États-Unis. Alaska : Prudhoe Bay, les hydrocarbures du Grand Nord entre épuisement, relance et développement durable

En Alaska, sur la plaine côtière de la Mer de Beaufort dans le Grand Nord Arctique, l’exploitation du plus important champ de pétrole conventionnel d’Amérique du Nord, celui de Prudhoe Bay, fut lancée en 1973/1975 pour répondre aux défis géopolitiques et géoéconomiques posés par la Guerre du Kippour et le 1er choc pétrolier. Malgré des contraintes exceptionnelles et des coûts élevés, ce projet déboucha sur la construction d’un pôle productif exceptionnel en Arctique. Aujourd’hui, face à l’épuisement du gisement, les compagnies pétrolières cherchent vers l’ouest dans le vaste territoire voisin de la National Petroleum Reserve - Alaska de nouvelles perspectives. Mais c’est l’ouverture en aout 2020 par le Président D. Trump de la zone 1002 de l’Arctic National Wildlife à l’est qui fit scandale. Alors que les effets du changement climatique sont sensibles dans la région, l’avenir de ce territoire est emblématique des choix posés, entre modèle énergétivore, transition énergétique, protection de l’environnement et développement durable. Loin d’être abstraits, ces grands enjeux de civilisation participent directement des dynamiques des territoires, à toutes les échelles et sous toutes les latitudes.

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Légende de l’image

Cette image de la Baie de Prudhoe sur la côte nord de l'Alaska, au-dessus du cercle polaire arctique a été prise par le satellite Sentinel-2B le 20 juillet 2021. Il s'agit d'une image en couleur naturelle et la résolution est de 10m  

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Repères géographiques

Présentation de l’image globale

Prudhoe Bay : un système minier et un isolat arctique,
entre enjeux énergétiques, géoéconomiques et environnementaux

Une plaine littorale bordée par la Mer de Beaufort et l’Océan Glacial arctique

Cette image présente au sud une vaste terre plane couverte de lacs. Cette large plaine littorale - la Beaufort Coastal Plain - est à la fois plane, sans relief et basse : Deadhorse se trouve à seulement 15 m. d’altitude. La couleur brune témoigne de l’importance de la toundra, une formation végétale très rase. Malgré ses fortes contraintes, la région accueille l’été de vastes troupeaux de caribous en migration, qui viennent y mettre bas avant de repartir à l’automne plus au sud. Les très nombreux lacs sont d’origine glaciaire.

La région est traversée du sud vers le nord par plusieurs rivières, dont la Kupanuk River et, surtout, la Sagavanirktok River au centre de l’image. Prenant sa source dans les Brooks Range à 1.520 m. d’altitude, cette dernière parcoure 290 km avant de se jeter dans la Mer de Beaufort. Les vallées sont peu encaissées et présentent un large lit majeur dans lequel divaguent les cours d’eau lors des puissantes crues de fin de printemps quand le dégel intervient. Constituant un vrai défi à traverser, elles forment un système très anastomosé : chenaux multiples, nombreuses îles et îlots, forte instabilité des cours sur des sols gelés.... Les processus d’érosion/transport/accumulation sont importants, et la charge alluviale transportée lors des crues est considérable comme en témoignent les trois petits deltas qui avancent sur la mer et la couleur brune des eaux bordières dans lesquelles les sédiments sont en suspension. Au plan administratif, dans cet espace sans grand relief, les vallées sont des points de repère facilement identifiables, leur cours sert donc à fixer les limites de l’ANWR (Staines River) à l’est et de la NPRA (bras occidental de la Colville River) à l’ouest.  

Ce littoral d’accumulation est marqué dans la moitié Ouest de l’image par la présence d’un cordon dunaire (cf. Return Island), très long et fin, qui isole une assez vaste lagune, Gwyder Bay. Dans la moitié Est, le littoral est ourlé au large par une série de petites iles en forme de croissants (cf. Cross Island, McClure Islands....). Au centre enfin se trouve une échancrure présentant une relative position d’abri : Prudhoe Bay, qui donne son nom à la région. La côte fut en effet parcourue en 1836 par Thomas Simpson, officier de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui dominait alors une très large partie du Canada actuel et cherchait à étendre son domaine d’action. Elle est entourée de deux avancées - Pointe McIntyre et Endicott - qui sont renforcées afin d’accueillir des postes d’exploitation.

