Guam, une île du Pacifique au rôle géostratégique majeur pour la puissance étatsunienne

Dans l’ouest de l’Océan pacifique, l’île de Guam s’étend sur 549 km2 et est peuplée de 165 000 habitants. Plus grande île de l’archipel des îles Mariannes (Micronésie), elle fut successivement espagnole puis étatsunienne. De par sa position, elle joue un rôle majeur dans le déploiement du dispositif militaire naval et aérien des Etats-Unis en Asie-Pacifique. C’est pourquoi les fonctions militaires y occupent localement une place économique et foncière (1/3 surface) si considérable. L’essor de la Chine et la montée des tensions en Asie lui confèrent un rôle géostratégique majeur, d’importance continentale et mondiale.

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Legende de l'image

Cette image de l'île de Guam dans le pacifique, a été prise par un satellite Pléiades le 15/01/2013. Il s’agit d’une image en couleurs naturelles, de résolution native à 0,70m, ré-échantillonnée à 0,5m.

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Guam, une base aéronavale étatsunienne en plein Océan pacifique




Une petite île dans un Océan pacifique transformé en « lac étatsunien »

L’image ne couvre que le centre de l’île de Guam. On y distingue clairement les reliefs et à droite le liseré littoral avec sa barrière corallienne. Cette île tropicale est de petite taille puisqu’elle ne couvre que 549 km2 et s’étend sur seulement 51 km du nord au sud et de 6 à 19 km d’ouest en est. Pour autant, ne nous y trompons pas : même limitée, sa taille est un atout essentiel comparativement aux autres îles voisines. C’est en effet la plus grande île de la Micronésie et de l’archipel des îles Mariannes. Son contrôle constitue donc un enjeu géopolitique majeur.

Elle est créée par la fusion de deux volcans, au nord et au sud, aujourd’hui inactifs (Mont Lamlan, 407 m, hors image). Elle appartient en effet à un archipel insulaire né de la collision tectonique entre deux plaques, celle du Pacifique et celle de la Mer des Philippines. C’est dans cette zone de subduction - au sud-ouest de Guam - que ce trouve l’une des fosses océaniques les plus profondes du monde (- 10 900 m.).

Pour bien comprendre l’importance géostratégique de Guam, il faut bien sur changer d’échelle d’analyse. A l’échelle régionale, Guam est entourée au nord par les îles Mariannes, à l’est par la Fédération de Micronésie et au sud-ouest par Palau. A l’échelle continentale de l’Asie-Pacifique, elle se trouve à 2 000 km des Philippines, à 2 400 km du Japon, à 2 700 km de Taiwan et à 1 830 km de Papousie Nouvelle-Guinée. A l’échelle du Grand Pacifique, elle se trouve à 8 600 km de la Californie et à 6 000 km d’Hawaï.

Au total, Guam fait partie des nombreux territoires de l’Océan pacifique sous souveraineté étatsunienne, qu’ils soient habités (Hawaï, Guam, Mariannes du Nord, Samoa américaines) ou non habités (îles, récifs ou atolls de Midway, Wake, Howland, Baker, Jarvis, Kingman, Palmyra, Johnston). Leur prise de contrôle transforment depuis la fin du XIXem siècle cette immense partie de l’Océan pacifique en un véritable « lac étatsunien ». La possession de ces îles explique aussi le fait que les Etats-Unis disposent de la plus grande Zone Economique Exclusive maritime (12,1 millions de km2) au monde. Au plan militaire, Guam appartient à l’important réseau mondial des bases aéronavales qui permet à l’US Navy ou à l’US Air Force de faire relâche et de se réapprovisionner. Rappelons en effet que l’US Navy dispose à l’extérieur du Mainland de 45 bases navales dans ses dépendances (Guam, Hawaï, Mariannes, Porto Rico, Iles Vierges) et de 154 bases dispersées dans 17 pays étrangers alliés (Japon, Italie, Australie, Espagne, Golfe persique…).

La possession de Guam donne donc aux Etats-Unis une capacité de projection militaire aéronavale vers l’Asie tout à fait exceptionnelle. Ce fait est de première importante puisque l’Asie constitue un enjeu économique, géopolitique et géostratégique déterminant pour le rayonnement mondial de la puissance étasunienne. Du fait à la fois de son importance dans les équilibres géoéconomiques et géopolitiques mondiaux et des liens d’interdépendances multiformes tissés avec elle depuis un demi-siècle.

