Chine. Jiuquan et le corridor du Gansu : un rôle géostratégique dans la construction nationale chinoise et les Nouvelles Routes de la Soie

Dans la construction spatiale et le fonctionnement territorial des Etats, certains lieux jouent un rôle géostratégique du fait de leur importance majeure. Certains sont maritimes ou littoraux, d’autres sont terrestres et continentaux. C’est le cas de la région et de la ville de Jiuquan, situées dans le corridor de la province du Gansu. Coincée entre les déserts mongols au nord et les hautes terres tibétaines au sud, c’est le seul axe terrestre reliant le cœur de la Chine à l’est à l’Asie centrale puis à l’Europe à l’ouest. Emprunté depuis des millénaires comme voie d’invasion ou de commerce, cette « Nouvelle Route de la Soie » est aujourd’hui largement modernisée dans la cadre de la nouvelle stratégie d’affirmation de la puissance chinoise à l’échelle mondiale.
em_jiuquan_2017_s2.jpg

Le satellite Sentinel 2 réalise une image (résolution 10m)  de la région du Gansu dans le désert de Gobi.

© COPERNICUS SENTINEL 2017

Une étroite dépression entre deux systèmes de hautes terres

L’image fait bien apparaître trois ensembles topographiques, tectoniques et bioclimatiques bien différenciés et d’orientation sud-est/nord-ouest.

Au nord : les hauts plateaux mongols et la base de lancement de satellites
 
Sur la moitié nord-est de l’image se déploient de vastes plateaux coupés en leur milieu par une vallée nord-est/sud-ouest. Nous sommes ici aux marges du grand désert de Gobi, qui s’étend à cheval sur la République de Mongolie et la Chine, et son appendice régional, le fameux désert d’Alashan. Y dominent les pelouses et zones désertiques.

A droite, donc à l’est, se développent de vastes surfaces relativement planes pour une large part couvertes par un désert de sable aux formes dunaires bien marquées. A gauche, donc à l’ouest, ces plateaux sont plus accidentés par une succession de petits chaînons. Au milieu, une dépression est drainée par une petite rivière – la Ruo Shui - qui coule de manière intermittente du nord vers le sud-est.

Tout en haut de celle-ci se distinguent un petit lac de barrage et des installations : c’est la principale base de lancement de satellites de la Chine populaire. Quelques dizaines de kilomètres plus au sud, on distingue les pistes d’un aérodrome militaire et une petite agglomération qui sert de point d’appui à la base spatiale.     

Au sud : la puissante chaîne de montagne des Quilian Shan et le monde tibétain

Dans le quart sud-ouest de l’image se déploie une vaste et puissante chaîne de montagne, les Quilian Shan. La ligne de crête la plus au nord porte la limite administrative et politique entre la province du Gansu et le Qinghai. Cette grande barrière marqua entre 1912 et 1950 la limite septentrionale du Tibet indépendant.

Les sommets y sont très élevés : le Jingtie Shan culmine à 5 205 m. et le Qilian Shan, qui donne son nom à la chaîne et se trouve au sud de la ville de Jiuquan, à 5 547 m. Les glaciers et les neiges éternelles y occupent une surface importante. L’effet de barrière est considérable. Sur toute l’étendue de l’image, une seule route - qui emprunte une étroite vallée bien visible à l’ouest – traverse le massif du nord vers le sud pour rejoindre la vallée centrale intérieure d’orientation nord-ouest/sud-est.    

Au centre, une étroite dépression de 50 à 60 km de large

Au centre, au pied des Quilian Shan se déploie une étroite dépression d’orientation sud-est/ nord-ouest située vers 1 000 m. d’altitude. Elle est particulièrement étroite à l’est du fait de la présence d’un puissant chaînon s’avançant vers le nord.

Au centre et vers l’ouest, elle est plus large. Elle est pavée de puissants cônes de déjections, de quelques chaînons secondaires et de zones rocheuses ou sableuses. Elle n’est drainée par aucun cours d’eau important. Mais les espaces des oasis de piémont, alimentés par les eaux de fonte nivo-glaciaires, y sont - lorsque c’est possible - bien développés.

C’est ici que se regroupe l’essentiel des hommes dans un espace globalement largement désertique et sous-peuplé. La rivière Ruo Shui bascule vers le sud-est en rentrant dans la dépression en faisant un coude bien marqué. A l’ouest de ce coude se déploient deux grands cônes bien mis en valeur par l’agriculture irriguée en terrasses, au nord celui de Jinta, au sud celui de Jiuquan. On distingue aussi trois lacs de retenue, au nord et au centre.

C’est sur le cône méridional que se situe la ville de Jiuquan, qui sert de petite capitale régionale. A l’ouest de Jiuquan se trouve la ville de Jiayuguan. Elle est bien identifiable par des sols très noirs liés à la pollution, un petit lac de retenue à l’ouest et des couvertures grises dans une zone plane (fermes solaires). 

Une gouttière au rôle géostratégique : la porte d’entrée sur l’Asie centrale

L’extrémité occidentale de la gouttière du Gansu

Nous sommes ici à l’extrémité occidentale de la province du Gansu. Elle présente sur une carte administrative et politique de la Chine une grande spécificité : sa forme est très allongée puisqu’elle s’étend sur 1 450 km d’est en ouest, mais est très étroite puisqu’elle atteint seulement 80 km à Zhangye (vers est, hors cadre). C’est pourquoi sa capitale Lanzhou, située sur le Fleuve jaune, se trouve bien plus au sud-est de l’image.