Les très fortes contraintes du milieu arctique : la prédominance du facteur froid

Si cette image est prise le 20 juillet, en plein été donc, la mer est encore couverte par de nombreux blocs de glace, plus ou moins importants. Si la banquise s’est fractionnée, la présence de la glace flottante demeure une contrainte majeure. Nous sommes en effet ici à 70° de Latitude Nord, soit à 420 km au nord du Cercle polaire arctique, au nord de l’Alaska, dans la région la plus septentrionale des États-Unis. Le climat est donc polaire. La Mer de Beaufort appartient à l’Océan glacial arctique. Dans le cadre de son petit développement touristique, les acteurs ventent même les possibilités d’observation de la grande faune sauvage comme les rennes, les ours polaires, les loups ou les renards polaires.

Il convient surtout de relever les contraintes extrêmes du milieu liées au froid. On doit d’abord relever l’importance de la morphologie glaciaire : nombreux lacs, pingos, difficulté du drainage, marais et... moustiques et insectes à foison qui rendent l’activité humaine souvent bien difficile l’été.  On doit aussi relever la présence - invisible à l’œil nu, mais bien réelle - du pergélisol (en anglais “permafrost”), c’est-à-dire d’un sol et sous-sol gelés à plus ou moins grande profondeur durant au moins deux ans. Dans la région de Prudhoe Bay, celui-ci est continu, descend à une profondeur de - 660 m., ce qui est considérable, et contient un fort taux de glace. La zone de gel/dégel saisonnier selon les endroits s’étend de 0,5 m à 2 m. de profondeur. Si l’été est bienvenu, la région devient alors un vaste marécage et un champ de boues rendant le travail et les déplacements difficiles. 

La région est profondément marquée par le froid. Car plus vous montez en latitude vers les pôles, plus la qualité radiative de l’insolation se dégrade, à la fois en durée et en qualité : chaque pôle ne reçoit en effet au total que 41 % de la chaleur reçue à l’Équateur.  La haute latitude de la région y explique en particulier la structure spécifique du photopériodisme, un terme qui désigne le rythme de la lumière solaire. Alors qu’à l’Equateur la durée du jour et de la nuit est toute l’année équivalente, dans les hautes latitudes il en va tout autrement.  Dans la région de Prudhoe Bay, le « Soleil de minuit » s’y étend sur 63 jours, du 20 mai au 22 juillet ; et la « nuit polaire » - période où le soleil ne dépasse jamais l’horizon - sur 54 jours, du 24 novembre au 18 janvier.


Le pergélisol en Alaska

Ces dix dernières années, la température moyenne est de -10,4°C. ; positive de juin à septembre, elle tombe à -26°C en moyenne entre janvier et mars. Pour intégrer ces contraintes, les météorologues canadiens ou étasuniens définissent la température « ressentie », qui permet d’intégrer les effets du vent glacé sur des températures déjà froides ressenties par l’homme. Le blizzard, vents glacés, et les congères de neige ou de glace sont redoutables. Même si le climat se caractérise par de faibles précipitations (145 mm/an), dont 45 % sous forme de neige, dont la couverture - relativement peu épaisse - est permanente d’octobre à mai. Les vents d’est, dominants, et d’ouest, très vigoureux, présentent de fortes contraintes pour les activités humaines alors que la mer n’est libre de glace que durant les trois mois d’été.  
Les effets déjà sensibles du changement climatique

Pour autant, les effets du changement climatique commencent à faire sentir leurs effets, directs ou indirects. Globalement, les études de longue durée font apparaitre entre 1949 et 2014 pour l’ensemble de l’Alaska une augmentation de + 3°F. de la température moyenne annuelle. Cette tendance structurelle à l’élévation des températures est encore plus marquée dans le North Slope alaskaïen puisqu’elle est de + 4,9°F ; ce qui s’explique largement par le fait que l’on partait de moyennes très froides.

Le climat devient plus instable et est marqué par des records à la fois de froid (janvier 1989 : - 52°C) et de chaleur (juin 1991 : + 28°C) sur de courtes périodes de temps. Surtout, durant l’été, on assiste à la multiplication - comme en 1999, 2015, 2018 et 2019 - de records de chaleur, qui peuvent atteindre ici les 20°C à 21°C en moyenne mensuelle. Ce sont ces mois très chauds qui déstabilisent les équilibres antérieurs, et participent par exemple au sensible recul du pergélisol, un système largement hérité.