Une trajectoire géohistorique exceptionnelle entre systèmes impériaux espagnol et étatsunien

Au plan géohistorique, l’île de Guam présente une trajectoire assez exceptionnelle puisqu’elle est découverte et colonisée à partir du continent américain. Lors de son tour du monde, Ferdinand Magellan y accoste en effet en mars 1521. Puis, du fait de sa position stratégique, la Couronne espagnole en prend possession dès 1528 et s’y installe durablement dès 1565. Guam devient alors un site d’escale de première importance sur la route maritime des galions espagnols qui relient régulièrement Manille (Philippines) au port d’Acapulco (côte ouest du Mexique). Ceux-ci utilisent le grand courant marin nord-équatorial d’orientation est-ouest qui circule dans le Pacifique du large de la Californie vers les Mariannes. Guam est en effet un relais indispensable entre la Nouvelle Espagne centrée sur Mexico et les Philippines, ainsi nommées en 1542 en l’honneur de l’infant, futur Philippe II. Cet archipel asiatique est d’ailleurs rapidement colonisé sur le modèle hispano-américain de l’encomienda et soumis à une entreprise de conversion massive au catholicisme, un cas unique en Asie. La Vice-Royauté de Nouvelle Espagne couvre en effet alors le Mexique, toute l’Amérique centrale, le sud de l’actuel Etats-Unis (Californie, Arizona, Nouveau Mexique, Texas) et les Philippines.  

Mais ce dispositif impérial espagnol s’effondre à partir du milieu du XIXem siècle sous les coups de boutoirs d’une nouvelle puissance émergente en Amérique du Nord, les Etats-Unis. A l’issue de la Guerre hispano-étasunienne de 1898, Guam passe - comme les Philippines, Cuba et Porto Rico - sous domination étasunienne. Immédiatement, un décret présidentiel place l’île sous l’autorité directe de la Navy, elle le restera jusqu’en 1950, date à laquelle un nouveau statut plus autonome est accordé. Celle-ci y installe un important dépôt de charbon et une station de télécommunication. Dès 1903, on y installe une station de câbles télégraphiques reliant les Etats-Unis à l’Asie.

Dans la première moitié du XXem siècle, l’impérialisme japonais remet en cause l’hégémonie étatsunienne sur le Pacifique. L’île de Guam est envahie puis occupée par les troupes impériales japonaises juste trois heures après l’attaque de Pearl Harbor dans le cadre de la Guerre du Pacifique qui se déploie à partir de décembre 1941. Elle ne sera libérée par de rudes combats que durant l’été 1944.

L’île joue un rôle considérable durant la Guerre de Corée (1950-1953), l’événement fondateur de l’affrontement entre l’Est et l’Ouest en Asie, puis la Guerre étasunienne du Vietnam (1955 – 1975). Depuis, la « lutte contre le terrorisme», les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan, la montée de la puissance chinoise et les tensions avec la Corée du Nord n’ont fait que renforcer son rôle géostratégique pour Washington.

La vaste conurbation de la zone centrale de l’île, entre administration et tourisme

L’image témoigne de la forte urbanisation de la zone centrale de l’île qui est peuplée de 165 000 habitants (300 hab./km2). Liées à l’urbanisation, les densités y sont sur l’image de 400 à plus de 1 000 habitants au km2.  Le centre historique du peuplement se situe en effet sur la côte ouest entre la capitale administrative d’Agana (Hagatna), bien identifiable par le petit pointement triangulaire qui s’avance dans la mer, le promontoire littoral d’Oka (de forme ovale) et Tumon dans la baie ourlée de plages de sables blancs au nord de l’aéroport international civil d’Agana.

En bord de mer, Tumon est le principal hub touristique de l’ile avec une vingtaine de complexes hôteliers, des galeries commerçantes en duty free, des aquariums et autres attractivités balnéaires et touristiques. A l’intérieur des terres et au nord-est de l’agglomération, la ville de Dededo accueille pour sa part de nombreux centres commerciaux (Micronesia Mall…) et activités de loisir.

Valorisant son image de « paradis tropical », les collectivités jouent à fond la carte touristique (Japonais à 70 %, Sud-Coréens, Philippins, Taïwanais) et tablent sur l’arrivée de deux millions de touristes par an en 2020. Cette stratégie passe par des mesures fiscales très attractives, le renforcement des équipements d’accueil et la patrimonialisation de la culture insulaire des Chamorros, les premiers résidents (Cultural Village, Guam Museum…). Grâce à 120 stations de pompage installées sur les aquifères du nord-est de l’ile (hors cadre), la fourniture en eau potable est pour l’instant sans problème dans une île connaissant de fortes précipitations lors de la saison des pluies. La valorisation de la ceinture corallienne, des ressources de la pêche et du tourisme constituent des ressources économiques importantes à côté des activités militaires. Elles sont évaluées à 20 000 emplois directs et indirects et représentent 60 % des revenus annuels du gouvernement local.