Cette forme ombilicale très marquée s’explique par le fait qu’elle occupe, comme nous venons de le voir, l’étroite cuvette comprise entre les hauts plateaux du nord et les hautes chaines de montagnes du sud. La province du Gansu est comprise entre le Xinjiang à l’est, le Qinghai au sud et la Mongolie intérieure au nord.

Une position nodale entre la Chine centrale et l’Asie centrale

La province du Gansu fonctionne au plan géopolitique comme une projection occidentale chinoise Han entre le monde mongol au nord et le monde tibétain au sud. Reconquise sous les Empereurs Hans, la région fut conçue comme un cordon ombilical stratégique joignant l’Asie centrale à l’ouest aux centres du pays plus à l’est.

Pour comprendre son rôle géostratégique, il faut en effet changer d’échelle et la réintégrer dans une logique nationale et continentale. Vers l’ouest, elle donne en effet accès au Xinjiang et la ville d’Urumqi et, surtout au-delà, à Almaty et au Kazakhstan, à Bichkek et au Kirghizistan et à Samarcande et à l’Ouzbékistan. Vers l’est, elle donne accès soit à Pékin, en passant au nord-est via le Shanxi, soit vers le sud-est à Shanghai, via les villes de Xuan et de Wuhan.

Une mise en valeur rénovée par les « Nouvelles Routes de la Soie »

L’ancienne Route de la Soie et les vestiges de la Grande Muraille

Ce bout du monde et cette périphérie du monde Han ont été traversés et animés pendant plus de deux millénaires par les grandes pistes caravanières de la « Route de la Soie » (Richthofen). Les caravanes s’arrêtaient pour la nuit dans des relais espacés régulièrement, qui ont parfois été à la base de petites créations urbaines (cf. très vieille ville de Jiuquan, ex-Soutchéou).

Pour assurer la défense et le contrôle de cet axe majeur, la Chine impériale a déployé son système de construction de grandes barrières connu sous le nom de Grande Muraille jusqu’ici. On y retrouve ainsi les vestiges des constructions des dynasties Hans (206 av. JC./220 ap. JC.) et Ming (1368 à 1644 ap. JC.).

Comme le souligne le géographe Thierry Sanjuan, ce système matérialise aussi la conception politique de l’espace portée par la Chine. Cette barrière délimite le nei (l’intérieur, l’intime, le « nous »), donc la civilisation, du wai (extérieur, étranger, barbare). Au-delà du cercle des Hans s’étend les espaces des peuples tributaires. Nous sommes bien ici sur un « front pionnier ».    

De l’industrialisation maoïste à la modernisation des années 1980/2000

Dans le cadre de la stratégie autarcique maoïste, la ville de Jiayuguan est devenue une base de l’industrie lourde avec l’ouverture d’un vaste complexe industriel grâce à des mines de fer découvertes en 1958 à Jingjiesham (55 km au sud). Une aciérie, comme nous l’avons vu très polluante, y a été créée en 1965, en lien en particulier à la construction de site de lancement de missiles et de satellite qui se situe au nord de l’image, en Mongolie intérieure. Les premiers missiles puis les premiers satellites y furent lancés entre 1966 et 1970/1971.

Aujourd’hui, le site de lancement de fusées est le premier de Chine. Cette très importante base spatiale est en pleine modernisation et s’oriente de plus en plus vers les applications civiles et les grands programmes spatiaux nationaux et internationaux.

Des anciennes aux Nouvelles Routes de la Soie

Le rôle et le statut de ce grand couloir logistique ont été profondément transformés par la transition post-maoïste puis la stratégie d’ouverture et d’affirmation de la nouvelle puissance chinoise aux échelles nationale, continentale et mondiale.

Fonctionnant largement comme un cul-de-sac jusque dans les années 1980, la « politique de développement de l’Ouest » lancée en 2000 s’est en particulier caractérisée dans la politique d’aménagement du territoire par le désenclavement et l’intégration des régions périphériques et frontalières, dont la gouttière du Gansu.

Ce puissant axe logistique est aujourd’hui redevenu l’axe stratégique vers l’Asie centrale puis l’Europe avec la construction ou la modernisation des réseaux terrestres définis par les « Nouvelles Routes de la Soie ».  Comme le montre l’image, l’axe ferroviaire a été largement modernisé et un système autoroutier construit. En 2014, la durée du trajet ferroviaire Lanzhou/Urumqi est tombée de 48 heures à 12 heures vers l’est et vers l’ouest le trajet Lanzhiu-Pékin est tombé en 2017 de 41 heures à 16 heures.

 

Vue complémentaire

Image Sentinel-2 de la région et société d’oasis, prise le 26 mai 2018.
Cette image "fausse couleur" est une cobinaison de trois bandes spectrales dans l'infra-rouge, le rouge et le vert. Ceci permet de mettre en évidence la végétation dans l’angle nord-est du document (couleur rouge)

En Complément

Sur le site Géoimage :
Chine - Jiuquan : un centre spatial chinois en Mongolie intérieure dans le désert de Gobi

Thierry Sanjuan : Atlas de la Chine. Les nouvelles échelles de la puissance, Autrement, Paris.

Contributeur

Laurent Carroué, Inspecteur Général de l'Education Nationale