Le pergélisol est en effet un sol et sous-sol gelé en permanence plus de deux années consécutives. S’il recouvre 25 % de la surface de l’hémisphère nord, principalement dans les régions arctiques comme l’Alaska, la Russie et le Canada, il couvre ainsi 80 % de l’Alaska et 100 % de la région. Il contient une grande quantité de carbone, deux fois plus que dans l’atmosphère, soit sous forme de gaz, soit sous forme de matières organiques gelées. Ce pergélisol dégèle à cause du réchauffement climatique actuel, formant de nombreux lacs qui libèrent du CO2 et du CH4, qui sont des gaz à effet de serre, accélérant ainsi en retour le changement climatique à l’échelle planétaire. Au plan morphologique, le dégel du pergélisol entraine une subsidence - ou affaissement - du sol qui accélère la formation de lacs comme on peut le voir très clairement sur l’image satellite. La plupart des petits lacs – bien visibles sur l’image - se sont formés récemment.

Du fait de l’exploitation pétrolière, la structure du pergélisol dans la région est bien connue puisque la stabilité et la sécurité des installations en dépendent.  A 20 m. de profondeur, la température du pergélisol est remontée de -8,7°C à -5,2°C en 40 ans, de 1978 à 2018. Le processus de dégel est donc significatif. Les compagnies pétrolières ont dû s’adapter en innovant et en mettant en place des unités de réfrigération souterraine intervenant l’été. Mais l’impact du changement local est aussi très sensible sur l’équilibre des bâtiments et des infrastructures, telle la Dalton Highway - craquelures, glissements de terrains ...- qui jouent un rôle névralgique. Comme en témoigne l’explosion du nombre de thermokarsts et les phénomènes croissants d’érosion, les activités humaines ont eu à l’échelle locale un impact considérable sur des milieux fragiles.  

Le « Project Independance » de mise en valeur des gisements : un acte géopolitique majeur

Très éloignés des grands centres de gravité des États-Unis car situés aux marges septentrionales d’un État fédéré lui-même marginal face au Mainland, ces champs ne sont découverts par les géologues qu’en mars 1968. Comme pour les gisements de la Mer du Nord en Europe, ce sont les grandes tensions géopolitiques mondiales qui vont attirer l’attention sur ces ressources potentielles, connues mais jusqu’ici restées inexploitées. A à la suite de la Guerre du Kippour d’octobre 1973 entre Israël et ses voisins arabes et de l’embargo décrété par les pays de l’OPEP, qui mobilisent l’arme du pétrole pour appuyer leurs revendications, les prix mondiaux flambent et aboutissent au 1er choc pétrolier. Washington prend alors conscience, comme tous les pays occidentaux, de son extrême dépendance - économique et stratégique - aux importations de brut du Proche et Moyen-Orient.
 
Pour desserrer cette étreinte et alors que la flambée des prix rend plus attractive et rentable la mise en valeur des gisements alaskiens, le Président Richard Nixon lance en novembre 1973 le «  Project Independance » qui va réellement lancer la mise en valeur des champs de Prudhoe Bay. C’est là le plus important champ de pétrole conventionnel d’Amérique du Nord avec plus de 1.000 puits en activité et qui fait partie de l’un des 20 plus grands champs découverts dans le monde. Il est opéré historiquement par de grands groupes internationaux comme British Petroleum (R. Uni), qui s’en retire en 2020, ExxonMobil ou ConocoPhillips (États-Unis).

Débutant en 1975, la production de Prudhoe Bay explose dans le gisement le plus prolifique de l’histoire des États-Unis. Très rapidement en effet, la production d’un groupe comme BP atteint 1,5 million de barils par jour entre 1979 et 1988. À son apogée au milieu des années 1980, Prudhoe Bay produit 18 % du pétrole des États-Unis et plus de la moitié de celui d'Alaska et 3 % de la production mondiale. Mais à partir des années 1990, la baisse est régulière avec, par exemple, 400.000 barils par an en 2015 du fait de l’épuisement progressif des premiers gisements. Pour y faire face, les compagnies déploient des dynamiques spatiales reposant sur trois logiques majeures : le développement des champs off-shore, malgré les conditions climatiques polaires, le glissement de l’exploitation vers l’ouest, la levée des interdits environnementaux qui préservent certains territoires naturels prometteurs.  