Un des îles les plus militarisées au monde

Comme le montre,  Guam est l’une des îles les plus militarisées au monde. Presque un tiers de la surface est couvert par des bases et installations militaires. Elle accueille 5 600 militaires permanents, dont 3 260 de l’US Navy et 1 800 de l’US Air Force, auxquels s’ajoutent les 7 300 membres des familles. Au total, les activités militaires représentent environ 40 500 emplois directs et indirects.

Son fonctionnement est rattaché à l’USINDOPACOM - ou l’US Indo-Pacific Command – qui couvre tout le Pacifique (îles, Australie, Nouvelle Zélande), l’Asie du Sud-Est (Indonésie, Viet-Nam, Singapour, Thaïlande…), l’Asie de l’Est (Chine, Japon, Corée) et l’Asie du Sud (Inde, Pakistan…). A coté de Guam, d’Hawaï (51 000 hommes) et de l’Alaska (19 500 hommes), les Etats-Unis gardent d’importantes bases militaires au Japon et en Corée du Sud et sont présents en Thaïlande, à Singapour et en Australie.

Sur l’image, la présence militaire est significative sur la partie centrale et littorale tournée vers l’est. On y trouve entre les villages de Mangilao et Adacao les vastes complexes de Barrigada  et Mangilao (cf. stations de télécommunications de l’US Navy bien repérables par les points clairs dans la végétation) et les installations de la Garde nationale.

Mais la principale base aéronavale se situe dans le nord de l’île et est donc hors image. Couvrant une superficie considérable,  la base Andersen de l’US Air Force est constituée d’un grand aérodrome et de ses annexes (maintenance et réparation, entrainement, stockage du carburant et des munitions, hôpitaux, logements, commerces…). Construite en 1944, elle constitue un maillon essentiel dans la chaîne des bases aériennes qui relie l’Amérique du Nord à l’Asie, du fait en particulier de la longueur exceptionnelle de ses deux pistes. Elles permettent l’accueil des plus puissants bombardiers stratégiques dont disposent les Etats-Unis (B-1, B-2, B-52). Guam est ainsi le pendant dans le Pacifique de l’île de Diego Garcia dans l’Océan indien. Elles peuvent même enfin être utilisées dans les années 1990/2000 comme pistes d’atterrissage de secours pour la Navette spatiale de la NASA en cas de défaillance d’un vol. La base est enfin renforcée en juin 1991 lorsque l’éruption du volcan Pinatubo aux Philippines contraint à la fermeture de la Clark Air Base.

La grande base navale d’Apra Harbor dans un site exceptionnel de port en haut profonde

 


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L’image se situe au sud-est de l’ile et couvre à l’est l’agglomération principale et à l’ouest une partie de la base navale d’Apra Harbor. La large pointe d’Orote au sud et la fine barrière de corail de Glass Breakwater au nord, consolidée par de nombreux terres pleins, isole l’Apra Harbor. Celui-ci constitue un site exceptionnel de port en eau profonde en position d’abri.  Au nord se trouve le port de commerce avec ses jetées, sa zone de stockage des hydrocarbures et son port de vrac et de conteneurs.

Au sud, la base de la pointe d’Orote et la vaste baie profonde et bien fermée, en partie visible, accueillent la grande base navale de l’US Navy. On y distingue de nombreuses installations : grande jetée pour accueillir les porte-avions, base sous-marine avec deux quais (Polaris Point à l’est de l’entrée, de forme quadrangulaire), cales sèches pour la réparation et la maintenance des navires de surface et les sous-marins, magasins de stockage couvant 18 000 hectares, services, logements…

Rénovée et renforcée à partir de 1944, la base navale de l’US Navy d’Apra Harbor accueille aujourd’hui environ 6 500 militaires. C’est l’un des principaux points d’appui de la flotte étatsunienne dans le Pacifique. Elle est le port d’attache de puissantes unités dépendants de l’US Pacific Command, de l’US Pacific Fleet et le la 7em Flotte étatsunienne. Son rôle est renforcé par la fermeture de la base de Subic Bay aux Philippines lors de l’éruption du Pinatubo, puis par l’arrivée entre 2010 et 2015 d’importants contingents du corps des Marines, jusqu’ici stationnés dans l’île japonaise d’Okinawa.  


D’autres ressources

Aire de couverture de l’US Indo-Pacific Command (intégrant Guam).


Contributeurs

Laurent Carroué, Inspecteur Général de l’Education Nationale