Vallée de Chamonix-Mont-Blanc et du Pays du Mont Blanc en France, l’Unité de communes valdôtaines Valdigne Mont-Blanc et l’Unité de communes valdôtaines Grand Combin côté suisse. Couvrant un espace dont 80 % se déploie au-dessus de 1500 m. d’altitude, il s’étend sur 3500 km² et est peuplé de 120000 habitants.  

Comme dans beaucoup de projets de territoire, l’accent est mis en particulier sur le développement durable autour de quelques grands objectifs thématiques : soutient à l'agriculture de montagne et aux activités pastorales, élaboration d’une stratégie commune de sauvegarde de la nature et des paysages, promotion d’un tourisme intégré compatible avec la protection de l'environnement, limitation de l'impact des transports et de leurs infrastructures sur l’environnement… Plus récemment, l’accent est mis sur la nécessaire promotion d’une stratégie d’adaptation aux effets et impacts du changement climatique - fonte des glaciers, gestion et prévention des risques… - dans le cadre du projet européen AdaPT Mont-Blanc.

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