La structure spécifique des champs d’exploitation : gisement mature en voie d’épuisement, développement off-shore et glissement vers l’Ouest

Comme le montre bien l’image, on aboutit au développement progressif ex-nihilo d’un vaste complexe technique et industriel de 80 km de long et 30 à 40 km de profondeur couvrant une surface d’environ 3.200 km2. On y trouve des centaines de puits de production, des stations de pompage, des stations de traitement et de séparation des fluides (pétrole/gaz/eau), des stations de réinjection de fluides afin de maintenir la pression dans les champs, des station électriques, des îles artificielles d’exploration off-shore, de nombreuses pistes, près de 1.000 km de pipelines, des bâtiments techniques, d’habitat ou de commerce, des centaines de ponts, un aéroport...

Face aux nombreuses critiques portées par les associations environnementales contre les bouleversements imposés à la région, les compagnies mettent en avant leurs efforts pour réduire leur empreinte sur les milieux. Elles insistent par exemple sur l’introduction depuis 1995 de la technologie des puits horizontaux qui réduit sensiblement le nombre de puits à creuser et le nombre de routes et d’équipements à installer pour l’exploitation d’un gisement. Ainsi en 2020, ConocoPhilipps déploie à partir d’un puit central des tubes horizontaux de plus de 10 km de long dans l’Alpine Field plus à l’ouest (hors image). 

Du fait de son importance, la région est elle-même décomposée en grandes unités d’exploitation, les units, indépendantes mais intégrées : Badami, Prudhoe Bay, la plus importante, Milne Point, Kuparuk River, Colville... A partir du littoral, l’exploitation gagne la mer.


Gisements d'hydrocarbures


Gisements d'hydrocarbures

Bien visible sur l’image du fait de son avancée dans la mer, Endicott fut ainsi un des premiers champs off-shore développés dans l’Arctique. Découvert en 1978, le gisement - qui se trouve à 3.000 m. de profondeur, entre en production en octobre 1987 après un investissement d’un milliard de dollars. CoconoPhilipps réalisa en effet la construction de deux minuscules îles artificielles, dont la Duck Island Unit, perchées seulement 4 m. au dessus des eaux et renforcées par une ceinture de béton afin d’accueillir les installations. Elles sont reliées à la terre ferme par une longue digue artificielle et équipées d’un pipe-line de 38 km connecté au TAPS. La mise en place de puits horizontaux permet à partir d’une surface restreinte d’extraire le maximum d’hydrocarbures des gisements. Le même modèle d’organisation technique et spatiale est adopté à la Pointe McIntyre. La Greater Point McIntyre Area - GPMA est mise en valeur par des installations posées sur des iles artificielles qui s’avancent aussi clairement dans les eaux littorales. Découvert en 1988, ce gisement contient 900 millions de barils de pétrole, dont 500 millions - soit 55 % - sont jugés exploitables avec les technologies de l’époque.

Mais le glissement des champs d’exploitation vers l’Ouest et la National Petroleum Reserve - Alaska, ou NPR-A est une réponse majeure à l’épuisement progressif des anciens champs pour les majors comme ConocoPhillips. Cette firme est l’un des principaux producteurs d’hydrocarbures d’Alaska avec 198 000 barils d’équivalent pétrole par jour, 1,3 milliard de barils de réserves prouvées et un acteur économique majeur dans les deux grands champs de Prudhoe Bay et Kuparuk, à l’ouest hors image. Dans le gisement de Prudhoe Bay, ConocoPhillips y produit 84 000 barils équivalent pétrole par jour. Il y détient 36 % du gisement, aux côtés d’ExxonMobil (36 %), Hilcorp (26,4 %), qui a racheté les actifs du britannique British Petroleum Alaska en 2020, et Chevron (1 %). 


Exploitation des gisements

A 65 km à l’ouest de Prudhoe Bay (hors image) se déploie le champ de Kuparuk - Greater Kuparuk Area, detenu à 95 % par CoconoPhillips, où plus de 500 puits sont en activité. Plongeant dans des sables du crétacé situés entre 1600 et 2000 m de profondeur, le site entre en production en 1981. Progressivement, un vaste complexe de gisements satellites secondaires est mis en place : West Sak en 1997, Tabasco en 1998, Tarn en 1999, Meltwater en 2001. A 120 km encore plus à l’ouest en rive gauche de la Colville River se déploie le nouveau champ de Western North Slope dans la National Petroleum Reserve - Alaska. Dans l’Alpine Field, un sous-ensemble géologique, ConocoPhilipps a utilisé à plein la technologie des puits horizontaux en déployant un tube de plus de 10 km de long à partir du puit central.  

Les mutations d’une région arctique et de l’Alaska

La mise en exploitation de cette marge arctique a profondément transformé la région, et plus largement l’État fédéré de l’Alaska et même des métropoles régionales comme Anchorage, la capitale, Fairbanks et Valdez. Ce petit État, isolé du Mainland par le Canada et qui fait face à la Russie, n’est peuplé que de 732 000 habitants - soit une très faible densité de 0,43 hab./km² ; son intégration à l’Union comme 49em État fédéré ne datant que de janvier 1959. Le boom des hydrocarbures, qui fournissent 90 % des revenus budgétaires, a profondément transformé l’économie et la fiscalité de l’Alaska. En particulier avec la création de l’Alaska Permanent Fund en 1976, un Fond souverain dans lequel l’État place 25 % des revenus des hydrocarbures ; un peu sur le modèle norvégien. L’APF verse chaque année un chèque de 1600 dollars à chaque résident.

A l’échelle régionale et locale, cet espace pionnier a été doté pour en faciliter la gestion et le suivi de structures administratives très légères. A l’échelle régionale, le Borough de Nord Slope, créé seulement en 1972, couvre 245 400 km2 - soit l’équivalent de 45 % de la France métropolitaine à lui seul - et se révèle désertique avec une population de seulement 11.000 habitants, soit une densité de 0,04 hab./km2. A l’échelle locale, la Prudhoe Bay census-designated place (CDP) couvre 1.445 km² et est peuplée de 2200 à 1700 selon les dynamiques des cycles extractifs, soit environ 1,5 hab./km². Elle n’est entrée dans les statistiques que depuis 2010. Ces habitants sont constitués pour l’essentiel des salariés des industries pétrolières. 85 % de la population est blanche (white) et 8 % Autochtones (Alaska Native or American Indian selon les nomenclatures statistiques étatsuniennes). La zone présente de très hauts revenus - 101 242 dollars par personne/an - du fait des salaires très élevés versés par les compagnies afin d’attirer la main d’oeuvre. Celle-ci, pour l’essentiel masculine, vient dans la région uniquement pour travailler et repart régulièrement dans le cadre de rotations par avions vers le Sud.

Dans ce contexte, le petit pôle urbain de Deadhorse, bien visible sur l’image autour de l’aérodrome, a été créé ex-nihilo pour répondre aux besoins de l’exploitation pétrolière en fournissant services de base et logements au personnel travaillant sur les installations pétrolières. Cette « ville » arctique présente un cadre urbain et architectural spécifiques car construite de bâtiments préfabriquées amenés du sud par avions cargos. Malgré sa petite taille, l’aérodrome de Deadhorse constitue le nœud essentiel connectant toute la région à l’extérieur. Hiérarchiquement, il sert de hub entre la région et Fairbanks ou Anchorage, et à l’échelle régionale entre les quatre aérodromes secondaires qui desservent les champs pétroliers les plus éloignés.

Isolement des marges arctiques et liaisons méridionales : l’importance stratégique de la chaîne logistique

La mise en valeur de ces gisements et la création ex-nihilo de ce vaste complexe productif repose à l’aval sur l’efficience de la chaîne logistique - pipeline, port pétrolier, flotte de tankers, raffineries - pour desservir en particulier la Côte Ouest où le brut de l'Alaska est exporté.

Comme le montre bien l’image, à partir de Deadhorse partent vers le sud le long d’un des bras de la Sagavanirktok River deux traits bien visibles sur l’image. Il s’agit de deux infrastructures majeures qui relient cette enclave productive arctique au sud de l’Alaska tel un cordon ombilical : ce sont la -Dalton Highway et le TAPDS (Trans Alaska Pipeline System). Le tout est bien sur complété par l’aérodrome de Deadhorse qui se situe immédiatement au sud du pôle urbain et qui est lui aussi bien visible sur l’image. Le changement climatique et le réchauffement du pergélisol posent comme nous l’avons vu la question de la maintenance et de l’entretien de ces infrastructures logistiques vitales pour la région.

La Dalton Highway - ou Alaska Route 11 - est une piste de 666 km de long qui relie la région de Deadhorse à Fairbanks, la seconde ville de l’Alaska qui sert de point d’appui et de base de repli au dispositif septentrional. Elle fut construite en 1974 afin de permettre la construction du Trans-Alaska Pipe-Line qui la longe vers le sud. Elle traverse des espaces quasi-totalement désertiques et n’est desservies que par seulement trois petits postes de halte et de secours le long du parcours, qui culmine à 1444 m. à l’Atugun Pass dans la chaîne des Brooks Range qui sépare la plaine littorale du bassin intérieur de l’Alaska. On doit en particulier noter que la région de Prospect Creek est du fait de la continentalité arctique une des régions les plus froide des États-Unis.

Cet axe terrestre est en fait constitué - comme dans beaucoup de régions arctiques (Russie, Canada, Islande, Finlande...) - d’une simple piste en gravier, plus ou moins régulièrement entretenue par damage. Bien qu’à la viabilité assez inégale selon les portions, elle porte un trafic de 150 à 300 camions par jours, selon les saisons et les besoins. Au nord de Deadhorse, le réseau routier présent sur l’image est privé et appartient aux compagnies pétrolières, qui y limitent et y contrôlent la circulation.

Le TAPS, ou Trans-Alaska Pipeline System, est un puissant oléoduc d’un diamètre de 1,2 m. qui relie les champs de l’Arctique au terminal du port maritime de Valdez, situé dans le sud de l’Alaska, doté de 18 réservoirs pouvant stocker plus de 9 millions de barils et équipés de deux quais pour l’accueil des tankers. Du fait du gel de la Mer de Beaufort, les firmes pétrolières - qui sont propriétaires de l’équipement - ont en effet été contraintes de basculer vers le sud et de trouver un port libre de glace toute l’année sur le golfe d’Alaska. Le TAPS traverse donc tout l’État fédéré sur 1288 km et la durée du trajet pour les hydrocarbures est de 8,5 jours.

Mobilisant 8 milliards de dollars d’investissement, sa construction débute en mars 1975 et il est ouvert en 1977 après de nombreux recours et de longues contestations menées par les organisations environnementales et les associations des peuples autochtones. Du fait de sa longueur il est régulièrement doté de onze stations de pompage le long de son parcours ; du fait des contraintes climatiques et pédologiques, le tube n’est pas enterré comme souvent mais est suspendu à des pieds en forme de H et entouré de caloducs, ou conduites chauffées. En mars 2006, une mémorable fuite d’hydrocarbures de l’oléoduc aboutit à un grand procès très médiatisé. En mars 1989, l’échouage du tanker Exxon Valdez provoqua une grande marée noire de 40 000 tonnes de brut sur les côtes Sud de l’Alaska ; aboutissant à l’adoption de l’Oil Pollution Act de 1990 qui contraignait, entre autres, les compagnies à adopter de tankers à double coque.
   
Conflits géopolitiques et enjeux environnementaux : quel développement durable ?

A l’échelle du nord de l’Alaska, le champ de Prudhoe Bay s’étend sur une partie l’Alaska’s North Slop, qui couvre toute les basses terres qui s’étendent de la Brooks Range au sud à la Côte Nord de l’Alaska au nord. Dans cet ensemble, il est compris entre l’ANWR – Arctic National Wildlife Refuge à l’Est et le NPRA – National Petroleum Reserve à l’Ouest.
 
La National Petroleum Reserve - Alaska, ou NPR-A est sous le contrôle du Bureau of Land Management - BLM, une agence fédérale rattachée au Ministère de l’Intérieur. Cet espace fut établi en 1923 lorsque le Président Harding décida d’y geler 22,8 millions d’acres, connus comme la Naval Petroleum Reserve n°4, pour des raisons stratégiques afin de faire face aux besoins futurs de l’US Navy. Cet espace fut administré par le BLM dans le cadre du Naval Petroleum Reserves Production Act de 1976 qui autorisa l’exploration des gisements de gaz et de pétrole par l’US Geological Survey (USGS). En, 1980, le Congrès ouvra officiellement le NPR-A à l’exploration des compagnies tout en y sanctuarisant certaines zones.

L’Arctic National Wildlife Refuge - ANWR, est la plus vaste zone naturelle protégée des États-Unis. Créé en 1960, cet espace connait une extension de sa superficie en 1980 lors de la signature par le Président Jimmy Carter de l’ANILCA - l’Alaska National Interest Lands Conservation Act. L’ANWR est un territoire sous contrôle fédéral géré par l’US Fish and Wildlife Service du Ministère de l’Intérieur.   

Du fait de leur fort potentiel, ces espaces sont largement convoités par certaines compagnies pétrolières, malgré un vaste front du refus des organisations environnementales. L'association écologiste Alaska Wilderness League s’est ainsi fait connaitre par ses grandes campagnes comme « Save the Arctic » ou ces appels au boycott d'ExxonMobil. Fondamentalement, les choix d’ouvrir ou non ces espaces à l’exploitation pétrolière renvoient à des conceptions économiques, géopolitiques et sociétales totalement opposées.

En 2016, le Président démocrate Barack Obama, conjointement avec le 1er Ministre canadien Justin Trudeau, décide juste un mois avant l'entrée en fonction de Donald Trump de sanctuariser certaines zones de l'Arctique et de l'Atlantique. En mobilisant l’Outer Continental Shelf Lands Act de 1953, il annonce l'interdiction permanente des forages pétroliers et gaziers au large de l'Alaska, sur une zone de 50 millions d'hectares, comprenant les eaux américaines de la mer des Tchouktches et d'une partie de la Mer de Beaufort.
 
En août 2020 à l’inverse, Donald Trump autorise les forages pétroliers et gaziers au sein de l’ANWR, pourtant interdite aux forages depuis des plus de trois décennies. Il ouvre en particulier un espace à la vente aux enchères de lots fonciers dans la zone 1002, potentiellement la plus riche en hydrocarbures conventionnels encore non exploités, qui couvre 6.300 km2 sur 77.000 km2 de réserves. L’US Geological Survey estime que la plaine côtière de l'ANWR pourrait contenir entre 4,3 et 11,8 milliards de barils de pétrole brut techniquement récupérables.

En juin 2021, le nouveau président démocrate Joe Biden suspend les baux pétroliers et gaziers mis aux enchères dans l’Arctic National Wildlife Refuge sous l’administration Trump. Seulement la moitié des 2.200 km2 proposés avait trouvé preneur pour 14,4 millions de dollars. Dans le même temps et - sans doute - en contrepartie, l’administration Biden accepte de favoriser les projets de ConocoPhillips vers l’ouest dans la National Petroleum Reserve-Alaska (cf. doc. 4).

En fait, au sein même des acteurs pétroliers, de fortes divergences s’affirment en termes de stratégie cette dernière décennie face à la montée des enjeux climatiques, à la sensibilité croissante des opinions publiques aux questions environnementales et aux changements des législations. On assiste en particulier à un processus de retrait des compagnies européennes au profit des firmes étatsuniennes. Ainsi, le géant britannique British Petroleum met fin en 2019 à 60 ans de présence en Alaska en cédant à l’étasunien Hilcorp ses activités de forage et de transport de Prudhoe Bay qui emploient 1.600 salariés.

Au-delà de la question du coût d'extraction dans cet environnement extrême - entre 90 et 100 dollars le baril - qui fait dépendre la rentabilité des opérations des yoyos des prix mondiaux, certains grands majors européens (British Petroleum, Total Énergies) estiment que le poids des ONG étasuniennes d’un côté, l’instabilité des régulations publiques de l’autre présentent des risques trop élevés alors que l’amortissement des investissements exige des cycles de temps très longs. Le groupe Shell se retire en 2015 de la zone malgré sept milliards de dollars d’investissements du fait de l’« imprévisibilité » de l’environnement régulatoire.  

Au total, dans cet ancien Nouveau monde que constitue l’Amérique du Nord, les États-Unis dispose d’un atout essentiel : l’immensité de ses espaces dont la structure géologique diversifiée permet de disposer de ressources minières et énergétiques considérables. Ces potentialités et leur exploitation demeurent un des ressorts contemporains des dynamiques économiques, sociales et territoriales, reposant encore cependant sur des approches largement prédatrices des périphéries par le/les centre(s).  A ceci s’ajoutent des enjeux géopolitiques majeurs : sécuriser des approvisionnements énergétiques vitaux pour le fonctionnement d’une économie particulièrement énergétivore. Gestion durable, transition énergétique et indépendance énergétique sont aujourd’hui d’autant plus en débat que la solution pour l’instant trouvée - la «révolution» du gaz et du pétrole de schiste - se traduit par des dégâts environnementaux colossaux. Mais dans d’autres territoires, du Mainland cette fois.


Images complémentaires

Zoom plus détaillé sur le noyau urbain de Deadhorse et les installations pétrolières

Ressources

Sur le site CNES Géoimage : quelques dossiers sur le Grand Nord Arctique

Camille Escudé-Joffre : Le détroit de Béring : fenêtre, frontière et interface géostratégiques entre Océans glacial arctique et Océan pacifique, entre Russie et Etats-Unis
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/le-detroit-de-bering-fenetre-frontiere-et-interface-geostrategiques-entre-oceans-glacial

Antoine Séjourné : Russie. Péninsule de Yamal : le dégel du pergélisol dû au réchauffement climatique et ses conséquences sur le climat
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/russie-peninsule-de-yamal-le-degel-du-pergelisol-du-au-rechauffement-climatique-et-ses

Andréa poiret : Groenland - Ilulissat et la baie de Disko : le tourisme international dans un Grand Nord patrimonialisé
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/groenland-ilulissat-et-la-baie-de-disko-le-tourisme-international-dans-un-grand-nord

Cara Loizzo : Russie - Yamal : le front pionnier énergétique russe dans un espace extrême de l’Arctique sibérien
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/russie-yamal-le-front-pionnier-energetique-russe-dans-un-espace-extreme-de-larctique

Stéphane Dubois : Russie - Sibérie. Le delta de la Léna : un laboratoire des changements multiformes du Grand Nord Arctique
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/russie-siberie-le-delta-de-la-lena-un-laboratoire-des-changements-multiformes-du-grand-nord

Aude Monnet : Russie - Norilsk : la ville du nickel, un pilier arctique et sibérien de la puissance russe
https://geoimage.cnes.fr/fr/geoimage/russie-norilsk-la-ville-du-nickel-un-pilier-arctique-et-siberien-de-la-puissance-russe

Sites spécialisés pour compléter le dossier sur Prudhoe Bay

Administrations

Alaska Dept. of Natural Ressources. Division of Oil and Gas (statistiques en ligne)
https://dog.dnr.alaska.gov/Information/Data

https://dog.dnr.alaska.gov/Documents/ResourceEvaluation/ExplorationDrillingTargets/Gregersen_Exploration_TargetsAGSTalk_05292019.pdf

https://dog.dnr.alaska.gov/Documents/ResourceEvaluation/Resource_and_Recovery_Abstract_Geophysical_Data.pdf

Alaska dept. of Natural Resources. Division of oil and Gas : North Slope Areawilde Oil and Gas Lease Sales. April 18, 2018 (un dossier trés complet sur les milieux, la mise en valeur et la protection de l’environnement et de la faune sauvage)

Alaska - Bureau of Land management

https://www.arcgis.com/apps/webappviewer/index.html?id=e84f3526f6ab4299a229bedad0626550&extent=-20004640.4804%2C7462403.0538%2C-12568846.3688%2C11708632.8491%2C102100

https://www.blm.gov/sites/blm.gov/files/documents/files/Maps_GeoPDF_National_Petroleum_Reserve_Alaska.pdf

US Dept. of Interior. Bureau of Land Management / Oil and Gaz/ Alaska

https://www.blm.gov/programs/energy-and-minerals/oil-and-gas/about/alaska/NPR-A

https://www.blm.gov/sites/blm.gov/files/uploads/EnergyMinerals_OilandGas_Alaska_NPR-A_Map.jpg

Alaska. Acces aux cartes topographiques de l’Artic National Wildlife Refuge si convoité

https://www.fws.gov/r7/nwr/Realty/data/Maps/GenLS/250K/Current/ArcticNWR-1-of-3.pdf

Universités

Kevin Hillmer-Pegram : A Synthesis of Existing, Planned, and Proposed Infrastructure and Operations Supporting Oil and Gaz Activities and Commercial Transportation in Arctic Alaska, Université d’Alaska - Faibanks. 2014. (Rapport un peu ancien, mais avec de nombreuses cartes et photos).

https://uaf.edu/caps/our-work/oil-and-gas-infrastructure-report-2014-hillmer-pegram.pdf

Donald Walter et alii : Landscape and Permafrost Changes in the Prudhoe Bay Oilfield, Alaska, Alaska Geobotany Center Publication, AGC 14-01, nov. 2014 (document un peu ancien mais avec de nombreuses photos, des croquis et des cartes)
https://www.geobotany.uaf.edu/library/pubs/WalkerDA2014_agc14-01.pdf

Article sur le pergélisol de l’Association International du Pergélisol (IPA)
https://ipa.arcticportal.org/publications/occasional-publications/what-is-permafrost

Bibliographie générale

Laurent Carroué : Atlas de la mondialisation. Une seule terre, des mondes. Coll. Atlas, Autrement, Paris, 2020.   

Laurent Carroué : Géographie de la mondialisation. Crises et basculements du monde, coll. U, Armand Colin. 2019.

Contributeur

Proposition : Laurent Carroué, Inspecteur général de l’Éducation nationale, du sport et de la recherche, et directeur de recherche à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII)

Cible/Demande de publication: